Oui, sans doute, M. de Maupassant a raison: les moeurs, les idées, les
croyances, les sentiments, tout change. Chaque génération apporte des
modes et des passions nouvelles. Ce perpétuel écoulement de toutes les
formes et de toutes les pensées est le grand amusement et aussi la
grande tristesse de la vie. M. de Maupassant a raison: ce qui fut n'est
plus et ne sera jamais plus. De là le charme puissant du passé. M. de
Maupassant a raison: Tous les vingt-cinq ans les hommes et les femmes
trouvent à la vie et à l'amour un goût qui n'avait point encore été
senti. Nos grand'mères étaient romantiques. Leur imagination aspirait
aux passions tragiques. C'était le temps où les femmes portaient des
boucles à l'anglaise et des manches à gigot: on les aimait ainsi. Les
hommes étaient coiffés en coup de vent. Il leur suffisait pour cela de
se brosser les cheveux, chaque matin, d'une certaine manière. Mais, par
cet artifice, ils avaient l'air de voyageurs errant sur la pointe d'un
cap ou sur la cime d'une montagne, et ils semblaient perpétuellement
exposés, comme M. de Chateaubriand, aux orages des passions et aux
tempêtes qui emportent les empires. La dignité humaine en était beaucoup
relevée. Sous Napoléon III, les allures devinrent plus libres et les
physionomies plus vulgaires. Aux jours de sainte Crinoline, les femmes,
entraînées dans un tourbillon de plaisirs, allaient de bal en bal et de
souper en souper, vivant vite, aimant vite et, comme madame Benoiton, ne
restant jamais chez elles. Puis, quand la fête fut finie, la morphine en
consola plus d'une des tristesses du déclin. Et peu d'entre elles eurent
l'art, l'art exquis de bien vieillir, d'achever de vivre à la façon des
dames du temps jadis qui, sages enfin et coquettes encore, abritaient
pieusement sous la dentelle, les débris de leur beauté, les restes de
leur grâce, et de loin souriaient doucement à la jeunesse, dans laquelle
elles cherchaient les figures de leurs souvenirs. Vingt ans sont passés
sur les beaux jours de madame Benoiton; de nouveaux sentiments se sont
formés dans une chair nouvelle. La génération actuelle a sans doute sa
manière à elle de sentir et de comprendre, d'aimer et de vouloir. Elle a
sa figure propre, elle a son esprit particulier, qu'il est difficile de
reconnaître.
Il faut beaucoup d'observation et une sorte d'instinct pour saisir le
caractère de l'époque dans laquelle on vit et pour démêler au milieu de
l'infinie complexité des choses actuelles les traits essentiels, les
formes typiques. M. de Maupassant y doit réussir autant et mieux que
personne, car il a l'oeil juste et l'intuition sûre. Il est perspicace
avec simplicité. Son nouveau roman veut nous montrer un homme et une
femme en 1890, nous peindre l'amour, l'antique amour, le premier né des
dieux, sous sa figure présente et dans sa dernière métamorphose. Si la
peinture est fidèle, si l'artiste a bien vu et bien copié ses modèles,
il faut convenir qu'une Parisienne de nos jours est peu capable d'une
passion forte, d'un sentiment vrai.
Michèle de Burne, si jolie dans son éclat doré, avec son nez fin et
souriant et son regard de fleur passée, est une mondaine accomplie. Elle
a ce goût léger des arts qui donne de la grâce au luxe et communique à
la beauté un charme qui la rend toute-puissante sur les esprits
raffinés. De plus, sous des airs de gamin et avec un mauvais ton tout à
fait moderne et du dernier bateau, elle a cet instinct de sauvage, cette
ruse de Peau-Rouge par laquelle les femmes sont si redoutables,
j'entends les vraies femmes, celles qui savent armer leur beauté. Au
reste d'esprit médiocre, ne sentant point ce qui est vraiment grand,
affairée, frivole, vide et s'ennuyant toujours.
Elle est veuve. Son père l'aide à donner des dîners et des soirées dont
on parle dans les journaux. Ce père est aussi très moderne. Il ne
prétend pas aux respects exagérés de sa fille, qu'il aime en
connaisseur, avec une petite pointe de sensualisme et de jalousie. Très
galant homme sans doute, mais poussant assez loin le dilettantisme de la
paternité.
Madame de Burne reçoit dans son pavillon de la rue du Général-Foy des
musiciens, des romanciers, des peintres, des diplomates, des gens
riches, enfin le personnel ordinaire d'un salon à la mode. On sait
qu'aujourd'hui les hommes de talent sont fort bien accueillis dans le
monde quand ils sont célèbres. À mesure qu'on avance dans la vie, on
s'aperçoit que le courage le plus rare est celui de penser. Le monde se
croit assez hardi quand il soutient les réputations établies. Madame de
Burne a un romancier naturaliste dont les livres se tirent à plusieurs
mille et un musicien qui, selon l'usage, a fait jouer un opéra d'abord à
Bruxelles, puis à Paris. Il y a cent ans, elle aurait eu un perroquet et
un philosophe.
Son salon est très distingué, _select_, diraient les journaux: madame de
Burne qui adore être adorée, a tourné la tête à tous ses intimes. Tous
ont eu leur crise. Elle les a tous gardés, sans doute parce qu'elle n'en
a préféré aucun. Mais un nouveau venu, M. André Mariolle qui l'aime à
son tour, et le lui dit, parvient à lui inspirer l'idée qu'il est
peut-être bon d'aimer. Elle se donne à lui sans marchander,
généreusement. Elle a de la crânerie, cette petite femme; mais elle
n'est pas faite pour aimer. M. André Mariolle s'aperçoit bien vite
qu'elle y met une distraction impardonnable. Il en souffre, car il aime
profondément, lui, et il la veut toute. Après un an d'essais, fatigué,
irrité, désespéré de la trouver toujours près de lui absente ou fuyante,
il rompt, s'échappe et va se cacher. Mais pas très loin, à Fontainebleau
seulement où il trouve une petite servante d'auberge qui lui prouve tout
de suite que les femmes n'ont pas toutes, en amour, l'élégante
indifférence de madame de Burne. Voilà le roman. Il est cruel et ce
n'est point de ma faute. Quelques-uns de mes lecteurs, et non pas ceux
dont la sympathie m'est la moins chère, se plaignent parfois, je le
sais, avec une douceur qui me touche, que je ne les édifie point assez
et que je ne dis plus rien pour la consolation des affligés,
l'édification des fidèles et le salut des pécheurs.
Qu'ils ne s'en prennent pas trop à moi de tout ce que je suis obligé de
leur montrer d'amer et de pénible. Il y a dans la pensée contemporaine
une étrange âcreté. Notre littérature ne croit plus à la bonté des
choses. Écoutons un rêveur comme Loti, un intellectuel comme Bourgety un
sensualiste comme Maupassant, et, nous entendrons, sur des tons
différents, les mêmes paroles de désenchantement. On ne nous montre plus
de Mandane ni de Clélie triomphant par la vertu des faiblesses de l'âme
et des sens. L'art du XVIIIe siècle croyait à la vertu, du moins avant
Racine qui fut le plus audacieux, le plus terrible et le plus vrai des
naturalistes, et peut-être, à certains égards le moins moral. L'art du
XVIIIe siècle croyait à la raison. L'art du XIXe siècle croyait d'abord
à la passion, avec Chateaubriand, George Sand et les romantiques.
Maintenant, avec les naturalistes, il ne croit plus qu'à l'instinct.
C'est sur les fatalités de nature, sur le déterminisme universel que nos
romanciers les plus puissants fondent leur morale et déroulent leurs
drames. Je ne vois guère que M. Alphonse Daudet qui, parmi eux, semble
admettre parfois une sorte de providence universelle, un impératif
catégorique et ce que son ami Gambetta appelait, un peu radicalement, la
justice immanente des choses. Les autres sont des sensualistes purs,
infiniment tristes, de cette profonde tristesse épicurienne auprès de
laquelle l'affliction du croyant semble presque de la joie. Cela est un
fait, et il faut bien que je le dise, comme le moine Raoul Glaber notait
dans sa chronique les pestes et les famines de son siècle effrayant.
M. de Maupassant, du moins, ne nous a jamais flattés. Il ne s'est jamais
fait scrupule de brutaliser notre optimisme, de meurtrir notre rêve
d'idéal. Et il s'y est toujours pris avec tant de franchise, de
droiture, et d'un coeur si simple et si ferme, qu'on ne lui a point trop
gardé rancune. Et puis il ne raisonne pas; il n'est subtil ni taquin.
Enfin, il a un talent si puissant, une telle sûreté de main, une si
belle audace; qu'il faut bien le laisser dire et le laisser faire.
Volontairement ou non, il s'est peint dans un des personnages de son
dernier roman. Car il est impossible de ne pas reconnaître l'auteur de
_Bel Ami_ en ce Gaston de Lamarthe qu'on nous dit «doué de deux sens
très simples; une vision nette des formes et une intuition instinctive
des dessous». Et le portrait de ce Gaston de Lamarthe n'est-il pas trait
pour trait, le portrait de M. de Maupassant?
Gaston de Lamarthe, c'était avant tout un homme de lettres, un
impitoyable et terrible homme de lettres. Armé d'un oeil qui
cueillait les images, les attitudes, les gestes, avec une rapidité
et une précision d'appareil photographique, et doué d'une
pénétration, d'un sens de romancier naturel comme un flair de chien
de chasse, il emmagasinait du matin au soir des renseignements
professionnels.
Mais, avec tout cela Michèle de Burne est-elle tout ce qu'il voulait
qu'elle fût, est-elle le type de la femme d'aujourd'hui? J'avoue que je
serais curieux de le savoir. Je vois bien qu'elle est moderne par ses
bibelots et ses toilettes et par la petite horloge de son coupé, encore
que l'héroïne du roman parallèle de M. Paul Bourget ait pris soin de
faire venir la sienne d'Angleterre. Je vois bien qu'elle s'habille chez
D..., comme les actrices du Gymnase et les femmes de la haute finance,
et je n'oserais pas la chicaner sur cette ceinture d'oeillets, cette
guirlande de myosotis et de muguets, et ces trois orchidées sortant de
la gorge qui, entre nous, me semblent le rêve d'une perruche de
l'Amérique du Sud plutôt que l'industrie d'une femme née sur le bord de
la Seine, «au vrai pays de gloire». Mais ce sont là des sujets
infiniment délicats et beaucoup plus difficiles pour moi que la couleur
et le tissu du style. Je vois--et c'est un grand point--que par ces
robes emplumées «dont elle était prisonnière, ces robes gardiennes
jalouses, barrières coquettes et précieuses», qu'elle porte jusque dans
le petit pavillon des rendez-vous, madame de Burne rappelle la Paulette
de Gyp et cette madame d'Houbly dont la robe était fermée par soixante
olives sous lesquelles passaient autant de ganses, sans compter les
agrafes et une rangée de boutons. Et je me persuade que madame de Burne
est très moderne et tout à fait éloignée de la nature. Elle est moderne,
ce semble aussi par un tour d'esprit, un air de figure un je ne sais
quoi, un rien qui est tout.
Je le crois, je le veux, elle est une femme moderne comme elles sont
toutes et disons-le--comme il y en a bien peu. Elle est la femme
moderne, telle que les loisirs, l'oisiveté, la satiété l'ont faite. Et
celle-là est si rare qu'on peut dire que numériquement elle ne compte
pas, bien qu'on ne voie qu'elle, pour ainsi dire, car elle brille à la
surface de la société comme une écume argentée et légère. Elle est la
frange étincelante au bord de la profonde vague humaine. Sa fonction
futile et nécessaire est de paraître. C'est pour elle que s'exercent des
industries innombrables dont les ouvrages sont comme la fleur du travail
humain. C'est pour orner sa beauté délicate que des milliers d'ouvriers
lissent des étoffes précieuses, cisellent l'or et taillent les
pierreries. Elle sert la société sans le vouloir, sans le savoir, par
l'effet de cette merveilleuse solidarité qui unit tous les êtres. Elle
est une oeuvre d'art, et par là elle mérite le respect ému de tous ceux
qui aiment la forme et la poésie. Mais elle est à part; ses moeurs lui
sont particulières et n'ont rien de commun avec les moeurs plus simples
et plus stables de cette multitude humaine vouée à la tâche auguste et
rude de gagner le pain de chaque jour. C'est là, c'est dans cette masse
laborieuse que sont les vraies moeurs, les véritables vertus et les
véritables vices d'un peuple.
Quant à madame de Burne, dont la fonction est d'être élégante, elle
accomplit sa tâche sociale en mettant de belles robes. Ne lui en
demandons pas davantage. M. de Mariolle fut bien imprudent en l'aimant
de tout son coeur et en exigeant qu'une personne qui se devait à sa
propre beauté renonçât à elle-même pour être tout à lui. Il en souffrit
cruellement. Et la petite bonne de Fontainebleau ne le consola pas. S'il
veut être consolé, je lui conseille de lire l'_Imitation_. C'est un
livre secourable. M. Cherbuliez (il me l'a dit un jour) croit qu'il a
été écrit par un homme qui avait connu le monde, et qui y avait aimé. Je
le crois aussi. On ne s'expliquerait pas sans cela des pensées qui,
comme celles-ci, donnent le frisson: «Je voudrais souvent m'être tu, et
ne m'être pas trouvé parmi les hommes.» M. de Mariolle ne s'y trompera
pas: il sentira tout de suite que ce livre est encore un livre d'amour.
Qu'il ouvre, ce bréviaire de la sagesse humaine et il y trouvera ce
précepte:
«Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent et n'y mettez pas
votre confiance, car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe
comme la fleur des champs.»