Je me rappelle, étant enfant, avoir va plusieurs fois, dans la librairie
de mon père, M. de Barante, alors plus qu'octogénaire: Nous lisions
avidement au collège son _Histoire des ducs de Bourgogne_, et je
regardais l'auteur de ces intéressants récits avec tout le trouble et
toute la crainte des jeunes admirations. Mais M. de Barante parlait si
affectueusement et d'une voix si douce, que j'étais un peu rassuré.
C'était un homme excellent, qui aimait à faire le bien autour de lui. Il
restait chaque année peu de jours à Paris, vivant retiré dans sa terre
de Barante, en Auvergne, où il était né et où il voulait mourir. On me
dit, et je le crois, qu'il y était entouré du respect et de la sympathie
de tous.
On pensait en le voyant au vers du poète:
Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.
Je n'ai jamais rencontré plus agréable vieillard. Et je revois encore
avec plaisir, parmi mes plus anciens souvenirs, son gracieux visage
travaillé par les ans comme un vieil ivoire d'une finesse exquise.
Quant à l'_Histoire des ducs de Bourgogne_, je ne l'ai pas relue. Mais
j'ai lu Froissart. M. de Barante a beaucoup écrit, et même fort bien,
sans que ses oeuvres historiques et littéraires soient beaucoup autre
chose que les distractions d'un homme d'État et les plaisirs d'un sage.
Personne ne lit plus aujourd'hui ces pages des _Ducs de Bourgogne_,
pourtant si faciles à lire et calquées sur les chroniques avec une grâce
un peu molle. On n'a jamais beaucoup feuilleté ses histoires de la
Convention et du Directoire. M. de Barante est plus intéressant que ses
écrits, et le meilleur de ses ouvrages pourrait bien être celui où il se
peint lui-même, ce recueil de _Souvenirs_, dont M. Claude de Barante,
son petit-fils, vient de publier le premier volume.
Comme le feu duc de Broglie, M. de Barante touchait au terme de sa vie
quand il entreprit d'écrire ses mémoires, et la mort a interrompu ce
dernier travail. Pour l'accomplir, M. de Barante n'avait guère qu'à
mettre en ordre les notes abondantes déjà consignées par lui dans des
exemplaires interfoliés de la biographie Michaud et de l'_Europe sous le
Consulat, l'Empire et la Restauration_, par Capefigue. On s'étonnera
peut-être que M. de Barante ait choisi pour l'annoter un livre de
Capefigue. Mais, par l'ampleur de son cadre, l'ouvrage se prêtait à des
gloses sur beaucoup d'hommes et de choses, et puis on ne se faisait pas
alors de l'histoire l'idée que nous en avons aujourd'hui, et Capefigue
suffisait. M. Claude de Barante a jugé avec raison qu'il pouvait
continuer l'oeuvre interrompue en faisant usage des matériaux tout
préparés et des correspondances qu'il a pu réunir. Le premier volume,
qui vient de paraître, va de 1782, date de la naissance de M. de
Barante, au mois de février 1813. Il présente une rédaction complète et
suivie.
On ne s'attendait pas, sans doute, à y trouver les lettres que madame
Récamier écrivit à M. de Barante vers 1805, et qui ont été conservées.
Certaines convenances s'opposaient sans doute à ce qu'elles fussent
publiées tout de suite. Elles sont en mains sûres, mais non pas
toutefois si fidèlement gardées qu'on n'en ait pu détourner quelques
lignes à la dérobée. Je puis dire qu'elles sont d'un joli tour, et plus
tendres et plus féminines qu'on ne devait s'y attendre. Sainte-Beuve
disait que madame Récamier, manquant de style et d'esprit, avait la
prudence de n'écrire que des billets. Cet habile homme, qui savait tout,
pourtant ne connaissait pas les lettres dont je parle. Elles ont de la
grâce, de la finesse et presque de la flamme. C'est auprès de madame de
Staël, à Coppet et à Genève, où son père était préfet, que le jeune
Barante vit pour la première fois madame Récamier. Il parle brièvement,
dans ses _Souvenirs_, de ces visites à Corinne. «J'avais vingt et un
ans, dit-il, j'étais très attiré par cette société de Coppet, où il me
semblait qu'on avait quelque sympathie pour moi.» Corinne était alors
dans l'éclat de sa gloire, dans tout le feu de sa beauté, faite
d'éloquence, de passion et de tempérament. On dit qu'elle eut du goût
pour le jeune Barante, qui était aimable; on dit aussi qu'elle collabora
au _Tableau de la Littérature au XVIIIe siècle_, que l'auteur publia un
peu plus tard. Les _Souvenirs_ ne nous fournissent sur ce point aucun
éclaircissement. Ils nous apprennent seulement que M. de Barante était
de la petite troupe des acteurs de Coppet. Car on jouait la tragédie à
Coppet, comme jadis à Ferney. M. de Barante eut un rôle dans le
_Mahomet_, de Voltaire; à côté de Benjamin Constant qui faisait Zopire.
On ne dit pas si madame Récamier jouait ce jour-là. Nous savons par
ailleurs qu'elle fit Aricie dans une représentation de _Phèdre_, où
madame de Staël tenait le rôle principal. Madame Récamier n'est pas
nommée une seule fois dans les _Souvenirs_ de M. de Barante. Pourtant,
après un de ces séjours de Coppet elle lui écrivait qu'elle avait
longtemps suivi des yeux la voiture qui l'emportait et elle lui
recommandait de ne pas dire trop de bien d'elle à madame de Staël, quand
il lui écrirait. Mais ce sont les lettres qu'il faudrait lire tout
entières; M. de Barante les a gardées et elles étaient telles qu'il
pouvait les garder. Il a même gardé le petit chiffon de papier que
madame Récamier lui glissa dans la main un soir chez elle, à Paris, et
où elle avait crayonné une phrase comme celle-ci: «Sortez, cachez-vous
dans l'escalier et remontez quand Molé sera parti.» Sans doute cela ne
veut rien dire et le billet peut s'expliquer de bien des manières. Mais
aussi on nous avait trop parlé de la sainteté de madame Récamier, et
cela nous amuse maintenant de surprendre son manège. Ces lettres, si on
les publie, et on les publiera, ne livreront pas le secret de Julie. Un
doute subsistera. Mais on saura du moins que la divine Julie était plus
sensible qu'on ne l'a dit. On saura qu'elle avouait sa faiblesse réelle
ou feinte à un très jeune homme, plus jeune qu'elle de cinq ans. Et elle
ne sera plus tout à fait celle que Jules de Goncourt appelait si
joliment la Madone de la conversation.
Tous les témoignages s'accordent à reconnaître que M. de Barante était
dans sa jeunesse très séduisant. On dit que le charme d'un homme est
toujours le don de sa mère et qu'on reconnaît à leur grâce les fils des
femmes supérieures. Je n'en jurerais pas; mais il semble bien que la
mère de Prosper de Barante ait été une créature d'élite. Telle que son
fils nous la montre, elle est admirable d'esprit et de coeur. Elle
écrivait pour ses enfants des extraits d'histoires, des géographies en
dialogue et des contes. Quand, sous la Terreur, son mari, ancien
lieutenant criminel à Riom, fut arrêté et conduit à Thiers, elle alla le
rejoindre, à cheval, bien qu'elle fût à la fin d'une grossesse, et elle
accoucha le lendemain. À peine relevée de couches, elle courut à Paris
et sollicita du Comité de salut publia la liberté de son mari et
l'obtint contre toute probabilité. Elle était jeune encore lorsqu'en
1801 un mal mortel la frappa. «Ma mère, dit M. de Barante, sentit la
mort s'approcher sans illusion et avec courage, dans toute la force de
sa raison. Son âme se montra à découvert, soutenue par les souvenirs de
la vie la plus noble et la plus pure. Elle fit entendre à tous un
langage à la fois si élevé et si naturel, que les personnes qui
l'entouraient étaient pénétrées de respect et d'admiration.»
Prosper de Barante entrait dans la vie publique quand il perdit sa mère.
Cet incomparable malheur laissa dans son esprit une empreinte profonde
et durable. «Il me semble, dit-il, que les pensées morales et
religieuses, que les sentiments élevés que je puis avoir datent de ce
moment. J'appris à valoir mieux qu'auparavant; ma conscience devint plus
éclairée et plus sévère.»
C'est là un état d'âme que comprennent tous ceux qui ont passé par une
semblable épreuve. M. de Barante ajoute qu'il lut et relut alors un
livre que son père aimait par-dessus tous les autres, les _Pensées_ de
Pascal, et que ce livre laissa «beaucoup de substance» dans son esprit.
Je veux le croire; mais il n'y paraît guère et l'on ne se douterait pas,
s'il ne l'avait dit, que M. Barante s'est nourri de Pascal. Que le
lieutenant criminel de Riom, un peu janséniste, ait beaucoup lu le livre
de son grand compatriote, qui était peut-être un peu son parent, car ils
sont tous parents en Auvergne, rien de plus naturel. Mais que Prosper de
Barante doive quelque chose au plus fougueux, au plus sombre, au plus
ardent, au plus impitoyable des catholiques, c'est ce qui ne saute pas
aux yeux, et j'ai beau chercher je ne découvre rien dans la modération
de cet homme politique qui rappelle l'inhumanité de l'auteur des
_Provinciales_.
Sage, perspicace, appliqué, tel se montre dès le début Prosper de
Barante, qui, sorti de l'École polytechnique, fut nommé auditeur au
conseil d'État en 1806, à vingt-trois ans. Tout de suite il sentit qu'il
était dans sa voie:
Je me réjouis beaucoup de cette faveur. J'allais avoir une position
dans le monde politique, une occupation régulière et l'espoir d'y
réussir. Mais ce qui me donna bientôt le plus de satisfaction, ce
fut d'être placé de manière à voir et à entendre l'empereur.
Je ne partageais certes pas le fétichisme de son entourage, mais
connaître et apprécier un si grand esprit, un si puissant
caractère, savoir ce qu'il était et ce qu'il n'était pas absorbait
mon attention. Je considérais les séances du conseil comme une
sorte de drame, et j'écoutais curieusement les interlocuteurs et
surtout l'empereur.
Et il recueille toutes les paroles de l'empereur, qui n'exprime avec
verve, vivement, impatiemment, passant de la raillerie à la colère, et
jurant quand M. Beugnot n'est point de son avis. Ce n'est pas que
Napoléon soit incapable de supporter la contradiction, mais il ne la
souffre que de ceux qu'il sait n'être pas trop opiniâtres.
C'est surtout dans la préparation des lois scolaires qu'il parle
abondamment. Sa pensée est vaste comme le sujet qu'elle traite. Mais il
trouve que l'instruction publique n'est jamais assez dans la main du
gouvernement.
Les séances étaient intéressantes. Par malheur, le jeune auditeur ne put
y assister longtemps. L'empereur le chargea des dépêches pour l'Espagne.
Charles IV (le texte dit Charles II) était alors à Saint-Ildefonse, le
Versailles des rois catholiques. M. de Barante fut reçu par ce Godoy à
qui Marie-Louise de Parme avait donné avec son amour, le titre de prince
de la Paix, et le pouvoir royal. Quand il parlait à la reine «le ton de
sa voix n'avait rien de respectueux, remarque M. de Barante, et je
m'aperçus qu'il voulait me prouver à quel point il était le maître».
Peu de temps après, l'armée française étant entrée à Berlin, il eut
l'ordre de s'y rendre. Il rencontra M. Daru au sortir du Jardin
botanique.
--Je viens de faire un acte de vandalisme, lui dit l'intendant des
armées; j'ai été voir s'il y avait moyen d'arranger en écuries les
orangeries et les serres. Savez-vous quelle idée me poursuivait? Je
songeais que les armées de l'Europe, pourraient bien aussi envahir la
France et entrer à Paris, qu'alors l'intendant militaire, voyant la
galerie du Musée, aviserait d'en faire un magnifique hôpital et irait y
calculer combien de lit on y installerait.
M. de Barante entendit ces paroles comme l'écho de sa propre pensée. Il
ne croyait pas à la durée de l'empire et il le servait comme un maître
qui passe.
Nommé en 1807 sous-préfet à Bressuire, il trouva une petite ville à demi
ensevelie sous le lierre et les orties; un vrai nid de chouans. Mais ces
anciens brigands étaient de très braves gens, qui oubliaient la guerre
pour la chasse, et après dîner chantaient des chansons et dansaient en
rond entre hommes. Population assez facile à administrer surtout par un
fonctionnaire modéré et religieux comme M. de Barante. Les seules
difficultés sérieuses venaient de la conscription. Cette cérémonie
n'était nullement agréable aux gars du Bocage. Aussi Napoléon, qui
craignait une nouvelle chouannerie, n'exigeait des départements de
l'Ouest qu'un contingent réduit. Et encore donnait-il de grandes
facilités pour le remplacement. Il recommandait à ses fonctionnaires de
prendre tous les ménagements possibles, et M. de Barante était d'un
caractère à bien suivre de telles instructions. Le directeur général de
la conscription était alors un M. de Cessac, qui, méthodique et
classificateur, avait dressé un tableau des préfets divisé en quatre
catégories: 1° efforts et succès; 2° efforts sans succès; 3° succès sans
efforts; 4° ni succès ni efforts. M. de Barante ne dit pas dans quelle
catégorie il fut rangé par M. de Cessac.
M. de la Rochejaquelein et sa femme, la veuve de l'héroïque Lescure,
habitaient le château de Clisson, proche Bressuire. Le jeune sous-préfet
les voyait souvent et passait parfois quelques jours de suite chez eux.
Il y trouvait madame de Donissan, qui avait été dame de madame Victoire.
C'était pour un fonctionnaire de l'empire, une société bien royaliste.
Mais le sous-préfet était lui-même assez peu attaché au régime qu'il
servait honnêtement et sans goût. On ne se gênait pas d'en annoncer
devant lui la chute prochaine.
Un soir, il répondit:
--Je crois, comme vous, que l'empereur est destiné à se perdre; il est
enivré par ses victoires et la continuité de ses succès. Un jour viendra
où il tentera l'impossible. Alors vous reverrez les Bourbons. Mais ils
feront tant de fautes, ils connaissent si peu la France, qu'ils
amèneront une nouvelle révolution.
C'était prévoir de loin les trois journées de Juillet.
En 1807, madame de la Rochejaquelein venait de commencer ses _Mémoires_;
elle lut à M. de Barante ce qu'elle avait déjà écrit, jusqu'au passage
de la Loire, et lui proposa «d'achever et même de rédiger avec plus de
style les premiers chapitres».
Il se mit aussitôt à l'oeuvre: madame de la Rochejaquelein dicta ce
qu'elle n'avait pas encore rédigé. Le livre, publié en 1815, est
admirable de vie et de vérité. M. Claude de Barante insiste dans une
longue note pour en faire honneur à son grand-père.
S'il est de M. de Barante, c'est son meilleur livre. Mais on ne peut en
déposséder la veuve de M. de Lescure. L'édition de 1889 établit qu'il
lui appartient en propre? Et avait-on besoin même de preuves tirées de
l'examen des manuscrits? Ce livre est fait des deuils, des souffrances,
des périls, des misères de cette femme de coeur. Ce livre c'est
elle-même, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a souffert. Je sais bien que M.
de Barante l'a retouché, rédigé, si l'on veut, comme disent d'anciennes
éditions, et qu'il y a ajouté des chapitres topographiques. Cela n'est
ni contesté ni contestable.
Oui, il a beaucoup corrigé, mais toutes ses corrections ne sont pas
heureuses et les éditeurs de 1889 ont montré que dans plus d'un endroit
M. de Barante avait gâté le texte original.
Il est regrettable que M. Claude de Barante ait rouvert un débat qu'on
croyait clos. Il me semble bien que la question a été jugée en faveur de
madame de la Rochejaquelein, il y a une dizaine d'années, par des
savants des départements de l'Ouest formés en comité sous la présidence
de M. Pie, évêque de Poitiers.
À vingt-six ans, M. de Barante était nommé préfet de la Vendée. Il
montra dans ces nouvelles fonctions le même esprit de bienveillance et
la bonne grâce qu'il avait déployés à Bressuire, mais il croyait de
moins en moins à la durée de l'empire. Il assista comme préfet au
mariage de l'empereur:
Ce fut vraiment une belle cérémonie. Rien n'était plus magnifique
que ce long défilé de la cour impériale, de ces rois, de ces reines
formant le cortège de l'impératrice, de ces grands personnages, de
ces maréchaux couverts d'or, de plaques et de cordons, suivant,
pour se rendre au grand salon carré du Louvre disposé en chapelle,
la galerie du musée, entre deux haies de spectateurs, hommes ou
femmes, parés, brodés, revêtus de leur uniforme.
Quand l'empereur, l'impératrice et le cortège furent passés, M. Mounier
dit à l'oreille de M. de Barante:
--Tout cela ne nous empêchera pas d'aller un de ces jours mourir en
Bessarabie.