LA JEUNESSE DE M. DE BARANTE[4]

Je me rappelle, étant enfant, avoir va plusieurs fois, dans la librairie

de mon père, M. de Barante, alors plus qu'octogénaire: Nous lisions

avidement au collège son _Histoire des ducs de Bourgogne_, et je

regardais l'auteur de ces intéressants récits avec tout le trouble et

toute la crainte des jeunes admirations. Mais M. de Barante parlait si

affectueusement et d'une voix si douce, que j'étais un peu rassuré.

C'était un homme excellent, qui aimait à faire le bien autour de lui. Il

restait chaque année peu de jours à Paris, vivant retiré dans sa terre

de Barante, en Auvergne, où il était né et où il voulait mourir. On me

dit, et je le crois, qu'il y était entouré du respect et de la sympathie

de tous.

On pensait en le voyant au vers du poète:

Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

Je n'ai jamais rencontré plus agréable vieillard. Et je revois encore

avec plaisir, parmi mes plus anciens souvenirs, son gracieux visage

travaillé par les ans comme un vieil ivoire d'une finesse exquise.

Quant à l'_Histoire des ducs de Bourgogne_, je ne l'ai pas relue. Mais

j'ai lu Froissart. M. de Barante a beaucoup écrit, et même fort bien,

sans que ses oeuvres historiques et littéraires soient beaucoup autre

chose que les distractions d'un homme d'État et les plaisirs d'un sage.

Personne ne lit plus aujourd'hui ces pages des _Ducs de Bourgogne_,

pourtant si faciles à lire et calquées sur les chroniques avec une grâce

un peu molle. On n'a jamais beaucoup feuilleté ses histoires de la

Convention et du Directoire. M. de Barante est plus intéressant que ses

écrits, et le meilleur de ses ouvrages pourrait bien être celui où il se

peint lui-même, ce recueil de _Souvenirs_, dont M. Claude de Barante,

son petit-fils, vient de publier le premier volume.

Comme le feu duc de Broglie, M. de Barante touchait au terme de sa vie

quand il entreprit d'écrire ses mémoires, et la mort a interrompu ce

dernier travail. Pour l'accomplir, M. de Barante n'avait guère qu'à

mettre en ordre les notes abondantes déjà consignées par lui dans des

exemplaires interfoliés de la biographie Michaud et de l'_Europe sous le

Consulat, l'Empire et la Restauration_, par Capefigue. On s'étonnera

peut-être que M. de Barante ait choisi pour l'annoter un livre de

Capefigue. Mais, par l'ampleur de son cadre, l'ouvrage se prêtait à des

gloses sur beaucoup d'hommes et de choses, et puis on ne se faisait pas

alors de l'histoire l'idée que nous en avons aujourd'hui, et Capefigue

suffisait. M. Claude de Barante a jugé avec raison qu'il pouvait

continuer l'oeuvre interrompue en faisant usage des matériaux tout

préparés et des correspondances qu'il a pu réunir. Le premier volume,

qui vient de paraître, va de 1782, date de la naissance de M. de

Barante, au mois de février 1813. Il présente une rédaction complète et

suivie.

On ne s'attendait pas, sans doute, à y trouver les lettres que madame

Récamier écrivit à M. de Barante vers 1805, et qui ont été conservées.

Certaines convenances s'opposaient sans doute à ce qu'elles fussent

publiées tout de suite. Elles sont en mains sûres, mais non pas

toutefois si fidèlement gardées qu'on n'en ait pu détourner quelques

lignes à la dérobée. Je puis dire qu'elles sont d'un joli tour, et plus

tendres et plus féminines qu'on ne devait s'y attendre. Sainte-Beuve

disait que madame Récamier, manquant de style et d'esprit, avait la

prudence de n'écrire que des billets. Cet habile homme, qui savait tout,

pourtant ne connaissait pas les lettres dont je parle. Elles ont de la

grâce, de la finesse et presque de la flamme. C'est auprès de madame de

Staël, à Coppet et à Genève, où son père était préfet, que le jeune

Barante vit pour la première fois madame Récamier. Il parle brièvement,

dans ses _Souvenirs_, de ces visites à Corinne. «J'avais vingt et un

ans, dit-il, j'étais très attiré par cette société de Coppet, où il me

semblait qu'on avait quelque sympathie pour moi.» Corinne était alors

dans l'éclat de sa gloire, dans tout le feu de sa beauté, faite

d'éloquence, de passion et de tempérament. On dit qu'elle eut du goût

pour le jeune Barante, qui était aimable; on dit aussi qu'elle collabora

au _Tableau de la Littérature au XVIIIe siècle_, que l'auteur publia un

peu plus tard. Les _Souvenirs_ ne nous fournissent sur ce point aucun

éclaircissement. Ils nous apprennent seulement que M. de Barante était

de la petite troupe des acteurs de Coppet. Car on jouait la tragédie à

Coppet, comme jadis à Ferney. M. de Barante eut un rôle dans le

_Mahomet_, de Voltaire; à côté de Benjamin Constant qui faisait Zopire.

On ne dit pas si madame Récamier jouait ce jour-là. Nous savons par

ailleurs qu'elle fit Aricie dans une représentation de _Phèdre_, où

madame de Staël tenait le rôle principal. Madame Récamier n'est pas

nommée une seule fois dans les _Souvenirs_ de M. de Barante. Pourtant,

après un de ces séjours de Coppet elle lui écrivait qu'elle avait

longtemps suivi des yeux la voiture qui l'emportait et elle lui

recommandait de ne pas dire trop de bien d'elle à madame de Staël, quand

il lui écrirait. Mais ce sont les lettres qu'il faudrait lire tout

entières; M. de Barante les a gardées et elles étaient telles qu'il

pouvait les garder. Il a même gardé le petit chiffon de papier que

madame Récamier lui glissa dans la main un soir chez elle, à Paris, et

où elle avait crayonné une phrase comme celle-ci: «Sortez, cachez-vous

dans l'escalier et remontez quand Molé sera parti.» Sans doute cela ne

veut rien dire et le billet peut s'expliquer de bien des manières. Mais

aussi on nous avait trop parlé de la sainteté de madame Récamier, et

cela nous amuse maintenant de surprendre son manège. Ces lettres, si on

les publie, et on les publiera, ne livreront pas le secret de Julie. Un

doute subsistera. Mais on saura du moins que la divine Julie était plus

sensible qu'on ne l'a dit. On saura qu'elle avouait sa faiblesse réelle

ou feinte à un très jeune homme, plus jeune qu'elle de cinq ans. Et elle

ne sera plus tout à fait celle que Jules de Goncourt appelait si

joliment la Madone de la conversation.

Tous les témoignages s'accordent à reconnaître que M. de Barante était

dans sa jeunesse très séduisant. On dit que le charme d'un homme est

toujours le don de sa mère et qu'on reconnaît à leur grâce les fils des

femmes supérieures. Je n'en jurerais pas; mais il semble bien que la

mère de Prosper de Barante ait été une créature d'élite. Telle que son

fils nous la montre, elle est admirable d'esprit et de coeur. Elle

écrivait pour ses enfants des extraits d'histoires, des géographies en

dialogue et des contes. Quand, sous la Terreur, son mari, ancien

lieutenant criminel à Riom, fut arrêté et conduit à Thiers, elle alla le

rejoindre, à cheval, bien qu'elle fût à la fin d'une grossesse, et elle

accoucha le lendemain. À peine relevée de couches, elle courut à Paris

et sollicita du Comité de salut publia la liberté de son mari et

l'obtint contre toute probabilité. Elle était jeune encore lorsqu'en

1801 un mal mortel la frappa. «Ma mère, dit M. de Barante, sentit la

mort s'approcher sans illusion et avec courage, dans toute la force de

sa raison. Son âme se montra à découvert, soutenue par les souvenirs de

la vie la plus noble et la plus pure. Elle fit entendre à tous un

langage à la fois si élevé et si naturel, que les personnes qui

l'entouraient étaient pénétrées de respect et d'admiration.»

Prosper de Barante entrait dans la vie publique quand il perdit sa mère.

Cet incomparable malheur laissa dans son esprit une empreinte profonde

et durable. «Il me semble, dit-il, que les pensées morales et

religieuses, que les sentiments élevés que je puis avoir datent de ce

moment. J'appris à valoir mieux qu'auparavant; ma conscience devint plus

éclairée et plus sévère.»

C'est là un état d'âme que comprennent tous ceux qui ont passé par une

semblable épreuve. M. de Barante ajoute qu'il lut et relut alors un

livre que son père aimait par-dessus tous les autres, les _Pensées_ de

Pascal, et que ce livre laissa «beaucoup de substance» dans son esprit.

Je veux le croire; mais il n'y paraît guère et l'on ne se douterait pas,

s'il ne l'avait dit, que M. Barante s'est nourri de Pascal. Que le

lieutenant criminel de Riom, un peu janséniste, ait beaucoup lu le livre

de son grand compatriote, qui était peut-être un peu son parent, car ils

sont tous parents en Auvergne, rien de plus naturel. Mais que Prosper de

Barante doive quelque chose au plus fougueux, au plus sombre, au plus

ardent, au plus impitoyable des catholiques, c'est ce qui ne saute pas

aux yeux, et j'ai beau chercher je ne découvre rien dans la modération

de cet homme politique qui rappelle l'inhumanité de l'auteur des

_Provinciales_.

Sage, perspicace, appliqué, tel se montre dès le début Prosper de

Barante, qui, sorti de l'École polytechnique, fut nommé auditeur au

conseil d'État en 1806, à vingt-trois ans. Tout de suite il sentit qu'il

était dans sa voie:

Je me réjouis beaucoup de cette faveur. J'allais avoir une position

dans le monde politique, une occupation régulière et l'espoir d'y

réussir. Mais ce qui me donna bientôt le plus de satisfaction, ce

fut d'être placé de manière à voir et à entendre l'empereur.

Je ne partageais certes pas le fétichisme de son entourage, mais

connaître et apprécier un si grand esprit, un si puissant

caractère, savoir ce qu'il était et ce qu'il n'était pas absorbait

mon attention. Je considérais les séances du conseil comme une

sorte de drame, et j'écoutais curieusement les interlocuteurs et

surtout l'empereur.

Et il recueille toutes les paroles de l'empereur, qui n'exprime avec

verve, vivement, impatiemment, passant de la raillerie à la colère, et

jurant quand M. Beugnot n'est point de son avis. Ce n'est pas que

Napoléon soit incapable de supporter la contradiction, mais il ne la

souffre que de ceux qu'il sait n'être pas trop opiniâtres.

C'est surtout dans la préparation des lois scolaires qu'il parle

abondamment. Sa pensée est vaste comme le sujet qu'elle traite. Mais il

trouve que l'instruction publique n'est jamais assez dans la main du

gouvernement.

Les séances étaient intéressantes. Par malheur, le jeune auditeur ne put

y assister longtemps. L'empereur le chargea des dépêches pour l'Espagne.

Charles IV (le texte dit Charles II) était alors à Saint-Ildefonse, le

Versailles des rois catholiques. M. de Barante fut reçu par ce Godoy à

qui Marie-Louise de Parme avait donné avec son amour, le titre de prince

de la Paix, et le pouvoir royal. Quand il parlait à la reine «le ton de

sa voix n'avait rien de respectueux, remarque M. de Barante, et je

m'aperçus qu'il voulait me prouver à quel point il était le maître».

Peu de temps après, l'armée française étant entrée à Berlin, il eut

l'ordre de s'y rendre. Il rencontra M. Daru au sortir du Jardin

botanique.

--Je viens de faire un acte de vandalisme, lui dit l'intendant des

armées; j'ai été voir s'il y avait moyen d'arranger en écuries les

orangeries et les serres. Savez-vous quelle idée me poursuivait? Je

songeais que les armées de l'Europe, pourraient bien aussi envahir la

France et entrer à Paris, qu'alors l'intendant militaire, voyant la

galerie du Musée, aviserait d'en faire un magnifique hôpital et irait y

calculer combien de lit on y installerait.

M. de Barante entendit ces paroles comme l'écho de sa propre pensée. Il

ne croyait pas à la durée de l'empire et il le servait comme un maître

qui passe.

Nommé en 1807 sous-préfet à Bressuire, il trouva une petite ville à demi

ensevelie sous le lierre et les orties; un vrai nid de chouans. Mais ces

anciens brigands étaient de très braves gens, qui oubliaient la guerre

pour la chasse, et après dîner chantaient des chansons et dansaient en

rond entre hommes. Population assez facile à administrer surtout par un

fonctionnaire modéré et religieux comme M. de Barante. Les seules

difficultés sérieuses venaient de la conscription. Cette cérémonie

n'était nullement agréable aux gars du Bocage. Aussi Napoléon, qui

craignait une nouvelle chouannerie, n'exigeait des départements de

l'Ouest qu'un contingent réduit. Et encore donnait-il de grandes

facilités pour le remplacement. Il recommandait à ses fonctionnaires de

prendre tous les ménagements possibles, et M. de Barante était d'un

caractère à bien suivre de telles instructions. Le directeur général de

la conscription était alors un M. de Cessac, qui, méthodique et

classificateur, avait dressé un tableau des préfets divisé en quatre

catégories: 1° efforts et succès; 2° efforts sans succès; 3° succès sans

efforts; 4° ni succès ni efforts. M. de Barante ne dit pas dans quelle

catégorie il fut rangé par M. de Cessac.

M. de la Rochejaquelein et sa femme, la veuve de l'héroïque Lescure,

habitaient le château de Clisson, proche Bressuire. Le jeune sous-préfet

les voyait souvent et passait parfois quelques jours de suite chez eux.

Il y trouvait madame de Donissan, qui avait été dame de madame Victoire.

C'était pour un fonctionnaire de l'empire, une société bien royaliste.

Mais le sous-préfet était lui-même assez peu attaché au régime qu'il

servait honnêtement et sans goût. On ne se gênait pas d'en annoncer

devant lui la chute prochaine.

Un soir, il répondit:

--Je crois, comme vous, que l'empereur est destiné à se perdre; il est

enivré par ses victoires et la continuité de ses succès. Un jour viendra

où il tentera l'impossible. Alors vous reverrez les Bourbons. Mais ils

feront tant de fautes, ils connaissent si peu la France, qu'ils

amèneront une nouvelle révolution.

C'était prévoir de loin les trois journées de Juillet.

En 1807, madame de la Rochejaquelein venait de commencer ses _Mémoires_;

elle lut à M. de Barante ce qu'elle avait déjà écrit, jusqu'au passage

de la Loire, et lui proposa «d'achever et même de rédiger avec plus de

style les premiers chapitres».

Il se mit aussitôt à l'oeuvre: madame de la Rochejaquelein dicta ce

qu'elle n'avait pas encore rédigé. Le livre, publié en 1815, est

admirable de vie et de vérité. M. Claude de Barante insiste dans une

longue note pour en faire honneur à son grand-père.

S'il est de M. de Barante, c'est son meilleur livre. Mais on ne peut en

déposséder la veuve de M. de Lescure. L'édition de 1889 établit qu'il

lui appartient en propre? Et avait-on besoin même de preuves tirées de

l'examen des manuscrits? Ce livre est fait des deuils, des souffrances,

des périls, des misères de cette femme de coeur. Ce livre c'est

elle-même, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a souffert. Je sais bien que M.

de Barante l'a retouché, rédigé, si l'on veut, comme disent d'anciennes

éditions, et qu'il y a ajouté des chapitres topographiques. Cela n'est

ni contesté ni contestable.

Oui, il a beaucoup corrigé, mais toutes ses corrections ne sont pas

heureuses et les éditeurs de 1889 ont montré que dans plus d'un endroit

M. de Barante avait gâté le texte original.

Il est regrettable que M. Claude de Barante ait rouvert un débat qu'on

croyait clos. Il me semble bien que la question a été jugée en faveur de

madame de la Rochejaquelein, il y a une dizaine d'années, par des

savants des départements de l'Ouest formés en comité sous la présidence

de M. Pie, évêque de Poitiers.

À vingt-six ans, M. de Barante était nommé préfet de la Vendée. Il

montra dans ces nouvelles fonctions le même esprit de bienveillance et

la bonne grâce qu'il avait déployés à Bressuire, mais il croyait de

moins en moins à la durée de l'empire. Il assista comme préfet au

mariage de l'empereur:

Ce fut vraiment une belle cérémonie. Rien n'était plus magnifique

que ce long défilé de la cour impériale, de ces rois, de ces reines

formant le cortège de l'impératrice, de ces grands personnages, de

ces maréchaux couverts d'or, de plaques et de cordons, suivant,

pour se rendre au grand salon carré du Louvre disposé en chapelle,

la galerie du musée, entre deux haies de spectateurs, hommes ou

femmes, parés, brodés, revêtus de leur uniforme.

Quand l'empereur, l'impératrice et le cortège furent passés, M. Mounier

dit à l'oreille de M. de Barante:

--Tout cela ne nous empêchera pas d'aller un de ces jours mourir en

Bessarabie.

La vie littéraire. Quatrième série · 第 11 / 68 题