J'ai eu l'honneur de connaître madame Ackermann, qui vient de mourir. Je
la voyais à ses échappées de Nice, l'été, dans sa petite chambre de la
rue des Feuillantines qu'emplissaient l'ombre et le reflet pâle des
grands arbres. C'était une vieille dame d'humble apparence. Le grossier
tricot de laine, qui enveloppait ses joues, cachait ses cheveux blancs,
dernière parure, qu'elle dédaignait comme elle avait dédaigné toutes les
autres. Sa personne, sa mise, son attitude annonçaient un mépris
immémorial des voluptés terrestres et l'on sentait, dès l'abord, que
cette dame avait été brouillée de tout temps avec la nature.
--Quoi! s'écria M. Paul Desjardins, quand un jour on la lui montra qui
passait dans la rue, c'est là madame Ackermann? elle ressemble à une
loueuse de chaises.
Et il est vrai qu'elle ressemblait à une loueuse de chaises. Mais elle
pensait fortement et son âme audacieuse s'était affranchie des vaines
terreurs qui dominent le commun des hommes.
Louise Choquet fut élevée à la campagne. Ses meilleurs moments--elle
nous l'a dit--étaient ceux qu'elle passait, assise dans un coin du
jardin, à regarder les moucherons, les fourmis et surtout les cloportes.
Comme beaucoup d'enfants intelligents, elle eut grand'peine à apprendre
à lire. Le catéchisme la rendit à moitié folle d'épouvante. Quand elle
fut un peu grande, un bon prêtre se donna beaucoup de peine pour lui
expliquer la doctrine chrétienne; elle suivit cet enseignement avec une
extrême attention. Quand il fut terminé, elle avait cessé de croire tout
à fait et pour jamais. Orpheline de bonne heure, elle alla vivre à
Berlin, chez des hôtes excellents, où elle connut Alexandre de Humboldt,
Varnhagen, Jean Müller, Boekh, des savants, des philosophes. Son esprit
était déjà formé et son intelligence armée. Il y avait déjà en elle ce
pessimisme profond qui a éclaté depuis.
Là, elle fut aimée d'un doux savant, nommé Ackermann, qui faisait des
dictionnaires et rêvait le bonheur de l'humanité. Elle consentit à
l'épouser après s'être assurée qu'il pensait comme elle que la vie est
mauvaise et que c'est un crime de la donner. Après deux ans d'une union
tranquille, Ackermann mourut sur ses livres, et sa veuve se retira à
Nice, dans un ancien couvent de dominicains, encore divisé en cellules.
Elle y fit bâtir une tour d'où elle découvrait le golfe bleu et les
cimes blanches des montagnes du Piémont. C'est là qu'elle est morte
après quarante-quatre ans de solitude. Chaque matin, comme le vieux
Rollin dans sa maison de Saint-Étienne-du-Mont, elle allait voir, en se
levant, comment ses arbres fruitiers avaient passé la nuit. De temps en
temps, dans la paix de ses jours monotones, elle écrivait ces vers
désespérés qui lui survivent. Pas de vie plus unie que la sienne. Cette
audacieuse mena l'existence la plus régulière.
«Je puis être hardie dans mes spéculations philosophiques, disait-elle;
mais, en revanche, j'ai toujours été extrêmement circonspecte dans ma
conduite. Cela se comprend d'ailleurs. On ne commet guère d'imprudences
que du côté de ses passions; or, je n'ai jamais connu que celles de
l'esprit.» Tout son bonheur au monde et son unique sensualité furent de
voir fleurir ses amandiers et de causer de Pascal avec M. Ernest Havet.
Sans demander aucune aide au ciel, elle exerça les vertus de ces saintes
femmes, de ces veuves voilées que célèbre l'Église. Naturellement, elle
était d'une pudeur farouche.
L'idée seule d'une faiblesse des sens lui faisait horreur, et elle
s'éloignait avec dégoût des personnes qu'elle soupçonnait d'être trop
attachées aux choses de la chair. Quand elle avait dit d'une femme «elle
est instinctive», c'était un congé définitif. Elle avait même, à cet
endroit, des rigueurs inconcevables. Il lui arriva de se brouiller avec
une amie d'enfance, parce que la pauvre dame, âgée alors de plus de
soixante ans, avait un jour, assise au coin du feu, passé les pincettes
à un très vieux monsieur d'une manière trop sensuelle. J'étais là quand
la chose advint. Il me souvient qu'on parlait de Kant et de l'impératif
catégorique. Pour ma part, je ne vis rien que d'innocent dans les deux
vieillards et dans les pincettes. La dame du coin du feu n'en fut pas
moins chassée sans retour. Madame Ackermann l'avait jugée instinctive.
Elle n'en démordit point.
Madame Ackermann était capable d'une sorte d'amitié droite et simple.
Elle s'était fait pour ses vacances parisiennes une famille d'esprit.
Comme toutes les belles âmes elle aimait la jeunesse. Le docteur Pozzi
et M. Joseph Reinach n'ont pas oublié le temps où elle les appelait ses
enfants. Chaque fois que quelqu'un de ses jeunes amis se mariait, elle
était désespérée. Pour elle, bien qu'elle y eût passé jadis assez
doucement, mais sous conditions, le mariage était le mal et le pire mal,
car sa candeur n'en soupçonnait pas d'autre. Elle était philosophe:
l'innocence des philosophes est insondable. À son sens, un homme marié
était un homme perdu. Songez donc! Les femmes, même les plus honnêtes,
sont tellement «instinctives»! Elle frissonnait à cette seule pensée.
Ceux qui ne l'ont point connue ne sauront jamais ce que c'est qu'une
puritaine athée. Et pourtant, ô replis profonds du coeur, ô
contradictions secrètes de l'âme! je crois qu'au fond d'elle-même et
bien à son insu, cette dame avait quelque préférence pour les mauvais
sujets. En poésie du moins. Elle était folle de Musset. Enfin cette
obstinée contemptrice de l'amour, un jour, à l'ombre de ses orangers, a
écrit cette pensée dans le petit cahier où elle mettait les secrets de
son âme: «Amour, on a beau t'accuser et te maudire, c'est toujours à toi
qu'il faut aller demander la force et la flamme!»
Comme tous les solitaires, elle était pleine d'elle-même. Elle ne savait
qu'elle et se récitait sans cesse. Elle allait portant dans sa poche une
petite autobiographie manuscrite qu'elle lisait à tout venant et qu'elle
finit par faire imprimer. Ses plus beaux vers insérés dans la _Revue
moderne_, avaient passé inaperçus. C'est un article de M. Caro qui les
fit connaître tout d'un coup. Elle eut depuis lors un groupe
d'admirateurs fervents.
J'en faisais partie, mais sans m'y distinguer. Sa poésie me donnait plus
d'étonnement que de charme, et je ne sus pas la louer au delà de mon
sentiment. Elle était sensible à cet égard et, comme elle avait le coeur
droit et l'esprit direct, elle me dit un jour:
--Que trouvez-vous donc qui manque à mes vers, pour que vous ne les
aimiez pas?
Je lui avouai que, tout beaux qu'ils étaient, ils m'effrayaient un peu,
dans leur grandeur aride. Je m'en excusai sur ma frivolité naturelle.
--Comme les enfants, lui dis-je, j'aime les images, et vous les
dédaignez. C'est sans doute avec raison que vous n'en avez pas.
Elle demeura un moment stupéfaite. Puis, dans l'excès de l'étonnement,
elle s'écria:
--Pas d'images! que dites-vous là? Je n'ai pas d'images! mais j'ai
«l'esquif». «L'esquif», n'est-ce pas une image? Et celle-là ne
suffit-elle pas à tout? L'esquif sur une mer orageuse, l'esquif sur un
lac tranquille!... Que voulez-vous de plus?
Oui certes elle avait «l'esquif», cette bonne madame Ackermann. Elle
avait aussi l'écueil et les autans, le vallon, le bosquet, l'aigle et la
colombe, et le sein des airs, et le sein des bois, et le sein de la
nature. Sa langue poétique était composée de toutes les vieilleries de
son enfance.
Et pourtant ces vers aux formes usées, aux couleurs pâlies,
s'imprimèrent fortement dans les esprits d'élite; cette poésie retentit
dans les âmes pensantes, cette muse sans parure et presque sans beauté
s'assit en préférée au foyer des hommes de réflexion et d'étude.
Pourquoi? Certes, ce n'est pas sans raison. Madame Ackermann apportait
une chose si rare en poésie qu'on la crut unique: le sérieux, la
conviction forte. Cette femme exprima dans sa solitude, avec une
sincérité entière, son idée du monde et de la vie. À cet égard je ne
vois que M. Sully-Prudhomme qui puisse lui être comparé. Elle fut comme
lui, avec moins d'étendue dans l'esprit, mais plus de force, un
véritable poète philosophe. Elle eut la passion des idées. C'est par là
qu'elle est grande. Soit qu'elle nous montre au jugement dernier les
morts refusant de se lever à l'appel de l'ange et repoussant même le
bonheur quand c'est Dieu, l'auteur du mal, qui le leur apporte, soit
qu'elle dise à ce dieu: «Tu m'as pris celui que j'aimais; comment le
reconnaîtrai-je quand tu en auras fait un bienheureux? Garde-le; j'aime
mieux ne le revoir jamais.» Soit qu'elle crie à la nature: «En vain tu
poursuis ton obscur idéal à travers tes créations infinies: tu
n'enfanteras jamais que le mal et la mort», elle fait entendre l'accent
d'une méditation passionnée, elle est poète par l'audace réfléchie du
blasphème; tous les plis mal faits du discours tombent; l'on ne voit
plus que la robuste nudité et le geste sublime de la pensée.
On admire, on est ému, on ressent une effrayante sympathie et l'on
murmure cette parole du poète Alfred de Vigny: «Tous ceux qui luttèrent
contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des
hommes.»
Rappelez-vous le choeur des _Malheureux_, qui ne veulent pas renaître,
même pour goûter la béatitude éternelle, mais tardive.
Près de nous la jeunesse a passé les mains vides,
Sans nous avoir fêtés, sans nous avoir souri.
Les sources de l'amour sur nos lèvres avides,
Comme une eau fugitive, au printemps ont tari.
Dans nos sentiers brûlés pas une fleur ouverte,
Si, pour aider nos pas, quelque soutien chéri
Parfois s'offrait à nous sur la route déserte,
Lorsque nous les touchions, nos appuis se brisaient;
Tout devenait roseau quand nos coeurs s'y posaient.
Au gouffre que pour nous creusait la Destinée,
Une invisible main nous poussait acharnée:
Comme un bourreau, craignant de nous voir échapper,
À nos côtés marchait le Malheur inflexible.
Nous portions une plaie à chaque endroit sensible,
Et l'aveugle Hasard savait où nous frapper.
Peut-être aurions-nous droit aux célestes délices;
Non! ce n'est point à nous de redouter l'enfer,
Car nos fautes n'ont pas mérité de supplices;
Si nous avons failli, nous avons tant souffert!
Eh bien! nous renonçons même à cette espérance
D'entrer dans ton royaume et de voir tes splendeurs;
Seigneur nous refusons jusqu'à ta récompense,
Et nous ne voulons pas du prix de nos douleurs.
Nous le savons, tu peux donner encor des ailes
Aux âmes qui ployaient sous un fardeau trop lourd;
Tu peux, lorsqu'il te plaît, loin des sphères mortelles
Les élever à toi dans la grâce et l'amour;
Tu peux, parmi les choeurs qui chantent tes louanges,
À tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang,
Nous faire couronner par la main de tes anges,
Nous revêtir de gloire en nous transfigurant,
Tu peux nous pénétrer d'une vigueur nouvelle,
Nous rendre le désir que nous avions perdu...
Oui, mais le Souvenir, cette ronce immortelle
Attachée à nos coeurs, l'en arracheras-tu?
.............................................
Rappelez-vous les imprécations de l'homme à la nature:
Eh bien! reprends-le donc ce peu de fange obscure,
Qui pour quelques instants s'anima sous ta main;
Dans ton dédain superbe, implacable Nature,
Brise à jamais le moule humain!
De ces tristes débris, quand tu verrais, ravie,
D'autres créations éclore à grands essaims,
Ton Idée éclater en des formes de vie
Plus dociles à tes desseins.
Est-ce à dire que Lui, ton espoir, ta chimère,
Parce qu'il fut rêvé, puisse un jour exister?
Tu crois avoir conçu, tu voudrais être mère;
À l'oeuvre! il s'agit d'enfanter.
Change en réalité ton attente sublime.
Mais quoi! pour les franchir malgré tous tes élans,
La distance est trop grande et trop profond l'abîme
Entre ta pensée et tes flancs.
La mort est le seul fruit qu'en tes crises futures
Il te sera donné d'atteindre et de cueillir;
Toujours nouveau débris, toujours des créatures
Que tu devras ensevelir!
Car sur ta route en vain l'âge à l'âge succède
Les tombes, les berceaux ont beau s'accumuler
L'idéal qui te fuit, l'idéal qui t'obsède
À l'infini pour reculer.
* * * * *
Et l'on s'étonne que d'une existence tout unie et tranquille soit sortie
cette oeuvre de désespoir. Dans sa cellule aussi froide, aussi chaste,
aussi paisible qu'au temps des fils de Dominique, la recluse de Nice a
gémi comme une sainte de l'athéisme, sur les misères qu'elle n'éprouvait
pas, sur les souffrances de l'humanité tout entière. Elle a fait
doucement le songe de la vie; mais elle savait que ce n'était qu'un
songe. Peut-être vaut-il mieux croire à la réalité de l'être et à la
bonté divine, puisque, si c'est là une illusion, c'est une illusion que
la mort indulgente ne dissipera point. Quoi qu'il soit de nous, ceux qui
croient à l'immortalité de la personne humaine n'ont pas à craindre
d'être détrompés après leur mort. Si, comme il est infiniment probable,
ils ont espéré en vain, s'ils ont été dupes, ils ne le sauront jamais.