et selon leur espèce; la belle chose que des vêtements séparés
selon leur usage; la belle chose que des vases de cuivre et des
ustensiles de table; la belle chose enfin (dût en rire quelque
écervelé, car un homme grave n'en rira pas) que de voir des
marmites rangées avec intelligence et symétrie[40].»
[40] Xénophon, cité par Egger.
C'est ce qu'avait admirablement compris la femme supérieure par la
beauté et par le talent, la grande artiste que fut Fanny Mendelssohn.
Rien, fût-ce la musique, dit un de ses biographes, ne rompait le
parfait équilibre de sa nature. Toutes les jouissances du coeur et de
l'esprit se partageaient ses facultés, aucune ne les absorbait. «Fanny
comprenait tout; elle s'enthousiasmait pour les grandes choses et
s'intéressait aux petites; rien ne lui était étranger ou indifférent.
Autant que les beautés de la nature et de l'art, elle sentait les
charmes du foyer et la poésie de la vie domestique. L'artiste
s'effaçait avec simplicité devant la mère de famille ou la ménagère.
Elle ne manquait à aucun de ses devoirs, même les plus humbles. Dans
une même journée elle dirigeait un orchestre chez elle et faisait des
confitures. Elle quittait son piano pour revoir un mémoire de
menuisier, et donnait dans une lettre à sa soeur des détails de
musique et des recettes de cuisine; tout cela sans fausse simplicité,
car rien n'était plus étranger à cette nature essentiellement vraie
que l'affectation et ce qu'on appelle la pose.»
Ne rions pas de ces recettes de cuisine. Rappelons-nous plutôt le
plaisir que nous éprouvons tous devant une table élégante et bien
servie, et la maussaderie que nous inspire un dîner tardif ou manqué.
Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que nous sachions gré à celle qui
prend soin de nous assurer une jouissance, et que nous nous sentions
mal disposés envers celle qui, s'étant chargée de ce soin, s'en
acquitte mal ou ne s'en préoccupe pas?
«La bonne humeur, chez beaucoup de personnes, dépend de la bonne
santé; la bonne santé de la bonne digestion; et la bonne digestion
d'une nourriture saine, bien préparée, mangée en paix et avec plaisir.
Les repas mal cuisinés, malpropres, sont une cause aussi forte de
mauvaise humeur que maint ennui moral[41].»
[41] _A Woman's Thoughts upon Women._
* * * * *
Michelet, disait avec plus de charme et de sympathie:
«Les femmes, quand elles veulent s'en donner la peine,
s'entendent à merveille à administrer le régime, à le varier
pour le meilleur entretien de la santé du corps et de l'âme.
Elles seules savent encore donner à la table un air de fête.
Avec quoi? Oh! bien peu de chose. Ce n'est souvent qu'un mets
mieux présenté, une fleur sur la salade, un fruit richement
coloré. Il n'en faut pas davantage pour réjouir les yeux et vous
mettre en appétit.»
C'est pourtant de ces petites choses, de ces niaiseries, de ces riens,
que le gros du bonheur est fait, et bon nombre d'hommes trouvent là
leur idéal de félicité domestique. Aussi, sans retirer ce que nous
avons dit ou rapporté à propos de la sympathie intellectuelle si
désirable entre la femme et le mari, ne pouvons-nous pas ne pas
souscrire à ce conseil d'Horace Raisson: «Une jeune femme fait
sagement de ne se mêler que des affaires du ménage, et d'attendre que
son mari lui confie les autres.»
Mais encore une fois, lorsque le mari cherchera dans sa femme, comme
il le fera toujours pour peu qu'il espère l'y trouver, la confidente
et le soutien de ses espérances et de ses efforts, que cet appel à ce
qu'il y a d'élevé dans les facultés de son esprit et de son coeur ne
lui fasse ni dédaigner ni négliger les fonctions de ménagère et de
mère de famille qui, pour humbles qu'elles paraissent, sont en réalité
au-dessus de tout. «Une des lettres si reposées que madame Roland
écrivait du Clos (23 mars 1785), la montre dans toute l'activité de la
vie de famille, s'occupant, au sortir du lit, de son enfant et de son
mari, faisant lever l'un, préparant à déjeuner à tous deux, puis les
laissant ensemble au cabinet, tandis qu'elle va elle-même donner son
coup d'oeil dans toute la maison, de la cave au grenier[42].»
[42] Oct. Gréard. _L'Éducation des Femmes par les Femmes; Madame
Roland._
Et l'on sait si son mari avait des secrets pour celle-là.
Une autre, qui savait à quoi s'en tenir, a appelé la gloire le tombeau
du bonheur, plus sincère peut-être en ce cri que ne l'était Lamartine
lorsqu'il écrivait, toujours en parlant de la gloire, ces vers fameux:
Plus j'ai sondé ce mot plus je l'ai trouvé vide,
Et je l'ai rejeté comme une écorce aride
Que les lèvres pressent en vain.
Leur véritable gloire, aux femmes, un écrivain inconnu la déterminait
au siècle dernier dans un opuscule que n'ouvrent plus que de rares
curieux: «Par une prudence soumise, une habileté modeste, douce,
adroite et sans art, elles excitent à la vertu, raniment les
sentiments du bonheur et adoucissent tous les travaux de la vie
humaine[43].»
[43] Bénoit Touzelli. _Apologie des Femmes._ Turin, 1798, in-8o.
Naguère encore le grand poète du siècle, en peignant d'un trait
héroïque les matrones de la cité romaine, traçait aux femmes modernes,
surtout aux femmes de France, le programme de la gloire où elles
doivent tendre:
Ce qui fit la beauté des Romaines antiques,
C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,
Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs,
Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs
Et leurs maris debout sur la porte Colline.
Toujours et partout, suivant le mot de Bacon, les femmes, nos épouses,
«sont nos maîtresses, durant la jeunesse, nos compagnes quand vient
l'âge mûr, et nos nourrices dans la vieillesse.»
Il y a longtemps que l'Ecriture traçait en paroles éloquentes, en
métaphores enflammées, le portrait de cette femme idéale, de cette fée
du foyer, que sont à des degrés divers toutes les mères de famille
dignes de ce nom. Le morceau se trouve partout et nous ne le
transcrirons pas une fois de plus. Mais on prendrait peut-être plaisir
à en lire la paraphrase faite en vers naïfs par une Poitevine du
seizième siècle, Catherine Neveu, demoiselle des Roches. A tout
hasard, en voici quelques fragments:
Fuyant le doux languïr du paresseux sommeil
Ell' se lève au matin, premier que le soleil
Monstre ses beaux rayons, et puis faict un ouvrage
Ou de laine ou de lin, pour servir son mesnage,
Tirant de son labeur un utile plaisir...
Ainsi la dame sage ordonne sa famille,
Afin que son mary et ses fils et sa fille,
Ses servants, ses sujects, puissent avoir tousjours
Le pain, le drap, l'argent, pour leur donner secours
Contre la faim, le froid et maintes autres peines
Qui tourmentent souvent les pensées humaines...
Chacun la recoignoist pour ses perfections,
Son mary est prisé en tous lieux de la ville
Pour estre possesseur de femme si gentille:
Elle a dessus sa langue un coulant fleuve d'or,
Et tient en son esprit un précieux trésor
De grâce et de vertus...[44].»
[44] _La Femme forte._ Imitation de la même de Salomon, dédiée à
la Royne mère du Roy (_Les OEuvres de mesdames des Roches, de
Poictiers, mére et fille._) Paris, Langelier, 1579.
«Qui trouvera la femme forte? demande l'évêque Landriot. La femme
forte qui résiste aux chocs si nombreux de la vie, aux tristesses de
familles, aux froissements d'intérieur, et à toutes ces peines intimes
qui, semblables aux légions d'insectes en automne, assiègent
continuellement le coeur de la femme; la femme forte qui préside avec
une sagesse imperturbable aux travaux de sa maison, aux détails du
ménage, aux soins des enfants, à la surveillance des domestiques et à
l'ordonnance de cette multitude de petites affaires qui se succèdent
dans la famille aussi rapidement que les nuages dans le ciel? Qui
trouvera la femme forte, plus forte que le malheur, que les coups de
la fortune, que les calomnies, que la malignité humaine; et qui, après
le passage de toutes les vagues, demeure comme la colonne en mer pour
éclairer et fortifier les pauvres naufragés!»
Heureux, inexpressiblement heureux celui qui n'a qu'à regarder à son
côté pour répondre: La voilà!
C'est autant à l'un qu'à l'autre des deux époux qu'il appartient de
faire qu'un tel bonheur ne soit pas rare.
CHAPITRE XII
LA GRANDE JOIE
Le mythe biblique de la formation de la femme tirée de l'homme, chair
de sa chair, os de ses os et sang de son sang, a une profonde
signification. L'homme sans la femme n'est pas complet, il lui manque
quelque chose de lui-même, et ce n'est que par son union avec la femme
que se constitue vraiment l'unité de l'être humain. C'est aussi par là
que s'assure physiologiquement la perpétuité de la race; et, comme il
arrive chaque fois que les conventions sociales sont d'accord avec la
nature, le but social du mariage aussi bien que la suprême joie des
époux, c'est l'enfant.
L'enfant, nous lui avons consacré, dans le cours de ces essais, bien
des chapitres et même un volume tout entier[45]. Nous nous garderons
de notre mieux de tomber dans des redites, n'ayant à le considérer ici
que comme un facteur nouveau dans les éléments ordinaires et prévus de
la vie à deux.
[45] _Comment élever nos enfants?_ Librairie illustrée, 1 vol.
in-18.
Un adage français du seizième siècle, souvent repris et commenté sous
différentes formes, disait: «Enfans sont richesses de pauvres gens.»
Et les commentateurs d'ajouter, pour ceux dont l'esprit est lent,
qu'en effet les enfants des gens pauvres, et plus particulièrement des
paysans, coûtent peu à nourrir, aident les parents dès leur bas âge,
remplacent les valets de ferme, augmentent par leur travail les
produits de l'exploitation, et sont ainsi source de richesses pour les
pauvres.
Ce sont là raisonnements d'économistes. Nous en apprécions la valeur,
mais nos préoccupations, pour le moment du moins, ne se portent pas de
ce côté. A notre point de vue,--celui des mères,--les enfants sont
richesses pour tous. Richesses de coeur, trésors d'affections, vivants
réservoirs de tendresse, sanction définitive de l'union des époux, qui
renouvelle et perpétue leurs premiers sentiments d'amour.
«Le mariage sans enfants, c'est le monde sans soleil», a dit Luther.
Un romancier contemporain, qui, sans doute, ne songeait guère au mot
du fameux réformateur, fait dire à un de ses personnages:
«Le ménage sans enfants, quelle hérésie! C'est plus tard, devant le
foyer vide, devant la glace des cendres froides, le tête à tête d'une
vieille fille et d'un vieux garçon, deux vieux égoïstes, tout à leurs
manies, à leurs rhumatismes, à leurs grincheries longuement aiguisées
l'une contre l'autre comme deux lames de couteaux, tout au sentiment
de leur inutilité dans la société, sans la douceur d'êtres à aimer,
d'enfants, de petits-enfants, de toute cette vie neuve et fraîche,
sortie de vous, coulée de votre sang, et vous rappelant votre enfance,
votre jeunesse, adoucissant votre vieillesse de la caresse de
ressouvenirs?... Ah! allez! Qu'est-ce qui peut rattacher à la vie,
sans cela?...[46].»
[46] Gustave Toudouze.
Il semble que les choses mêmes s'animent, s'illuminent à la présence
de l'enfant. Lamartine a rendu cette impression subtile et vraie, ce
_sunt gaudia rerum_, avec une émotion singulièrement communicative,
quand il parle du temps
Où la maison vibrait comme un grand coeur de pierre
De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits,
et où
La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
Dans les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.
Un moraliste, qui s'est sérieusement occupé des questions qui touchent
à la famille et que nous avons déjà cité, M. Armand Hayem, met sous
nos yeux le contraste que présente la maison sans enfants à côté de
la famille féconde[47].
[47] Arm. Hayem, _Le mariage_.
«La stérilité, de quelque cause et de quelque part qu'elle vienne, en
laissant une place vide dans le ménage, dénature le mariage et fait
perdre souvent tout sens moral à la femme. La maternité est si bien
faite pour elle, qu'avec la maternité, tout l'être féminin est emporté
et anéanti. Il n'est point de mari, si aimé qu'il soit, qui puisse
faire jaillir ce flot de tendresse inépuisable, de dévouement
constant, d'amour qui tient aux entrailles; et il n'est point de femme
qui puisse contenir longtemps ce flot dans son coeur sans le briser.
Comprend-on tout ce qu'est l'enfant et tout ce qu'il peut sur la
femme? Qu'est-ce que le lit nuptial sans le berceau? Une couchette
d'amour! Mais le berceau? C'est la mère, c'est la famille!--On le
croit vide et la femme y a déposé, dès le premier jour, son amour, son
espérance: l'avenir!--Et si l'enfant ne vient pas, c'est tout cela
qui meurt pour la femme et qu'elle ensevelit dans son âme.--Le pouvoir
de l'enfant est immense.--Qui est-ce qui retient la femme au foyer?
Qui est-ce qui y ramène le mari? Qui est-ce qui apaise toute querelle,
fait taire toute colère, provoque tout pardon; rapproche, unit,
enlace, entraîne?--Qui est-ce qui absorbe tout le coeur et tout le
cerveau de la mère? Qui est-ce qui retient la femme près de céder au
séducteur?--L'enfant!--il est l'âme du ménage, la vie de l'intérieur,
l'attrait de l'homme, l'ange de la paix domestique, l'idole de la
femme, la lumière de sa conscience, le plus sûr gardien de l'honneur
conjugal.»
Dans les _Instructions de M. Ferrand à son fils_, le père, pour mettre
le jeune homme en garde contre la passion du jeu et lui montrer comme
elle dépouille sa victime de tout sentiment humain, rapporte une
lugubre anecdote: «Un très gros joueur de Paris, dit-il, laissait en
province, dans une petite terre, sa femme et trois enfans, pendant que
tous les jours il diminuait ou risquait leur fortune. Sa femme,
instruite des pertes énormes qu'il faisait, et n'espérant plus le
ramener par ses exhortations, lui envoya une très belle tabatière, sur
laquelle elle avait fait peindre ses trois enfans avec cette devise:
_Souvenez-vous d'eux_. C'était lui rappeler une idée qui devait
l'arrêter à tout moment. Mais la passion du jeu fut plus forte que
l'amour paternel; et après avoir perdu tout son bien, la tabatière fut
la dernière chose qu'il joua et perdit.»
Encore l'avait-il gardée pour suprême enjeu.
Hélas! de tout temps et en tout pays on a pu faire la remarque
exprimée par le grand poète dramatique anglais en des termes dont
Philarète Chasles a su rendre la poignante énergie:
«Le tissu des vices humains est mêlé de vertus, le tissu des vertus
humaines est mêlé de crimes!»
Mais laissons de côté les éternelles victimes des passions, ceux qui,
trop dénués de résistance, trop mous de volonté, tournoient sous leur
souffle comme le sabot sous le fouet. Qu'on les plaigne ou qu'on en
ait horreur, laissons flotter à la dérive ces épaves d'humanité. Il
n'en est pas moins vrai que l'enfant est le couronnement de la
famille, le lien le plus fort entre les époux et leur meilleure joie,
à tous les degrés de l'échelle sociale. «Les devoirs de la maternité,
écrit fort justement un journaliste[48], sont les meilleurs agents de
la moralisation populaire. Les mioches font revenir le père au foyer.
C'est à eux que pensent les parents, quand ils portent leurs économies
à la caisse d'épargne.
[48] Edmond Deschaumes, _Estafette_, 14 juin 1888.
»Par les beaux dimanches d'été, les ménages d'ouvriers reviennent de
la banlieue. C'est à peu près leur seul plaisir. La femme tient dans
ses bras un bébé endormi. L'homme porte, sur sa robuste épaule, un
gros garçon aux joues roses, tout fier d'être si commodément perché.
Il n'y a place, sur ces figures satisfaites, ni pour la haine, ni pour
l'envie. «J'en marie le plus que je peux!» me disait l'un des maires
les plus intelligents de Paris. Développez donc chez l'homme et chez
la femme le sentiment de la famille. Celui qui aime ses enfants, qui
gagne à peu près sa vie en mettant quelques sous de côté, est bien
près du bonheur. Je sais des bébés qui ont mieux fait comprendre à
leur père la véritable question sociale que tous nos beaux parleurs
réunis.»
Eh! oui, comme le disait Horace Raisson, «qui aime tendrement ses
enfants aime nécessairement sa femme», et il n'y a rien encore qui
ressemble au bonheur comme l'amour.
C'est dans de telles conditions que l'on peut en toute sécurité
conclure avec le même auteur: «Si le mariage a ses chagrins, ses
inquiétudes, il est le seul état aussi où l'on puisse espérer de
réunir les douceurs de l'amitié, les plaisirs des sens et ceux de la
raison; où l'on jouisse enfin de toute la somme de bonheur que la
nature humaine puisse thésauriser.».
«O Hymen! s'écriait le poète Southey, guérison de tous les maux,
source de toutes les joies!
_Of every woe the cure,
Of every joy the source!_
Mais, pour lui comme pour nous, derrière le Dieu Hymen, venait
toujours la déesse Lucine.
CHAPITRE XIII
LES HÉMISPHÈRES DE MAGDEBOURG
Rapprochées par l'amour, liées par la communauté des intérêts, les
habitudes de la vie quotidienne, les douleurs et les joies éprouvées
ensemble, encore plus que par les conventions et les lois, cimentées
par la venue d'enfants qui sont comme la prolongation de leur être au
delà de lui-même dans l'espace et dans le temps, les deux moitiés du
groupe conjugal, mari et femme, sont désormais indissolublement unies.
On peut les comparer à ces hémisphères de métal que la machine
pneumatique soude tellement l'un à l'autre que toute force est
impuissante à les séparer. S'il y pénètre un peu d'air, il est vrai,
tout est détruit: la sphère, parfaite tout à l'heure, se fend et
retombe en deux fragments qui gisent inertes sur le sol, lorsqu'ils ne
s'y brisent pas. Mais pourquoi l'air, c'est-à-dire les dissentiments,
les querelles, les outrages, la haine ou l'indifférence, pire que la
haine, y pénétrerait-il, si ni l'un ni l'autre des époux ne donne la
secousse qui ouvrira le robinet? Et pourquoi le feraient-ils
lorsqu'ils ont une fois goûté l'ineffable joie de vivre deux en un, et
de revivre en ses enfants?
Madame Necker qui, suivant le dire de M. O. Gréard, était, «aux yeux
de tous les contemporains, l'expression de ce qu'à la fin du
dix-huitième siècle l'esprit français offrait de plus honnête et de
plus sain», a écrit des _Réflexions sur le Divorce_ où elle expose les
caractères qui doivent, à son sens, offrir les meilleurs ménages, les
véritables _hémisphères de Magdebourg_ conjugaux. Nous empruntons à
l'auteur si fin et si autorisé de _l'Éducation des Femmes par les
Femmes_[49], l'analyse qu'il donne de ce morceau. Elle pose en
principe tout d'abord que les meilleurs ménages sont ceux qui «à
l'origine sont formés par la conformité des goûts et par l'opposition
des caractères»; mais elle n'admet pas que les caractères ne puissent
arriver à se fondre. «Les Zurichois, raconte-t-elle agréablement,
enferment dans une tour, sur leur lac, pendant quinze jours,
absolument tête à tête, le mari et la femme qui demandent le divorce
pour incompatibilité d'humeur. Ils n'ont qu'une seule chambre, qu'un
seul lit de repos, qu'une seule chaise, qu'un seul couteau, etc., en
sorte que, pour s'asseoir, pour se reposer, pour se coucher, pour
manger, ils dépendent absolument de leur complaisance réciproque; il
est rare qu'ils ne soient pas réconciliés avant les quinze jours.» Ce
qu'elle préconise sous le couvert de cette espèce de légende, c'est le
mutuel sacrifice qui forme, par l'habitude, le plus solide des
attachements et engendre la réciprocité d'une affection inséparable;
elle compare le premier attrait de la jeunesse au lien qui soutient
deux plantes nouvellement rapprochées; bientôt, ayant pris racine
l'une à côté de l'autre, les deux plantes ne vivent plus que de la
même substance, et c'est de cette communauté de vie qu'elles tirent
leur force et leur éclat.
[49] M. Octave Gréard.
»Dans les _Avis d'un père à sa fille_, le marquis de Halifax, inquiet
de voir se multiplier les exemples de séparation conjugale, proposait
d'instituer une cour de justice composée de femmes et chargée de
prononcer souverainement entre elles sur les cas de désunion.
Rousseau, par sa doctrine du libre choix en dehors du ménage, laissait
l'épouse arbitre suprême de ses propres sentiments et l'autorisait à
se faire honneur de ses écarts comme d'une vertu, sauf à lui inspirer
ensuite un remords inutile. Madame Necker soumet simplement le mariage
à la loi du devoir, en attachant à l'observation de cette loi les
joies intimes qui sont, pour l'un et l'autre sexe, le prix du devoir
fidèlement accompli.»
Comme madame Necker a raison! J'en appelle à tous ceux qui en ont fait
l'expérience, quelque chemin qu'ils aient pris.
«Il est tres certain, dit le loyal gentilhomme de La Hoguette, qu'il
est assez difficile d'avoir un même toit, un même foyer, une même
table, un même lit, mêmes intérêts, mêmes enfans, et de vivre heureux
sans avoir une même volonté. Toutes ces circonstances fournissent de
moment en moment une nouvelle matière d'amour ou de haine, selon que
les mariages sont bons ou mauvais. C'est pourquoi nous ne voyons point
d'affection dont l'estrainte soit plus ferme que celle d'une bonne
femme et d'un bon mari; parce qu'étant toujours ensemble ils se
rendent à toute heure mille petits offices l'un à l'autre, qui sont
autant de liens communs qui font de nouveaux noeuds en l'ame, dont
l'un ne se relâche jamais que l'autre ne se resserre.»
Et de fait, «il arrive souvent que le meilleur ami d'un homme est sa
femme.» Horace Raisson n'est pas le seul à l'avoir remarqué. C'est
même ce qui devrait arriver toujours.
Madame de Rémusat l'indique avec non moins de noble fermeté que
d'ingénieuse précision, lorsqu'elle écrit: «Une femme qui a su
découvrir le secret des qualités ou des faiblesses de son mari,
parviendra sans le blesser à l'avertir pour le bien de tous deux. Dans
l'occasion, elle calmera son impétuosité ou pressera son indolence;
s'il le faut, elle lui indiquera les vertus mêmes qui ne lui manquent
qu'à cause d'elle; elle saura, par exemple, le préserver du repentir
en consacrant d'avance, par un généreux consentement, le sacrifice
d'une situation brillante dont la perte n'afflige souvent un mari que
pour sa femme ou ses enfans. Un père, placé entre son devoir et le
bien-être de sa famille, pourrait être tenté de transiger; sa
conscience et sa tendresse doivent être en repos, si l'amour maternel
a accepté son sacrifice.
»... Je ne sais pas de spectacle plus touchant, qui découvre mieux ce
qu'il y a de beau dans le coeur humain, que celui d'un citoyen placé
entre un sentiment patriotique et les intérêts d'une famille digne
d'être chérie: prêt à braver le malheur ou le danger, il hésite
toutefois, mais non à cause de lui... C'est alors que les paroles
courageuses de sa compagne viendront terminer ses incertitudes. Ou le
pouvoir de la vertu n'est qu'un rêve, ou dans un pareil moment elle
donnera à deux êtres qui s'entendent des émotions si supérieures, si
pénétrantes, qu'elle les placera dans une région où le malheur ne
porte pas.»
Ces sentiments élevés, ces fiers mouvements de l'âme qui font, de la
famille, la première assise des remparts de la patrie, et des deux
époux, des héros, ne sauraient trop s'exalter à l'heure douteuse où
nous sommes. L'égoïsme domestique ou familial--qu'importe le nom--plus
pernicieux aux nations que l'égoïsme individuel, les avait naguère
relégués trop loin au second plan. Si, comme nous le croyons, ce fut
une cause de nos désastres, le châtiment a été sévère et suffira. Les
hommes savent aujourd'hui partout en France, qu'on protège mieux sa
femme et ses enfants en mourant pour eux qu'en tendant le front au
joug de l'ennemi pour l'attendrir. Partout les femmes françaises
sentent dans leurs entrailles de mère qu'il n'est pas de sacrifice, si
douloureux soit-il, qui les trouve faibles lorsque le salut de la race
est à ce prix.
Écoutez cette courte histoire, si simplement racontée par Stendhal.