de vingt ans, qui vit là fort retirée avec son mari, Espagnol aussi et
officier en demi-solde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps,
de donner un soufflet à un fat; le lendemain, sur le champ de
bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole; nouveau déluge de
propos affectés: «Mais, en vérité, c'est une horreur! Comment
avez-vous pu dire cela à votre femme? Madame vient pour empêcher notre
combat!--_Je viens vous enterrer!_» répond la jeune Espagnole.
»Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme!»
Heureuse et grande la femme qui peut tout entendre de son mari!
* * * * *
Un Allemand[50] a dit, avec un luxe de comparaisons un peu outré, j'en
conviens, mais de nature à faire quelque impression, me semble-t-il,
sur l'imagination vive et tendre des femmes: «Le mari et la femme
doivent être comme deux flambeaux brûlant ensemble, qui jettent dans
la maison une plus vive lumière, ou comme deux fleurs odorantes
attachées dans le même bouquet, pour en augmenter le doux parfum, ou
comme deux instruments bien accordés qui, en jouant ensemble, font une
musique d'autant plus mélodieuse. Le mari et la femme, qu'est-ce,
sinon deux sources qui se rencontrent et se mêlent, de façon à ne
former qu'un même courant?»
[50] W. Secker.
Qu'on ne redoute pas, d'ailleurs, la monotonie que produit la
répétition ou la persistance des sentiments, l'ennui, le dégoût
qu'amène le cours du temps à travers une existence où les affections
ne changent ni de nature ni d'objets. «Il y a des redites pour
l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point pour le coeur.» Si
l'ironique, le désabusé, le pessimiste Chamfort a dit cela, lui qui se
plaisait surtout à sonder le coeur humain dans ses mauvais replis,
c'est que la vérité l'y contraignait.
Vieilles amours et vieux tisons
Se rallument en toutes saisons.
déclare un dicton plein du bon sens de nos aïeux.
«Quand on répète, écrivait Jules Simon dans le _Devoir_, que l'amour
est remplacé, à la fin, entre les époux, par une solide amitié, on
veut dire seulement que les sens s'apaisent ou s'épuisent: car l'amour
conjugal conserve tous les autres caractères de l'amour.»
Et il ajoutait ce que tout ce livre est destiné à affirmer et à
prouver: «N'en médisons pas, ne le dédaignons pas. Il n'y a sans lui
ni dignité ni bonheur au foyer domestique.»
Le poète[51] le sait bien lorsqu'il esquisse ce riant et touchant
tableau:
Vois ces deux époux dont la tête tremble
Marcher côte à côte, heureux, sans parler,
A force de vivre à toute heure ensemble,
Vois, ils ont fini par se ressembler.
Descendons comme eux la pente insensible,
Laissons naître et fuir les brèves saisons.
En ne nous quittant que le moins possible,
Nous ne verrons pas que nous vieillissons.
C'est la récompense; on peut la prédire.
Les amants constants gardent, et très tard,
Sur leur lèvre pâle un jeune sourire,
Dans leurs yeux fanés un jeune regard.
Au fond du foyer, braise encor vivante,
Toujours la tendresse en eux brûle un peu.
L'habitude, honnête et bonne servante,
Ne laisse jamais s'éteindre le feu.
Leurs derniers printemps ont pour hirondelles
Les souvenirs chers de l'ancien bonheur.
Pour ne pas vieillir, soyons-nous fidèles,
Tendre et simple amie, ô coeur de mon coeur!
[51] François Coppée.
Nous ne troublerons pas, par des développements désormais inutiles, la
délicieuse impression que laissent ces vers. Mais peut-être nous
sera-t-il permis de répéter un mot charmant sorti du coeur même de
notre douce France:
Vieil en amours, hyver en fleurs[52].
[52] G. Meurier.
CHAPITRE XIV
HOME! SWEET HOME!
«Pour mon compte, dit J. Michelet dans son Journal, je ne comprends
que deux femmes: celle qu'on peut associer à ses pensées, peut-être
même à ses travaux; ou bien, la modeste ménagère qui, le jour,
gouverne son petit royaume. Le soir, je la vois assise près de la
table de travail. Elle file. A deux pas, le berceau, qu'elle endort au
doux ronflement de son rouet.»
On a vu que ces deux femmes peuvent n'en faire qu'une, et c'est alors
surtout que la joie et le calme de l'intérieur sont assurés.
Dans les classes où le travail de l'homme est insuffisant et doit être
augmenté, pour entretenir la famille, des fruits du travail de la
femme, on a remarqué que rien ne vaut le labeur fait à la maison,
auprès des enfants, et, s'il se peut, de concert avec le mari.
Malheureusement, les nécessités de notre état économique sont telles
que femme et homme doivent souvent se quitter dès le matin, aller à
des ateliers différents et ne se retrouver que le soir, harassés et
moroses, devant un ménage en désordre et un âtre éteint. Les enfants
se sont, pendant ce temps, gardés comme ils ont pu: tantôt la soeur
aînée, fillette de sept à huit ans, veille sur ses petits frères;
tantôt c'est une vieille du voisinage qui aurait grand'besoin d'une
garde-malade pour elle-même: ou bien la mère, en courant au travail,
s'arrête devant la crèche ou l'asile du quartier et y met les plus
petits, et les plus grands vont à l'école lorsqu'ils ne s'arrêtent pas
en chemin à recevoir l'éducation du ruisseau. La maison n'est plus
qu'une tanière où l'on se réfugie le soir, et le lit conjugal qu'un
grabat où s'étendent, dans la torpeur, les membres fatigués. L'homme
prend son repas à la gargote, se chauffe et se surchauffe chez le
distillateur, ne rentre plus qu'ivre et sans le sou, bat sa femme,
bouscule ses enfants et cuve son eau-de-vie jusqu'au lendemain. Dix
fois sur vingt la femme finit par en faire autant.
Ce lugubre tableau a été tracé bien des fois par des pinceaux plus
vigoureux que le nôtre. Mais il était utile de le remettre sous les
yeux de nos lecteurs, pour leur faire mieux comprendre le bienfait
inappréciable qu'est pour le pauvre et le travailleur un intérieur
propre et bien tenu.
«Je ne crois pas qu'on triomphe de l'alcoolisme par l'augmentation des
droits sur l'alcool, dit Jules Simon. Ceux qui ont l'habitude de boire
auront recours à des poisons plus grossiers et on n'aura fait
qu'aggraver leur maladie. Ils s'adonnent presque tous à l'ivrognerie,
parce que leurs maisons sont des taudis abominables auprès desquels
les cellules des prisonniers sont des paradis. On ne videra les
cabarets qu'en rendant la maison du pauvre habitable. Le vrai remède à
la plupart des maux dont nous souffrons est la reconstitution de la
vie de famille.»
Tout le monde y trouverait son compte, d'ailleurs, et la richesse
publique en augmenterait. M. Armand Hayem met en pleine lumière cette
vérité: «Comme la famille offre la première image du groupe social,
dit-il, elle offre aussi celle du groupe industriel. La maison devient
l'atelier le plus productif, celui où règne le plus grand ordre, où le
travail se divise le plus naturellement, où tout est épargné, ménagé,
recueilli: le temps, la force, la matière, l'excédent; où se réfugie
et s'observe la morale simple et attrayante. Tous les économistes
conviennent que la famille est la meilleure combinaison de travail et
l'atelier qui fournit la plus grande somme de produits avec le moins
de frais.»
Rabelais, le grand railleur qui, par une ironie plus amère que tout le
reste, n'a pas voulu, dans son livre qui comprend tout, faire entrer
l'amour, dit pourtant quelque part avec une sorte de gravité émue
venant peut-être d'un retour sur lui-même: «Là où n'est femme,
j'entends mère de famille et en mariage légitime, le malade est en
grand estrif.» Hélas! le malade c'est l'homme, même quand il se porte
bien. L'_estrif_, l'embarras, le danger, l'amertume de la vie ne
saurait s'amoindrir ou s'adoucir pour lui tant qu'il est seul.
Au contraire, il y a une telle félicité dans la vie commune de l'homme
et de la femme s'aimant, se soutenant et s'aidant à travers les plus
rudes épreuves, que William Cobbett a pu écrire sans être taxé de
paradoxe:
«Quand on a vu, comme moi, le pauvre laboureur rentrer à la nuit
tombante par la petite porte de son jardin, les épaules chargées d'une
provision de bois pour un ou deux jours, au moment où plusieurs jolies
créatures, qui étaient depuis longtemps à guetter l'approche de leur
père, se précipitent dans la chaumière pour annoncer la joyeuse
nouvelle, et reviennent encore plus vite pour voler à sa rencontre,
grimper sur ses genoux, ou se suspendre à ses vêtements; quand on a vu
des scènes comme celle-ci, des scènes que j'ai souvent contemplées
avec un sentiment de bonheur toujours nouveau, on se demande si une
vie de privations n'est pas préférable à une vie d'aisance, et si des
rapports constants et directs avec ses enfants, rapports que rien ne
vient troubler, ne sont pas préférables à ceux en travers desquels
viennent se placer précepteurs et domestiques, ce qui ne peut que
produire une diminution d'affection.»
Les Anglais passent pour avoir réalisé l'idéal de la vie de famille,
de la vie du _home_, comme ils disent. Le _home_ n'aurait, à ce qu'on
prétend, aucun équivalent dans les autres langues, particulièrement
dans la nôtre. On oublie que ce terme est un mot allemand (_heim_);
et, quand les Romains combattaient _pro aris et focis_, quand nous,
Français, nous mettons au-dessus de tout l'honneur et la paix du
_foyer_, il paraît qu'il reste encore dans le _home_ de nos voisins
britanniques quelque chose que ni les Romains, ni nous, n'avons
jamais connu. J'ai beau chercher, je ne trouve pas ce que peut
être ce quelque chose, si ce n'est la banalité. Le _home_ anglais
est, en effet, la plupart du temps, grand ouvert--non pas
gratis--à l'étranger. Pour quelques shillings ou quelques livres
sterling--suivant le genre de vie--par semaine, le premier venu y
trouve le vivre et le couvert, _board and lodging_; de sorte qu'on a
pu dire que, dans le Royaume-Uni, toute bonne ménagère se double d'une
maîtresse d'hôtel.
Quoi qu'il en soit, la vie du foyer, l'existence à deux, reflétée et
répercutée dans les enfants, a été de tout temps chantée avec
enthousiasme par les poètes anglais. Écoutons-en quelques-uns, parmi
les moins connus.
Doux est le sourire du foyer, dit Kable; le regard qu'on se renvoie,
quand les coeurs l'un de l'autre sont sûrs;
douces toutes les joies qui se pressent dans le nid du ménage,
séjour de toutes les pures affections.
Moins lyrique, Cotton écrit une strophe qui sent le polémiste:
Bien que les sots méprisent le doux pouvoir de l'Hymen
nous, qui rendons encore meilleures ses heures dorées,
nous savons, par une aimable expérience,
que le mariage, justement entendu,
donne à ceux qui sont tendres et bons
le paradis ici-bas.
Ford reprend:
les joies du mariage sont le ciel sur la terre,
le paradis de la vie,... le repos de l'âme,
le nerf de la concorde,...
l'éternité des plaisirs.
Voici une rafraîchissante scène d'intérieur tracée en cinq vers par J.
S. Knowles:
... Oui, un monde de bien-être
gît dans ce seul mot--la femme! Après une journée de luttes,
revenir l'esprit excédé, à la maison, le soir,
et trouver le feu joyeux, le doux repas,
où, orné de joues et d'yeux brillants de bonheur,
l'amour s'assied et, de son sourire, éclaire toute la table!
Quoi de plus doux, et que rêver au-delà? Certes, on peut le répéter
avec Moore:
C'est une félicité au-delà de tout ce qu'a raconté le poète,
lorsque deux êtres, enchaînés dans ce céleste lien,
le coeur jamais changeant, et le regard jamais refroidi,
s'aiment à travers toutes les épreuves, et s'aiment toujours
jusqu'à la mort!
Une heure d'une passion si sainte vaut
des siècles entiers de joie vagabonde, où le coeur n'est pour
rien;
et, oh! s'il est un état Elyséen sur terre,
c'est celui-là, c'est celui-là!
Rien d'étonnant à ce que les élus qui goûtent ce plein bonheur
terrestre soient portés à s'y absorber, à s'y confiner, oubliant le
monde qui les entoure. Sans doute, on n'a pas le droit de s'enfermer
en égoïstes dans sa double félicité, et la vie à deux n'a de vertu que
parce qu'elle constitue, nous l'avons déjà dit plus d'une fois, la
véritable unité sociale. D'ailleurs, ce danger d'isolement est petit,
car bien rares sont ceux qui peuvent se passer de leurs semblables, et
qui sont en mesure de profiter des services sociaux sans être
obligés, à leur tour, de rendre personnellement et directement, par un
travail quelconque, au moins une partie de ce qu'ils en retirent.
Ceux-là mêmes ne sont pas inutiles, et il ne faudrait pas trop
rigoureusement condamner l'égoïsme de leur félicité. On l'a fait
remarquer, non sans raison, «un homme vertueux, une femme estimable,
plus unis encore par le bonheur dont ils jouissent que par leurs
serments, se séparent volontiers de la société pour être entièrement
l'un à l'autre, mais ils ne sont pas perdus pour elle: ils peuvent y
servir d'exemple[53].»
[53] L. C. d'Arc, _Mes Loisirs_.
Il n'en est pas moins vrai que les devoirs multiples de la vie sociale
s'accordent parfaitement avec les obligations et les joies de la vie à
deux. Nous n'en voulons pour témoignage que ce que le comte Beugnot,
dans ses _Mémoires_, raconte de madame Roland, une des femmes qui,
comme on sait, jouèrent le plus grand rôle dans les affaires publiques
de notre pays. «Personne ne définissait mieux qu'elle les devoirs
d'épouse et de mère, et ne prouvait plus éloquemment qu'une femme
rencontre le bonheur dans l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le
tableau des jouissances domestiques prenait dans sa bouche une teinte
ravissante et douce; les larmes s'échappaient de ses yeux lorsqu'elle
parlait de sa fille et de son mari.»
Nous trouvons dans le _Journal_ de J. Michelet une scène plus humble,
mais non moins touchante, et dont la place est naturellement marquée
ici. Il s'agit des concierges de la maison qu'il habitait alors, et il
rapporte avec émotion ce dont il fut, un soir, le témoin invisible et
discret.
«Le mari travaille tout le jour au dehors. Elle, garde la loge,
surveille le va-et-vient des locataires, répond aux questions des
survenants, soigne le ménage et l'enfant encore trop jeune pour aller
à l'école. Ce soir-là donc, le mari me précédait de quelques pas. La
nuit tombait. Il entre dans la loge éclairée par un beau feu de
cheminée, et jette, avec sa casquette, ce mot bref: «Me voilà!» C'est
tout son salut: ni mollesse, ni sensiblerie, et pourtant, que de
choses tendres pour les siens, dans ces deux mots: «Me voilà!» Cela
voulait dire: «Enfin, je vous retrouve, vous, et ma maison!» Cet
homme, évidemment, a connu la tristesse des repas solitaires, ces
repas,--j'en sais quelque chose,--où le miel même garderait une saveur
amère. On sentait sa joie que ce temps fût passé pour ne plus revenir.
L'enfant s'était emparé de ses genoux, et, de ses petites mains,
caressait sa rude barbe. Elle, bien plus affinée que lui visiblement,
était sa fête. Elle allait et venait de la cheminée à la table. Il y
avait de la grâce dans ses moindres mouvements. Cette jolie scène
d'intérieur m'a rappelé le vers d'Horace: _Mulier pudica exstrua
lignis vetustis focum sacrum sub adventum viri lassi_.»
Ainsi rien n'égale le contentement de la vie à deux, lorsque les
époux, par une étude qui leur doit être chère, par des sacrifices
mutuels que l'amour rend faciles et doux, sont arrivés à élaguer les
causes d'aigreur et de dissentiment, et se sont fondus l'un dans
l'autre jusqu'à réaliser ce qu'il y a de profond dans ce mot, si
souvent dit à la légère, _être unis_.
Un poète délicat a donné avec une grâce pénétrante l'impression de ce
sentiment exquis dans un sonnet qui mérite de rester à côté de celui
qui a seul fait jusqu'ici surnager le nom de Félix Arvers.
J'avais toujours rêvé le bonheur en ménage,
Comme un port où le coeur, trop longtemps agité,
Vient trouver, à la fin d'un long pèlerinage,
Un dernier jour de calme et de sérénité.
Une femme modeste, à peu près de mon âge,
Et deux petits enfants jouant à son côté;
Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage,
Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été.
J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente;
Je voulais une amie, une âme confidente,
Où cacher mes chagrins, qu'elle seule aurait lus;
Le ciel m'a donné plus que je n'osais prétendre;
L'amitié, par le temps, a pris un nom plus tendre,
Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus.
Le paradis terrestre, dit un proverbe arabe qui nous servira de
conclusion, se trouve pour l'homme dans les livres de la sagesse, dans
les oeuvres de l'art, et dans le coeur de la femme.
La femme le trouvera, sans qu'aucune autre source de joies honnêtes
lui soit fermée d'ailleurs, dans les oeuvres de son ménage, dans
l'amour de ses enfants et dans le coeur de son mari.
FIN
TABLE
I.--Deux moitiés font un entier 1
II.--A la découverte 19
III.--Les ennemis 31
IV.--Miel et fiel 57
V.--Sables mouvants 71
VI.--Craquements et ruine 115
VII.--Ce qui lie soutient 123
VIII.--Aimer et croire 151
IX.--Le nerf de la guerre 165
X.--Le ministère des affaires étrangères 205
XI.--La fée du foyer 217
XII.--La grande joie 243
XIII.--Les hémisphères de Magdebourg 253
XIV.--Home! Sweet home! 265
ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY.
End of Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron