«Combien de femmes, dit-elle, toujours prêtes, aux yeux du public, à

satisfaire les fantaisies frivoles, à exécuter les ordres de détail,

usent l'autorité d'un mari sur une foule de minuties, pour ressaisir

la liberté dans les occasions qui les intéressent, et acquièrent, par

ce mélange habile de la complaisance et de la ruse, une indépendance

très effective», et très dangereuse, ajoutons-le.

Le mari qui s'ingère dans les choses du ménage par esprit tatillon, ou

par un sentiment jaloux et déplacé de son autorité, ne fait pas de

meilleure besogne. «Il y a beaucoup d'hommes qui exercent ou

prétendent exercer une surveillance minutieuse sur les dépenses du

ménage: très certainement il vaudrait toujours mieux qu'une femme eût

toute l'autorité domestique. Nous sommes faites pour les détails,

nous avons le goût et l'intelligence des petites choses, et nous

savons mieux que les hommes nous faire obéir des subalternes, tout en

commandant avec plus de douceur[33].»

[33] Madame de Rémusat.

Ce sont là des raisons; mais il y en a une autre, celle qu'exprime

trivialement, mais énergiquement, le proverbe: «Chacun son métier,

etc.» Que fera la femme, si vous lui prenez ses fonctions? Ne

craignez-vous pas qu'elle n'occupe à des pensées ou à des oeuvres qui

ne sont point faites pour vous plaire, les loisirs que vous lui créez?

Et vous-même, ou vous êtes un membre inutile de la société, n'ayant

rien à faire parmi vos semblables, ou vous négligez, pour usurper des

soins qui ne sont pas les vôtres, les travaux qui vous incombent, les

intérêts que vous avez à sauvegarder.

De son côté, suivant la judicieuse remarque d'Horace Raisson, «la

femme tire sa considération de celle dont elle sait entourer son

époux; elle doit donc toujours paraître s'en rapporter à ses

lumières, surtout en présence de témoins.»

J'ai eu souvent l'occasion d'observer, dans des familles étrangères,

la réserve extrême dans laquelle la femme se tient en public vis-à-vis

du mari. Jamais un mot de contradiction, d'objection, de doute. Elle

n'a pas d'autre avis que le chef de famille; elle ne parle pas avant

lui, et quand il a parlé, tout est dit. Nous sommes loin des

discussions, du ton tranchant ou agressif, des interventions

personnelles aigre-douces, volontaires ou mutines, de l'étalage

bruyant d'importance et d'autorité dont tant de femmes, dans nos

ménages français, se font comme un point d'honneur. Eh bien, je ne

veux pas contester l'influence de la Française sur les décisions et

particulièrement sur l'humeur de son mari; mais la vérité me force à

dire que jamais un homme ne fera rien sans avoir sérieusement consulté

dans l'intimité cette femme qui s'efface tellement en public. Elles

ont l'une et l'autre la satisfaction qu'elles recherchent: la

première a l'influence effective et profonde, le respect et l'estime

de son mari; la seconde, dont on dit: «elle n'a pas froid aux yeux,

cette petite femme-là», ou «elle n'a pas sa langue dans sa poche», ou

«c'est elle qui le fait filer doux!» et autres phrases ironiquement

admiratives, voit ce même mari, dont elle ferme si lestement la bouche

devant la galerie, la dédaigner, parfois la malmener, dans le tête à

tête, et ne faire, en somme, que ce qu'il veut.

Un journal littéraire anglais du siècle dernier, le _Tattler_, dit

quelque part: «Le bon mari garde sa femme dans une saine ignorance de

ce qu'elle n'a pas besoin de savoir.» Et plus loin: «Il ne sait pas

grand'chose celui qui dit à sa femme tout ce qu'il sait.»

On aurait grand tort d'en conclure que l'homme doit avoir, en tant que

mari et chef du ménage, des secrets pour sa femme. Mais, de même qu'il

lui messiérait de demander à celle-ci les comptes minutieux de son

administration intérieure et la chronique détaillée de ses rapports

quotidiens avec les fournisseurs et la cuisinière, de même--et à bien

plus forte raison, car les intérêts d'autrui y sont presque toujours

engagés,--ne la tiendra-t-il pas au courant, par le menu, de ses

conversations d'affaires, des travaux de son emploi, des faits et

gestes de ses commis, des confidences des gens qui le consultent, des

intrigues et des _potins_ de ses collègues ou compétiteurs. Il

risquerait fort, s'il le faisait, de troubler la paix d'esprit de sa

femme en même temps que son propre jugement. Sans compter qu'en des

cas nombreux il y a de l'indélicatesse, de la déshonnêteté et

quelquefois du crime à révéler, même à la moitié de soi-même, ce qu'on

a appris dans son bureau administratif ou dans son cabinet de

consultation. Dans des cas semblables l'oreille gauche ne doit pas

même entendre ce qui est dit à la droite, et le devoir strict est de

se taire. Il n'est qu'un seul moyen de tenir ignoré ce qu'on ne veut

pas qui soit su: c'est de ne le dire à personne, non pas même à soi,

tout bas! Faut-il rappeler l'apologue de Midas?

Bien entendu, il y a, suivant les circonstances, la nature des

affaires, le caractère et la portée d'esprit de la femme, des degrés,

des tempéraments, des nuances, dont le mari est juge. Autant il est

nécessaire de se taire sur ce qui regarde autrui, autant il est

toujours doux et souvent utile de parler avec confiance et sincérité

de ce qui ne regarde que soi. «Une épouse, dit avec un grand bon sens

Madame de Rémusat, doit se complaire dans la conversation d'un mari

occupé des affaires publiques. Elle peut avoir d'elle à lui un avis

sur son opinion s'il est membre d'une assemblée, sur son livre s'il

est écrivain, sur son vote s'il n'est que citoyen; elle doit entrer

dans ses projets relativement aux progrès de la science, de l'art ou

du métier qu'il exerce. Eclairée et sensible, dévouée et prudente à la

fois, presque toujours la raison s'applaudira de l'avoir consultée, et

l'amour lui rapportera une part du succès.»

A un autre point de vue, l'homme a, pour certaines choses laides de la

vie, une science et une expérience forcément acquises au contact des

autres hommes et dans l'entraînement de plaisirs et de liaisons

irrégulières qui, dans notre étrange ordre social, sont pour les

jeunes gens comme la préparation nécessaire, l'initiation obligatoire

aux vertus de l'homme marié et à la pureté de la vie de famille. Il

fera sagement de garder pour lui ses notions spéciales, et de

conserver de son mieux à sa femme cette naïveté délicieuse, qui est

l'ignorance du mal.

Elle en sera mieux gardée dans son intérieur, pendant que lui

travaillera au dehors. La fermentation des idées fausses ou malsaines

dans une tête de femme est plus redoutable pour sa vertu que les

douces et sollicitantes paroles des séducteurs. Si son imagination est

pure, si nulle curiosité maladive ne la met en éveil, le mari, présent

ou absent, suffira, avec les devoirs et les soins de son ménage,

féconds en saines joies, à occuper son esprit. Si les affaires

l'appellent au loin, il pourra, comme le dit Horace Raisson, voyager

sans crainte, car il saura que chez lui, là-bas, la femme qu'il a

laissée au foyer, la mère de ses enfants, _dimidium animæ suæ_,

attend chaque jour avec anxiété l'heure où passe le facteur.

«Qu'il est à plaindre, s'écrie William Cobbett, l'homme qui ne

peut pas abandonner tout chez lui, et qui n'est pas bien sûr,

bien certain que tout est aussi en sûreté que s'il le tenait

dans sa main! Heureux le mari qui s'éloigne de sa maison et de

sa famille avec aussi peu d'inquiétude que l'on quitte une

auberge, et qui, à son retour, serait plus surpris d'avoir

quelque reproche à faire, qu'il ne le serait si le soleil

s'arrêtait tout à coup!...» Puis, parlant pour son compte, il

ajoute: «J'ai goûté les plaisirs inexprimables du chez-soi et de

la famille, et j'ai joui, en même temps, de la parfaite

indépendance du célibataire; sans cette indépendance, je

n'aurais jamais pu accomplir tant de travaux, car le plus petit

souci domestique m'eût enlevé toute mon énergie.»

Telle est la force de la femme dans le monde. Non seulement elle crée

et élève les hommes de l'avenir, mais elle complète et arme pour la

lutte, en lui assurant la paix du foyer, son mari, l'homme du présent.

CHAPITRE XI

LA FÉE DU FOYER

«Milton, disait quelqu'un au grand poète anglais après son troisième

mariage, votre femme a la fraîcheur d'une rose.»--«Il se peut,

répondit le pauvre poète, mais je suis aveugle et je n'en sens que les

épines.»

Ne recherchons pas si l'odorat manquait comme la vue à l'Homère des

puritains. Il suffit de constater que sa femme n'était pas tout à fait

une Xantippe et qu'en tant que mari, lui n'était rien moins qu'un

Socrate.

L'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues dans la société_

pose ces deux axiomes à double tranchant:

«Quelques femmes ne peuvent réussir à gouverner leurs maris; mais il

n'y a pas un mari peut-être qui parvienne à gouverner sa femme...

»On voit un petit nombre de maris faire la félicité de leurs femmes;

c'est un phénomène que de rencontrer une femme qui fasse le bonheur de

son mari.»

Un moraliste d'une autre envergure, La Bruyère, avait dit déjà plus

finement: «Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent leurs

maris de se repentir, au moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou

de trouver heureux celui qui n'en a point.»

Voilà le ton sur lequel bon nombre d'hommes modérés, sensés,

quelques-uns doués d'une grande acuité d'observation et d'une

remarquable sagacité de jugement, parlent souvent des femmes. D'autres

y ajoutent des plaisanteries au gros sel ou des ironies de

pince-sans-rire, comme dans ces vers de Pope:

«Grande est la bénédiction d'avoir une femme prudente,

qui met un point d'arrêt aux luttes domestiques.

L'un de nous deux doit gouverner, et l'un obéir,

et puisque, chez l'homme, la raison a tout pouvoir,

laissons cet être frêle, la faible femme, faire ses volontés.

Les épouses, dans toute ma famille, ont gouverné

Leurs tendres maris et calmé leurs emportements.»

L'homme qui ne voit dans la femme que la rivale de son autorité et qui

fait du foyer le théâtre d'une lutte mesquine et sotte, répétera ces

railleries et y ajoutera, de toute la bonne foi de son coeur égoïste

et de son esprit borné. D'autres les répéteront et y ajouteront aussi,

tantôt par fanfaronnade, tantôt par un niais respect humain et parce

qu'avec les loups il faut hurler, tantôt enfin pour le seul plaisir de

railler, par amour du paradoxe ou de la satire, sans se croire

eux-mêmes et sans se soucier qu'on les croie.

Nous qui nous tenons en dehors de ces catégories, qui n'avons d'autre

préoccupation que la vérité et ne poursuivons d'autre but que le

bonheur du couple humain, nous ne pouvons, tout en constatant des

exceptions douloureuses, que sourire à tous ces discours amers ou

comiques, et dire ce que nous savons et ce que nous voyons. Tâche

aisée, lorsque tant d'autres, illustres par la pureté de leur vie et

l'éclat de leur talent, l'ont vu et su avant nous, et que, pour le

bien dire, nous n'avons qu'à reproduire leurs paroles.

Voici, par exemple, le portrait de la jeune femme telle que la

concevait Fénelon. C'est M. Octave Gréard qui en a recueilli et

rassemblé les traits[34] «fermes et précis, dans le cadre de

gentilhommière provinciale où Fénelon la place.» Voyez-la «levée de

bonne heure pour ne pas se laisser gagner par le goût de l'oisiveté et

l'habitude de la mollesse; arrêtant l'emploi de sa journée et

répartissant le travail entre ses domestiques sans familiarité ni

hauteur; consacrant à ses enfants tout le temps nécessaire pour les

bien connaître et leur persuader les bonnes maximes; ayant toujours un

ouvrage en train, non de ceux qui servent simplement de contenance,

mais de ceux qui occupent de façon à ne point se laisser saisir par

le plaisir de jouer, de discourir sur les modes, de s'exercer à de

petites gentillesses de conversation; s'intéressant à la culture de

ses terres; ne dédaignant aucune compagnie, car les gens les moins

éclairés peuvent fournir, pour peu qu'on sache les faire parler de ce

qu'ils savent, un enseignement profitable; attentive à tout ce qui

touche au bonheur du «nombreux peuple qui l'entoure»; fondant de

petites écoles pour l'instruction des pauvres et présidant des

assemblées de charité pour le soulagement des malades; menant au

milieu de ces occupations solides et utiles une existence régulière et

pleine, plus concentrée qu'étendue, mais non sans élévation morale et

animant tout autour d'elle du même sentiment de vie.»

[34] Oct. Gréard: _L'Education des Femmes par les femmes;

Fénelon_.

Dans une donnée plus moderne et moins sévère, madame de Girardin nous

offre cette charmante esquisse[35]: «Tout est gracieux dans un jeune

établissement, tout parle d'amour, chaque objet du ménage est un gage

d'union. Cette joie du luxe n'est pas de l'orgueil, c'est le premier

plaisir de la propriété, c'est la vie intime, c'est la famille, c'est

quelquefois même l'amour; comme on l'aime, cette argenterie et ce beau

linge damassé qui vous appartiennent en commun avec le jeune homme que

vous appeliez hier monsieur, et qui vous nommait avec respect

mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers du ménage deviennent

poétiques quand ils vous installent dans votre bonheur, quand ils

viennent à chaque instant du jour vous prouver que vous êtes unis pour

la vie, et que vous avez le droit de vous aimer!»

[35] _Lettres du vicomte de Launay._

Nous n'attendrons pas qu'on nous dise que toutes les jeunes femmes ne

sont pas châtelaines dans des gentilhommières et qu'il en est qui se

marient sans argenterie ni linge damassé. Si le milieu est plus

humble, les objets seront différents, mais les rapports entre ces

objets, aussi bien que les idées qu'ils réveillent, resteront les

mêmes. Le ménage de l'ouvrier est aussi riche en joies du coeur que

le ménage de l'homme de finances, s'il ne l'est pas davantage. Et même

lorsque la misère noire s'abat sur les déshérités et les parias, le

dernier morceau de pain dur est moins amer à la bouche de l'homme qui

le partage avec celle qu'il aime.

Mais laissons ces situations extrêmes. Si dignes d'intérêt qu'elles

soient--et rien ne l'est davantage,--nous ne nous les sommes point

proposées pour étude en ces pages qui s'adressent à la moyenne des

conditions dans notre état social. Il nous suffit de noter en passant

la puissance de la femme pour adoucir la vie de l'homme, même

lorsqu'elle est le plus rude, pour l'attirer et le retenir au foyer,

même lorsqu'il est éteint et froid.

Analysons, s'il se peut, ce charme souverain. D'où vient-il, et quels

en sont les éléments!

«On dit d'ordinaire que la beauté, quelque enchanteresse qu'elle soit

avant le mariage, devient une chose indifférente après. Pourtant si la

beauté est de telle nature que, non seulement elle attire

l'admiration, mais qu'elle contribue à donner à cette admiration la

profondeur de l'amour, je ne suis pas de ceux qui pensent que ce qui

charmait l'amant doit être, du jour au lendemain, perdu pour le mari.»

Ces paroles de Henry Taylor nous semblent fort sensées. Pour bien les

comprendre, toutefois, il ne faut pas oublier que la beauté est chose

essentiellement relative. Le sens esthétique peut être satisfait dans

les conditions les plus diverses, quel que soit l'âge, quelle que soit

même l'imperfection des traits ou des formes. Mais nier qu'il existe

ou qu'il ait une influence considérable sur les sentiments, serait

nier gratuitement l'évidence.

Il est permis de dire avec le prélat catholique[36]: «La beauté ne

peut qu'être nuisible, à moins qu'elle ne serve à faire marier

avantageusement une fille. Mais comment y servira-t-elle, si elle

n'est soutenue par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer

d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse, à moins que

sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d'un

esprit réglé et sensibles aux qualités solides. Les personnes qui

tirent toute leur gloire de leur beauté deviennent bientôt ridicules:

elles arrivent, sans s'en apercevoir, à un certain âge où leur beauté

se flétrit, et elles sont encore charmées d'elles-mêmes, quoique le

monde, bien loin de l'être, en soit dégoûté. Enfin il est aussi

déraisonnable de s'attacher uniquement à la beauté, que de vouloir

mettre tout le mérite dans la force du corps, comme font les peuples

barbares et sauvages.»

[36] Fénelon, _De l'Education des Filles_.

Sans doute; mais ni la force du corps, ni la beauté ne sont quantités

négligeables. Et, à moins que l'on n'ait affaire aux coquettes, la

beauté ne se flétrit point si vite et ne devient pas si dégoûtante que

Fénelon semble le croire. En tout cas, et quoi qu'en puisse penser le

monde, le mari et la femme vieillissent ensemble, mais leurs souvenirs

restent jeunes, et, aussi longtemps qu'ils s'aiment, ils se voient

avec leurs yeux de fiancés. Elle est, à notre sens, encore plus

touchante qu'ironique, l'aimable création du chansonnier qui a pour

refrain:

C'était en dix-huit cent,

Souvenez-vous-en...

Nombreux sont les couples qui, jusqu'au bout, se souviennent et vivent

dans l'enchantement des premières heures, comme Monsieur et Madame

Denis.

Le _Code conjugal_ a donc raison lorsqu'il dit:

«Une femme a besoin des grâces pour conserver l'affection de son mari;

elle doit, même chez elle, être toujours mise avec une certaine

recherche. Le soin, l'élégance, ont un charme innocent et secret, dont

un mari, autant, plus qu'un autre peut-être, ne peut méconnaître

l'attrait et la puissance.»

Dans une conférence sur la vie de ménage dans l'antiquité,

l'helléniste Egger disait, d'après Xénophon: «Le plus grand charme

d'une femme sera toujours la fraîcheur même de la jeunesse et de la

bonne santé; il s'entretiendra d'une manière simple et à peu de frais:

que la maîtresse du logis se lève de bonne heure, qu'elle se mêle au

travail de ses servantes, qu'elle mette la main à l'oeuvre, elle se

portera d'autant mieux et vieillira moins vite.»

Grâce, bonne santé, bonne humeur, sympathie, intelligence et amour du

travail qui lui est propre, ne sont-ce pas là les éléments essentiels

qui font de la femme la joie de l'homme, la protectrice et la

directrice bienfaisante du foyer?

A ce sujet, une Anglaise, d'un grand bon sens qui n'exclut pas la

finesse, fait quelques remarques qui méritent d'être rapportées.

«Une maîtresse de maison ne peut pas toujours avoir la parure des

sourires, dit-elle fort justement. Il lui incombe parfois de trouver à

reprendre, et il arrive à la faiblesse de la nature de ne pas s'en

acquitter toujours avec toute la modération et toute la dignité

convenables. Ne le faites donc jamais en présence de votre mari. Ne

l'ennuyez pas du détail de vos griefs contre les domestiques et les

fournisseurs, ni de vos méthodes d'administration intérieure. Mais

surtout que rien de ce genre n'aigrisse ses repas, lorsqu'il vous

arrive d'être en tête à tête à table. Dans son commerce avec le monde

et dans ses affaires, il rencontrera souvent des choses qui ne peuvent

manquer de blesser un esprit comme le sien, et qui peuvent quelquefois

affecter son caractère. Mais lorsqu'il revient à la maison, qu'il y

trouve tout serein et paisible, et que votre gaieté complaisante lui

rende la bonne humeur et apaise toute inquiétude et tout ennui.

»Efforcez-vous d'entrer dans ses occupations, de prendre ses goûts, de

profiter de ses connaissances; que rien de ce qui l'intéresse ne

paraisse vous être indifférent. C'est ainsi que vous vous rendrez pour

lui une compagne et une amie délicieuse, en qui il sera toujours sûr

de trouver cette sympathie qui est le ciment principal de l'amitié.

Mais si vous affectez de parler de ses occupations comme au-dessus de

vos capacités ou étrangères à vos goûts, vous ne sauriez lui être

agréable de ce côté, et vous n'aurez plus à compter que sur vos

charmes personnels, dont, hélas! le temps et l'habitude diminuent

chaque jour la valeur... Craignez, entre toutes choses, qu'il ne

s'ennuie ou se fatigue en votre compagnie. Si vous pouvez l'amener à

lire avec vous, à faire de la musique avec vous, à vous enseigner une

langue ou une science, alors vous aurez de l'amusement pour chaque

heure de loisir, et rien ne nous rend plus chers l'un à l'autre qu'une

semblable communauté d'études. Les connaissances, les perfections que

vous recevrez de lui seront doublement précieuses à ses yeux, et

certainement vous ne les acquerrez jamais avec tant d'agrément que de

ses lèvres... Avec un tel maître, vous sentirez votre intelligence

s'élargir et votre goût se raffiner bien au delà de votre attente; et

la douce récompense de ses louanges vous inspirera assez d'ardeur et

d'application pour surmonter facilement tout défaut de dispositions

naturelles que vous pourriez avoir.»

Conseils judicieux qui, s'ils étaient suivis, épargneraient, de part

et d'autre, bien des déboires, et, disons le mot, bien des chutes! Ils

ne s'adressent point à toutes, dira-t-on, non sans quelque vérité.

Mais, encore une fois, les circonstances changent, et les applications

d'un principe juste changent avec elles. C'est aux intéressés d'être

assez de bonne volonté et de bonne foi pour en faire une raisonnable

adaptation. D'ailleurs, à un point de vue général et, on peut le dire,

qui ne souffre point d'exception, nous répéterons avec William

Cobbett: «Je défie tout homme actif de pouvoir aimer une paresseuse

plus d'un mois.» Un mois, deux mois, un an, plus ou moins, le temps,

ici encore, ne fait rien à l'affaire, car il ne sera jamais bien long,

et le résultat est toujours certain.

En effet, les femmes «n'ont-elles pas des devoirs à remplir, mais des

devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine? Ne sont-ce

pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent

tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent,

décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain[37].»

[37] Fénelon.

Ainsi parlait la vieille sagesse française: «La femme fait un mesnage

ou deffait[38].»

[38] E. Meunier, _Trésor des Sentences_.

Ainsi disait Charron: «Vaquer et estudier à la mesnagerie, c'est la

plus utile et honorable science et occupation de la femme, c'est sa

maistresse qualité, et qu'on doit en mariage chercher principalement

en moyenne fortune: c'est le seul doüaire, qui sert à ruyner, ou à

sauver les maisons, mais elle est rare.»

Et il ajoutait,--ce qui est mélancolique: «Il y en a d'avaricieuses,

mais de mesnagères peu.»

Nous croyons qu'il y en a plus que n'en voyait l'élève de Montaigne;

que beaucoup même savent d'instinct toutes les règles que nous

exposons et s'y conforment. Car enfin les bons ménages, les maisons

prospères ne sont pas tellement rares; et puisque c'est la femme qui

en est la clef de voûte et la cheville ouvrière, il faut bien que, le

plus souvent, elle connaisse et remplisse son devoir.

Oui, on ne saurait trop le répéter, «dans toutes les positions de la

vie, le bonheur et la prospérité du ménage reposent sur l'activité de

la ménagère. Est-elle paresseuse, les domestiques sont paresseux, et

ce qui est encore plus funeste, les enfants le seront aussi: on

remettra au lendemain à exécuter les choses les plus pressantes, elles

seront mal faites, et le plus souvent elles ne le seront pas du tout.

Le dîner ne sera jamais prêt. Les courses, les visites ne seront pas

faites à temps; et il en résultera des inconvénients de toute espèce.

Il y aura toujours un arriéré effrayant de choses à moitié commencées,

ce qui est, même chez les riches, un véritable fléau[39].»

[39] William Cobbett.

Le _Code conjugal_ donne à ce propos un conseil précieux: Une épouse

sage évite de se répandre trop dans le monde, et, par la trop

fréquente exigence des petits devoirs de société, de contracter

l'habitude du désoeuvrement. C'est dans l'intérieur de sa maison que

l'on trouve surtout un bonheur solide et réel. «En restant d'ailleurs

plus constamment dans son intérieur, une femme habitue son mari à y

rester près d'elle.»

Rien n'est à dédaigner dans les soins du ménage. La femme qui fait fi

de certains détails comme trop grossiers et au-dessous d'elle, a

l'esprit déplorablement faussé. Combien il avait un plus vif sentiment

du beau et des réalités de la vie, l'ancien qui s'écriait:

La Vie en Famille: Comment Vivre à Deux? · 第 8 / 10 段