satisfaire les fantaisies frivoles, à exécuter les ordres de détail,
usent l'autorité d'un mari sur une foule de minuties, pour ressaisir
la liberté dans les occasions qui les intéressent, et acquièrent, par
ce mélange habile de la complaisance et de la ruse, une indépendance
très effective», et très dangereuse, ajoutons-le.
Le mari qui s'ingère dans les choses du ménage par esprit tatillon, ou
par un sentiment jaloux et déplacé de son autorité, ne fait pas de
meilleure besogne. «Il y a beaucoup d'hommes qui exercent ou
prétendent exercer une surveillance minutieuse sur les dépenses du
ménage: très certainement il vaudrait toujours mieux qu'une femme eût
toute l'autorité domestique. Nous sommes faites pour les détails,
nous avons le goût et l'intelligence des petites choses, et nous
savons mieux que les hommes nous faire obéir des subalternes, tout en
commandant avec plus de douceur[33].»
[33] Madame de Rémusat.
Ce sont là des raisons; mais il y en a une autre, celle qu'exprime
trivialement, mais énergiquement, le proverbe: «Chacun son métier,
etc.» Que fera la femme, si vous lui prenez ses fonctions? Ne
craignez-vous pas qu'elle n'occupe à des pensées ou à des oeuvres qui
ne sont point faites pour vous plaire, les loisirs que vous lui créez?
Et vous-même, ou vous êtes un membre inutile de la société, n'ayant
rien à faire parmi vos semblables, ou vous négligez, pour usurper des
soins qui ne sont pas les vôtres, les travaux qui vous incombent, les
intérêts que vous avez à sauvegarder.
De son côté, suivant la judicieuse remarque d'Horace Raisson, «la
femme tire sa considération de celle dont elle sait entourer son
époux; elle doit donc toujours paraître s'en rapporter à ses
lumières, surtout en présence de témoins.»
J'ai eu souvent l'occasion d'observer, dans des familles étrangères,
la réserve extrême dans laquelle la femme se tient en public vis-à-vis
du mari. Jamais un mot de contradiction, d'objection, de doute. Elle
n'a pas d'autre avis que le chef de famille; elle ne parle pas avant
lui, et quand il a parlé, tout est dit. Nous sommes loin des
discussions, du ton tranchant ou agressif, des interventions
personnelles aigre-douces, volontaires ou mutines, de l'étalage
bruyant d'importance et d'autorité dont tant de femmes, dans nos
ménages français, se font comme un point d'honneur. Eh bien, je ne
veux pas contester l'influence de la Française sur les décisions et
particulièrement sur l'humeur de son mari; mais la vérité me force à
dire que jamais un homme ne fera rien sans avoir sérieusement consulté
dans l'intimité cette femme qui s'efface tellement en public. Elles
ont l'une et l'autre la satisfaction qu'elles recherchent: la
première a l'influence effective et profonde, le respect et l'estime
de son mari; la seconde, dont on dit: «elle n'a pas froid aux yeux,
cette petite femme-là», ou «elle n'a pas sa langue dans sa poche», ou
«c'est elle qui le fait filer doux!» et autres phrases ironiquement
admiratives, voit ce même mari, dont elle ferme si lestement la bouche
devant la galerie, la dédaigner, parfois la malmener, dans le tête à
tête, et ne faire, en somme, que ce qu'il veut.
Un journal littéraire anglais du siècle dernier, le _Tattler_, dit
quelque part: «Le bon mari garde sa femme dans une saine ignorance de
ce qu'elle n'a pas besoin de savoir.» Et plus loin: «Il ne sait pas
grand'chose celui qui dit à sa femme tout ce qu'il sait.»
On aurait grand tort d'en conclure que l'homme doit avoir, en tant que
mari et chef du ménage, des secrets pour sa femme. Mais, de même qu'il
lui messiérait de demander à celle-ci les comptes minutieux de son
administration intérieure et la chronique détaillée de ses rapports
quotidiens avec les fournisseurs et la cuisinière, de même--et à bien
plus forte raison, car les intérêts d'autrui y sont presque toujours
engagés,--ne la tiendra-t-il pas au courant, par le menu, de ses
conversations d'affaires, des travaux de son emploi, des faits et
gestes de ses commis, des confidences des gens qui le consultent, des
intrigues et des _potins_ de ses collègues ou compétiteurs. Il
risquerait fort, s'il le faisait, de troubler la paix d'esprit de sa
femme en même temps que son propre jugement. Sans compter qu'en des
cas nombreux il y a de l'indélicatesse, de la déshonnêteté et
quelquefois du crime à révéler, même à la moitié de soi-même, ce qu'on
a appris dans son bureau administratif ou dans son cabinet de
consultation. Dans des cas semblables l'oreille gauche ne doit pas
même entendre ce qui est dit à la droite, et le devoir strict est de
se taire. Il n'est qu'un seul moyen de tenir ignoré ce qu'on ne veut
pas qui soit su: c'est de ne le dire à personne, non pas même à soi,
tout bas! Faut-il rappeler l'apologue de Midas?
Bien entendu, il y a, suivant les circonstances, la nature des
affaires, le caractère et la portée d'esprit de la femme, des degrés,
des tempéraments, des nuances, dont le mari est juge. Autant il est
nécessaire de se taire sur ce qui regarde autrui, autant il est
toujours doux et souvent utile de parler avec confiance et sincérité
de ce qui ne regarde que soi. «Une épouse, dit avec un grand bon sens
Madame de Rémusat, doit se complaire dans la conversation d'un mari
occupé des affaires publiques. Elle peut avoir d'elle à lui un avis
sur son opinion s'il est membre d'une assemblée, sur son livre s'il
est écrivain, sur son vote s'il n'est que citoyen; elle doit entrer
dans ses projets relativement aux progrès de la science, de l'art ou
du métier qu'il exerce. Eclairée et sensible, dévouée et prudente à la
fois, presque toujours la raison s'applaudira de l'avoir consultée, et
l'amour lui rapportera une part du succès.»
A un autre point de vue, l'homme a, pour certaines choses laides de la
vie, une science et une expérience forcément acquises au contact des
autres hommes et dans l'entraînement de plaisirs et de liaisons
irrégulières qui, dans notre étrange ordre social, sont pour les
jeunes gens comme la préparation nécessaire, l'initiation obligatoire
aux vertus de l'homme marié et à la pureté de la vie de famille. Il
fera sagement de garder pour lui ses notions spéciales, et de
conserver de son mieux à sa femme cette naïveté délicieuse, qui est
l'ignorance du mal.
Elle en sera mieux gardée dans son intérieur, pendant que lui
travaillera au dehors. La fermentation des idées fausses ou malsaines
dans une tête de femme est plus redoutable pour sa vertu que les
douces et sollicitantes paroles des séducteurs. Si son imagination est
pure, si nulle curiosité maladive ne la met en éveil, le mari, présent
ou absent, suffira, avec les devoirs et les soins de son ménage,
féconds en saines joies, à occuper son esprit. Si les affaires
l'appellent au loin, il pourra, comme le dit Horace Raisson, voyager
sans crainte, car il saura que chez lui, là-bas, la femme qu'il a
laissée au foyer, la mère de ses enfants, _dimidium animæ suæ_,
attend chaque jour avec anxiété l'heure où passe le facteur.
«Qu'il est à plaindre, s'écrie William Cobbett, l'homme qui ne
peut pas abandonner tout chez lui, et qui n'est pas bien sûr,
bien certain que tout est aussi en sûreté que s'il le tenait
dans sa main! Heureux le mari qui s'éloigne de sa maison et de
sa famille avec aussi peu d'inquiétude que l'on quitte une
auberge, et qui, à son retour, serait plus surpris d'avoir
quelque reproche à faire, qu'il ne le serait si le soleil
s'arrêtait tout à coup!...» Puis, parlant pour son compte, il
ajoute: «J'ai goûté les plaisirs inexprimables du chez-soi et de
la famille, et j'ai joui, en même temps, de la parfaite
indépendance du célibataire; sans cette indépendance, je
n'aurais jamais pu accomplir tant de travaux, car le plus petit
souci domestique m'eût enlevé toute mon énergie.»
Telle est la force de la femme dans le monde. Non seulement elle crée
et élève les hommes de l'avenir, mais elle complète et arme pour la
lutte, en lui assurant la paix du foyer, son mari, l'homme du présent.
CHAPITRE XI
LA FÉE DU FOYER
«Milton, disait quelqu'un au grand poète anglais après son troisième
mariage, votre femme a la fraîcheur d'une rose.»--«Il se peut,
répondit le pauvre poète, mais je suis aveugle et je n'en sens que les
épines.»
Ne recherchons pas si l'odorat manquait comme la vue à l'Homère des
puritains. Il suffit de constater que sa femme n'était pas tout à fait
une Xantippe et qu'en tant que mari, lui n'était rien moins qu'un
Socrate.
L'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues dans la société_
pose ces deux axiomes à double tranchant:
«Quelques femmes ne peuvent réussir à gouverner leurs maris; mais il
n'y a pas un mari peut-être qui parvienne à gouverner sa femme...
»On voit un petit nombre de maris faire la félicité de leurs femmes;
c'est un phénomène que de rencontrer une femme qui fasse le bonheur de
son mari.»
Un moraliste d'une autre envergure, La Bruyère, avait dit déjà plus
finement: «Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent leurs
maris de se repentir, au moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou
de trouver heureux celui qui n'en a point.»
Voilà le ton sur lequel bon nombre d'hommes modérés, sensés,
quelques-uns doués d'une grande acuité d'observation et d'une
remarquable sagacité de jugement, parlent souvent des femmes. D'autres
y ajoutent des plaisanteries au gros sel ou des ironies de
pince-sans-rire, comme dans ces vers de Pope:
«Grande est la bénédiction d'avoir une femme prudente,
qui met un point d'arrêt aux luttes domestiques.
L'un de nous deux doit gouverner, et l'un obéir,
et puisque, chez l'homme, la raison a tout pouvoir,
laissons cet être frêle, la faible femme, faire ses volontés.
Les épouses, dans toute ma famille, ont gouverné
Leurs tendres maris et calmé leurs emportements.»
L'homme qui ne voit dans la femme que la rivale de son autorité et qui
fait du foyer le théâtre d'une lutte mesquine et sotte, répétera ces
railleries et y ajoutera, de toute la bonne foi de son coeur égoïste
et de son esprit borné. D'autres les répéteront et y ajouteront aussi,
tantôt par fanfaronnade, tantôt par un niais respect humain et parce
qu'avec les loups il faut hurler, tantôt enfin pour le seul plaisir de
railler, par amour du paradoxe ou de la satire, sans se croire
eux-mêmes et sans se soucier qu'on les croie.
Nous qui nous tenons en dehors de ces catégories, qui n'avons d'autre
préoccupation que la vérité et ne poursuivons d'autre but que le
bonheur du couple humain, nous ne pouvons, tout en constatant des
exceptions douloureuses, que sourire à tous ces discours amers ou
comiques, et dire ce que nous savons et ce que nous voyons. Tâche
aisée, lorsque tant d'autres, illustres par la pureté de leur vie et
l'éclat de leur talent, l'ont vu et su avant nous, et que, pour le
bien dire, nous n'avons qu'à reproduire leurs paroles.
Voici, par exemple, le portrait de la jeune femme telle que la
concevait Fénelon. C'est M. Octave Gréard qui en a recueilli et
rassemblé les traits[34] «fermes et précis, dans le cadre de
gentilhommière provinciale où Fénelon la place.» Voyez-la «levée de
bonne heure pour ne pas se laisser gagner par le goût de l'oisiveté et
l'habitude de la mollesse; arrêtant l'emploi de sa journée et
répartissant le travail entre ses domestiques sans familiarité ni
hauteur; consacrant à ses enfants tout le temps nécessaire pour les
bien connaître et leur persuader les bonnes maximes; ayant toujours un
ouvrage en train, non de ceux qui servent simplement de contenance,
mais de ceux qui occupent de façon à ne point se laisser saisir par
le plaisir de jouer, de discourir sur les modes, de s'exercer à de
petites gentillesses de conversation; s'intéressant à la culture de
ses terres; ne dédaignant aucune compagnie, car les gens les moins
éclairés peuvent fournir, pour peu qu'on sache les faire parler de ce
qu'ils savent, un enseignement profitable; attentive à tout ce qui
touche au bonheur du «nombreux peuple qui l'entoure»; fondant de
petites écoles pour l'instruction des pauvres et présidant des
assemblées de charité pour le soulagement des malades; menant au
milieu de ces occupations solides et utiles une existence régulière et
pleine, plus concentrée qu'étendue, mais non sans élévation morale et
animant tout autour d'elle du même sentiment de vie.»
[34] Oct. Gréard: _L'Education des Femmes par les femmes;
Fénelon_.
Dans une donnée plus moderne et moins sévère, madame de Girardin nous
offre cette charmante esquisse[35]: «Tout est gracieux dans un jeune
établissement, tout parle d'amour, chaque objet du ménage est un gage
d'union. Cette joie du luxe n'est pas de l'orgueil, c'est le premier
plaisir de la propriété, c'est la vie intime, c'est la famille, c'est
quelquefois même l'amour; comme on l'aime, cette argenterie et ce beau
linge damassé qui vous appartiennent en commun avec le jeune homme que
vous appeliez hier monsieur, et qui vous nommait avec respect
mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers du ménage deviennent
poétiques quand ils vous installent dans votre bonheur, quand ils
viennent à chaque instant du jour vous prouver que vous êtes unis pour
la vie, et que vous avez le droit de vous aimer!»
[35] _Lettres du vicomte de Launay._
Nous n'attendrons pas qu'on nous dise que toutes les jeunes femmes ne
sont pas châtelaines dans des gentilhommières et qu'il en est qui se
marient sans argenterie ni linge damassé. Si le milieu est plus
humble, les objets seront différents, mais les rapports entre ces
objets, aussi bien que les idées qu'ils réveillent, resteront les
mêmes. Le ménage de l'ouvrier est aussi riche en joies du coeur que
le ménage de l'homme de finances, s'il ne l'est pas davantage. Et même
lorsque la misère noire s'abat sur les déshérités et les parias, le
dernier morceau de pain dur est moins amer à la bouche de l'homme qui
le partage avec celle qu'il aime.
Mais laissons ces situations extrêmes. Si dignes d'intérêt qu'elles
soient--et rien ne l'est davantage,--nous ne nous les sommes point
proposées pour étude en ces pages qui s'adressent à la moyenne des
conditions dans notre état social. Il nous suffit de noter en passant
la puissance de la femme pour adoucir la vie de l'homme, même
lorsqu'elle est le plus rude, pour l'attirer et le retenir au foyer,
même lorsqu'il est éteint et froid.
Analysons, s'il se peut, ce charme souverain. D'où vient-il, et quels
en sont les éléments!
«On dit d'ordinaire que la beauté, quelque enchanteresse qu'elle soit
avant le mariage, devient une chose indifférente après. Pourtant si la
beauté est de telle nature que, non seulement elle attire
l'admiration, mais qu'elle contribue à donner à cette admiration la
profondeur de l'amour, je ne suis pas de ceux qui pensent que ce qui
charmait l'amant doit être, du jour au lendemain, perdu pour le mari.»
Ces paroles de Henry Taylor nous semblent fort sensées. Pour bien les
comprendre, toutefois, il ne faut pas oublier que la beauté est chose
essentiellement relative. Le sens esthétique peut être satisfait dans
les conditions les plus diverses, quel que soit l'âge, quelle que soit
même l'imperfection des traits ou des formes. Mais nier qu'il existe
ou qu'il ait une influence considérable sur les sentiments, serait
nier gratuitement l'évidence.
Il est permis de dire avec le prélat catholique[36]: «La beauté ne
peut qu'être nuisible, à moins qu'elle ne serve à faire marier
avantageusement une fille. Mais comment y servira-t-elle, si elle
n'est soutenue par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer
d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse, à moins que
sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d'un
esprit réglé et sensibles aux qualités solides. Les personnes qui
tirent toute leur gloire de leur beauté deviennent bientôt ridicules:
elles arrivent, sans s'en apercevoir, à un certain âge où leur beauté
se flétrit, et elles sont encore charmées d'elles-mêmes, quoique le
monde, bien loin de l'être, en soit dégoûté. Enfin il est aussi
déraisonnable de s'attacher uniquement à la beauté, que de vouloir
mettre tout le mérite dans la force du corps, comme font les peuples
barbares et sauvages.»
[36] Fénelon, _De l'Education des Filles_.
Sans doute; mais ni la force du corps, ni la beauté ne sont quantités
négligeables. Et, à moins que l'on n'ait affaire aux coquettes, la
beauté ne se flétrit point si vite et ne devient pas si dégoûtante que
Fénelon semble le croire. En tout cas, et quoi qu'en puisse penser le
monde, le mari et la femme vieillissent ensemble, mais leurs souvenirs
restent jeunes, et, aussi longtemps qu'ils s'aiment, ils se voient
avec leurs yeux de fiancés. Elle est, à notre sens, encore plus
touchante qu'ironique, l'aimable création du chansonnier qui a pour
refrain:
C'était en dix-huit cent,
Souvenez-vous-en...
Nombreux sont les couples qui, jusqu'au bout, se souviennent et vivent
dans l'enchantement des premières heures, comme Monsieur et Madame
Denis.
Le _Code conjugal_ a donc raison lorsqu'il dit:
«Une femme a besoin des grâces pour conserver l'affection de son mari;
elle doit, même chez elle, être toujours mise avec une certaine
recherche. Le soin, l'élégance, ont un charme innocent et secret, dont
un mari, autant, plus qu'un autre peut-être, ne peut méconnaître
l'attrait et la puissance.»
Dans une conférence sur la vie de ménage dans l'antiquité,
l'helléniste Egger disait, d'après Xénophon: «Le plus grand charme
d'une femme sera toujours la fraîcheur même de la jeunesse et de la
bonne santé; il s'entretiendra d'une manière simple et à peu de frais:
que la maîtresse du logis se lève de bonne heure, qu'elle se mêle au
travail de ses servantes, qu'elle mette la main à l'oeuvre, elle se
portera d'autant mieux et vieillira moins vite.»
Grâce, bonne santé, bonne humeur, sympathie, intelligence et amour du
travail qui lui est propre, ne sont-ce pas là les éléments essentiels
qui font de la femme la joie de l'homme, la protectrice et la
directrice bienfaisante du foyer?
A ce sujet, une Anglaise, d'un grand bon sens qui n'exclut pas la
finesse, fait quelques remarques qui méritent d'être rapportées.
«Une maîtresse de maison ne peut pas toujours avoir la parure des
sourires, dit-elle fort justement. Il lui incombe parfois de trouver à
reprendre, et il arrive à la faiblesse de la nature de ne pas s'en
acquitter toujours avec toute la modération et toute la dignité
convenables. Ne le faites donc jamais en présence de votre mari. Ne
l'ennuyez pas du détail de vos griefs contre les domestiques et les
fournisseurs, ni de vos méthodes d'administration intérieure. Mais
surtout que rien de ce genre n'aigrisse ses repas, lorsqu'il vous
arrive d'être en tête à tête à table. Dans son commerce avec le monde
et dans ses affaires, il rencontrera souvent des choses qui ne peuvent
manquer de blesser un esprit comme le sien, et qui peuvent quelquefois
affecter son caractère. Mais lorsqu'il revient à la maison, qu'il y
trouve tout serein et paisible, et que votre gaieté complaisante lui
rende la bonne humeur et apaise toute inquiétude et tout ennui.
»Efforcez-vous d'entrer dans ses occupations, de prendre ses goûts, de
profiter de ses connaissances; que rien de ce qui l'intéresse ne
paraisse vous être indifférent. C'est ainsi que vous vous rendrez pour
lui une compagne et une amie délicieuse, en qui il sera toujours sûr
de trouver cette sympathie qui est le ciment principal de l'amitié.
Mais si vous affectez de parler de ses occupations comme au-dessus de
vos capacités ou étrangères à vos goûts, vous ne sauriez lui être
agréable de ce côté, et vous n'aurez plus à compter que sur vos
charmes personnels, dont, hélas! le temps et l'habitude diminuent
chaque jour la valeur... Craignez, entre toutes choses, qu'il ne
s'ennuie ou se fatigue en votre compagnie. Si vous pouvez l'amener à
lire avec vous, à faire de la musique avec vous, à vous enseigner une
langue ou une science, alors vous aurez de l'amusement pour chaque
heure de loisir, et rien ne nous rend plus chers l'un à l'autre qu'une
semblable communauté d'études. Les connaissances, les perfections que
vous recevrez de lui seront doublement précieuses à ses yeux, et
certainement vous ne les acquerrez jamais avec tant d'agrément que de
ses lèvres... Avec un tel maître, vous sentirez votre intelligence
s'élargir et votre goût se raffiner bien au delà de votre attente; et
la douce récompense de ses louanges vous inspirera assez d'ardeur et
d'application pour surmonter facilement tout défaut de dispositions
naturelles que vous pourriez avoir.»
Conseils judicieux qui, s'ils étaient suivis, épargneraient, de part
et d'autre, bien des déboires, et, disons le mot, bien des chutes! Ils
ne s'adressent point à toutes, dira-t-on, non sans quelque vérité.
Mais, encore une fois, les circonstances changent, et les applications
d'un principe juste changent avec elles. C'est aux intéressés d'être
assez de bonne volonté et de bonne foi pour en faire une raisonnable
adaptation. D'ailleurs, à un point de vue général et, on peut le dire,
qui ne souffre point d'exception, nous répéterons avec William
Cobbett: «Je défie tout homme actif de pouvoir aimer une paresseuse
plus d'un mois.» Un mois, deux mois, un an, plus ou moins, le temps,
ici encore, ne fait rien à l'affaire, car il ne sera jamais bien long,
et le résultat est toujours certain.
En effet, les femmes «n'ont-elles pas des devoirs à remplir, mais des
devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine? Ne sont-ce
pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent
tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent,
décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain[37].»
[37] Fénelon.
Ainsi parlait la vieille sagesse française: «La femme fait un mesnage
ou deffait[38].»
[38] E. Meunier, _Trésor des Sentences_.
Ainsi disait Charron: «Vaquer et estudier à la mesnagerie, c'est la
plus utile et honorable science et occupation de la femme, c'est sa
maistresse qualité, et qu'on doit en mariage chercher principalement
en moyenne fortune: c'est le seul doüaire, qui sert à ruyner, ou à
sauver les maisons, mais elle est rare.»
Et il ajoutait,--ce qui est mélancolique: «Il y en a d'avaricieuses,
mais de mesnagères peu.»
Nous croyons qu'il y en a plus que n'en voyait l'élève de Montaigne;
que beaucoup même savent d'instinct toutes les règles que nous
exposons et s'y conforment. Car enfin les bons ménages, les maisons
prospères ne sont pas tellement rares; et puisque c'est la femme qui
en est la clef de voûte et la cheville ouvrière, il faut bien que, le
plus souvent, elle connaisse et remplisse son devoir.
Oui, on ne saurait trop le répéter, «dans toutes les positions de la
vie, le bonheur et la prospérité du ménage reposent sur l'activité de
la ménagère. Est-elle paresseuse, les domestiques sont paresseux, et
ce qui est encore plus funeste, les enfants le seront aussi: on
remettra au lendemain à exécuter les choses les plus pressantes, elles
seront mal faites, et le plus souvent elles ne le seront pas du tout.
Le dîner ne sera jamais prêt. Les courses, les visites ne seront pas
faites à temps; et il en résultera des inconvénients de toute espèce.
Il y aura toujours un arriéré effrayant de choses à moitié commencées,
ce qui est, même chez les riches, un véritable fléau[39].»
[39] William Cobbett.
Le _Code conjugal_ donne à ce propos un conseil précieux: Une épouse
sage évite de se répandre trop dans le monde, et, par la trop
fréquente exigence des petits devoirs de société, de contracter
l'habitude du désoeuvrement. C'est dans l'intérieur de sa maison que
l'on trouve surtout un bonheur solide et réel. «En restant d'ailleurs
plus constamment dans son intérieur, une femme habitue son mari à y
rester près d'elle.»
Rien n'est à dédaigner dans les soins du ménage. La femme qui fait fi
de certains détails comme trop grossiers et au-dessous d'elle, a
l'esprit déplorablement faussé. Combien il avait un plus vif sentiment
du beau et des réalités de la vie, l'ancien qui s'écriait: