même aux frais imprévus; il faut encore, il faut indispensablement
s'arranger de manière à mettre de côté une partie de son revenu de
chaque année. Si l'on n'avait point d'enfans, il serait bon de prendre
cette précaution pour se prémunir contre les pertes, les maladies:
jugez si l'on peut s'en dispenser lorsqu'on a une nombreuse famille,
qu'il faut élever, pourvoir selon son état?... L'obligation
d'économiser devient encore plus urgente, si la grande partie, si la
totalité de vos revenus dépend d'une place que mille circonstances
peuvent subitement vous ôter...
»Il est encore une résolution que doit prendre une maîtresse de
maison, sans se permettre une seule fois de l'oublier, c'est de payer
comptant tout ce qu'elle achète, pour sa toilette surtout: les
besoins du luxe sont, dans l'état actuel de nos moeurs, si bien mêlés
aux besoins de la nécessité, ils sont si décevans, si variés, il est
si facile de se laisser entraîner, qu'il faut se prémunir contre
l'occasion, contre soi-même. Remet-on à payer plus tard, on achète
avec facilité à mesure que les circonstances, l'attrait, la fantaisie
excitent; on ne songe plus au paiement; les emplettes s'accumulent,
les mémoires s'enflent, et l'instant de les acquitter est l'instant
des troubles, des querelles, de la gêne. S'acquitte-t-on, au
contraire, à mesure qu'on achète, on sent la valeur de l'argent, on
retranche sur ce que sollicite l'occasion, on refuse à la fantaisie.
Fait-on une dépense déraisonnable, l'aisance de son intérieur, les
besoins de son mari, de ses enfans, qui souffrent de cette capricieuse
emplette, donnent une forte leçon dont on se souvient à l'avenir. Du
reste, quelque frivole que l'on soit, on voit avec regret cet échange
d'une forte somme contre les brillantes bagatelles de la mode; et je
suis persuadée que nos plus prodigues élégantes dissiperaient une
fois moins d'argent si l'habitude de payer tout de suite leur
permettait de réfléchir.
«Ces points convenus, la maîtresse de maison aura un livre ouvert qui
portera les sommes allouées pour chacune des dépenses mentionnées plus
haut: elle écrira régulièrement les détails journaliers de chacune de
ces dépenses; l'addition en sera faite chaque mois, et la
récapitulation générale à la fin de l'année, afin de juger si l'ordre
adopté dans la maison excède l'allocation des fonds; si, au contraire,
l'allocation excède, ou si l'un et l'autre marchent également. On sent
que, dans le premier cas, une réforme est urgente; que, dans le
second, il faut attendre, avant d'augmenter sa dépense, que
l'expérience de l'année suivante, de plusieurs années même, ait
renouvelé cet excédent, car on ne saurait trop se précautionner contre
les chances fâcheuses du sort et l'entraînement de la vanité...
L'habitude d'un surcroît de dépense se prend bien vite, se quitte
difficilement, et de courts succès engendrent de longs revers.»
Un des chapitres les plus importants dans les fonctions de la
maîtresse de maison est celui de la table ou de la nourriture.
Viande et boisson perdition de maison,
déclare, non sans quelque vérité, un dicton populaire. Il faut
pourtant boire et manger. La manière dont on le fait a même une grande
influence sur l'agrément des rapports entre les deux époux, outre
qu'elle intéresse au plus haut degré les finances du ménage. Voyons
donc ce que disent mesdames Gacon-Dufour et Celnart sur un sujet où la
femme est maîtresse absolue, agissant sans autre contrôle que la
satisfaction ou le mécontentement gastronomique de son mari.
«La maîtresse de maison doit considérer la nourriture sous le triple
rapport de la santé, du plaisir et de l'économie...
»Son premier soin sera de fixer des heures invariables pour les repas,
d'après l'état de son mari et les habitudes reçues... Les heures une
fois adoptées d'après les convenances de votre intérieur, que rien ne
puisse les déranger, car si la domestique pense qu'on attendra, elle
retardera ensuite; ou si elle est exacte et que vous ne le soyez pas,
les ragoûts seront brûlés, les sauces tournées; on emploiera beaucoup
plus de combustible, et il coûtera davantage pour manger un mauvais
dîner. Que la règle de vos repas ait donc, en quelque sorte, force de
loi; n'attendez jamais ni personne de la maison, ni convives invités;
qu'on en soit bien persuadé, et que si l'on a besoin de faire avancer
ou retarder l'heure des repas, on vous en prévienne à l'avance, afin
que les préparatifs soient faits en conséquence et que les mets n'en
souffrent pas. Outre l'ordre du temps du repas, la bonne ménagère
veillera à l'ordre de leur composition...» Elle profitera «de la
saison pour que sa table soit variée d'une manière agréable. Ce soin
la dispensera de la recherche dans les assaisonnemens, témoignera de
son attention pour le bien-être de son époux, et lui deviendra en très
peu de temps chose si facile, qu'elle ne s'en apercevra même pas.
»Les détails de la nourriture sont extrêmement multipliés, et
cependant il faut tous les connaître... Pour y parvenir, il faut payer
chaque mois le boulanger, le boucher, l'épicier, le charcutier, s'il y
a lieu; porter leurs comptes sur le grand livre de dépenses, et avoir
un autre petit livre sur lequel on inscrira chaque jour tout ce qui
s'achètera pour la table; on en fera le relevé chaque semaine, et au
bout du mois, additionnant les calculs des quatre semaines, on portera
le total sur le grand livre...» On verra de cette façon «si la dépense
est égale d'un mois à l'autre: on se rendra compte des motifs, des
circonstances qui ont pu la diminuer ou l'accroître, et on ne dira
jamais, comme trop de femmes: _Je ne sais pas comment cela se fait_.
»Quelque fortune qu'ait la maîtresse de maison, quelque confiance
qu'elle ait en ses domestiques, elle ne se contentera pas de commander
les repas d'après ce qui a été dit précédemment; elle veillera à ce
que les provisions journalières soient faites de bonne heure, afin de
mieux choisir et de payer moins cher; elle examinera si le poids est
juste, si les objets sont de bonne qualité; elle les fera disposer de
la manière la plus avantageuse pour la garde, dans l'office de cuisine
ou dans le garde-manger...» Elle prendra soin qu'aucun gaspillage ne
se produise, que rien ne se perde et qu'on tire parti de tout. Légères
économies, dira-t-on. «J'en conviens; mais nulle économie répétée
n'est à dédaigner. _Les grandes économies du ménage_, dit M. Ch.
Dupin, _portent toujours sur les objets à bon marché_...»
L'art de conserver les substances alimentaires procurera à la bonne
ménagère d'agréables et profitables économies. «Par là, elle se
dispensera des frais de détail, toujours coûteux; elle épargnera la
peine et le temps de ses domestiques, et, tout en exigeant moins, elle
en retirera plus; car une domestique que l'on ne charge pas d'une
multitude de commissions, de courses, de petits achats mal entendus,
ayant beaucoup de temps de reste, peut en donner une partie au
raccommodage du linge de cuisine, à la filature, etc... Survient-il à
dîner quelques personnes que l'on n'attendait pas? on n'est point
forcé de courir chez le traiteur; les provisions sont sous la main:
que de fatigue, d'impatience, de frais et d'ennuis sont épargnés!...»
L'impartialité nous force à dire ici que nous avons entendu des
personnes fort compétentes vanter le système contraire, et assurer
que, malgré la surveillance la plus active, les approvisionnements
amènent forcément le gaspillage. _Provisions_, _profusion_, voilà leur
mot d'ordre. Nous ne nous sentons point en état de prendre parti, mais
nous croyons, sans malice, que, l'un et l'autre système, suivant les
circonstances et celles qui les appliquent, sont fort bons. C'est le
cas de répéter une fois de plus le proverbe anglais: Rien ne réussit
comme le succès.
«De toutes les économies mal entendues dont la maîtresse de maison
doit se défendre, une des plus pernicieuses est celle qui aboutit au
manque d'éclairage. Faute d'y voir on perd du temps, on casse les
objets, on se heurte souvent d'une manière dangereuse. Si dans la
nuit on se trouve subitement réveillé par quelque accident, les
secours sont lens, et souvent même inefficaces, par cette raison. La
ménagère doit donc établir un éclairage constant, suffisant, approprié
aux divers endroits de la maison, aux différentes heures et
occupations. Elle doit en ce genre avoir des provisions, les
distribuer avec ordre, et surtout veiller à ce que tous les ustensiles
soient tenus dans la plus grande propreté.»
Le chauffage, les approvisionnements et l'aménagement des
combustibles, donnent lieu à des observations analogues.
Pour ce qui est du linge, il faut que la maîtresse de maison n'en ait
ni trop, ni trop peu. «Trop, il jaunit sans servir, encombre les
armoires, et c'est de l'argent inerte qui pourrait avoir un produit
avantageux. Pas assez est peut-être pis encore: on n'a pas le temps de
l'arranger, de le raccommoder convenablement; la nécessité des autres
dépenses fait ajourner celle-ci; le linge s'altère de plus en plus,
s'use bientôt tout à fait: il faut des frais extraordinaires pour le
renouveler. Si on ne le peut, l'esprit de désordre s'introduit dans la
maison...
«Une chose indispensable, c'est de placer le linge à votre usage,
ainsi que vos vêtemens, le linge et les habits de votre mari, de vos
enfans, à portée de la chambre de chacun. Cette seule précaution
épargne beaucoup de perte de temps, de confusion et d'ennui...
»Tout le linge en général, et principalement les serviettes, doit être
longtemps reprisé avec soin; mais il arrive un certain point où il
n'est plus susceptible d'être raccommodé; alors le temps énorme qu'on
emploie à sa réparation est un temps perdu. Quand le linge est ce que
l'on appelle _élimé_, choisissez ce qu'il peut y avoir de bon dans les
coins pour l'usage de vos enfants, ou pour mettre des pièces à celui
qu'on peut raccommoder encore, et que le reste soit en réserve pour
les cas de maladie... Chacun voit combien il est ennuyeusement onéreux
d'employer beaucoup de temps, de payer de nombreuses journées
d'ouvrières pour raccommoder du linge qui revient du blanchissage tout
aussi mauvais qu'avant d'y aller. Voilà, s'il en fut jamais, une
économie mal entendue...
»Un état détaillé du linge, qui en marque le nombre, les diverses
qualités, la date, le degré de bonté et d'usage, doit se trouver dans
chaque armoire, et se vérifier tous les trois mois. Grâce à cette
habitude, vous saurez à point nommé la quantité de linge qui
s'approche plus ou moins de la réforme...
»Il en est des habits comme de tout le reste; dit madame Pariset dans
ses _Lettres sur l'Economie domestique_, «c'est l'arrangement et la
propreté qui conservent tout, l'on a remarqué que les femmes les moins
riches et qui dépensent le moins pour leur toilette sont souvent les
mieux mises.» La nécessité de conserver ce qu'elles ne peuvent
renouveler que rarement, l'habitude de l'ordre qu'inspire et facilite
en général une fortune médiocre, voilà les raisons de cet avantage,
qui surprend au premier abord.» Ajoutons-y le bon goût, que les
richesses ne donnent pas.
«Attendez pour adopter quelque mode, qu'elle se soit établie, et
lorsqu'elle est d'une nature ridicule, attendez que l'usage général en
ait presque fait une loi, car il arrive que ces modes grotesques ne
durent qu'un mois, et qu'ensuite il est impossible de se servir de
choses qui ont coûté fort cher. Au reste, gardez-vous de la manie de
faire et de refaire sans cesse vos bonnets, vos fichus: comme la mode
et la fantaisie varient continuellement, le temps s'use, l'étoffe
disparaît dans ces mutations puériles, qui entraînent beaucoup de
peines, de dépenses, font négliger le soin du ménage, et, en
déplaisant avec raison au mari, amènent souvent l'humeur et la
discorde. De plus, les petites filles prennent ce goût et, femmes,
restent toujours de grandes enfants jouant à la poupée...
»Quant aux emplettes des vêtemens, le temps en est à peu près fixé à
chaque saison, afin d'avoir des choses plus nouvelles. Il importe de
se garder des bons marchés, des choses passées de mode, puisque la
mise d'une femme ne vaut que par la grâce et la fraîcheur. Mais il
faut avant tout consulter les circonstances qui peuvent se rencontrer,
comme les frais d'une maladie, un retard de paiement, une perte
quelconque. C'est alors sur l'habillement, et surtout sur sa toilette
personnelle que la maîtresse de maison doit faire porter la réduction
nécessaire; son premier devoir comme son premier plaisir étant le
bien-être continuel de son intérieur. Alors son mari ne s'apercevra
point du sacrifice, ou s'il s'en aperçoit, ce sera pour chérir encore
plus sa compagne...»
Tout le chapitre XIX serait à citer. «Je n'ai, dit l'auteur, cessé
jusqu'ici de prêcher l'ordre, et la régularité en est l'âme. Fixez le
temps du sommeil pour chaque personne de votre maison; les femmes
doivent dormir un peu plus que les hommes, et les enfants plus que les
femmes. Que chez vous, en été, on se couche à dix heures et qu'on se
lève à six, et pendant l'hiver à onze heures et à sept. Les
domestiques doivent se coucher un peu après et se lever avant. Pour
éviter toute discussion et tout prétexte à cet égard, mettez un
réveille-matin dans leurs chambres...
«Dès que vous serez levée, vous ferez préparer le cabinet, l'atelier,
le laboratoire de votre mari, en un mot la pièce où il doit s'occuper;
si un emploi quelconque l'appelle à bonne heure dehors, vous veillerez
à ce qu'il prenne quelque chose de chaud. Donnez ensuite un coup
d'oeil à toute la maison; voyez si la cuisine est propre; examinez les
restes et le parti qu'on en peut tirer, ordonnez les repas du jour:
veillez à faire nettoyer et préparer les chambres; tandis qu'on fera
la vôtre, occupez-vous à mettre en ordre les comptes de la veille...
Si vous avez de jeunes enfans, à l'heure déterminée pour leur lever,
passez avec la bonne dans leur chambre, veillez à ce qu'on les
habille, qu'on les peigne proprement, ou bien occupez-vous de ces
soins, si doux pour une mère... Sachez toujours ce qu'ils font, même
lorsqu'ils s'amusent.
«... Ne laissez jamais la moindre dépense arriérée, même celle des
ports de lettres chez le portier; fixez le temps que vous emploierez à
l'éducation de vos enfans, et cela d'après leur âge, leur sexe, votre
état. Si vous êtes seule, tout en vous occupant d'ouvrages à
l'aiguille, nécessaires au bien-être de la maison, cultivez votre
mémoire, exercez votre imagination sur quelque sujet littéraire, votre
jugement sur quelque trait d'histoire; tâchez de pouvoir vous dire
chaque jour: «Je n'ai pas perdu un moment pour les autres et pour
moi-même.»
«... Passez à vous distraire le temps qui suit immédiatement le repas,
et fixez l'emploi habituel de vos soirées selon qu'il conviendra à
votre mari. Tâchez d'y mettre un peu de variété; qu'il y ait chaque
semaine une soirée pour aller au dehors, une pour se réunir entre
amis, ou recevoir, si c'est votre usage; une autre pour la lecture,
une autre pour les correspondances de politesse et d'amitié, etc.;
toutes choses que vos goûts et votre position doivent nécessairement
varier.
»Fixez également les époques où vous paierez vos domestiques, soit
chaque année, soit tous les six ou trois mois (ou tous les mois),
comme il leur conviendra... Ne manquez jamais à leur donner leur
argent au jour convenu, car, faute de cela, ils seront négligens et
d'une arrogance outrageante... Parlez-leur avec bonté, mais ne les
entretenez point pour vous-même; gardez-vous de ces moments
d'épanchemens, où, malgré soi, on parle de ce qui intéresse: c'est le
commencement de l'empire d'un domestique, ou tout au moins d'une
familiarité qui finira par devenir insupportable, et à laquelle plus
tard vous ne pourrez plus vous opposer... Fixez le temps qu'ils
peuvent donner au maintien de leurs propres affaires; qu'ils aient le
dimanche quelques heures de promenade ou de récréation. A l'occasion
du premier de l'an et de votre fête, ainsi que de celle de votre mari,
qu'ils aient une gratification, donnez-leur aussi quelques-uns des
restes de vos vêtemens, mais qu'ils ne s'en fassent jamais un droit.
Faire fréquemment et sans motif des cadeaux à ses domestiques, est
leur inspirer cent fois plus d'exigence que de gratitude. Ne souffrez
point qu'ils s'arrogent le droit de punir vos enfans; qu'ils soient
pleinement convaincus qu'ils seront congédiés dès qu'ils les
frapperont.
«Quelque habileté qu'ait une domestique, si vous suspectez sa
fidélité, il faut la congédier sans balancer, parce que c'est un vrai
supplice de vivre avec quelqu'un dont on se défie. Vainement vous
ôteriez vos clefs, vous prendriez toutes les précautions imaginables,
elle trouverait à chaque instant le moyen de mettre votre vigilance en
défaut; et, du reste, ces soins continuels sont bien la chose la plus
ennuyeuse et la plus pénible. Le manque de moeurs ne doit trouver non
plus aucune indulgence auprès de vous. Pour la malpropreté, l'humeur,
la négligence, vous pourrez faire plusieurs représentations et fixer
le temps que vous accordez pour que l'on se corrige de ces défauts;
mais au bout du temps prescrit, s'il n'y a point d'amendement,
avertissez que vous ne pouvez plus les souffrir. Quant à
l'impertinence, quelle que soit la douceur que l'on trouve à
pardonner, vous êtes forcée de ne la point tolérer, car on vous ferait
ensuite la loi. Les domestiques sont comme les enfans, ce n'est qu'en
montrant de la fermeté que l'on acquiert le droit d'avoir de la
douceur. Pour tous les autres travers, l'oubli, l'étourderie,
montrez-vous patiente, indulgente; au surplus, qu'en toute occasion on
voie qu'il vous en coûte de gronder; acquittez-vous-en le plus
brièvement possible. Si vous avez de l'humeur, gardez-vous de la
passer sur vos domestiques, vous paieriez cet instant de pitoyable
satisfaction par leur manque d'égards, d'attachement, d'obéissance
même, car il est avéré que plus on crie, plus on exige, et moins on
est obéi...
»Ne souffrez pas que vos domestiques demeurent dans une inaction
absolue, même en dehors de leur service; engagez-les à lire de bons
livres, à raccommoder leurs effets, à soigner leurs affaires;
opposez-vous aussi aux commérages et surtout gardez-vous d'imiter la
plupart des maîtres qui, pour se débarrasser du bruit des enfans, les
envoient le soir à la cuisine, c'est-à-dire à l'école des caquets, de
la sottise, et c'est encore le moindre mal.
»... Si vous connaissez le prix du temps, que vous chérissiez la
propreté; que, juste et bonne, vous ne vous emportiez jamais sans
cause et ne le fassiez en quelque sorte que malgré vous; si vous
prenez garde à tout, et tirez parti de toutes choses, que vous
gouverniez sagement votre maison, soyez sûre que vos domestiques
seront laborieux, propres, dociles, économes, reconnaissans; ils
vieilliront chez vous, feront partie de la famille et contribueront
plus qu'on ne pense au bien-être de votre intérieur.
»Il n'est pas besoin que j'appuie sur le désagrément de changer
souvent de domestiques, car il faut ajourner forcément l'ordre,
l'aisance du service, qui tiennent à l'habitude, ainsi que la
confiance et l'affection. Que vos domestiques n'ignorent pas votre
répugnance sur ce point: ils estimeront votre caractère; mais qu'ils
sachent aussi que cette répugnance ne vous fera jamais tolérer un
vice: ils redouteront votre fermeté.»
Arrivée au bout de sa tâche,--nous n'avons, bien entendu, rapporté ici
que les préceptes les plus généraux, à l'usage de tout le monde et
praticables dans tous les cas,--l'auteur dit, sans fausse modestie, et
avec l'honnête et simple accent de la vérité: «Je crois avoir donné
tous les conseils véritablement utiles pour la conduite d'une maison:
ce sera aux ménagères à suppléer à ce que je n'ai pu dire... mais je
suis persuadée qu'une femme qui suivrait ces avis, qui se répéterait
comme des maximes constantes: _ordre et propreté, ne rien laisser
perdre, rendre tout utile ou agréable_, qui se regarderait comme
l'artisan obligé du _bien-être_ de tous les siens, ferait la fortune,
et, ce qui est mieux encore, le bonheur de sa maison.»
On ne saurait trop y insister: la femme «doit faire régner l'ordre,
l'économie et la plus exquise propreté dans l'intérieur de sa maison;
il existe une foule de petits détails domestiques qui ne sont pas
faits pour un mari; et c'est pourtant la négligence de ces riens
importans qui ruine une fortune, parce que les dépenses, sans
importance au premier coup d'oeil, sont journalières et reviennent à
chaque instant[32].»
[32] Horace Raisson.
Que le mari mette donc entre les mains d'une telle femme l'argent
qu'il gagne ou qu'il reçoit, le nerf de la guerre, et elle saura,
qu'il y en ait peu ou beaucoup, le manier avec assez d'intelligence et
d'énergie pour sortir victorieuse de toutes les difficultés
matérielles qui peuvent s'opposer à la félicité conjugale, au radieux
et complet épanouissement de la vie à deux.
Pour terminer par une note plus gaie ce chapitre un peu bourré de
détails techniques et spéciaux, rappelons les dix commandements de la
ménagère. Comme les dix commandements de l'Église, ils en supposent au
moins douze autres dont le texte, pour n'être pas formulé, n'en a pas
moins, dans tout ce que nous disons ici, son commentaire perpétuel.
1. Dans la maison n'enfermeras
Tes enfants seuls aucunement.
2. Allumettes ne laisseras
Traîner partout imprudemment.
3. D'un bon grillage entoureras
Foyer qu'approche ton enfant.
4. Eau bouillante ne laisseras
Dans son chemin un seul instant.
5. Lampe à pétrole n'empliras
Sans bien l'éteindre auparavant.
6. Jamais ton feu n'aviveras
Par ce pétrole follement.
7. Ta citerne ne quitteras
Sans la fermer soigneusement.
8. Dans le cuivre ne laisseras
Refroidir aucun aliment.
9. Dans le zinc ne placeras
Fruits au vinaigre inconsciemment.
10. Poisons toujours enfermeras
Pour éviter triste accident.
CHAPITRE X
LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
La sphère d'activité de la femme, c'est le ménage. Elle rayonne au
dehors, mais tout doit s'y rapporter. L'homme, au contraire, a pour
département les affaires extérieures, le maniement des fonds, les
fonctions civiles et militaires, les intérêts politiques et
industriels, les poursuites de littérature et d'art, les questions de
compétition, d'avancement, de succès, de gain, tout ce qui constitue
la lutte pour la vie; et la maison est pour lui le lieu du calme et du
repos. C'est une grande faute d'intervertir les rôles ou d'empiéter de
l'un sur l'autre: les résultats en sont souvent funestes, et rien ne
prête à rire davantage.
Le _Jean-Jean_ ne vaut pas mieux que la _virago_; seulement il est
plus ridicule. A une époque où la rudesse des moeurs faisait qu'on
n'en venait guère aux gros mots sans en venir aux coups, la _Coutume
de Senlis_ (1375), entre autres, édictait contre de tels maris cette
punition joyeuse:
«_Les maris qui se laissent battre par leurs femmes seront
contrains et condemnés à chevaucher sur un âne, le visaige par
devers la queue du dit âne._»
«Il y a, dit La Bruyère, telle femme qui anéantit ou qui enterre son
mari, au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention:
vit-il encore, ne vit-il plus? On en doute. Il ne sert dans sa famille
qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite
soumission. Il ne lui est dû ni douaire, ni conventions; mais à cela
près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari...
Monsieur paie le rôtisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez
madame qu'on a soupé.»
Tout le monde peut mettre, sous ce portrait, le nom de quelque
personne de connaissance, car, pour n'être pas très communs, les
ménages institués sur ce modèle se rencontrent un peu partout. On lit
dans l'ouvrage anglais _Pensées d'une femme sur les femmes_:
«J'entendais un jour une femme mariée dire avec beaucoup de
complaisance et de satisfaction: «Oh! monsieur m'épargne toute la
peine dans l'intérieur du ménage; il fait le menu du dîner, va chez le
boucher choisir la viande, paie toutes les notes, tient les comptes de
la semaine, et ne me demande jamais de faire quoi que ce soit.» A part
moi, je pensais: «Ma chère, si j'étais vous, j'aurais grand'honte et
de moi-même et de M. X***.»
Le fait est qu'il n'y a pas à tirer vanité d'un tel renversement de
devoirs, qui n'est évidemment qu'un pur désordre.
D'autres s'y prennent plus habilement, parce qu'au lieu d'être
simplement des paresseuses ou des frivoles, elles sont ambitieuses et
prétendent exercer leur gouvernement sur ce qui les regarde le moins.
Madame de Rémusat nous donne le signalement de cette espèce.