bonheur, que l'époux donne, n'est pas moins vivement goûté par lui. Se
sentir aimé de celle qu'on aime, il n'est point de félicité comparable
dans la vie, point de joie aussi pleine et délicieuse dont soit
capable notre coeur.
Une précieuse prédisposition à cet amour qui parfume et dore tout,
c'est la bonté. «L'homme bon, écrivait M. Guizot, trouve presque
toujours que sa femme a raison; il n'est pas enchanté quand il peut
lui prouver qu'elle a tort; il ne craint pas qu'on ait plus d'esprit
que lui, il a dans son coeur un trésor dont il fait jouir tous ceux
qui l'entourent, sans que le fond s'épuise jamais.»
De même la douceur qui, quand elle est sincère, n'est que la plus
aimable forme de la bonté, «est l'arme la plus puissante des femmes,
et celles que le bonheur n'a pas favorisées en peuvent surtout, dans
une union mal assortie, faire chaque jour l'expérience. Quoi qu'il en
coûte, il faut supporter avec bonté, avec patience du moins, les
défauts ou les torts d'un mari, lui céder sans répugnance, déférer à
ses volontés. Jamais de tels sacrifices ne sont entièrement perdus par
celle qui les fait. Si un mari est raisonnable et bon, il aime à l'en
dédommager; s'il ne l'est pas, la douceur est encore le moyen le plus
efficace pour le ramener à son devoir; elle triomphe tôt ou tard[24].»
[24] Horace Raisson: _Code conjugal_.
Sir John Lubbock n'a pas d'autres conseils à donner à l'un comme à
l'autre des époux. «Combien cette charité, qui supporte tout, croit
tout, espère tout, endure tout, serait efficace, dit-il, pour adoucir
et dissiper les chagrins de la vie et ajouter au bonheur du foyer
domestique! Le foyer domestique assurément peut être un hâvre de repos
contre les orages et les périls du monde. Mais pour le rendre tel, il
ne faut pas se contenter de le parer de bonnes intentions, il faut le
faire brillant et joyeux.
»Si notre vie est une vie de peine et de souffrance, si le monde
extérieur est froid et lugubre, quel plaisir de revenir à
l'ensoleillement d'heureux visages et à la chaleur de coeurs que nous
aimons!»
La puissance de l'amour,--je dis de l'amour familial, calme, reposé,
constant et quotidien, non point de ces grands coups de passion qui
emportent comme un vent de tempête et laissent retomber à plat,--n'est
ici nullement exagérée. Elle va bien plus loin et n'a d'autre terme
que l'héroïsme. C'est cet héroïsme que M. Georges Duruy a voulu
caractériser, lorsqu'il dit dans l'avant-propos d'une de ses récentes
nouvelles, _Victoire d'âme_: «L'amour chez une femme plus âgée que son
mari ou que son amant, chez une femme qui aime avec ses sens, tout
autant qu'avec son coeur, peut arriver à se spiritualiser, à se
_sublimer_, à prendre quelque chose de si _maternel_, qu'il n'y a plus
place en lui pour rien de ce qui est seulement suggestion de la chair.
C'est le dernier terme de l'amour, le plus haut.»
Et en effet, si les termes de désintéressement et d'abnégation
laissent encore, quand on les creuse jusqu'au fond, toucher le tuf de
l'amour de soi, on peut dire qu'une personne, homme ou femme, n'en
aime entièrement une autre que lorsqu'elle rapporte à soi toutes les
joies et tout le bonheur de celle qu'elle aime, et qu'elle n'y
rapporte que cela. Ne compter pour rien ses propres peines et ses
propres douleurs, ne sentir qu'à travers un autre, mettre toute sa vie
dans la vie de l'être aimé, voilà l'amour dans sa plénitude et sa
perfection. Bien peu, il est vrai, en sont possédés à ce point; mais
tout le monde peut le concevoir et y aspirer.
Le seul bien qui nous intéresse,
Crois-m'en, car je l'ai médité,
C'est le trésor de la tendresse
Plus humain que la vérité,
a dit un poète philosophe[25].
[25] Sully-Prudhomme, _Le Bonheur_.
Ce trésor de la tendresse, nous le portons tous en nous. Mais, hélas!
comme un vin généreux s'aigrit dans un vaisseau impur, ce trésor se
tourne trop souvent en fléau et en malédiction.
«Qui sait aimer n'a jamais fait souffrir», déclare un proverbe,
rigoureusement vrai. Mais que de gens aiment sans savoir aimer, et
font de leur amour un instrument à deux tranchants avec lequel ils se
déchirent eux-mêmes en torturant ceux qu'ils aiment! Nous ne
reviendrons pas sur ce triste sujet; il suffit de s'y être arrêté
pendant un chapitre[26]. Mais il était indispensable de le rappeler
ici: «la jalousie, le soupçon, le reproche sont les sources les plus
fécondes de désunion; l'indulgence aimable, la confiance sans bornes,
rendent seuls durables les vrais attachements: l'on n'est pas tenté de
courir après le bonheur, lorsque, sans efforts, on est assuré de le
trouver chez soi[27].»
[26] Chap. IV, _Miel et Fiel_.
[27] Horace Raisson.
Les médecins ne sont pas moins explicites et affirmatifs sur ce point
que les moralistes.
«La confiance, écrit le Dr Debray, est la pierre fondamentale sur
laquelle repose l'édifice du mariage. Si cette pierre manque,
l'édifice s'écroule et, avec lui, la tranquillité, le bonheur.»
Un poète a dit:
Aimer, c'est la moitié de vivre.
Il le prenait, si je ne me trompe, au sens mystique et religieux. Pour
nous, aimer et croire, c'est tout un. La jalousie, qui vit de
soupçons et prend ses imaginations détestables pour la réalité, est
une déformation de l'amour, et le pire ennemi du bonheur dans la vie à
deux. Les retours, les élans, les repentirs, les larmes de regret, les
embrassements passionnés, qui coupent d'ordinaire les accès de cette
maladie noire, procurent peut-être de fortes et inattendues
jouissances, mais ces emportements de l'esprit ou des sens ne sont pas
plus l'amour que l'intoxication de l'alcool n'est une alimentation.
D'ailleurs, les plaies se cicatrisent mal sous ces caresses, car, à la
première fantaisie, les mains qui les ont faites et qui cherchaient à
les fermer, s'acharneront, avec je ne sais quelle âcre et douloureuse
volupté, à les rouvrir et à les multiplier.
«Combien plus heureux ce ménage où le coeur des époux est attiré par
une confiance réciproque, où la fusion des âmes existe, où elles se
penchent naturellement l'une vers l'autre, comme deux vases dont le
premier renferme une liqueur qui est nécessaire au second. Le mari,
dans cette vie de confiance mutuelle, verse dans l'âme de la femme
l'intelligence, la lumière, la vigueur et le conseil; la femme, de son
côté, ombrage la tête de son époux avec une couronne de fleurs
gracieuses; elle lui donne, comme un arbre fécond, la fraîcheur et les
fruits de l'âme aimante; elle le dédommage des peines de la vie, elle
essuie ses larmes, elle glisse dans ses veines une huile de joie et de
bonheur[28].»
[28] Landriot: _La Femme forte_.
Et que l'on ne croie pas que cette source bénie se tarit avec l'âge.
Ecoutez plutôt encore le même auteur, s'adressant à la femme mariée
depuis longtemps:
«On dit que le vin est le lait des vieillards: cette parole est encore
plus vraie du vin de l'affection. Vous devez avoir dans votre coeur
quelques gouttes de ce vieux vin; vous devez en avoir en abondance
pour peu que vous ayez conservé celui de la jeunesse et de l'âge mûr.
Donnez-en tous les jours une coupe remplie jusqu'au bord à votre
mari, qui déjà succombe et dont le front porte les traces de la fin de
son automne et du commencement de l'hiver.»
«Aimer et croire», il n'est pas d'autre recette, répétons-le, pour
extraire de la vie à deux tout le bonheur humain.
CHAPITRE IX
LE NERF DE LA GUERRE
Le nerf de la guerre est aussi le grand ressort du ménage. Après nous
être occupé des conditions morales de la vie à deux, il est temps
d'aborder l'étude des conditions matérielles dans lesquelles cette vie
peut le plus aisément se maintenir et se développer. Nous n'écrivons
pas pour une classe de la société plutôt que pour une autre. Afin
d'éviter les redites, les doubles emplois et les divisions qui
grossiraient ce livre outre toute mesure, c'est à la moyenne que nous
nous adressons d'ordinaire; mais les plus riches comme les plus
pauvres peuvent faire leur profit de nos calculs et de nos conseils.
C'est à eux de les adapter à leur position sociale: il n'y a là qu'une
affaire de proportion.
Il faut de l'argent pour vivre, peu ou prou. Strictement, il en faut
plus pour vivre à deux que seul, bien que, dans la pratique, l'homme
célibataire dépense presque toujours autant, si ce n'est plus, que
l'homme en ménage.
Cet argent provient du patrimoine ou du travail. Tantôt c'est le mari
qui le possède ou le gagne; tantôt la femme l'apporte en dot; tantôt,
et c'est le cas le plus fréquent, la dot de la femme vient s'ajouter
au capital ou au revenu du mari. Il est donc naturel, prudent,
nécessaire même de supputer, avant le mariage, les ressources qu'on
peut arriver à mettre en commun et de s'assurer si ces revenus sont
suffisants pour faire face aux nécessités de la vie à deux. Nous
renvoyons, pour le fond de cette question, à ce que nous en avons dit
dans _Doit-on se marier?_ Constatons seulement que si l'or est une
chimere dont il faut savoir se servir, comme le chantait si bien
Scribe, l'art de s'en servir sans danger n'est pas commun, et qu'en
tout cas cette chimère, en dépit des facilités qu'elle apporte à
l'existence, ne fait pourtant point le bonheur.
Dans l'épopée finnoise, _le Kalevala_, Ilmarinnen, le forgeron divin,
forge une fiancée d'or et d'argent pour Weinamoinen. Celui-ci, content
d'abord d'avoir une femme si riche, la trouve bientôt intolérablement
froide, car, malgré feux et fourrures, chaque fois qu'il la touche,
elle le glace.
Pour être vieille, l'allégorie ne manque pas encore d'actualité.
«Sous Louis XIV, une bourgeoise de Paris, ayant de vingt à trente
mille livres de dot, épousait un avocat. Avec trente-cinq à quarante
mille livres, elle devenait la femme d'un trésorier de France. Si sa
dot s'élevait de quarante-cinq à soixante-quinze mille livres, on la
mariait à un conseiller au Parlement. Apportait-elle de deux cent à
six cent mille livres, elle pouvait prétendre à un gentilhomme
titré[29].»
[29] Vicomte de Broc, _La France pendant l'ancien régime_.
Les chiffres ne sont plus les mêmes, non plus que les désignations des
positions sociales; mais, en fait de prétentions dans les alliances,
les choses n'ont guère changé, que je sache. Du reste, il ne m'est pas
prouvé,--au contraire--que ces trocs d'une dot contre une position ou
un titre aient jamais assuré des unions heureuses, pas plus sous
l'ancien régime que sous le nouveau.
C'est pourquoi je partage l'avis de l'Anglais Henry Taylor, qui
écrivait dans un petit livre fort sensé, intitulé: _Notes from Life_:
«Eu égard à la quantité de choses dont le concours est requis pour
faire un bon mari et un heureux ménage, le père risque d'imposer de
cruelles limites au choix de sa fille, lorsqu'il ajoute la richesse
aux qualités nécessaires au prétendant. Même les mariages pauvres
faits par l'imprévoyance ont moins de chances de finir mal que les
mariages riches faits par la contrainte.»
Seulement cette exigence vient aussi souvent, sinon plus, du côté du
garçon que du côté de la fille, et elle est alors encore plus à
blâmer. Tout homme qui, par son travail ou sa fortune propre, est à
même de vivre convenablement dans le milieu social où il évolue, et
qui recule devant le mariage parce qu'il a peur d'imposer des
privations à sa femme et à ses enfants, est un égoïste qui ne craint,
à vrai dire, que pour la satisfaction de ses goûts[30].
[30] Voy. _Doit-on se marier?_ ch. IV, V et XI.
L'union contractée, que les ressources soient petites ou
grandes,--«c'est un point délicat et sur lequel les avis seront
longtemps partagés, que celui de savoir si, dans un ménage bien réglé,
la bourse doit être commune et la clef du secrétaire en double
partie.»
Le _Code conjugal_, qui pose la question, la résout ainsi: «Certes, il
n'appartient pas à la femme de s'ingérer dans la question des revenus
communs, et il y aurait folie à elle d'avoir une telle prétention;
mais il est naturel qu'elle participe à tous les avantages que procure
la fortune. Dans la plupart des ménages parisiens, le mari alloue à sa
femme une somme fixe pour sa toilette et sa dépense particulière. Rien
ne nous semble moins convenable. Une femme, obligée d'attendre la fin
du mois pour toucher ses appointements, ses gages, ne se trouve pas
obligée à plus d'économie, et se voit parfois contrainte d'ajourner le
mémoire d'une couturière, d'une modiste, d'un bijoutier. C'est en
confiant sans réserve à sa femme la garde entière de la fortune
commune, qu'on l'intéresse à n'en user qu'avec sagesse et économie.
»Quant à ces maris, comme on en voit trop, refusant à leurs femmes les
moyens de paraître ainsi qu'il convient à leur état dans le monde;
grondant, criant misère à tout propos, nous n'en parlerons pas. C'est
une mauvaise économie que celle qui met une femme aux prises entre la
coquetterie et la sagesse. Le bonhomme Platon écrivait, il y a quelque
mille ans: «Il semble que l'or et la vertu soient placés des deux
côtés d'une balance, et qu'on ne puisse ajouter au poids du premier
sans que l'autre devienne au même instant plus léger.»
Voilà qui est bien, et nous n'allons pas contre la justesse de ces
observations. Nous ne saurions cependant admettre comme absolu le
verdict qu'Horace Raisson porte contre le système qui consiste à
ouvrir à la femme, sur le budget commun, un crédit mensuel
proportionné au revenu des époux et aux besoins de la maison. Elle
sait au juste sur quoi elle peut compter, et c'est à elle à ne pas se
mettre dans le cas que redoute l'auteur du _Code conjugal_, cas
fâcheux assurément, mais qui l'est moins encore que la tentation de
puiser les yeux fermés dans la bourse commune, et peut-être finalement
de l'épuiser.
Cela n'implique, d'ailleurs, ni défiance, ni mauvaise volonté, ni
gestion arbitraire de la part du mari. C'est une simple règle posée
d'un mutuel accord, et qui n'empêche en aucune façon les deux époux
d'avoir la plus parfaite unité de vues, de bourse et d'intérêts. On
s'engage, après mûre considération, à ne dépenser, pour l'entretien
courant de la maison et les articles de toilette, qu'une somme
déterminée. C'est prudence et raison que d'agir ainsi.
Femme mariée doit être simple,
Et porter la guimpe,
dit un proverbe du quinzième siècle. La guimpe change de forme et de
nom avec les temps et les modes. Mais ce qui ne change pas, c'est le
précepte de simplicité donné dans ces vers naïfs. Nous ne voulons pas
dire que la femme mariée ne doive pas se mettre suivant sa fortune,
son rang, les convenances et les habitudes du monde dans lequel elle
vit; mais elle doit toujours conserver cette simplicité relative qui
distingue la femme d'intérieur, la mère de famille de celles pour qui
la vie n'a d'autres obligations que leurs caprices et leurs plaisirs.
«L'économie domestique n'est pas une vertu brillante, disait Mercier,
mais elle compose une vertu solide, et une des plus belles que je
connaisse. Elle est le fondement des maisons, ainsi que des grands
établissements: ce sont les racines obscures qui nourrissent les
pompeux feuillages de ces arbres qui portent leur front dans la nue.
La misère est une source continuelle de soucis rongeurs,
d'inquiétudes, de peines d'esprit, d'insomnies cruelles: elle est
conseillère de plusieurs actions basses et iniques. L'économie, qui
chasse tous ces tourments, qui nous met à couvert de ces épines, est
tout à la fois et le soutien consolant de notre vie, et la sauvegarde
de notre vertu; c'est un doux oreiller où nous sommeillons sans
crainte de l'avenir, toujours obscur. L'économie enfin est la vertu la
plus utile à la génération qui doit succéder: elle embrasse donc deux
âges à la fois: privilège qui n'appartient guère qu'à elle.»
Sans s'élever à des considérations si élevées, ni surtout à une langue
si fleurie, un autre moraliste de la même époque[31] s'exprime ainsi:
[31] Ferrand.
«L'avarice et la prodigalité sont deux extrêmes, entre lesquels se
trouve une sage économie. Vous sentez que cette économie est toujours
relative au rang que l'on occupe. Il faut toujours tenir un état
conforme à son rang; mais quand vous outrez ce qu'il demande, vous
vous ruinez, sans que personne vous en sache gré. Il en est de même de
celui qui ne met aucun ordre dans sa maison; il peut être
perpétuellement trompé par ses domestiques; et ce qu'on lui vole est
perdu pour lui, sans qu'il s'en fasse honneur. Ainsi, plus la place
que l'on occupe exige que l'on ait de domestiques, plus il faut les
assujettir à une règle exacte, et les maintenir avec fermeté.»
Tous ces conseils s'adressent autant à l'homme qu'à la femme. Il en
est de même de ce passage, que nous empruntons à Henry Taylor:
«L'art de vivre à l'aise consiste à régler son genre de vie d'un cran
au dessous de ses moyens. Le confort et la jouissance dépendent plus
de la facilité dans les détails de la dépense que d'un degré de plus
ou de moins dans le genre de vie que l'on mène; et, chose qui a encore
une bien autre importance, l'esprit est moins obsédé de questions
d'argent.
«Gardez-vous d'associer faussement dans votre esprit le plaisir avec
la dépense,--de vous dire que, puisque le plaisir peut s'acheter avec
de l'argent, l'argent ne saurait se dépenser sans procurer de
plaisir.»
Le proverbe qu'on répète encore dans certaines de nos provinces:
Assez n'y a si trop n'y a,
ne signifie pas qu'il faut en avoir trop pour en avoir assez, mais
bien qu'on n'en aura assez qu'autant qu'on mettra, quelle que soit
d'ailleurs la chose à consommer, un surplus en réserve, ne serait-ce
que pour se convaincre soi-même que, si l'on peut encore désirer au
delà, ce qu'on a suffit réellement. En un mot, il faut se contenter
non pas de ce qu'on a, mais d'un peu moins qu'on a.
Notre proverbe est donc d'un degré plus sage que celui de G. Meurier:
Il faut prendre le pot au feu
Selon son estat et revenu,
Et qui guères n'a despendre peu.
Charron a traité le sujet dans une page remarquable, que je demande la
permission de rapporter.
«Les préceptes et advis de mesnagerie principaux sont ceux-cy: 1.
Acheter et despendre toutes choses en temps et saison, elles sont
meilleures et à meilleur prix. 2. Garder que les choses qui sont en la
maison ne se gastent et perissent, ou se perdent et s'emportent, cecy
est principalement à la femme: à laquelle Aristote donne par preciput
ceste authorité et ce soin. 3. Pourvoir premierement et
principalement à ces trois, Necessité, Netteté, Ordre: et puis s'il y
a moyen, l'on advisera à ces trois autres (mais les Sages ne s'en
donneront pas grand peine: _non ampliter sed munditer convivium: plus
salis quam sumptus_) Abondance, pompe et parade, exquise et riche
façon. Le contraire se pratique souvent aux bonnes maisons, où il y
aura licts garnis de soye, pourfilez d'or, et n'y aura qu'une
couverture simple en hyver, sans aucune commodité de ce qui est le
plus necessaire. Ainsi de tout le reste.
»Regler sa despense: ce qui se fait en ostant la superfluë, sans
faillir à la necessite, devoir et bienseance: un ducat en la bourse
fait plus d'honneur que dix mal despendus, disait quelqu'un. Puis,
mais c'est l'industrie et la suflisanse, faire mesme despense à
moindre frais, et sur tout ne despendre jamais sur le gain advenir et
esperé.
»Avoir le soin et l'oeil sur tout: la vigilance et présence du
maistre, dit le proverbe, engraisse le cheval et la terre. Mais pour
le moins le maistre et la maistresse doivent celer leur ignorance et
insuffisance aux affaires de la maison, et encores plus leur
nonchalance, faisant mine de s'y entendre et d'y penser: car si les
officiers et valets voyent que l'on ne s'en soucie, ils en feront de
belles.»
On le voit, la sagesse ne vieillit point. Elle était la même au temps
des _OEconomiques_ qu'au seizième siècle; elle est la même encore
aujourd'hui.
L'administration générale de la fortune, le placement des fonds, les
dépenses extérieures que l'homme est amené à faire par ses affaires ou
ses distractions, ne nous occuperont pas ici. Ce que nous avons à en
dire, et nous ne voulons en dire que peu, trouvera place au chapitre
suivant. Mais, dans l'organisation intime de la vie à deux, dans le
fonctionnement de cet organisme délicat dont le coeur est au foyer, la
femme joue un si grand rôle, la façon dont elle emploie l'argent
qu'elle a entre les mains a des conséquences telles, non seulement sur
le bien-être, mais aussi sur le bonheur des deux époux, qu'il nous
faut forcément entrer dans quelques détails. Nous les emprunterons à
un livre oublié, oeuvre de deux dames qui y ont enseigné en bons
termes et avec toute la lucidité du bon sens, le résultat de leur
expérience. En voici le titre tout au long: _Manuel complet de la
Maîtresse de maison et de la parfaite Ménagère, ou Guide pratique pour
la gestion d'une maison à la ville et à la campagne, contenant les
moyens d'y maintenir le bon ordre et d'y établir l'abondance_. Par
madame Gacon-Dufour. Seconde édition, mise dans un nouvel ordre et
très augmentée par madame Celnart. Paris, Roret, 1828; 1 vol. in-16.
Tout, à peu près, est prévu dans les réflexions générales dont ces
dames font précéder les instructions qu'elles donnent pour les divers
soins du ménage, et nous croyons ne pouvoir mieux faire, malgré la
longueur de la citation, que de les offrir à méditer.
«_Ce n'est pas assez de faire le bien_, dit un livre de piété fort
connu, _il faut le bien_ _faire_. Cette maxime toujours utile est
indispensable en ménage, où tout doit être exécuté avec une méthode,
un ordre constant. La première chose à faire est donc un sage calcul
de ses moyens pécuniaires, une sage distribution de leurs produits, un
invariable emploi de ses instans; la seconde est l'observation des
règles que l'on s'est prescrites.
»De concert avec son époux, la maîtresse de maison commencera par
calculer ses revenus et ses dépenses: elle verra ce qu'il faut pour le
loyer, le mobilier et son entretien, le chauffage, l'éclairage, les
domestiques; elle allouera les frais des vêtemens, de la nourriture
ordinaire, et les dépenses extraordinaires qu'elle pourra avoir à
faire dans ce genre: ceux du blanchissage l'occuperont ensuite. Il est
bon de subdiviser pour éviter l'erreur, et de dire, tant pour le mari,
tant pour la femme, pour chaque enfant, etc. Elle songera ensuite aux
menues dépenses qui s'attacheront spécialement à son état dans le
monde et à celui de son époux, comme voyages, ports de lettres,
réceptions, cadeaux, abonnements aux journaux, achats de livres,
frais d'éducation, etc.; il faut toujours prévoir et même laisser un
léger compte ouvert pour les dépenses imprévues, comme le remplacement
d'objets perdus, cassés, la réparation de divers accidens, les soins
qu'exigent de légères indispositions et autres choses semblables. Par
là, on s'épargne à la fois et ces lamentations, ces regrets prolongés
lorsqu'arrivent quelques-unes de ces contrariétés, et cette économie
mal entendue qui, pour épargner le remplacement d'une vitre brisée,
laisse pénétrer dans les appartemens une humidité nuisible, malsaine,
qui gâte les meubles, occasionne des rhumes fatigans, dangereux
peut-être... M. Say, dans ses _Principes d'Économie politique_, cite
une famille de villageois ruinée pour avoir omis de mettre un loquet à
une porte, qu'on se contentait de fermer au moyen d'une cheville de
bois. Un porc, sur lequel ils comptaient pour payer leur terme,
s'échappa par la porte mal fermée; en courant inutilement après, le
fermier gagna une fluxion de poitrine; cette maladie acheva de le
mettre à la misère, et ses meubles furent saisis par les huissiers. On
sent comment, dans chaque ménage, des causes semblables peuvent
produire de semblables effets.