question des égards, des attentions, de la politesse, que le mari
doit à sa compagne, et sans lesquels la vie commune s'enlise peu à peu
dans les vases sans fond de l'indifférence et de la grossièreté. Le
_Code Conjugal_ fait une distinction ingénieuse et nécessaire entre
les égards dont nul galant homme ne se départ vis-à-vis de toute
personne du sexe, et cette politesse du coeur que seule la tendresse
peut dicter. «Il faut se garder, dit-il, de confondre les égards et
les politesses; ce sont choses fort dissemblables, et plus d'un mari,
pour n'avoir pas su établir cette subtile distinction, a vu la paix
déserter son ménage.
»Un mari confie à sa femme ses peines, ses inquiétudes; il la consulte
sur ses intérêts, et ne s'embarque pas dans une opération difficile
avant d'avoir pris son avis: voilà des égards!
»Attentif, prévenant, un autre est constamment aux ordres de sa femme;
il l'accompagne au bal, au spectacle, ne va pas dans le monde sans
elle, rentre toujours avec un visage aimable, risque même parfois un
galant compliment: voilà de la politesse!
»M. de Labouisse, le plus ferme champion du conjugalisme, a dû dire
quelque part, en parodiant un mot célèbre: «On doit des égards à
toutes les femmes, on ne doit des politesses qu'à la sienne.»
»Il y a toutefois une exception à cette règle générale.
»Dans les mariages d'argent, qu'on appelle plus décemment mariages de
convenance, les égards sont seuls rigoureusement dûs.»
Ceci, c'est la part du mari. Mais tout reste incomplet, dans le
ménage, s'il n'y a qu'un seul des époux en jeu. C'est ce que rappelle,
avec une remarquable netteté, cette page du journal d'Addison, _The
Spectator_:
«Un homme a assez à faire de vaincre ses voeux et désirs
déraisonnables; mais c'est en vain qu'il y arrive, s'il a ceux d'une
autre à satisfaire. Qu'il mette son orgueil dans sa femme et sa
famille: qu'il leur donne toutes les commodités de la vie, comme s'il
en tirait vanité; mais que ce soit cet orgueil innocent, et non leurs
extravagants désirs, qu'il consulte en cela... Nous rions, et nous ne
pesons pas cette soumission à la femme avec la gravité qu'une chose de
cette importance mérite... Une fois que vous lui avez cédé, vous
n'êtes plus son gardien et son protecteur, comme la nature vous y
destinait; mais en vous faisant le complaisant de ses faiblesses, vous
vous êtes rendu incapable d'éviter les malheurs où elles vous
conduiront l'un et l'autre, et vous verrez l'heure où elle vous
reprochera elle-même votre complaisance à son égard. C'est, il est
vrai, la plus difficile conquête que nous puissions arriver à faire
sur nous-mêmes, que de résister au chagrin de ce qui nous charme. Mais
que le coeur souffre, que l'angoisse soit aussi poignante et
douloureuse que possible, c'est chose qu'il vous faut endurer et
traverser, si vous voulez vivre en _gentleman_, ou vous rendre
témoignage à vous-même que vous êtes un homme de probité. Le vieux
raisonnement: «Vous ne m'aimez pas, si vous me refusez ceci», dont on
s'est d'abord servi pour obtenir une bagatelle, amènera, par son
succès coutumier, le malheureux homme qui y cède à abandonner jusqu'à
la cause de la patrie et de l'honneur.»
Un écrivain, qui donne à un journal du matin des chroniques mondaines
justement remarquées pour la connaissance des personnes et
l'expérience des choses dont il y fait preuve, consacrait un article,
à propos des noces d'argent du prince et de la princesse de Galles, à
rechercher la part qui revient à la femme dans le bonheur du
ménage[21]. On ne trouvera pas mauvais que je rappelle ces pages, où
le ton alerte ne nuit pas aux vues justes.
[21] Santillane, dans le _Gil Blas_ du 10 mars 1888.
«L'art d'être heureux en ménage est beaucoup plus simple qu'un vain
peuple ne pense et que la majorité des moralistes ne le prétend. Il
consiste dans une indulgence perpétuelle de la femme envers l'homme et
dans la courtoisie invincible de celui-ci envers celle-là. Pour que le
foyer conjugal soit aimé, il faut que la fille d'Ève qui le préside
le fasse aimable, et c'est seulement au prix de concessions
incessantes qu'elle atteindra ce but. Le mari est un grand enfant, un
grand enfant terrible, si vous voulez, avec les caprices duquel
l'épouse doit compter, de manière à bénéficier du total de l'addition.
Vouloir heurter de front ses caprices, s'élever de haut contre ses
fantaisies, s'ériger en censeur implacable, se dresser en justicier
infaillible, est une folie, et j'ajouterai, une mystification, de la
part de l'épouse, et qui peut lui coûter le bonheur de sa vie. La
femme, au foyer conjugal, doit être un camarade facile, agréable et de
bonne composition, et non point un pion en jupon, pionnant de
pionnerie.
»L'homme n'est pas parfait, chacun sait ça, et c'est à composer avec
ses imperfections que doit s'appliquer la femme. Ce n'est point la
faute du mari, comme le prétend la comédie, qui rend la plupart du
temps les ménages malheureux, c'est la faute de l'épouse, c'est sa
fausse interprétation des situations, son inintelligence de l'art des
nuances, sa maladresse dans la conduite de ses propres intérêts.
Ainsi, neuf fois sur dix, les dissensions intestines dans les ménages
parisiens, ayant d'autre part toutes les conditions de fortune, d'âge,
d'éducation pour être heureux, viennent du goût trop vif montré par le
mari pour la vie au dehors, la libre allure de l'existence, le grand
air à respirer à pleins poumons sans contrôle. La femme s'effraie de
cette école buissonnière qu'elle s'imagine entachée de tous les
attentats contre le respect conjugal; elle jette feu et flamme, crie à
la trahison, agite les foudres vengeresses, multiplie les scènes sur
les scènes, et finalement fait de son foyer un enfer,--ce qui est une
étrange façon d'y ramener l'époux émancipé. Ah! l'inhabile et la
malavisée!... Comme elle ferait oeuvre plus féconde pour son bonheur
en n'ayant point l'air de s'apercevoir des envolées de son époux, en
ne leur faisant point l'honneur de leur attacher plus d'importance
qu'elles ne comportent, en ne leur prêtant point à son égard une
signification offensante qu'elles ne sauraient avoir! Il plaît à
monsieur de s'égarer sur les plates-bandes, c'est affaire à ses pas;
il lui convient de temps à autre de secouer la bride conjugale et de
jouer à la vie de garçon, qu'il satisfasse son humeur; ayant bon
souper, bon gîte et le reste à domicile, il veut manger à la table
d'hôte, courir les champs et coucher à la belle étoile, qu'il s'en
passe la fantaisie! C'est l'histoire du pigeon de la fable. Vous
verrez, si vous lui laissez la route ouverte, comme il se lassera vite
de sa liberté; comme, maudissant sa curiosité, tirant l'aile et
traînant le pied, il saura reprendre de lui-même le chemin du foyer et
de combien de plaisirs il paiera votre peine!...
»La femme ne se doute pas assez de la somme de bonheur qu'elle se met
sur la planche en ne faisant pas de son intérieur une prison sévère,
en n'invoquant pas à tout propos les règlements du mariage. Moins elle
élevera de barrières devant sa porte, moins son mari cherchera à
s'échapper. C'est par l'atmosphère qu'ils respirent dans leur
intérieur que les hommes y sont retenus, ce n'est point par les
articles du Code ou les revendications de la morale proclamées à hauts
cris. Plus une femme est irréprochable, plus elle est respectueuse de
toutes les charges du foyer, plus elle peut se montrer facile,
conciliante, indulgente; car, sûre de la considération invincible de
son mari, elle sait bien qu'une heure sonnera où il lui reviendra, à
tout jamais, cette fois, comme à la seule et véritable amie, à la
compagne au coeur éprouvé, au dévouement infaillible. L'indulgence de
la femme dans la première période du mariage, c'est sa félicité
assurée pour la dernière, l'affection de son mari se grandissant alors
du repentir de ses torts à son égard et de toute la reconnaissance
qu'il lui doit. En faisant acte de conciliation et d'abnégation, elle
a joué à qui perd gagne et sauve sa mise de bonheur.
»Et ce rôle lui est facile, car les enfants sont là pour l'accaparer
tout entière, la distraire, lui rendre les heures rapides. Le mari
s'échappe du foyer un peu plus qu'il ne faudrait, qu'importe! Les
enfants y restent, eux, pour le remplacer, pour l'y rappeler, pour y
plaider sa cause, pour lui garder intact le coeur même qu'il éprouve.
Ah! les enfants dans le ménage, quelle aide et quelle force, et comme
le devoir lui devient facile, la résignation aimable, dès qu'on les
regarde!...
»Dans la première phase du mariage, la mère absorbe l'épouse et il
n'est point de femme, si dévouée qu'elle soit à son mari, qui ne soit
prête à le sacrifier à ses enfants. C'est même ce souci si intense, si
exclusif de l'enfant, au détriment du mari, qui amène le
refroidissement des rapports dans tant de ménages et pousse au dehors
du logis le chef de la communauté. Il voudrait associer sa compagne à
ses distractions, jouir de sa compagnie, triompher de sa beauté dans
les endroits publics, dans les salons, à toutes les manifestations de
la vie parisienne. Rêve impossible! Madame a ses enfants qui la
retiennent au gîte, qui l'intéressent avant tout, qui lui prennent
tous ses instants comme toutes ses préoccupations. Il faut qu'elle
aille aux cours, au collège, au catéchisme, que sais-je? Elle n'a pas
le loisir de s'amuser, elle! Que Monsieur ne se prive pas pour cela,
d'ailleurs, des plaisirs auxquels il aspire; elle en serait désolée; à
chacun son rôle! Elle s'en tient au sien et le sien, à ses yeux, est
celui de la mère.
»Monsieur profite de la permission, prend la clef des champs et se
fait une douce habitude de vivre autant qu'il peut en dehors de la
maison. Doit-on lui en faire un crime? Il se sacrifie, lui aussi, à sa
façon, aux enfants.
»Il faut bien le reconnaître, dans la classe des honnêtes femmes, des
épouses impeccables, on ne s'efforce guère, la plupart du temps, de
retenir le mari dans les liens conjugaux en les rendant aimables et
attrayants. Je viens de vous signaler la place absorbante tenue par
l'enfant dans l'existence des femmes, mais, en dehors de l'enfant,
combien peu se donnent la peine de payer de leur personne en faveur
du mari. Voyez l'indifférence montrée par la majorité des femmes sur
leur propre compte, dès qu'elles n'ont que leur ménage pour théâtre de
leurs exploits. Dès qu'elles ont mis le pied sur le seuil de leur
porte, il semble qu'elles oublient les premiers éléments de cet art de
plaire qu'elles pratiquaient si joliment dans le salon voisin,
quelques minutes auparavant. Au lieu de cet air enjoué qui faisait
tourner toutes les têtes, de ces répliques vives et fines qui
faisaient ouvrir toutes les oreilles, un visage terne, une attitude
morne, une conversation paresseuse.
»Du côté de la toilette, même jeu: à la robe chatoyante et charmeuse
qui traînait tous les désirs dans ses sillons soyeux, succède le
négligé, et quel négligé souvent! Les bandeaux sont défaits, les
pantoufles banales remplacent les souliers provocants, le molleton du
_Bonheur des dames_ couvre les épaules qui s'accommodaient si bien de
la robe de la bonne faiseuse; c'est un enterrement complet de grâce et
de séduction.
«Tout cela est bien assez bon pour la maison!» pense notre fille
d'Ève. La fausse idée! et la preuve, c'est la promptitude avec
laquelle le fils d'Adam, son mari, lui annonce «qu'il a affaire» à la
Bourse, au cercle, ou ailleurs. Les femmes doivent à leurs maris, a
dit je ne sais plus qui, leurs qualités, leurs travers et surtout leur
coquetterie! Cela est bien vrai. Il faut de l'attrayant dans le
ménage, ou gare!...»
L'homme n'a pas plus le droit que sa compagne de se négliger,
moralement ou physiquement dans son intérieur. Autrement, il créerait
les mêmes inconvénients et s'exposerait aux mêmes dangers.
Ce sujet, que je ne veux qu'effleurer, me remet en mémoire une
amusante épigramme empruntée à la correspondance inédite de madame
Roland.
En grasseyant, la divine Chloé
Disait un jour: «Qu'importe un oeil, un nez!
Est-ce le corps? C'est l'âme que l'on aime.
L'étui n'est rien.» Voici dans l'instant même
Que de l'armée arrive son amant;
Taffetas noir, étendu sur la face,
Y couvre un nez qui fut jadis charmant,
Ou bien plutôt n'en couvre que la place.
Il voit Chloé, veut voler dans ses bras.
Chloé recule et sent mourir sa flamme.
«Mon Dieu! dit-elle, est-il possible, hélas!
Qu'un nez de moins change si fort une âme?»
C'est là de la morale facile, dira-t-on. Et qu'importe, si c'est de la
morale pratique! La vie est assez hérissée de difficultés naturelles
sans qu'on la traverse encore, pour le plaisir, de banquettes
irlandaises et de serpentines artificielles. Je ne vois guère qu'une
chose sur laquelle le journaliste passe trop légèrement: c'est
lorsqu'il parle des relations du mari et de ses enfants. Il semble que
les enfants n'appartiennent qu'à la mère, que le père n'ait à leur
donner ni sympathies ni soins. Cela arrive souvent, le plus souvent
même, malgré bien des exemples du contraire, dans le monde pour lequel
le chroniqueur écrit. Mais comme c'est tant pis pour les pères, dans
ce monde-là! Ailleurs, partout où le mari relaie, en ce qu'il peut, sa
compagne dans les soins à donner aux petits, partout où il prend, si
je puis dire, une part de la maternité,--et rien ne touche plus
délicieusement la mère,--l'enfant, bien loin d'être une cause
d'éloignement ou de refroidissement entre les époux, est entre eux la
plus douce et la plus irrésistible des attractions.
Ce n'est pas à des ménages semblables que s'appliquent les remarques,
les objurgations d'une femme chez laquelle les entraînements
politiques n'ont pu ni alourdir l'esprit, ni refroidir le coeur. La
femme est mère, elle est nourrice; le mari se plaint d'être réveillé,
dit madame Sévérine; on fait chambre à part. Adieu l'amour! Monsieur
ira à ses affaires, bientôt à ses plaisirs; Madame ne démarre plus du
logis; l'un court et l'autre couve!
»Eh bien! non! ce n'est pas le rôle de la femme, cela, et je ne
saurais trop le répéter. Certes, il faut aimer ses enfants, et les
protéger et les défendre, ces chères petites créatures qui sont la
chair de notre chair et le fruit de notre amour.
»Mais il faut aimer par-dessus tout--écoutez bien ceci, mes jeunes
contemporaines,--il faut aimer par dessus-tout «son homme», comme
disent les femmes du peuple qui ont le sens juste en ces sortes de
choses, car la vie leur est bien plus dure et bien plus enseignante
qu'à nous.
»Et, par aimer, je n'entends pas seulement la fièvre des amoureuses,
mais la bonne tendresse qui réconforte, remet le coeur en place et le
cerveau à point. La maman! je ne m'en dédis pas...
»Jeunes ou vieilles, allez, soyons des mamans dans la vie,--la maman
des enfants, la maman de notre mari, la maman de nos amis, la maman
des pauvres, de tout ce qui souffre et de tout ce qui se plaint. Nous
trouverons des railleurs, soit; mais la petite bête que nous avons là,
dans notre corset, à gauche, aura bon chaud et sera contente.»
Oh! l'indulgence, la patience, le pardon de la femme, jamais on n'en
vantera assez la précieuse et réconfortante vertu. «En soignant
tendrement mes faiblesses, déclare, au grand honneur de sa femme, un
auteur écossais[22], elle m'a guéri des plus nuisibles. Elle est
devenue prudente par affection; et bien qu'elle soit d'une nature très
généreuse, elle a appris l'économie dans son amour pour moi. Elle m'a
doucement arraché à mes dissipations; elle a donné des tuteurs à un
caractère faible et irrésolu; elle a poussé mon indolence à tous les
efforts qui m'ont été utiles ou honorables; et elle s'est toujours
trouvée là pour gourmander mon insouciance ou mon imprévoyance. C'est
à elle que je dois ce que je suis, à elle que je dois ce que je
serai.»
[22] Macintosh.
Un prélat catholique[23], tout en se plaçant à un point de vue plus
général et plus élevé, tenait dans la chaire un langage identique. «Un
homme, s'écriait-il, peut avoir de grands défauts, de grands vices; il
peut avoir ses heures d'irritation, où il traitera sa compagne avec
des termes aussi durs qu'injustes: n'importe, si la femme est ce
qu'elle doit être, il la respectera malgré lui, il aura en elle toute
sa confiance; et malgré les paroles violentes auxquelles souvent la
passion fait semblant de croire quand elle les profère, le coeur
restera fidèle, le coeur s'inclinera devant la vertu, le coeur aura
confiance; car c'est un autre privilège de la vérité, qu'il n'est pas
permis à l'homme de mépriser longtemps et sérieusement une vertu que
rien n'ébranle et qui persiste au milieu des plus dures épreuves.»
[23] Landriot.
Tel est le mariage: «L'école la plus sûre de l'ordre, de la bonté, de
l'humanité, qui sont des qualités bien autrement nécessaires que
l'instruction et le talent.»
C'est Mirabeau qui l'a dit, et il serait difficile de le récuser comme
partial.
L'auteur de _La Sagesse_, le vieux Charron, a écrit à ce sujet
quelques lignes où se sent une émotion contenue, assez rare dans son
oeuvre. «Mariage, dit-il, est un sage marché, un lien et une cousture
sainte et inviolable, une convention honorable; s'il est bien façonné
et bien pris, il n'y a rien de plus beau au monde, c'est une douce
société de vie: pleine de constance, de fiance, et d'un nombre infini
d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles.»
J'emprunte encore cette page au _Spectator_ d'Addison:
«Le mariage est une institution faite pour être la scène incessante
d'autant de bonheur que notre être en est capable. Deux personnes qui
se sont choisies entre toutes, dans le dessein d'être l'une à l'autre
un encouragement et une joie, se sont, par cet acte même, engagées à
être de bonne humeur, affables, discrètes, indulgentes, patientes,
gaies, en face des fragilités et imperfections de l'une ou de l'autre
d'entre elles, et cela jusqu'à la fin de leur vie... Lorsque cette
union est ainsi gardée, les circonstances les plus indifférentes font
éprouver du plaisir. Leur condition est une source incessante de
joies. L'homme marié peut dire: Si le monde entier me rejette, il y a
un être que j'aime absolument, qui me recevra avec joie et transport,
et qui se croira obligée de redoubler de tendresse et de caresses pour
moi, à cause de la tristesse dans laquelle elle me voit plongé. Je
n'ai pas besoin de dissimuler les chagrins de mon coeur pour lui être
agréable; ces chagrins mêmes ravivent son affection.
»Cette passion qu'on a l'un pour l'autre, lorsqu'elle est une fois
bien fixée, entre dans la constitution même de l'être, et y coule
aussi aisément et silencieusement que le sang dans les veines...»
Douce manière de traverser la vie, appuyés l'un sur l'autre, bravant
les mêmes dangers, savourant les mêmes joies, se relevant aux faux pas
et se retenant aux heurts sans jamais tomber tout à fait, car le
devoir, l'estime et l'affection les entourent d'indissolubles
attaches, et ce qui lie soutient!
CHAPITRE VIII
AIMER ET CROIRE
Il n'est pas difficile, après ce qui a été dit déjà, de dégager, comme
conclusion, cette véritable formule de la vie à deux: Aimer et croire.
Ne craignons pas, cependant, d'y insister: c'est le point essentiel
entre tous.
Le roi Alphonse de Portugal prétendait que, pour vivre en paix dans le
mariage, il faut que l'homme soit sourd, et la femme aveugle.--Le roi
Alphonse de Portugal parlait en cynique qui plaisante. Certes l'homme
doit être sourd aux calomnies, aux médisances, aux insinuations
perfides auxquelles la meilleure des femmes peut être en butte et, de
même, la femme doit être aveugle, en ce sens qu'elle ne doit pas
épier les pas et démarches du mari, l'espionnage étant chose vile, et
qu'elle doit s'en remettre aveuglément à lui du soin des intérêts
communs au dehors. Ce n'était point ce qu'entendait le roi Alphonse de
Portugal, ou je me trompe fort; et c'est en quoi lui-même se trompait.
L'homme, au contraire, n'ouvrira jamais assez l'oreille pour écouter
les paroles de tendresse et d'abandon de la femme qui l'aime; et
jamais la femme n'aura assez d'yeux pour regarder les attentions, les
efforts et les travaux d'un mari qui la veut heureuse.
Croit-on qu'il était aveugle ou sourd le couple qu'Addison nous peint
dans ce tableau d'une si délicieuse pureté de touche et d'une si
parfaite exactitude de trait:
«Lætitia est jolie, modeste, tendre, et a assez de jugement; elle a
épousé Eraste, qui est doué d'un goût général pour la plupart des
choses de l'intelligence et de l'art. Partout où Lætitia va en visite,
elle a le plaisir d'entendre répéter qu'Eraste a bien dit ou bien
fait telle ou telle chose. Depuis son mariage, Eraste est plus élégant
dans son costume que jamais, et, dans le monde, il est aussi
complaisant pour Lætitia que pour toute autre dame. Je l'ai vu lui
donner son éventail, qui était tombé, avec toute la galanterie d'un
amoureux. Lorsqu'ils prennent l'air ensemble, Eraste cultive toujours
son esprit, et, avec un tour d'imagination qui lui est particulier,
lui donne des aperçus de choses dont elle n'avait aucune notion
auparavant. Lætitia est ravie de voir un monde nouveau ouvert ainsi
devant elle, et s'attache d'autant plus à l'homme qui lui donne un
enseignement si agréable. Eraste a encore poussé plus loin; non
seulement il la fait chaque jour plus aimante pour lui, mais il la
fait infiniment plus satisfaite d'elle-même. Eraste trouve, dans tout
ce qu'elle dit ou observe, une justesse ou une beauté dont Lætitia
elle-même ne se doutait pas, et, avec son aide, elle a découvert chez
elle cent bonnes qualités et perfections auxquelles elle n'avait
jamais auparavant songé. Eraste, avec la complaisance la plus fertile
du monde, à l'aide d'insinuations lointaines, trouve le moyen de lui
faire dire ou proposer presque tout ce qu'il désire, et il accueille
la chose comme une découverte venant d'elle, et il lui en donne tout
le crédit.
»Eraste a beaucoup de goût pour la peinture. L'autre jour il emmena
Lætitia voir une collection de tableaux.--Je vais quelquefois faire
visite à cet heureux couple. Comme nous nous promenions, la semaine
dernière, dans la longue galerie, avant le dîner: «J'ai mis de
l'argent dans des peintures dernièrement, dit Eraste. J'ai acheté
cette Vénus et cet Adonis purement sur l'avis de Lætitia. Cela me
coûte soixante guinées, et ce matin on m'en a offert cent.» Je me
tournai vers Lætitia, et vis ses joues briller de plaisir, pendant
qu'elle lançait à Eraste un regard, le plus tendre et le plus aimant
que j'aie jamais surpris.»
Le contraste ne se fait pas attendre; en voici qui auraient besoin
d'être aveugles et sourds:
«Flavilla a épousé Tom Tawdry. Elle a été séduite par son habit
galonné et la riche dragonne de son épée. Mais elle a la mortification
de voir Tom méprisé par toutes les personnes honorables de son sexe.
Tom n'a rien à faire après dîner, qu'à décider s'il se taillera les
ongles dehors ou chez lui. Depuis qu'il est marié, il n'a rien dit à
Flavilla que celle-ci n'ait pu entendre dire aussi bien par sa femme
de chambre. Néanmoins il prend grand soin de maintenir l'autorité
arrogante et maussade d'un mari. Si Flavilla se permet d'affirmer quoi
que ce soit, Tom immédiatement la contredit, avec un juron en guise de
préface, et un: «Ma chère, je dois vous dire que vous débitez
d'abominables sottises.» Flavilla avait le coeur aussi bien disposé
pour toutes les tendresses de l'amour que Lætitia; mais comme l'amour
ne survit pas longtemps à l'estime, il est difficile de décider
actuellement si c'est la haine ou le mépris qui l'emporte dans
l'esprit de la malheureuse Flavilla pour celui avec lequel elle est
obligée de mener jusqu'au bout la vie.»
C'est toujours là qu'il en faut revenir, à l'amour, à l'estime, à la
confiance réciproque. Quand on fait tout pour mériter ces sentiments
de son compagnon, ce n'est pas encore assez: il faut tout faire pour
les lui accorder. Et il est, très malheureusement, des natures pour
qui le second effort est incomparablement plus difficile que le
premier.
«Vous, femmes et mères, s'écrie Léon Tolstoï, vous savez le bonheur de
l'amour pour l'époux, ce bonheur qui n'a point de fin, qui ne se brise
point comme tous les autres, mais qui est l'aurore d'un bonheur
nouveau, l'amour pour l'enfant.»