une figure à qui toute femme doit vouloir ressembler. Que si
quelqu'une n'y parvient pas, ou si même elle est trop dévoyée ou trop
indifférente pour y tâcher, elle n'aura qu'elle à blâmer de la perte
du bonheur qu'on a le droit d'attendre de la vie à deux. Le pire,
c'est que le blâme lui viendra d'autre part. Je laisse de côté
l'opinion du monde, d'autant plus sévère qu'on lui sacrifie davantage;
mais le mari n'est pas aveugle, et il sait d'où proviennent les
ennuis, les mécomptes, les désagréments et les désillusions de toute
espèce qu'il rencontre chaque jour et à tout propos dans son ménage,
et qui finissent par lui en rendre le séjour insupportable, sinon
odieux. Comment en saurait-il gré à celle qui devait faire de sa
maison un lieu de repos et de délices, et qui en fait l'habitacle du
gaspillage, du désordre et de la confusion? L'amour le plus robuste
n'y résiste qu'un temps. Que faire? Se plaindre, s'emporter, parler en
maître irrité, mais impuissant? A quoi bon?
Quereller en mariage
N'accroist grain, bien n'héritage,
non plus qu'il ne donne les qualités dont manquent les époux.
Le plus sage prend patience, supporte tout ce qu'il peut le plus
longtemps qu'il le peut, et, lorsqu'il est à bout, prend son chapeau
et s'en va.
Où va-t-il? On peut le supposer, et la femme en a l'instinct, lorsque,
seule et dépitée, elle se dit: S'il ne se plaît plus chez lui, c'est
qu'il ne m'aime plus, car s'il m'aimait, comment se trouverait-il
mieux ailleurs?
Le raisonnement peut être bon, mais il y manque l'aveu qu'elle ne se
rend pas aimable, et que le résultat dont elle souffre tant, elle a
tout fait pour l'obtenir.
C'est ce que dit, en termes peu différents, le _Code Conjugal_:
«Il est un point dans le mariage sur lequel on n'insiste pas assez;
c'est que l'infidélité des maris, cette source permanente de trouble,
de querelles et de réciprocités, est la plupart du temps le résultat
du peu de peine que les femmes prennent pour leur plaire. Combien de
jeunes personnes, charmantes avant le mariage, se croient, une fois
unies à celui qu'elles enviaient pour époux, dispensées d'amabilité,
de prévenances, de douceur même. Un jeune homme, avant de songer à se
marier, a nécessairement connu le monde, étudié les femmes; il sait
que l'on tenterait en vain, par des plaintes, de réformer leurs
travers; il se tait donc, et se console de son mieux en s'éloignant
d'un intérieur qui lui offre trop peu d'attraits. Mais la femme, dont
toute l'expérience se borne à des souvenirs de pension, s'étonne
d'abord, cherche à s'expliquer cette injurieuse froideur, et bientôt,
de la bouderie passe aux reproches et à l'exagération.
»Une telle union sera pour les deux époux une source de peines et de
maux.»
La conduite de l'homme, son scepticisme, son ironie, son dédain pour
les faiblesses ou les ignorances féminines, sa vanité souvent cruelle
pour l'amour-propre et les susceptibilités de sa compagne, peuvent
amener inversement le même effet. En ce cas il est encore plus
coupable, puisque, étant le plus fort et le plus éclairé, il doit être
le plus raisonnable et le plus maître de lui.
Sans doute, comme le dit Horace Raisson, «si trouver toujours sa femme
aimable n'est guère possible, l'être toujours soi-même n'est guère
plus aisé.» Les caractères les plus unis ont leurs inégalités, et
personne n'est à l'abri des influences fâcheuses qu'exerce sur la
disposition de l'esprit une contrariété, un accident, une inquiétude,
un malaise physique, parfois même une simple variation dans
l'atmosphère. Mais les époux dignes de ce nom ne songeront jamais à en
faire vis-à-vis l'un de l'autre un sujet de rancune ou de reproches;
au contraire, devant le chagrin de l'un, l'autre redoublera de
prévenances, de tendresse et d'entrain, pour l'en guérir. Et il l'en
guérira sûrement, car, comme l'a si bien remarqué sir John Lubbock,
«un ami gai est comme un jour ensoleillé qui jette son éclat sur tout
autour de lui.»
Ce qu'il faut éviter avec le plus grand soin, c'est que le ton morose
et revêche ne devienne habituel. On s'accoutume à gronder, à
déprécier, à se plaindre, à trouver tout de travers et à se mettre en
travers de tout. Rien de plus pernicieux pour la paix commune.
«La mauvaise humeur est l'hiver des ménages», a-t-on dit[15]. L'image
est d'une vérité saisissante, et fait passer comme un frisson.
[15] Horace Raisson: _Code Conjugal_.
Un moraliste du siècle dernier[16] remarque que «l'humeur est
ordinairement le défaut des âmes sensibles». Cette sensibilité même,
qui fait qu'on est vivement ébranlé par les moindres choses, donne de
l'importance aux plus petites contrariétés, lesquelles, se répétant de
toute nécessité à chaque instant dans la vie, finissent par altérer le
caractère, l'assombrir ou l'aigrir. Les femmes, qui sont naturellement
plus sensibles que les hommes, doivent donc être particulièrement en
garde contre ces exagérations de la sensibilité qui font les
personnes acerbes, revêches et acariâtres.
[16] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._
Le même écrivain ajoute, toujours parlant de l'humeur: «Elle rend le
commerce difficile et fâcheux. Lorsque le caprice s'y joint, il n'y a
plus moyen d'y tenir. Autant vaudroit-il vivre avec la folie.»
Un des hommes les plus distingués de l'Angleterre contemporaine, sir
John Lubbock, exprime une pensée analogue mais plus réconfortante,
dans son livre _The Pleasures of Life (Les Plaisirs de la Vie)_.
«Comme on pourrait le plus souvent, s'écrie-t-il, rendre heureux le
foyer domestique, n'étaient les sottes querelles ou les malentendus,
comme on les nomme si justement! C'est notre faute si nous sommes
grognons et de mauvaise humeur; et même, bien que ceci soit moins
facile, nous ne sommes pas forcés de nous laisser rendre malheureux
par l'humeur chagrine ou le mauvais caractère des autres.»
Nous n'avons, en effet, qu'à dominer tout du haut de la sérénité de
notre propre esprit. Mais si la recette est simple, tout le monde
n'est pas en état de l'exécuter. Mieux vaut peut-être souffrir de
l'humeur chagrine de son compagnon ou de sa compagne, et travailler,
avec toute l'ardeur et la force communicative de la sympathie, à lui
rendre le calme et la joie.
Mais, quoi qu'il en soit des relations des époux entre eux, il
«importe surtout de se garder d'un travers trop commun: celui de se
plaindre à autrui des torts réels ou apparents de sa femme... Les
fautes d'une femme retombent toujours sur son mari; le moins qui
puisse lui arriver, c'est le blâme d'avoir fait un mauvais choix[17].»
[17] Horace Raisson: _Code Conjugal_.
Si c'est le mari qui se plaint, il se rend odieux ou ridicule, et,
parvînt-il à exciter la pitié, il n'en serait que plus pitoyable.
Fuller donne à ce propos un conseil que les jeunes maris oublient
souvent par trop d'ardeur, et que les vieux négligent parce que,
d'ordinaire, plus on est vieux et plus on aime à geindre.
«Défauts cachés sont à moitié pardonnés, dit-il. Tout le monde sait
que c'est double travail de raccommoder les choses à la maison et de
faire la langue des gens au dehors. Aussi un bon mari ne blâme-t-il
jamais publiquement sa femme. Un reproche public est comme une
pénitence infligée devant tous ceux qui sont présents; après quoi,
beaucoup cherchent moins à se réformer qu'à se venger.»
Cela n'empêche pas le tableau que trace M. Gustave Toudouze, dans un
de ses romans[18], d'être lamentablement exact.
[18] _Le Train jaune._
«Oh! s'écrie-t-il, cette paix menteuse de certains ménages, qui
semblent les plus unis, les meilleurs des ménages, et qui, souvent, ne
sont que de petits enfers!
»Dehors, sous les yeux du monde, tout paraît calme, enviable; au
dedans, tout est remué, turbulent, tiraillé par les mille secrètes
misères des êtres incompatibles liés au même anneau. La surface est
unie, miroitante, reflétant la paix, la joie; le fond est boueux,
agité, traversé de monstres invisibles; fond et surface d'étang, d'eau
dormante.
»Qui devinera derrière ce masque les bouderies, les disputes, les
froids de glace succédant aux colères rouges, les allusions mesquines
et cruelles se renouvelant sans cesse, les froissements
d'amour-propre, les souffrances morales ou physiques, les puérilités
méchantes, toute la guerre misérable et renaissante que se font deux
natures qui ne se comprennent pas et que chaque jour sépare
davantage?»
Et que servirait-il qu'on les devinât? Ayons la pudeur de nos plaies
et ne faisons pas concurrence aux misérables qui étalent le long des
chemins leurs moignons rouges et leurs ulcères purulents.
Même pour les cas désespérés dont le romancier parle, s'il y a encore
une chance de cure, c'est dans la discrétion qu'elle gît. «Toute
maison divisée contre elle-même périra», dit l'Écriture. Combien plus
est-ce vrai pour les maisons dont les divisions sont proclamées à la
face du monde!
Quand un mari et une femme sont avertis que leur mésintelligence est
connue de ceux qu'ils fréquentent, il semble que le monde entier se
mette entre eux pour empêcher tout accommodement. Aucune faute n'est
plus irrémissible, aucune catastrophe plus irréparable que celle où
l'on est poussé par l'amour-propre ou le respect humain.
Le grand point, ici comme ailleurs, est d'aller droit devant soi,
faisant son devoir suivant les dictées de sa conscience, sans
s'inquiéter des applaudissements ou des clabauderies des spectateurs.
La vie à deux demande, sans doute, plus de complaisance, d'indulgence,
de compromis et de sacrifices qu'aucune autre; mais n'exagérons rien
et, tout en étant attentifs et dévoués, ne soyons ni timorés, ni
tatillons. «Le bonheur dans l'habitude doit être ménagé avec sagesse
si l'on veut assurer à l'amour sa durée», dit Michelet. Il dit aussi:
«Servons ceux que nous aimons dans les choses importantes, mais ne
nous dépensons pas en _pièces de quatre sous_.»
CHAPITRE VI
CRAQUEMENTS ET RUINE
Engagé dans ces sables mouvants, dont nous venons d'exposer
succinctement la nature et la changeante topographie, le navire
conjugal ne tarde pas à craquer de toutes parts, jusqu'à ce qu'un coup
de vent ou la poussée des vagues en détermine la dislocation finale.
«C'est en ménage surtout que l'on doit méditer ce proverbe: _La
discorde des matelots submerge le vaisseau_[19].»
[19] Horace Raisson, _Code conjugal_.
Ici, les matelots ne sont que deux; s'ils ne manoeuvrent pas
ensemble, le navire nécessairement périt.
Quand on en a pris son parti avant le mariage, qu'on n'a vu, dans
l'union contractée, qu'une association de convenances ou d'intérêts,
les conséquences, quelles qu'elles soient, sont acceptables
puisqu'elles sont prévues; mais, si rien ne tourne au tragique, tout
est lamentablement nauséabond et plat. C'est une situation plus à la
mode de son temps que de nos jours, que Chamfort dépeint en ces
quelques lignes: «Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme,
prend une fille d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est comme ma
femme»; prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en
disant: «C'est comme une telle»; ainsi de suite.»
On dirait que ce gentilhomme ne s'est marié que pour être plus libre.
Sinon, pourquoi se mariait-il?
La liberté, d'ailleurs, en de semblables occurrences, est réciproque.
Sous leur commune raison sociale, le mari et la femme vivent chacun
de son côté, et le mariage ainsi compris n'a rien à faire avec le
problème de la vie à deux.
Mais cette philosophie parfaite, dont le bonhomme La Fontaine a donné
l'exemple et la formule, n'est ni à la portée ni au goût de tout le
monde. Horace Raisson parle de «ces esprits chatouilleux, de ces
caractères intraitables, qu'un rien effraie ou rebute», et il déclare
fort sensément que «c'est à eux de savoir rester dans le célibat, ou
de se résigner à faire ici-bas l'apprentissage du purgatoire.»
Sans parler de ceux-là, qui ne sont pas plus propres à se marier qu'un
paralytique à faire un soldat, que de maris et de femmes empoisonnent
leur vie conjugale et la rendent impossible, faute de comprendre qu'on
ne reçoit qu'autant qu'on donne, et que tout autre marché est pure et
simple duperie.
«Je ne comprends pas, dit La Bruyère, comment un mari qui s'abandonne
à son humeur et à sa complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et
se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare, qui
est trop négligé dans son ajustement, brusque dans ses réponses,
incivil, froid et taciturne, peut espérer de défendre le coeur d'une
jeune femme contre les entreprises de son galant qui emploie la parure
et la magnificence, la complaisance, les soins, l'empressement, les
dons, la flatterie.»
Et, de fait, pourquoi la femme ne rendrait-elle pas à son époux
Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace?
D'un autre côté, si la femme fait au mari la vie dure, quand même elle
resterait physiquement vertueuse et plus inapprochable qu'un dragon,
le mari sera comparable aux ascètes qui se plaisent au cilice et se
délectent à la fustigation, s'il ne quête pas sur terrain prohibé les
douceurs et la tendresse qu'on lui refuse en ses légitimes domaines.
Lorsque les choses en sont arrivées à ce point, il se produit
d'ordinaire une réédition du fameux débat du chasseur et du lapin. Le
chasseur tue le lapin, mais c'est le lapin qui avait commencé. De
même, c'est la première victime qui presque toujours reçoit les
reproches et porte la responsabilité de fautes qu'elle n'a partagées
qu'après en avoir souffert. Dans cette lutte devant l'opinion, la
femme ne le cède en rien à l'homme en ardeur, en ruse, en astucieuse
audace, et si elle est le plus souvent accablée, c'est que l'homme a
plus de moyens qu'elle d'agir sur le mécanisme social, aussi bien
vis-à-vis de la justice mondaine que vis-à-vis de la justice des
tribunaux.
Il serait pourtant du devoir de l'homme, précisément parce qu'il est
le plus fort, de laisser à la femme l'avantage dans un combat dont
l'issue doit, après tout, les délivrer l'un et l'autre. D'ailleurs,
s'il n'a pas toujours les premiers torts, il est bien rare qu'il n'en
ait pas d'équivalents à ceux de la femme, au moins, sans compter
celui--le plus grave--de n'avoir pas su--lui, le guide et le
soutien--user de son expérience et de son autorité pour, dès le début,
empêcher les faux pas.
En somme, la question est de détail et presque oiseuse. Avant d'en
venir là, la courtoisie a dû être si souvent et si outrageusement
violée de part et d'autre, qu'on ne peut guère s'attendre, au moment
décisif, à ce qu'elle reprenne ses droits.
Nous n'insisterons pas et nous nous contenterons d'indiquer les trois
solutions entre lesquelles les époux, irréparablement désunis de fait,
ont le choix: conserver les apparences de la vie commune, par respect
pour soi-même, par intérêt pour les enfants, afin de ne pas donner son
nom et sa personne en pâture au scandale, et de maintenir du moins le
cadre de la famille pour les êtres chers qui y ont reçu le jour et les
premiers soins;
La séparation de corps, qui éloigne les époux l'un de l'autre sans
dissoudre l'union, et laisse une porte ouverte au retour;
Le divorce, qui, tout en sauvegardant autant que faire se peut les
droits (je ne parle pas des sentiments, car lorsque la loi touche aux
sentiments, elle fait songer aux doigts d'un jardinier sur les ailes
d'un papillon) des enfants, rend a chacun des époux sa liberté
première, et leur permet ou de vivre désormais seuls ou de recommencer
avec un autre, dans des conditions présumées meilleures, leur
expérience de la vie à deux.
Nous ne discuterons pas la valeur respective de ces trois solutions.
Nous recherchons comment on peut le mieux et le plus heureusement
vivre à deux, et non le mode préférable de mettre fin à cette vie et
de trancher l'unité sociale par moitiés. Cependant, dans tous les cas
où ce serait possible, et il en est bien peu où ce ne le soit pas,
nous inclinerions décidément vers la première. «Mieux vault deslier
que couper», lit-on dans les proverbes de G. Meurier. C'est le seul
moyen de maintenir aux yeux du monde la dignité de son existence, tout
en dénouant des liens trop durs à porter; c'est aussi le seul moyen,
nous le répétons, de conserver aux enfants un milieu familial que rien
ne peut remplacer, quelque restreint et refroidi qu'il soit; car de ce
que l'amour a cessé, ou même a fait place à l'aversion entre le mari
et la femme, il ne saurait s'ensuivre que, dans le désastre, l'amour
du père et de la mère pour les enfants ait également péri. Enfin, là
où les apparences sont maintenues, la réalité peut toujours reprendre
corps et, de quelques ruines qu'ait été fait le bûcher, on ne nous
persuadera pas que, semblable au phénix, l'amour ne puisse parfois
renaître de ses cendres.
C'est une chance qui vaut bien la peine qu'on la coure.
CHAPITRE VII
CE QUI LIE SOUTIENT
C'est avec une sensation de soulagement réel que nous nous trouvons au
bout de ce long et attristant chemin de croix, dont la première
station est à la mairie, le jour du mariage, et la dernière au
tribunal, le jour du divorce. Ce chemin de croix, il nous fallait le
faire, à la suite des couples malheureux qui expient si chèrement
tantôt l'erreur initiale, tantôt les imprudences ou les fautes
commises pendant le cours de la vie à deux. Le meilleur moyen de bien
faire voir la route, en un terrain non frayé, c'est de marquer les
obstacles qui la coupent, les fondrières et précipices qui la
bordent. La besogne est faite, nous n'y reviendrons plus.
Quiconque a lu des vers de mirliton connaît cet élégant distique:
Les liens du mariage,
Sont un doux esclavage.
Des liens, un esclavage,--fût-il doux,--cela n'a rien de bien tentant.
C'est pourtant en ces termes qu'on parle communément du mariage, soit
en vers, soit en prose. Noeuds, chaînes, fardeau, boulet, domination,
tyrannie, servitude, varient l'expression, mais ne touchent pas au
fond de la métaphore. Sans doute elle n'a pas surgi sans raison dans
la langue des peuples, et les mauvais plaisants seuls n'auraient pas
suffi à la répandre si universellement. Assurément elle a répondu à un
fait réel. Elle y répond encore, puisque le fait reste écrit dans la
loi: la femme doit obéissance au mari. Mais les moeurs sont plus
fortes que les lois, et, de jour en jour, les moeurs bannissent du
mariage la notion de domination d'un côté et de soumission de
l'autre, pour y substituer l'accord raisonné et affectueux de deux
volontés libres, dont les effets tendent à s'aider et à se compléter
mutuellement.
Au seizième siècle, Shakespeare pouvait écrire:
Ton mari est ton seigneur; ta vie, ton gardien,
ton chef, ton souverain; celui qui s'inquiète de toi
et de ton entretien; qui livre son corps
au travail pénible, et sur mer et sur terre;
veillant la nuit dans les orages, le jour au froid,
pendant que tu es chaudement couchée à la maison bien en sûreté;
et il ne demande de toi d'autre tribut
que de l'amour, un air aimable, et une véritable obéissance,--
paiement trop modique pour une dette si grande.
Le même devoir que le sujet doit au prince,
la femme le doit à son mari;
et, lorsqu'elle est volontaire, acariâtre, maussade, aigre,
et insoumise à son honnête volonté,
qu'est-elle autre chose qu'une impure et déclarée rebelle,
qu'une perverse traîtresse, vis-à-vis de son seigneur aimant?
J'ai honte que les femmes soient si simples
que d'offrir la guerre là où elles devraient demander à genoux la
paix,
ou que de rechercher la règle, la suprématie et la domination,
là où elles sont tenues de servir, d'aimer et d'obéir.
Tirade qui fait songer, comme le remarquait naguère M. Auguste Vitu,
dans une de ses chroniques théâtrales, à la célèbre boutade que
Molière mettait, au siècle suivant, dans la bouche d'un de ses bons
bourgeois:
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité...
Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
Montre d'obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son père,
A son supérieur le moindre petit frère,
N'approche point encor de la docilité,
Et de l'obéissance et de l'humilité,
Et du profond respect où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître!
Le poète lauréat d'Angleterre, lord Tennyson, parlant, il y a quarante
ans, de la vie à deux, disait que la femme devait être à l'homme
«comme une musique parfaite adaptée à de nobles paroles», et ajoutait
que c'est le rôle de l'homme de commander, et celui de la femme
d'obéir. Sur quoi Miss Wedgwood, dans un des journaux de la maison
Cassell et Cie, _Le Monde de la Femme_ (_The Woman's World_, juin
1888), fait cette remarque: «Ce passage assigne sa date au poème.
Aujourd'hui, il y a encore des hommes qui commandent et des femmes qui
obéissent; mais l'obéissance a cessé d'être l'idéal du mariage.»
Il n'y a qu'à s'en féliciter. Toute sujétion implique contrainte, et
toute contrainte d'un être libre implique bassesse, plus encore pour
la personne qui l'impose que pour celle qui doit la supporter.
Il n'en est pas moins vrai que la vie à deux crée des devoirs
réciproques, diversifiés par la différence des aptitudes et des
fonctions dans les deux moitiés de l'unité conjugale, et que
l'application à ces devoirs est la condition essentielle du bonheur et
de la durée de l'union.
On a dit: «L'homme fait son état, la femme le reçoit.» C'est en effet
sur la conduite, les manières, le ton de son mari, qu'une jeune épouse
se règle[20].»
[20] H. Raisson.
Ce sont donc les devoirs du mari qu'il importe de déterminer d'abord.
Ces devoirs, selon la juste observation de l'auteur du _Code
conjugal_, «se trouvent écrits en quelque sorte dans la comparaison de
sa constitution et de celle de sa femme. La force, la fermeté, le
courage, la gravité en sont les principaux caractères. C'est donc à
lui à défendre, délibérer, prévoir. Il lui est toujours facile de
communiquer de la résolution, de la fermeté à sa compagne, d'étendre
ses vues, d'élever ses sentiments, et de la délivrer de ces
hésitations, de ces craintes, auxquelles sa constitution plus faible
l'assujétit.»
C'est ce que dit, en termes plus généraux et plus poétiques, W.
Secker:
«La femme est le trésor du mari, et le mari doit être l'armure de la
femme. Dans les ténèbres, il doit être le soleil qui la dirige; dans
le danger, le bouclier qui la protège.»
A peu près sur le même ton, l'Anglais Dodsley nous dit: «Elle est la
maîtresse de la maison; traite-la donc avec égards, pour que tes
serviteurs puissent lui obéir.
»Ne te montre pas, sans motif, contraire à ses goûts; puisqu'elle
partage tes peines, fais-la participer à tes plaisirs.
»Reprends ses fautes avec ménagement; n'exige pas avec rigueur qu'elle
te soit soumise.
»Dépose tes secrets dans son sein; ses avis partent du coeur, elle ne
te trompera pas; sois-lui fidèlement attaché, car elle est la mère de
tes enfants.
»Si les maladies et les souffrances viennent l'assaillir, que ta
tendresse soulage son affliction; un regard de sensibilité ou d'amour
adoucira sa douleur, ou modérera sa peine, et lui sera d'un plus grand
secours que tous les médecins.
»Considère la faiblesse de son être; la délicatesse de ses formes;
n'use pas de sévérité avec elle, souviens-toi de tes imperfections.»
Hippothadie dit à Panurge, dans le grand livre de François Rabelais:
«Vous, de vostre costé, l'entretiendrez en amitié conjugale,
continuerez en preud'hommie, luy monstrerez bon exemple, vivrez
pudiquement, chastement, vertueusement en vostre mariage, comme voulez
qu'elle de son costé vive.»
Tous ceux qui ont envisagé la question au point de vue pratique,
sérieusement et sincèrement, parlent de même. «Vivez avec votre femme
dans la plus grande union, dit un magistrat à son fils, au lendemain
de la Révolution; ayez pour elle tous les égards, tous les soins qui
établissent la confiance et font naître l'intimité. Ne la gênez en
rien dans ses goûts; n'usez de l'autorité de mari pour la refuser que
dans les cas où elle aurait des volontés dont les conséquences
seraient dangereuses; et même alors, n'employez jamais que l'empire de
la raison, auquel elle finira nécessairement par céder.»
Un peu auparavant, l'auteur du livre _Les_ _Moeurs_ s'exprimait
ainsi: «Qu'un mari qui veut être aimé travaille à s'en rendre digne;
qu'après vingt ans il se montre aussi attentif à ne point offenser,
qu'au temps où il rechercha sa compagne. On gagne plus à conserver un
coeur qu'à le conquérir. L'amour, l'honneur, les soins complaisants
perpétuent les douceurs de l'hymen. Qu'il se souvienne donc que si,
dans l'accord des deux sons, c'est toujours la basse qui domine, de
même, dans un ménage réglé et uni, l'ordre et l'harmonie sont surtout
l'effet des mesures sages du mari.»
Et tout cela se résume en cette grave et véridique parole de William
Cobbett: «Jamais un mauvais mari n'a été un homme heureux.»
Est-ce à dire que tous les bons maris sont heureux? Hélas! les défauts
se rencontrent des deux parts, et rien ne vient d'un des époux qui
n'ait son action, agréable ou douloureuse, sur l'autre.