Plus d'un homme intelligent, cultivé, voué, par goût ou par nécessité

de position, à la science, ou aux lettres, ou aux arts, s'est trouvé,

avant de s'en être rendu compte, attelé à une «bourgeoise» de cette

sorte. Quelquefois le courage manque, on jette le manche après la

cognée, et, le mariage étant un piège, on s'en dépêtre comme on peut.

Le plus souvent on fait la part du feu, on s'arrange pour dédoubler

son existence, et, content de trouver à l'intérieur certaines

satisfactions matérielles au-delà desquelles il serait vain de rien

prétendre, on cherche au dehors l'accomplissement des promesses que le

mariage n'a pas tenues.

La chose ne se fait ni sans tiraillements, ni sans douleurs. Car si

rien n'est «plus embarrassant que d'avoir pour femme ou pour mari une

personne ridicule, lorsqu'on ne l'est pas soi-même», et si «c'est un

sujet habituel d'humiliation, ou tout au moins d'inquiétude[10]», il

est difficile d'en prendre son parti, et encore plus difficile de

faire entendre raison à celui des deux qui prête à rire, la nature

humaine étant ainsi faite que les prétentions sont d'autant plus

étendues et exigeantes que le mérite est mince et de mauvais aloi.

[10] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._

C'est bien là «ce tourment de toutes les minutes dont parle Philarète

Chasles, qui s'empare de nous quand nulle sympathie d'intelligence ne

nous attache à ce que notre coeur aime.» Jean-Paul Richter a tracé le

tableau poignant de ce supplice en des pages que je demande la

permission de reproduire dans la traduction que le grand critique que

je viens de citer en donnait il y a près de cinquante ans[11].

[11] Ph. Chasles, _Caractères et Paysages_; p. 67. Paris, 1883,

in-8o.

«Une mort intellectuelle saisit le jeune homme; il s'assit dans le

vieux fauteuil et couvrit ses yeux de ses mains. Il vit se soulever

cette brume qui nous cache l'avenir; à ses regards se révéla sa vie

future, vaste espace aride, couvert de cendres et des débris de feux

éteints; perspective désolée, jonchée de feuillages jaunis, de rameaux

desséchés et d'ossements qui blanchissent sur le sable. Il reconnut

que l'abîme entre son coeur et celui de Lenette irait toujours se

creusant, il le reconnut avec un désespoir profond, avec une netteté

désolante. Jamais tu ne peux revenir, ancien amour, amour si pur et si

beau. Lenette ne quittera jamais son obstination, sa froide réserve,

ses habitudes étroites. Son coeur est à jamais frappé de mort, sa tête

est fermée à jamais à toute pensée; elle est destinée à ne le

comprendre jamais, à ne jamais l'aimer...

«Lenette était assise et continuait de travailler sans rien dire. Son

coeur blessé reculait devant les regards et les paroles, comme on se

garantirait de l'atteinte des vents glacés. La nuit tombait; elle

n'alla pas chercher de lumière, elle aimait mieux l'obscurité.

«Alors on entendit tout à coup un musicien errant s'accompagner avec

la harpe, pendant que son enfant jouait de la flûte...

»Leurs coeurs étaient pleins et serrés. L'harmonie vint les frapper

comme de mille piqûres. Jamais notre âme ne parle plus haut que

lorsque la musique l'éveille; rossignol, qui ne chante jamais mieux

qu'après un écho sonore. Ah! que d'anciennes espérances surgissent

tout à coup! Combien de souvenirs il retrouva quand les arpèges de la

harpe rappelèrent les temps passés à sa mémoire! Il se revoyait jeune,

plein de désirs, confiant en l'avenir, cherchant un coeur fait pour

l'aimer, un esprit fait pour le comprendre... Joies perdues! promesses

menteuses! que de désappointements! Où est celle qui devait lui payer

son amour par du bonheur?

«_Je ne l'ai point trouvée!_ Ces mots retentissaient comme une

dissonance au milieu de la mélodie. Ses parents bien-aimés, les

bocages de la maison maternelle reparaissaient à ses yeux; la musique

les évoquait, ainsi que les amis et les affections de son premier

âge... Et maintenant pas une âme pour l'entendre, pas un être qui

l'aime!...

»Les musiciens se turent. Cette pause solennelle augmenta son émotion;

il s'approcha de Lenette, et d'une voix tremblante il lui dit: _Allez

donner cela aux musiciens_. A peine les derniers mots furent

intelligibles. La clarté des bougies de la maison située en face

frappait le visage de Lenette; elle avait, à son approche, affecté

d'essuyer la vitre que son haleine avait ternie. Il s'aperçut que des

torrents de larmes muettes s'échappaient de ses yeux.

»_Lenette_, dit-il plus doucement, _je vous en prie, portez-leur cela,

ils vont s'en aller_.

»Elle prit la pièce de monnaie; leurs regards se rencontrèrent, mais

ceux de la femme étaient déjà secs, tant leurs âmes étaient devenues

étrangères l'une à l'autre! Ils étaient parvenus à cet état

déplorable, où une émotion commune n'échauffe et ne réconcilie pas. Le

besoin d'affections partagées inondait son être, mais le coeur de

Lenette n'était plus à lui. Il aurait voulu l'aimer, il en sentait

l'impossibilité déchirante; il connaissait cette nature aride et

vulgaire. Il s'assit dans l'embrasure de la fenêtre, sur laquelle il

appuya son front brûlant. Lenette y avait par hasard placé son

mouchoir trempé de ses larmes; car la malheureuse créature, après une

journée de contrainte, avait beaucoup pleuré.

»Ce mouchoir humide frappa le jeune homme comme un remords. Les

musiciens recommencèrent; la voix et la flûte seules chantaient:

Les morts sont morts, c'en est fait pour toujours!

»Une angoisse nouvelle le saisit comme un linceul de glace. Il pressa

le mouchoir sur ses yeux humides, et répéta en sanglotant:

»--Oui, oui, c'en est fait pour toujours!

»La pensée du trépas se présenta à lui; ce fut une espérance; il lui

sembla que les musiciens, en marquant la mesure, sonnaient les

dernières heures de sa vie; il se vit descendre dans le tombeau et

respira.

»Bientôt il entendit Lenette entrer et allumer une chandelle. Il alla

vers elle et lui donna le mouchoir. Si désolé, si navré, si abattu, il

avait besoin de se rattacher à un être humain quel qu'il fût. Lenette

n'était plus la femme de son choix; mais elle souffrait, mais elle

avait pleuré. Lentement, sans se baisser, sans prononcer un mot, il

l'enlaça de ses bras et l'attira; mais elle détourna la tête

froidement, avec dégoût, se dérobant à son baiser. Il en ressentit une

peine aiguë.

»_Suis-je donc plus heureux que toi?_ dit-il.

»Puis, laissant tomber sa tête sur celle de Lenette, il la pressa sur

son sein. Vains embrassements! Alors des profondeurs de son âme, mille

voix jaillirent et répétèrent: C'en est fait pour toujours?»

Le besoin de distractions extérieures, de divertissements, de fêtes,

de plaisirs mondains est un écueil trop connu et contre lequel on est,

de toute part, trop mis en garde pour que nous y insistions. Pour être

intéressant et vraiment pratique, il faudrait entrer dans le détail.

Mais la revue, même rapide, des occasions et des formes de dissipation

que la vie du monde offre chaque jour, remplirait tout un volume

aisément. Force nous est donc de nous en tenir à l'expression

généralisée de notre pensée.

Eh quoi! dira-t-on. Vous ne permettez même pas qu'on danse?...--Si

vraiment, faites de la musique, chantez, dansez, amusez-vous de mille

manières, mais faites-le franchement, sans apprêt ni arrière-pensée,

et surtout dans des conditions telles que vos devoirs ne restent pas

en souffrance à la maison.

Ce n'est pas ce qu'il y a de plus facile, s'il faut en croire le _Code

conjugal_ d'Horace Raisson: «Le bal, tel que nos usages l'ont fait, a

cessé d'être une distraction agréable; les apprêts en sont un travail,

le plaisir en est une fatigue, et le résultat un danger.»

Je retrouve, dans de vieux papiers, des vers juvéniles qu'en raison du

sujet traité je me hasarde à transcrire. A défaut d'autre mérite, ils

ont celui d'être inédits:

I

Un bal est, à vrai dire, une superbe chose.

Tournoyer en ayant sur la tête une rose,

Un bleuet, des épis, des fruits ou du foin vert

Artistement montés avec du fil de fer,

C'est un bonheur auquel s'abandonnent les femmes

Sans pouvoir résister. L'horizon que les flammes

Du soleil d'Orient empourprent au matin,

Ne brille guère auprès des habits de satin

Irisés de reflets par la lueur des lustres,

Les larges escaliers, les piliers, les balustres,

Les salles où l'on se presse, et les parquets cirés

Où le novice tombe, et les vieux murs dorés,

Et l'orchestre entassé dans une loge étroite,

Les hommes saluant du geste, à gauche, à droite,

Les femmes portant rouge et dents et cheveux faux,

Se cherchant l'une à l'autre, en riant, des défauts,--

Oh! c'est un beau coup d'oeil! plus beau que, dans les plaines,

Les sapins se courbant aux nocturnes haleines;

Que les buissons d'avril pleins de fleurs et d'oiseaux,

Et la chanson du vent à travers les roseaux.

Le poète est un fou que l'on comprend à peine;

Il croit donc à la femme une âme plus qu'humaine,

Puisqu'il l'adore ainsi qu'on adorerait Dieu,

Et qu'il souffre de voir tant d'hommes au milieu

De ces femmes faisant, pour cela seul venues,

Des exhibitions de leurs épaules nues!

Ces regards, ces souris que l'on jette en passant;

Ces valses où le sein palpite, frémissant

Sous la main d'un butor qui raille ou qui s'enivre;

Cette école où la nuit, pour apprendre à bien vivre,

Va la fille au front pur que sa mère conduit,--

Il croit que tout cela ne vaut pas un réduit

Obscur, sous le feuillage, alors que le ciel sombre

S'illumine des feux lointains d'astres sans nombre,

Et que l'air, se chargeant de la rosée en pleurs,

Fait monter au cerveau le doux parfum des fleurs.

II

En bas: des murs, des fleurs, du sable, des feuillages;

Un filet d'eau tombant d'un roc en coquillages;

Une glace au milieu d'arbrisseaux enlacés

(Meuble tout pastoral!); des lampions bercés

Au vent qui souffle frais sous l'étroit péristyle.

En haut, de grands salons empire, d'un beau style,

Où l'or des murs fait mal aux yeux enthousiasmés

De voir des fleurs parmi des flambeaux allumés;

Les hautbois de l'orchestre envoient des notes aigres.

Des vieux, en cheveux teints, verts-galants, très allègres,

Choisissent pour danser les filles de quinze ans,

Et leur tiennent, tout bas, de ces discours plaisants

Qui font rougir toujours, et quelquefois sourire;

--Le grand âge, en effet, autorise à tout dire.--

Les jeunes vont traînant parmi le tourbillon

Des mamans de grand poids, au teint de vermillon,

Ou portent en leurs bras de laides filles maigres,

Exhalant les parfums, les sels et les vinaigres

Du lointain Orient, fabriqués à Paris;

Et l'amour, le chagrin, les haines, les mépris

S'enchaînent par les mains en dansant, face à face,

L'orage dans le fond, le calme à la surface;

Calme plus effrayant que, dans les hautes mers,

L'âpre lutte des vents contre les flots amers.

III

Oh! ce qui vaut bien mieux que ces bals où l'on sue,

Où l'air vous pèse au front ainsi qu'une massue;

Où pour mieux respirer, on brise d'un bâton

Les fenêtres[12]; où fleurs, tulle, fil de laiton,

Satin, franges, rubans, paillettes et dentelles

Dont s'enorgueillissaient follement les plus belles,

Sur le parquet fumant sont couchés au matin,

Comme de vains flacons après un grand festin;

Où d'appétit la femme à l'homme le dispute,

Engloutissant gâteaux et sorbets dans la lutte;--

Oh! ce qui vaut bien mieux, c'est un profond amour

Où l'étoile la nuit, et le soleil le jour,

Comme en un lac d'azur calme, se réfléchissent.

Lorsque les rameaux verts en cadence fléchissent,

Que le ramier gémit auprès du nid natal,--

Loin des vaines rumeurs qui bourdonnent au bal,

Il est bon, il est doux, au fond des solitudes,

A l'abri du mensonge et de ses turpitudes,

De voir s'épanouir, comme une douce fleur,

Une femme ingénue, à l'âme grande, au coeur

Pur, et croyant encore au bien dans ce vieux monde;

De sentir, en ce siècle où l'égoïsme abonde,

Que l'on vit pour une autre, et qu'on ne va pas seul,

Mais que, si le trépas vous jetait son linceul,

Un doux être mourrait de votre mort peut-être.

L'amour--oui, je le sais--est le sublime maître

Qui répand l'harmonie à flots sur l'univers,

Et met une auréole aux fronts d'ombre couverts...

[12] Historique: l'auteur a été témoin du fait dans un grand bal

officiel de province.

De la dissipation à la paresse, il n'y a qu'un pas. La femme dissipée,

lorsqu'elle ne trouve pas au dehors l'aliment propre à la frivolité de

son esprit, lorsqu'elle est obligée, pour une raison ou pour une

autre, de rester chez elle au lieu de se répandre dans le monde, se

réfugie dans les rêves de la nonchalance et devient invariablement

paresseuse. De même dans toute femme d'intérieur paresseuse il y a

l'étoffe d'une dissipée.

«O femme, s'écrie poétiquement l'Américain Washington Irving, tu sais

l'heure où revient le brave chef de la maison, lorsque la chaleur et

le fardeau du jour sont passés. Ne le laisse pas alors, harassé de

fatigue et accablé de découragement, trouver, en arrivant à sa

demeure, que les pieds qui doivent accourir à sa rencontre errent au

loin, que la douce main qui doit essuyer la sueur de son front frappe

à la porte de maisons étrangères.»

Ceci pour les _mesdames Benoîton_. Ecoutons Michelet nous parler des

casanières oisives, dont le cercle d'opérations s'étend du cabinet de

toilette à la salle à manger, de la salle à manger à la chaise longue

du boudoir, et de la chaise longue au lit. Les personnes malades, par

suite souvent d'une activité trop grande, à qui ce programme est un

supplice imposé, sont naturellement en dehors de nos appréciations.

«La femme qui laisse tout le soin du ménage à ses domestiques, et

reste dans sa propre maison comme un hors-d'oeuvre, perd bientôt

l'équilibre, disait dès sa jeunesse l'illustre historien. Elle est

prise d'ennui, elle bâille ou se fâche injustement à tort et à

travers, comme il arrive chez ce pauvre T... qui n'a pas même son

cabinet à lui pour s'y réfugier et s'y faire un peu de silence. Rien

de plus triste. Une femme désoeuvrée ou mal occupée, ce qui revient à

peu près au même, est un véritable fléau pour le travailleur. Je ne

saurais seul ordonner ma maison, la parer, mais je sens très bien que

l'ordre, l'harmonie dans l'ameublement est, comme dans la toilette,

une des puissances de la femme pour enserrer l'homme, assurer sa

fidélité.

»Combien on doit se déraciner plus aisément d'un amour qui n'a pas ses

harmonies![13]»

[13] J. Michelet: _Mon Journal_.

Stendhal pousse le procès plus loin, et découvre une des causes pour

lesquelles les ménages des riches sont si étrangement sujets à la

désunion, à la désaffection, à l'indifférence et au dégoût. Il pose

d'abord en principe que «sans travail il n'y a pas de bonheur».

Passant à l'application, il ajoute:

«Une femme qui a quatre enfants et dix mille livres de rente

_travaille_ en faisant des bas ou une robe pour ses filles. Mais il

est impossible d'accorder qu'une femme qui a carrosse à elle travaille

en faisant une broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques

petites lueurs de vanité, il est impossible qu'elle y mette aucun

intérêt; elle ne travaille pas.

»Donc, son bonheur est gravement compromis.»

Quant à celui du mari, mieux vaut ne pas en parler.

Je trouve, dans un livre anglais d'observation fine et juste, dû à une

femme, une série de portraits pris dans le vif du ménage et

présentant, non sans une pointe de satire, les principales variétés de

la maîtresse de maison. Nos lecteurs y prendront plaisir et nos

lectrices en feront leur profit.

«Voici Mrs. Smith. Vous n'entrerez jamais chez cette dame sans

entendre parler de changements dans son organisation domestique; vous

ne frapperez guère quatre fois à sa porte sans qu'une fille inconnue

vienne vous ouvrir. Compter le nombre de servantes que Mrs. Smith a

eues depuis son mariage embarrasserait son fils aîné lui-même, bien

qu'il commence à apprendre la table de Pythagore. Sur plusieurs

vingtaines il est absolument impossible que toutes aient été si

absolument mauvaises; pourtant, à l'entendre, des suppôts de Satan

sous forme femelle n'auraient pas été pires que celles par qui sa

maison a toujours été hantée;--cuisinières qui vendent les fritures et

donnent au policeman les restes du rôti; femmes de chambre qui ne

savent que frotter et récurer, servir à table, laver la vaisselle, et

se tenir propres pour répondre à la porte, mais qui--le

croiriez-vous?--n'ont jamais pu apprendre à bien coudre et à repasser

le linge fin! Bonnes d'enfant vicieusement jolies, ou se croyant

telles, qui ont l'impudence de s'acheter des chapeaux «exactement

comme mon dernier», avec des fleurs à l'intérieur! Pauvre Mrs. Smith!

La question des servantes absorbe son âme entière. Toute sa vie est un

combat domestique, combat de petitesses, à coups d'épingles, à coups

de dents et de griffes. Elle a une bonne maison; elle--je veux dire le

mari, qui est généreux--donne de bons gages; mais pas une servante ne

veut rester à son service.

»Et pourquoi? Parce qu'elle n'a pas ce qu'il faut pour être maîtresse.

Elle ne sait pas gouverner; elle ne sait que donner des ordres au

hasard; elle ne sait pas blâmer,--elle ne sait que gronder. Sans

dignité réelle, elle essaie constamment d'en assumer l'apparence. Elle

n'a que peu ou point d'éducation, mais personne ne porte sur

l'ignorance des jugements aussi durs qu'elle... Une servante un peu

intelligente a vite fait de découvrir qu'elle n'est pas «une dame»;

que, de fait, si on la dépouillait de ses robes de satin, qu'on vendît

sa voiture et qu'on lui fît habiter le sous-sol au lieu du salon,

Mrs. Smith ne serait pas d'un brin supérieure à sa cuisinière...

»La maison de Miss Brown est établie sur un plan tout différent. On

n'y entendra jamais les petites querelles domestiques, les mesquines

discussions entre la maîtresse et la bonne, injustice d'un côté et

impertinence de l'autre. Miss Brown n'aurait jamais l'idée de chercher

querelle à une servante, pas plus qu'à son chien ou à son chat, ou à

toute autre créature inférieure. Elle remplit strictement son devoir

de maîtresse; elle paie régulièrement les gages,--gages très modérés,

certainement,--car ses revenus sont fort au-dessous de sa naissance et

de son éducation; elle n'exige aucun service extra; elle est d'une

stricte exactitude à accorder à ses servantes les congés qu'elle

doit,--à savoir le temps de l'office, de deux dimanches l'un, et une

journée par mois. Son administration est économe sans être ladre. Il

faut que tout aille avec la régularité d'une horloge; sinon, un renvoi

immédiat s'ensuit, car Miss Brown n'aime pas à avoir des reproches à

adresser, même à la distance hautaine où elle se tient. C'est une

personne consciencieuse et honorable, qui ne demande pas plus qu'elle

ne donne elle-même; et ses servantes la respectent. Mais elles

ressentent de l'effroi devant elle; elles ne l'aiment pas. Il y a

comme un large gouffre entre leur humanité et la sienne. On ne

croirait jamais que ses servantes et elle sont des femmes de même

chair et de même sang, et qu'elles finiront de même en poussière et en

cendres. Elle est bien servie, bien obéie, et c'est justice; mais--et

c'est justice encore--elle n'obtient ni sympathie ni confiance...

»Dans la famille très considérée de Jones, il y a les servantes les

plus considérées du monde, adroites, vives, attentives, très

convaincues de leur valeur et de leurs capacités. Elles s'habillent

avec tout autant d'élégance que «la famille»; elles sortent avec des

ombrelles le dimanche et sur l'adresse de leurs lettres elles font

mettre «Mademoiselle». Elles conservent jalousement leurs privilèges

et titres acquis, depuis les cadeaux des fournisseurs et la

conversation, devant la porte entr'ouverte, avec un nombre illimité de

soupirants, jusqu'au droit chèrement apprécié de répondre vertement à

madame quand celle-ci risque une plainte. Et madame--bonne et facile

créature--n'ose pas trop en risquer; elle souffre maint désagrément,

sans compter quelques dommages réels, plutôt que de donner un

équitable coup de balai dans sa maison et d'anéantir en leur germe des

fléaux qui bientôt envahiront tout comme des traînées d'herbes

parasites...

»Voici maintenant le gouvernement de Mrs. Robinson. Depuis longtemps

elle laisse aller les rênes, se renverse en arrière et sommeille. Où

son ménage ira, Dieu seul le sait! La maison est absolument livrée à

elle-même. La maîtresse est trop bonne pour blâmer personne à propos

de n'importe quoi,--elle est aussi trop inactive pour faire quoi que

ce soit par elle-même ou pour montrer à le faire. Je suppose qu'elle a

des yeux, et cependant on pourrait écrire son nom dans la poussière

sur tous les meubles de la maison. Sans doute elle aime à avoir le

visage propre et à porter une robe décente, car elle n'est pas sans

avoir des goûts délicats; cependant, pour Betty, sa bonne à tout

faire, ces deux avantages paraissent être un luxe impossible à

atteindre. Mrs. Robinson ne peut pas, ou se figure qu'elle ne peut

pas, se procurer une «bonne» servante,--c'est-à-dire une femme

capable, responsable, qui demande des gages en rapport avec ses

services;--en conséquence, elle se contente de la pauvre Betty, fille

pleine de bonnes intentions, mais incapable de remplir les fonctions

dont elle s'est chargée, et qui ne semble pas susceptible d'apprendre

jamais à le devenir... Mais, quelle que soit l'insuffisance des

servantes, toute maîtresse n'a-t-elle pas toujours, pour y suppléer en

une certaine mesure, l'intelligence de son cerveau, et, au pis aller,

l'activité de ses deux mains? Avez-vous jamais considéré cette

dernière éventualité, ma bonne Mrs. Robinson? Betty aurait-elle moins

de respect pour vous si elle vous voyait, tous les matins, épousseter

une ou deux chaises ou abattre quelques araignées tapies dans leurs

toiles,--faisant entrer en elle, en même temps que la honte de sa

négligence, la conviction que ce qu'elle ne fait pas, sa maîtresse le

fera! Seriez-vous moins aimable aux yeux de votre mari, s'il

découvrait que c'est vous qui avez fait d'abord, et qui avez ensuite

enseigné à Betty à faire, le dîner qui lui agrée? Aurait-il moins de

plaisir à caresser vos doigts délicats, s'il y apercevait quelques

piqûres d'aiguille gagnées à orner ou à raccommoder les choses du

ménage?...

»Voyez plutôt Mrs. Johnson. Je doute qu'elle soit plus riche que Mrs.

Robinson. Elle s'est mariée à dix-neuf ans, ignorante comme une

pensionnaire. Elle et sa cuisinière se sont instruites ensemble.

Aujourd'hui encore, j'imagine que si l'on complimentait celle-ci sur

quelque dîner de cérémonie, elle recevrait modestement les éloges en

disant: C'est nous deux qui l'avons fait, madame et moi. Et cependant

tout est si bien ordonné et va si régulièrement que l'arrivée inopinée

d'un hôte ne nécessiterait qu'un couvert de plus sur la table et une

paire de draps blancs dans le lit de la chambre de réserve. Quant aux

bonnes d'enfant, Mrs. Johnson les a supprimées dès que ses fils ont pu

marcher seuls. Si elle n'a pas d'autres enfants, ces deux garçons

goûteront le bonheur infini de n'avoir jamais eu pour les soigner et

les conduire d'autre femme que leur mère. Sans doute, c'est pour elle

une vie très laborieuse, souvent pénible, et ses servantes le savent.

Elles la voient occupée du matin au soir, toujours heureuse et gaie,

mais toujours occupée. Elles auraient honte de rester oisives et

feraient tout au monde pour rendre les choses moins pénibles à

madame[14].»

[14] _A Woman's Thoughts upon Women._

La Vie en Famille: Comment Vivre à Deux? · 第 3 / 10 段