Mais que de fois, sans compter les guêpes et autres insectes de

l'extérieur, le fruit ne porte-t-il pas en lui son ver rongeur! «Le

plus dangereux ennemi du bonheur des jeunes femmes, et par contre-coup

du repos des maris, dit le _Code conjugal_, c'est l'imagination. Le

jour où elles se croient opprimées, il n'est rien qu'elles ne soient

capables d'entreprendre pour s'affranchir, ou du moins se venger; leur

refuser une chose juste, c'est allumer en elles la volonté de

l'obtenir et le désir d'en abuser.»

Rien n'est plus désolant que de voir des jeunes femmes, entourées de

tout ce qui donne et assure le bonheur, devenir ainsi les victimes

d'elles-mêmes, et empoisonner ceux qu'elles aiment le mieux du

chagrin de leurs imaginaires griefs. Dans tous les cas, si la passion

n'est pas portée au point que tout ce qui n'est pas elle soit

indifférent, si l'on a encore quelque souci de l'opinion du monde,

quelque respect de soi, quelque espoir ou quelque désir que les maux

dont on souffre se guérissent un jour, ayons toujours présent à

l'esprit ce conseil dont on sent de plus en plus la justesse à mesure

que l'expérience nous instruit: «On agit sagement en cachant avec un

soin égal les douceurs et les amertumes du mariage[7].»

[7] H. Raisson: _Code conjugal_.

Pour clore ce chapitre, nous répéterons la prière facétieusement

judicieuse que des préoccupations de même ordre inspiraient au vieux

compilateur de proverbes G. Meurier:

De toute femme qui se farde,

De personne double et languarde,

De fille qui se recommande,

De vallet qui commande,

De chair sallé sans moutarde.

De petit disner qui trop tarde,--

De languards en nos maisons,

De fille oiseuse et menteuse,...

De serviteur remply de paresse,

De chambrière mal soigneuse,

De bourse vuide et creuse,--

De maison envinée,--

De chausse déchirée,

De fiebvre aigue enracinée,

D'ennemy familier et privé,

D'amy simulé et réconcilié,

Et de choir en deptes toute cette année,

_Libera nos, Domine!_

CHAPITRE IV

MIEL ET FIEL

«Chez les anciens, les jeunes gens qui sacrifiaient à Junon nuptiale

ôtaient le fiel de la victime immolée, et le jetaient au loin, pour

témoigner leur résolution de bannir de leur union la colère et

l'amertume[8].»

[8] Horace Raisson, _Code Conjugal_.

L'auteur ne nous dit pas si le symbole était véridique ou menteur.

Mais l'histoire des moeurs, qui domine l'histoire des gouvernements,

le dit pour lui. Les plus anciens témoignages prouvent assez que les

passions humaines ont, de tout temps et partout, fait à peu près la

même somme de ravages, et que beaucoup de ceux qui avaient jeté au

loin le fiel de la victime avaient conservé leur propre fiel en leurs

flancs.

C'est cela qu'il faut arracher, dès le seuil du mariage, et jeter au

vent pour qu'il le dessèche et l'emporte. On l'a proclamé bien des

fois: le temps des symboles et des mythes est accompli; nous sommes

arrivés à l'époque du fait. C'est à nous de faire passer cette image

des rites antiques dans la réalité, et c'est à ce prix seul que la vie

à deux donnera sa pleine source de joies individuelles et de forces

actives contribuant au bien social.

Je trouve, dans les écrits d'une Anglaise, Mrs. Chapone, que j'ai déjà

eu l'occasion de citer, une page qui développe avec une calme

élévation et un rare bon sens la pensée que je viens d'indiquer. Se

reportant aux conditions qui s'imposent aux mariés, vis-à-vis de leur

famille respective, Mrs. Chapone demande à la jeune femme: «Si c'est

un devoir important d'éviter toute discussion et tous désagréments

avec ceux qui sont de la proche parenté de votre mari, de quelle

conséquence n'est-il pas d'éviter toutes les occasions d'avoir du

ressentiment l'un contre l'autre!»

Elle poursuit: «Quoi qu'on puisse dire des _querelles d'amoureux_,

croyez-moi, celles des gens mariés ont toujours d'épouvantables

conséquences, pour peu qu'elles aient quelque durée ou quelque

gravité. Si on les laisse amener des expressions d'amertume ou de

mépris, ou trahir chez l'un des époux un sentiment habituel d'aversion

ou de répugnance pour quelque particularité physique ou morale de

l'autre, ce sont là des blessures qui ne se guérissent presque jamais

complètement... Le souvenir douloureux de ce qui s'est passé

surviendra souvent aux heures les plus tendres, et la moindre

bagatelle le réveillera et le renouvellera. Il faut, dès le début,

être particulièrement en garde contre cette source de malheur. De

nouveaux mariés, dans l'excès même de leur amour, se laissent parfois

aller à de petites scènes de jalousie et à des querelles puériles,

qui, tout d'abord, aboutissent peut-être à un redoublement de

tendresse, mais qui, souvent répétées, perdent leurs agréables effets,

et ne tardent pas à en produire d'autres d'une nature tout opposée. La

dispute devient chaque fois plus sérieuse; la jalousie et la défiance

poussent des racines; le caractère se gâte des deux côtés; les

habitudes d'aigreur, de contradiction, d'interprétation méchante

prennent le dessus et finissent par dominer toute autre affection qui

leur a donné naissance. Ne perdez jamais de vue que le bonheur du

mariage repose tout entier sur une solide et permanente amitié,--à

quoi rien n'est plus opposé que la jalousie et la défiance. Ces

défauts ne sont pas moins contraires aux vrais intérêts de la passion.

Vous ne gagnerez jamais rien à exiger de l'affection de votre mari

plus qu'elle ne peut naturellement vous donner; la peur d'alarmer

votre jalousie et d'amener une querelle pourra bien le forcer à

feindre une tendresse plus vive que celle qu'il ressent; mais cet

effort, cette contrainte même diminue et par degrés éteint réellement

cette tendresse. Si donc il paraissait moins affectueux et moins

attentif que vous ne le désirez, il faut ou réveiller sa passion en

déployant quelque grâce nouvelle, quelque charme irrésistible de

douceur et de sensibilité, ou bien vous conformer, du moins en

apparence, au degré d'affection que son exemple prescrit; car c'est

votre rôle de suivre modestement sa direction, plutôt que de lui faire

sentir le désagrément de ne pas être capable de marcher du même pas

que lui. La vérité est que c'est l'orgueil, plutôt que la tendresse,

qui d'ordinaire dicte à une personne susceptible ses déraisonnables

exigences; et cet orgueil est récompensé, comme il le mérite, par des

mortifications et le froid éloignement de ceux qui en souffrent.»

Ce qu'il y a de particulier dans cet état, et ce que Mrs. Chapone fait

bien ressortir, c'est que l'amour travaille ici contre lui-même. Or

l'amour étant aveugle, comme chacun sait, ni l'un ni l'autre des époux

ne s'aperçoivent du dommage causé, de la sape de plus en plus

profonde qui se creuse et fera crouler l'édifice. Au contraire, il

arrive qu'ils prennent goût à ces reproches et à ces querelles,

sachant quels rapprochements, quels élans de passion les suivent.

Comme ces gourmands au palais blasé qui ont besoin de tous les feux du

poivre, du piment et du _curry_ pour goûter la saveur d'un mets, les

caresses de l'amour leur semblent fades s'ils ne les font précéder de

l'orage des paroles injurieuses ou amères, et parfois--je le dis quoi

qu'il m'en coûte--de la grêle des coups.

Mais, de même que ces abus de condiments gâtent l'estomac, les scènes

de ménage, quelque tendre qu'en soit le dénouement ordinaire, gâtent

le coeur. Un jour vient où la récompense ne paraît pas valoir le prix

dont on l'achète, et le moindre mal qui puisse résulter de telles

coutumes matrimoniales, c'est que l'impression de lassitude et de

dégoût se produise chez les deux époux à la fois. Ils sont, du moins,

en condition de reconnaître en même temps leur tort et de s'en

corriger, ou, s'ils s'en sentent incapables, de s'entendre pour se

créer, soit dans le mariage, soit en dehors, un _modus vivendi_ où la

part du scandale, toujours trop grande, sera réduite à son minimum.

«Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par

intérêt», dit Vauvenargues. Aussi ne faisons-nous pas appel au seul

intérêt. C'est à l'intelligence et au coeur que nous nous adressons à

la fois pour mettre en garde les nouveaux époux contre ces mouvements

désordonnés de la passion qui s'use elle-même et, comme le fruit

décevant des rivages de la Mer Morte, ne laisse qu'une cendre amère

dans la bouche des étourdis qui pensaient y puiser des jouissances

toujours renouvelées et sans cesse de plus haut goût.

Il faut être doux parce qu'on a du plaisir à l'être: parce qu'il n'est

rien de meilleur au monde que d'être agréable à qui l'on aime, et que,

quand le mari trouve que sa femme est bonne et que la femme trouve que

son mari est bon, ils ont à eux deux ramené sur terre, pour eux et

ceux qui les entourent, le paradis.

Le sujet est trop grave pour admettre la plaisanterie vulgaire qui n'a

pour effet que le rire physique, lorsque son ineptie ou sa trivialité

ne font pas hausser les épaules d'impatience et d'ennui. On ne

s'attend donc pas à trouver ici la répétition des éternelles sottises

sur la couleur du ménage et autres gaudrioles de la même farine. On ne

m'en voudra pourtant pas, je l'espère, de rapporter, dans un intérêt

de curiosité d'autant plus permise qu'elle se rattache étroitement à

la question qui nous occupe, une explication assez ingénieuse et

inattendue de la couleur jaune prise comme symbole conjugal.

L'auteur des _Mémoires historiques et galans_ pense qu'Ovide, en

représentant l'Hymen _croceo velatus amictu_, «a voulu sans doute nous

faire une leçon de ce qui est si essentiel au mariage. Les soucis

d'une famille dont vous vous chargez, le risque que vous courez de

tant de coups de fortune, la jalousie inévitable que vous avez d'une

femme, pour peu qu'elle vous agrée, ou que votre honneur vous touche,

ne sont-ce pas autant de sujets de jaunisse! et n'est-ce pas une

merveille, si le tempérament le plus vigoureux et le plus enjoué ne

tombe pas dans un état ictérique?»

La jalousie est, à coup sûr, la disposition morale la plus propre à

faire naître cet état, et il n'est guère de description de jaloux ou

de jalouse qui ne soit marquée de ce trait: _jaune comme un coing_.

C'est en effet celle qui met le plus de bile dans le sang, la passion

fielleuse par excellence.

«Toute jalousie, dit un ancien poète anglais[9], doit toujours être

étranglée à sa naissance; ou le temps conspirera bientôt à la rendre

assez forte pour surmonter la vérité.»

[9] Sir William Davenant.

Le propre de la jalousie, en effet, est de donner aux visions que le

soupçon fait surgir dans l'esprit le relief et la certitude de la

réalité. Le jaloux objective les images qui hantent son cerveau avec

une intensité curieuse pour l'observateur et formidable pour les

époux. Car, sans insister sur cette facilité qu'a le jaloux--ou la

jalouse--à se croire certain de ce qu'il imagine, surtout si c'est

incroyable et monstrueux,--la jalousie crée, dans la vie à deux, tous

les maux, et ne saurait en guérir un seul. C'est ce que voyait Fuller

lorsqu'il écrivait: «Là où la jalousie est le geôlier, beaucoup

s'échappent de leur prison; elle ouvre plus de voies au vice qu'elle

n'en ferme.» La comédie de tous les âges et de tous les peuples a

trouvé dans cette idée une source inépuisable de situations plaisantes

et douloureuses à la fois, qui, à défaut des exemples que fournit en

abondance l'expérience journalière de la vie, peuvent servir de

documents et d'enseignement.

Le dicton populaire: «On n'est jaloux que de ce qu'on aime» n'est vrai

que par rapport à un amour égoïste qui, tout en se portant sur autrui,

n'est proprement que l'amour-propre ou l'amour de soi. Nous concevons

la douleur immense, l'irrémédiable désespoir que peut jeter dans un

coeur aimant la découverte de la trahison de l'être aimé. Nous

concevons encore, tout en les blâmant et en les regrettant, les

mouvements impétueux qui poussent en ces circonstances les personnes

violentes et passionnées à des excès que les cours d'assises

condamnent ou acquittent, au hasard de l'impression produite sur des

jurés sensibles. Mais nous ne saurions considérer la jalousie _à

priori_, si l'on peut dire, celle qui obsède l'esprit au fort même de

l'amour partagé et qui, à défaut de motifs, se forge des catastrophes

chimériques et se nourrit avidement du poison des soupçons, que comme

une maladie morale dont il faut se guérir à tout prix, si l'on ne veut

faire son propre malheur en même temps que le malheur de celui ou de

celle qu'on aime plus que tout au monde, bien qu'en l'aimant fort mal.

En de pareilles maladies, il n'y a guère qu'un médecin et qu'un

remède, à savoir la volonté. Mais, hélas! on ne veut pas, ou l'on ne

peut pas vouloir. Il y a des maux où l'on se complaît, des plaies

qu'on prend un âcre plaisir à aviver, des douleurs dont il est

voluptueux de souffrir. La jalousie est une de ces tortures qui font

goûter à leurs victimes les délices de la damnation.

On rapporte de Ninon de Lenclos cette parole: «Jamais une femme ne

sait mauvais gré à son mari de plaire à plusieurs femmes, pourvu

qu'elle soit toujours préférée.»

Malheureusement, en fait de mariage, l'autorité de Ninon est médiocre.

Et puis de son temps, le fatalisme de la passion et l'irresponsabilité

de la névrose étaient choses peu connues, qui ne troublaient guère la

raison des gens. En ce temps-là, et même plus tard, on pouvait espérer

convaincre et persuader par un dilemme, et l'auteur des

_Considérations sur le Génie et les Moeurs de ce siècle_ ne perdait

pas sa peine en écrivant: «C'est faire une cruelle injure à une femme

sage, que de lui témoigner de la jalousie; c'est faire trop d'honneur

à une femme galante, et donner beau jeu à une coquette.»

Il laissait au lecteur le soin facile de retourner la proposition à

l'usage de la femme envers le mari.

Aujourd'hui l'arsenal du raisonnement ne fournit point d'arme capable

de porter un coup sûr, et, pour combattre les erreurs du sentiment,

c'est au sentiment qu'il faut avoir recours. La seule considération

qui puisse, croyons-nous, contrebalancer la jalousie dans une âme

infestée de ce venin, c'est le désir de faire le bonheur de l'être

aimé. Si la passion maudite laisse au jaloux une minute de

clairvoyance et qu'il ait conscience des tourments qu'il inflige, il

se guérira ou se dominera. S'il ne le faisait, son amour serait

méprisable, car ce ne serait, répétons-le, qu'un égoïsme sans pitié.

CHAPITRE V

SABLES MOUVANTS

Comment assurer la navigation de la barque conjugale sur les eaux mal

sondées de la vie? On relève çà et là des écueils, des récifs, des

promontoires où la mer se brise avec les épaves qu'elle entraîne, des

points fixes où le péril est constant. On y établit des signaux; on y

allume des phares; des pilotes indiquent les passes, les heures de

marée, les courants, les tourbillons et les remous, et conduisent au

port prochain. Mais ce que feux, balises, ancres, conseils de pilote

sont impuissants à signaler, ce sont les hauts fonds changeants, les

bancs de sable que le jusant déplace, qui, là où tout à l'heure les

vaisseaux à grand tirant passaient voiles dehors et barre au vent,

arrêtent les humbles barques sans leur laisser même l'espoir de se

renflouer au flot prochain.

Contre ce danger de tous les parages et de tous les instants, il n'y a

qu'une défense: la prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut

avoir la sonde en main, l'oeil au guet, être prêt à la manoeuvre et ne

pas s'y tromper d'un brin de fil.

Notre tâche, à nous, est de déterminer, aussi exactement que possible,

les circonstances dans lesquelles on est le plus exposé à donner dans

ces sables mouvants.

Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire,

a versifié le sage Boileau.

Gardons-nous donc également de la disposition habituelle à la

pusillanimité, et des sursauts de frayeur qui ébranlent les nerfs et

troublent le cerveau. Mais ne nous laissons pas aller à une sécurité

qui est trompeuse dès qu'elle endort. Les conditions qui semblent le

mieux faites pour éloigner toute alarme, sont quelquefois grosses

d'accidents. «Il ne suffit pas, dit avec raison le _Spectator_, pour

faire un mariage heureux, que l'humeur des deux époux soit semblable;

je pourrais citer cent couples qui n'ont pas gardé le moindre

sentiment d'amour l'un pour l'autre et qui sont pourtant tellement

semblables d'humeur que, s'ils n'étaient pas déjà mariés, le monde

entier les déclarerait faits pour être mari et femme.»

Qui se ressemble s'assemble; les angles sortants s'adaptent aux angles

rentrants; les électricités de nom contraire s'attirent et celles de

même nom se repoussent; on se plaît par les contrastes, et on se

complète par les différences; tout s'accepte plutôt que les

incompatibilités d'humeur.--Voilà une liste de termes contradictoires

qu'on pourrait indéfiniment allonger. Les maximes se démentent les

unes les autres et elles n'en sont pas moins vraies chacune en son

particulier. On voit dès lors sur quel terrain mouvant nous marchons,

et de quelle absolue nécessité sont la netteté du coup d'oeil et la

souplesse des allures dans ce domaine du relatif.

Pour l'homme, le premier soin, c'est de jeter au rebut un stock

d'opinions et d'idées courantes sur la femme, dont les jeunes gens et

les vieux célibataires font leur évangile quotidien. On lit dans les

Védas: «Celui qui méprise une femme méprise sa mère.» Beaucoup

d'hommes ne croient pas manquer à leur mère en entretenant sur les

femmes en général des théories plus que sceptiques. Qu'ils méditent le

précepte des Védas. Le Français a trop vive dans l'esprit la vieille

logique des races dont il est un rejeton, pour ne pas comprendre la

rigoureuse vérité de cette parole de nos ancêtres aryens. Il y

ajoutera finement ce corollaire: Qui méprise une femme méprise sa

femme; et il concluera que le respect de la femme est une condition

essentielle dans la constitution de la famille, car si le mari, ayant

eu commerce avant le mariage avec tant de femmes qu'il se croyait le

droit de mépriser, généralise les données plus ou moins exactes de

son expérience de jeune homme, et n'accorde son estime à sa femme que

sous bénéfice d'inventaire, comment l'élèvera-t-il ou la

maintiendra-t-il à la hauteur de sa mission, et pourquoi ses enfants

ne la mépriseraient-ils pas aussi?

Ce respect se traduit de diverses façons, suivant les positions

sociales et l'éducation reçue. Il suffit qu'il existe. Un critérium à

peu près certain, c'est le ton de politesse qui règne entre les époux.

«L'intimité, dit l'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues

dans la société_, qui doit exclure le compliment et la cérémonie, se

détruit infailliblement dès qu'on en bannit la politesse.»

On entend bien--l'auteur prend soin de l'indiquer--qu'il ne s'agit pas

ici de formules banales et de conventionnalités mondaines, mais bien

de cette politesse de coeur qui inspire l'aménité des manières et

répand autour d'elle comme une chaude atmosphère de bienveillance et

d'affection.

Cette politesse entre époux manque souvent. On en a fait mille fois la

remarque. Si, dans une compagnie, un homme néglige avec affectation

une femme et s'efforce d'être aimable avec les autres, il y a gros à

parier qu'il est le mari de la première.

«J'étais, raconte Chamfort, à table à côté d'un homme qui me demanda

si la femme qu'il avait devant lui n'était pas la femme de celui qui

était à côté d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas

dit un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou

il ne la connaît pas, ou c'est sa femme.»

S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait eu de cesse qu'il n'eût fait

sa connaissance: c'était bien sa femme.

Les résultats d'une telle conduite sont faciles à prévoir. La femme,

justement froissée, se sent éloignée et s'éloigne; et les privautés,

souvent grossières, du tête à tête, par lesquelles tant de malotrus

pensent compenser les froideurs et les dédains marqués en public,

sont, dans les circonstances, le contraire de ce qu'il faudrait pour

la ramener.

Les rudesses, les mots qui bafouent ou rabrouent dans l'intimité,

doivent avoir, et ont, un effet analogue. «Si on savait, dit une

romancière contemporaine qui se cache sous le pseudonyme d'Ary Ecilaw,

combien, pour une femme à qui son mari n'en accorde jamais, la

sympathie a une attirance! combien il est doux et dangereux de se voir

comprise par un autre, ou bien de s'entendre répéter qu'on est une

sotte!»

On voit où cela mène, et ce qui se trouve fatalement au bout.

Vous creusez un fossé, vous y poussez votre compagne, et vous vous

indignez de la culbute!... Vous êtes de plaisants compagnons!

Ce que nous venons de dire ne s'applique pas moins aux dames qu'aux

messieurs. Les femmes, même les mieux élevées et les plus entichées de

belles manières, ont une remarquable propension à lâcher la bride aux

gros mots dans l'intimité du foyer, en s'adressant à leurs maris.

L'être idéal, immatériel, qui, dirait-on, ne touche pas terre, se

nourrit d'ambroisie, et apparaît avec de vagues ailes d'ange dans le

dos, sait, à l'occasion, se servir d'un vocabulaire dont rougirait le

plumage du Vert-Vert des nonnes de Gresset. Les mots sont comme de

fines flèches empennées et barbelées. Ils pénètrent profondément et

restent dans la blessure qu'ils enveniment. On a de l'indulgence, de

l'indifférence; on secoue les épaules; on rit ou l'on a pitié. Mais,

si fort qu'on soit, on est atteint, et, si l'amour y résiste, ce n'est

pas sans s'affaiblir ou sans y prendre de l'aigreur.

Cette grossièreté provocante et acerbe n'est, d'ailleurs, pas plus à

redouter que je ne sais quelle vulgarité de propos, assez commune chez

les femmes, et dont l'effet le plus certain chez le mari est

l'impatience ou l'écoeurement. L'auteur de _A Woman's Thoughts upon

Women (Pensées d'une femme sur les femmes)_ a représenté en traits

assez vifs ce côté du caractère féminin.

«Celle qui, à l'instant où l'infortuné mari rentre à la maison,

s'attache à lui avec un long récit de griefs domestiques, réels ou

imaginaires,--lui disant que le boucher n'apporte jamais sa viande à

l'heure, que le boulanger marque des pains en trop, qu'elle est sûre

que la cuisinière boit, que le cousin de Mary a prélevé son dîner hier

sur le gigot de mouton,--eh bien, une telle femme mérite ce qu'elle

reçoit: froideur, paroles aigres, empressement à se plonger dans

quelque journal; quelquefois un cigare allumé de colère, une promenade

dehors, sans invitation de l'accompagner, ou le cercle. Pauvre petite

femme! Elle reste à pleurer sur son foyer solitaire, ne s'avouant pas

qu'elle a tort, mais seulement qu'elle est très malheureuse et très

mal traitée. Pourrait-on se permettre de recommander à son attention

une maxime qui vaut de l'or?--«N'importunez jamais un homme de choses

auxquelles il ne peut remédier ou qu'il ne comprend pas....»--Et quand

il revient, l'honnête homme! peut-être un peu repentant de son côté,

il n'y a qu'une conduite que je conseille à toutes les femmes

sensées: l'entourer de ses bras et retenir sa langue.»

«Le bonheur conjugal, dit Carmen Sylva (on sait que tel est le nom

dont il plaît à la reine de Roumanie de signer ses écrits), est

souvent compromis par une simple différence de vocabulaire.»

Efforcez-vous donc, jeunes époux, de parler la même langue, et, s'il

est nécessaire, que celui des deux qui sait le moins prenne des leçons

de l'autre, simplement, naturellement, avec la naïveté du coeur et la

docilité de l'amour.

On trouve, dans Henri Heine, cette très juste remarque, suivie d'une

comparaison que chacun peut varier suivant ses sensations et son goût:

«Rien de triste, pour un homme instruit, comme de vivre avec une femme

qui ne sait rien.

»Il éprouve l'ennui vague et très réel que donne dans une chambre la

vue d'une pendule qui ne va pas.»

Ou qui va trop et bat la berloque. Telles ces «bonnes bourgeoises»,

que montre Mercier dans son _Tableau de Paris_, «qui dissertent à

perte de vue sur des riens, érigent en événements les moindres

incidents domestiques, parlent des méfaits de leurs servantes comme de

crimes publics et ne trouvent d'autre diversion à une conversation

oiseuse qu'un jeu non moins oiseux.»

La Vie en Famille: Comment Vivre à Deux? · 第 2 / 10 段