l'extérieur, le fruit ne porte-t-il pas en lui son ver rongeur! «Le
plus dangereux ennemi du bonheur des jeunes femmes, et par contre-coup
du repos des maris, dit le _Code conjugal_, c'est l'imagination. Le
jour où elles se croient opprimées, il n'est rien qu'elles ne soient
capables d'entreprendre pour s'affranchir, ou du moins se venger; leur
refuser une chose juste, c'est allumer en elles la volonté de
l'obtenir et le désir d'en abuser.»
Rien n'est plus désolant que de voir des jeunes femmes, entourées de
tout ce qui donne et assure le bonheur, devenir ainsi les victimes
d'elles-mêmes, et empoisonner ceux qu'elles aiment le mieux du
chagrin de leurs imaginaires griefs. Dans tous les cas, si la passion
n'est pas portée au point que tout ce qui n'est pas elle soit
indifférent, si l'on a encore quelque souci de l'opinion du monde,
quelque respect de soi, quelque espoir ou quelque désir que les maux
dont on souffre se guérissent un jour, ayons toujours présent à
l'esprit ce conseil dont on sent de plus en plus la justesse à mesure
que l'expérience nous instruit: «On agit sagement en cachant avec un
soin égal les douceurs et les amertumes du mariage[7].»
[7] H. Raisson: _Code conjugal_.
Pour clore ce chapitre, nous répéterons la prière facétieusement
judicieuse que des préoccupations de même ordre inspiraient au vieux
compilateur de proverbes G. Meurier:
De toute femme qui se farde,
De personne double et languarde,
De fille qui se recommande,
De vallet qui commande,
De chair sallé sans moutarde.
De petit disner qui trop tarde,--
De languards en nos maisons,
De fille oiseuse et menteuse,...
De serviteur remply de paresse,
De chambrière mal soigneuse,
De bourse vuide et creuse,--
De maison envinée,--
De chausse déchirée,
De fiebvre aigue enracinée,
D'ennemy familier et privé,
D'amy simulé et réconcilié,
Et de choir en deptes toute cette année,
_Libera nos, Domine!_
CHAPITRE IV
MIEL ET FIEL
«Chez les anciens, les jeunes gens qui sacrifiaient à Junon nuptiale
ôtaient le fiel de la victime immolée, et le jetaient au loin, pour
témoigner leur résolution de bannir de leur union la colère et
l'amertume[8].»
[8] Horace Raisson, _Code Conjugal_.
L'auteur ne nous dit pas si le symbole était véridique ou menteur.
Mais l'histoire des moeurs, qui domine l'histoire des gouvernements,
le dit pour lui. Les plus anciens témoignages prouvent assez que les
passions humaines ont, de tout temps et partout, fait à peu près la
même somme de ravages, et que beaucoup de ceux qui avaient jeté au
loin le fiel de la victime avaient conservé leur propre fiel en leurs
flancs.
C'est cela qu'il faut arracher, dès le seuil du mariage, et jeter au
vent pour qu'il le dessèche et l'emporte. On l'a proclamé bien des
fois: le temps des symboles et des mythes est accompli; nous sommes
arrivés à l'époque du fait. C'est à nous de faire passer cette image
des rites antiques dans la réalité, et c'est à ce prix seul que la vie
à deux donnera sa pleine source de joies individuelles et de forces
actives contribuant au bien social.
Je trouve, dans les écrits d'une Anglaise, Mrs. Chapone, que j'ai déjà
eu l'occasion de citer, une page qui développe avec une calme
élévation et un rare bon sens la pensée que je viens d'indiquer. Se
reportant aux conditions qui s'imposent aux mariés, vis-à-vis de leur
famille respective, Mrs. Chapone demande à la jeune femme: «Si c'est
un devoir important d'éviter toute discussion et tous désagréments
avec ceux qui sont de la proche parenté de votre mari, de quelle
conséquence n'est-il pas d'éviter toutes les occasions d'avoir du
ressentiment l'un contre l'autre!»
Elle poursuit: «Quoi qu'on puisse dire des _querelles d'amoureux_,
croyez-moi, celles des gens mariés ont toujours d'épouvantables
conséquences, pour peu qu'elles aient quelque durée ou quelque
gravité. Si on les laisse amener des expressions d'amertume ou de
mépris, ou trahir chez l'un des époux un sentiment habituel d'aversion
ou de répugnance pour quelque particularité physique ou morale de
l'autre, ce sont là des blessures qui ne se guérissent presque jamais
complètement... Le souvenir douloureux de ce qui s'est passé
surviendra souvent aux heures les plus tendres, et la moindre
bagatelle le réveillera et le renouvellera. Il faut, dès le début,
être particulièrement en garde contre cette source de malheur. De
nouveaux mariés, dans l'excès même de leur amour, se laissent parfois
aller à de petites scènes de jalousie et à des querelles puériles,
qui, tout d'abord, aboutissent peut-être à un redoublement de
tendresse, mais qui, souvent répétées, perdent leurs agréables effets,
et ne tardent pas à en produire d'autres d'une nature tout opposée. La
dispute devient chaque fois plus sérieuse; la jalousie et la défiance
poussent des racines; le caractère se gâte des deux côtés; les
habitudes d'aigreur, de contradiction, d'interprétation méchante
prennent le dessus et finissent par dominer toute autre affection qui
leur a donné naissance. Ne perdez jamais de vue que le bonheur du
mariage repose tout entier sur une solide et permanente amitié,--à
quoi rien n'est plus opposé que la jalousie et la défiance. Ces
défauts ne sont pas moins contraires aux vrais intérêts de la passion.
Vous ne gagnerez jamais rien à exiger de l'affection de votre mari
plus qu'elle ne peut naturellement vous donner; la peur d'alarmer
votre jalousie et d'amener une querelle pourra bien le forcer à
feindre une tendresse plus vive que celle qu'il ressent; mais cet
effort, cette contrainte même diminue et par degrés éteint réellement
cette tendresse. Si donc il paraissait moins affectueux et moins
attentif que vous ne le désirez, il faut ou réveiller sa passion en
déployant quelque grâce nouvelle, quelque charme irrésistible de
douceur et de sensibilité, ou bien vous conformer, du moins en
apparence, au degré d'affection que son exemple prescrit; car c'est
votre rôle de suivre modestement sa direction, plutôt que de lui faire
sentir le désagrément de ne pas être capable de marcher du même pas
que lui. La vérité est que c'est l'orgueil, plutôt que la tendresse,
qui d'ordinaire dicte à une personne susceptible ses déraisonnables
exigences; et cet orgueil est récompensé, comme il le mérite, par des
mortifications et le froid éloignement de ceux qui en souffrent.»
Ce qu'il y a de particulier dans cet état, et ce que Mrs. Chapone fait
bien ressortir, c'est que l'amour travaille ici contre lui-même. Or
l'amour étant aveugle, comme chacun sait, ni l'un ni l'autre des époux
ne s'aperçoivent du dommage causé, de la sape de plus en plus
profonde qui se creuse et fera crouler l'édifice. Au contraire, il
arrive qu'ils prennent goût à ces reproches et à ces querelles,
sachant quels rapprochements, quels élans de passion les suivent.
Comme ces gourmands au palais blasé qui ont besoin de tous les feux du
poivre, du piment et du _curry_ pour goûter la saveur d'un mets, les
caresses de l'amour leur semblent fades s'ils ne les font précéder de
l'orage des paroles injurieuses ou amères, et parfois--je le dis quoi
qu'il m'en coûte--de la grêle des coups.
Mais, de même que ces abus de condiments gâtent l'estomac, les scènes
de ménage, quelque tendre qu'en soit le dénouement ordinaire, gâtent
le coeur. Un jour vient où la récompense ne paraît pas valoir le prix
dont on l'achète, et le moindre mal qui puisse résulter de telles
coutumes matrimoniales, c'est que l'impression de lassitude et de
dégoût se produise chez les deux époux à la fois. Ils sont, du moins,
en condition de reconnaître en même temps leur tort et de s'en
corriger, ou, s'ils s'en sentent incapables, de s'entendre pour se
créer, soit dans le mariage, soit en dehors, un _modus vivendi_ où la
part du scandale, toujours trop grande, sera réduite à son minimum.
«Il n'y a guère de gens plus aigres que ceux qui sont doux par
intérêt», dit Vauvenargues. Aussi ne faisons-nous pas appel au seul
intérêt. C'est à l'intelligence et au coeur que nous nous adressons à
la fois pour mettre en garde les nouveaux époux contre ces mouvements
désordonnés de la passion qui s'use elle-même et, comme le fruit
décevant des rivages de la Mer Morte, ne laisse qu'une cendre amère
dans la bouche des étourdis qui pensaient y puiser des jouissances
toujours renouvelées et sans cesse de plus haut goût.
Il faut être doux parce qu'on a du plaisir à l'être: parce qu'il n'est
rien de meilleur au monde que d'être agréable à qui l'on aime, et que,
quand le mari trouve que sa femme est bonne et que la femme trouve que
son mari est bon, ils ont à eux deux ramené sur terre, pour eux et
ceux qui les entourent, le paradis.
Le sujet est trop grave pour admettre la plaisanterie vulgaire qui n'a
pour effet que le rire physique, lorsque son ineptie ou sa trivialité
ne font pas hausser les épaules d'impatience et d'ennui. On ne
s'attend donc pas à trouver ici la répétition des éternelles sottises
sur la couleur du ménage et autres gaudrioles de la même farine. On ne
m'en voudra pourtant pas, je l'espère, de rapporter, dans un intérêt
de curiosité d'autant plus permise qu'elle se rattache étroitement à
la question qui nous occupe, une explication assez ingénieuse et
inattendue de la couleur jaune prise comme symbole conjugal.
L'auteur des _Mémoires historiques et galans_ pense qu'Ovide, en
représentant l'Hymen _croceo velatus amictu_, «a voulu sans doute nous
faire une leçon de ce qui est si essentiel au mariage. Les soucis
d'une famille dont vous vous chargez, le risque que vous courez de
tant de coups de fortune, la jalousie inévitable que vous avez d'une
femme, pour peu qu'elle vous agrée, ou que votre honneur vous touche,
ne sont-ce pas autant de sujets de jaunisse! et n'est-ce pas une
merveille, si le tempérament le plus vigoureux et le plus enjoué ne
tombe pas dans un état ictérique?»
La jalousie est, à coup sûr, la disposition morale la plus propre à
faire naître cet état, et il n'est guère de description de jaloux ou
de jalouse qui ne soit marquée de ce trait: _jaune comme un coing_.
C'est en effet celle qui met le plus de bile dans le sang, la passion
fielleuse par excellence.
«Toute jalousie, dit un ancien poète anglais[9], doit toujours être
étranglée à sa naissance; ou le temps conspirera bientôt à la rendre
assez forte pour surmonter la vérité.»
[9] Sir William Davenant.
Le propre de la jalousie, en effet, est de donner aux visions que le
soupçon fait surgir dans l'esprit le relief et la certitude de la
réalité. Le jaloux objective les images qui hantent son cerveau avec
une intensité curieuse pour l'observateur et formidable pour les
époux. Car, sans insister sur cette facilité qu'a le jaloux--ou la
jalouse--à se croire certain de ce qu'il imagine, surtout si c'est
incroyable et monstrueux,--la jalousie crée, dans la vie à deux, tous
les maux, et ne saurait en guérir un seul. C'est ce que voyait Fuller
lorsqu'il écrivait: «Là où la jalousie est le geôlier, beaucoup
s'échappent de leur prison; elle ouvre plus de voies au vice qu'elle
n'en ferme.» La comédie de tous les âges et de tous les peuples a
trouvé dans cette idée une source inépuisable de situations plaisantes
et douloureuses à la fois, qui, à défaut des exemples que fournit en
abondance l'expérience journalière de la vie, peuvent servir de
documents et d'enseignement.
Le dicton populaire: «On n'est jaloux que de ce qu'on aime» n'est vrai
que par rapport à un amour égoïste qui, tout en se portant sur autrui,
n'est proprement que l'amour-propre ou l'amour de soi. Nous concevons
la douleur immense, l'irrémédiable désespoir que peut jeter dans un
coeur aimant la découverte de la trahison de l'être aimé. Nous
concevons encore, tout en les blâmant et en les regrettant, les
mouvements impétueux qui poussent en ces circonstances les personnes
violentes et passionnées à des excès que les cours d'assises
condamnent ou acquittent, au hasard de l'impression produite sur des
jurés sensibles. Mais nous ne saurions considérer la jalousie _à
priori_, si l'on peut dire, celle qui obsède l'esprit au fort même de
l'amour partagé et qui, à défaut de motifs, se forge des catastrophes
chimériques et se nourrit avidement du poison des soupçons, que comme
une maladie morale dont il faut se guérir à tout prix, si l'on ne veut
faire son propre malheur en même temps que le malheur de celui ou de
celle qu'on aime plus que tout au monde, bien qu'en l'aimant fort mal.
En de pareilles maladies, il n'y a guère qu'un médecin et qu'un
remède, à savoir la volonté. Mais, hélas! on ne veut pas, ou l'on ne
peut pas vouloir. Il y a des maux où l'on se complaît, des plaies
qu'on prend un âcre plaisir à aviver, des douleurs dont il est
voluptueux de souffrir. La jalousie est une de ces tortures qui font
goûter à leurs victimes les délices de la damnation.
On rapporte de Ninon de Lenclos cette parole: «Jamais une femme ne
sait mauvais gré à son mari de plaire à plusieurs femmes, pourvu
qu'elle soit toujours préférée.»
Malheureusement, en fait de mariage, l'autorité de Ninon est médiocre.
Et puis de son temps, le fatalisme de la passion et l'irresponsabilité
de la névrose étaient choses peu connues, qui ne troublaient guère la
raison des gens. En ce temps-là, et même plus tard, on pouvait espérer
convaincre et persuader par un dilemme, et l'auteur des
_Considérations sur le Génie et les Moeurs de ce siècle_ ne perdait
pas sa peine en écrivant: «C'est faire une cruelle injure à une femme
sage, que de lui témoigner de la jalousie; c'est faire trop d'honneur
à une femme galante, et donner beau jeu à une coquette.»
Il laissait au lecteur le soin facile de retourner la proposition à
l'usage de la femme envers le mari.
Aujourd'hui l'arsenal du raisonnement ne fournit point d'arme capable
de porter un coup sûr, et, pour combattre les erreurs du sentiment,
c'est au sentiment qu'il faut avoir recours. La seule considération
qui puisse, croyons-nous, contrebalancer la jalousie dans une âme
infestée de ce venin, c'est le désir de faire le bonheur de l'être
aimé. Si la passion maudite laisse au jaloux une minute de
clairvoyance et qu'il ait conscience des tourments qu'il inflige, il
se guérira ou se dominera. S'il ne le faisait, son amour serait
méprisable, car ce ne serait, répétons-le, qu'un égoïsme sans pitié.
CHAPITRE V
SABLES MOUVANTS
Comment assurer la navigation de la barque conjugale sur les eaux mal
sondées de la vie? On relève çà et là des écueils, des récifs, des
promontoires où la mer se brise avec les épaves qu'elle entraîne, des
points fixes où le péril est constant. On y établit des signaux; on y
allume des phares; des pilotes indiquent les passes, les heures de
marée, les courants, les tourbillons et les remous, et conduisent au
port prochain. Mais ce que feux, balises, ancres, conseils de pilote
sont impuissants à signaler, ce sont les hauts fonds changeants, les
bancs de sable que le jusant déplace, qui, là où tout à l'heure les
vaisseaux à grand tirant passaient voiles dehors et barre au vent,
arrêtent les humbles barques sans leur laisser même l'espoir de se
renflouer au flot prochain.
Contre ce danger de tous les parages et de tous les instants, il n'y a
qu'une défense: la prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut
avoir la sonde en main, l'oeil au guet, être prêt à la manoeuvre et ne
pas s'y tromper d'un brin de fil.
Notre tâche, à nous, est de déterminer, aussi exactement que possible,
les circonstances dans lesquelles on est le plus exposé à donner dans
ces sables mouvants.
Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire,
a versifié le sage Boileau.
Gardons-nous donc également de la disposition habituelle à la
pusillanimité, et des sursauts de frayeur qui ébranlent les nerfs et
troublent le cerveau. Mais ne nous laissons pas aller à une sécurité
qui est trompeuse dès qu'elle endort. Les conditions qui semblent le
mieux faites pour éloigner toute alarme, sont quelquefois grosses
d'accidents. «Il ne suffit pas, dit avec raison le _Spectator_, pour
faire un mariage heureux, que l'humeur des deux époux soit semblable;
je pourrais citer cent couples qui n'ont pas gardé le moindre
sentiment d'amour l'un pour l'autre et qui sont pourtant tellement
semblables d'humeur que, s'ils n'étaient pas déjà mariés, le monde
entier les déclarerait faits pour être mari et femme.»
Qui se ressemble s'assemble; les angles sortants s'adaptent aux angles
rentrants; les électricités de nom contraire s'attirent et celles de
même nom se repoussent; on se plaît par les contrastes, et on se
complète par les différences; tout s'accepte plutôt que les
incompatibilités d'humeur.--Voilà une liste de termes contradictoires
qu'on pourrait indéfiniment allonger. Les maximes se démentent les
unes les autres et elles n'en sont pas moins vraies chacune en son
particulier. On voit dès lors sur quel terrain mouvant nous marchons,
et de quelle absolue nécessité sont la netteté du coup d'oeil et la
souplesse des allures dans ce domaine du relatif.
Pour l'homme, le premier soin, c'est de jeter au rebut un stock
d'opinions et d'idées courantes sur la femme, dont les jeunes gens et
les vieux célibataires font leur évangile quotidien. On lit dans les
Védas: «Celui qui méprise une femme méprise sa mère.» Beaucoup
d'hommes ne croient pas manquer à leur mère en entretenant sur les
femmes en général des théories plus que sceptiques. Qu'ils méditent le
précepte des Védas. Le Français a trop vive dans l'esprit la vieille
logique des races dont il est un rejeton, pour ne pas comprendre la
rigoureuse vérité de cette parole de nos ancêtres aryens. Il y
ajoutera finement ce corollaire: Qui méprise une femme méprise sa
femme; et il concluera que le respect de la femme est une condition
essentielle dans la constitution de la famille, car si le mari, ayant
eu commerce avant le mariage avec tant de femmes qu'il se croyait le
droit de mépriser, généralise les données plus ou moins exactes de
son expérience de jeune homme, et n'accorde son estime à sa femme que
sous bénéfice d'inventaire, comment l'élèvera-t-il ou la
maintiendra-t-il à la hauteur de sa mission, et pourquoi ses enfants
ne la mépriseraient-ils pas aussi?
Ce respect se traduit de diverses façons, suivant les positions
sociales et l'éducation reçue. Il suffit qu'il existe. Un critérium à
peu près certain, c'est le ton de politesse qui règne entre les époux.
«L'intimité, dit l'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues
dans la société_, qui doit exclure le compliment et la cérémonie, se
détruit infailliblement dès qu'on en bannit la politesse.»
On entend bien--l'auteur prend soin de l'indiquer--qu'il ne s'agit pas
ici de formules banales et de conventionnalités mondaines, mais bien
de cette politesse de coeur qui inspire l'aménité des manières et
répand autour d'elle comme une chaude atmosphère de bienveillance et
d'affection.
Cette politesse entre époux manque souvent. On en a fait mille fois la
remarque. Si, dans une compagnie, un homme néglige avec affectation
une femme et s'efforce d'être aimable avec les autres, il y a gros à
parier qu'il est le mari de la première.
«J'étais, raconte Chamfort, à table à côté d'un homme qui me demanda
si la femme qu'il avait devant lui n'était pas la femme de celui qui
était à côté d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas
dit un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou
il ne la connaît pas, ou c'est sa femme.»
S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait eu de cesse qu'il n'eût fait
sa connaissance: c'était bien sa femme.
Les résultats d'une telle conduite sont faciles à prévoir. La femme,
justement froissée, se sent éloignée et s'éloigne; et les privautés,
souvent grossières, du tête à tête, par lesquelles tant de malotrus
pensent compenser les froideurs et les dédains marqués en public,
sont, dans les circonstances, le contraire de ce qu'il faudrait pour
la ramener.
Les rudesses, les mots qui bafouent ou rabrouent dans l'intimité,
doivent avoir, et ont, un effet analogue. «Si on savait, dit une
romancière contemporaine qui se cache sous le pseudonyme d'Ary Ecilaw,
combien, pour une femme à qui son mari n'en accorde jamais, la
sympathie a une attirance! combien il est doux et dangereux de se voir
comprise par un autre, ou bien de s'entendre répéter qu'on est une
sotte!»
On voit où cela mène, et ce qui se trouve fatalement au bout.
Vous creusez un fossé, vous y poussez votre compagne, et vous vous
indignez de la culbute!... Vous êtes de plaisants compagnons!
Ce que nous venons de dire ne s'applique pas moins aux dames qu'aux
messieurs. Les femmes, même les mieux élevées et les plus entichées de
belles manières, ont une remarquable propension à lâcher la bride aux
gros mots dans l'intimité du foyer, en s'adressant à leurs maris.
L'être idéal, immatériel, qui, dirait-on, ne touche pas terre, se
nourrit d'ambroisie, et apparaît avec de vagues ailes d'ange dans le
dos, sait, à l'occasion, se servir d'un vocabulaire dont rougirait le
plumage du Vert-Vert des nonnes de Gresset. Les mots sont comme de
fines flèches empennées et barbelées. Ils pénètrent profondément et
restent dans la blessure qu'ils enveniment. On a de l'indulgence, de
l'indifférence; on secoue les épaules; on rit ou l'on a pitié. Mais,
si fort qu'on soit, on est atteint, et, si l'amour y résiste, ce n'est
pas sans s'affaiblir ou sans y prendre de l'aigreur.
Cette grossièreté provocante et acerbe n'est, d'ailleurs, pas plus à
redouter que je ne sais quelle vulgarité de propos, assez commune chez
les femmes, et dont l'effet le plus certain chez le mari est
l'impatience ou l'écoeurement. L'auteur de _A Woman's Thoughts upon
Women (Pensées d'une femme sur les femmes)_ a représenté en traits
assez vifs ce côté du caractère féminin.
«Celle qui, à l'instant où l'infortuné mari rentre à la maison,
s'attache à lui avec un long récit de griefs domestiques, réels ou
imaginaires,--lui disant que le boucher n'apporte jamais sa viande à
l'heure, que le boulanger marque des pains en trop, qu'elle est sûre
que la cuisinière boit, que le cousin de Mary a prélevé son dîner hier
sur le gigot de mouton,--eh bien, une telle femme mérite ce qu'elle
reçoit: froideur, paroles aigres, empressement à se plonger dans
quelque journal; quelquefois un cigare allumé de colère, une promenade
dehors, sans invitation de l'accompagner, ou le cercle. Pauvre petite
femme! Elle reste à pleurer sur son foyer solitaire, ne s'avouant pas
qu'elle a tort, mais seulement qu'elle est très malheureuse et très
mal traitée. Pourrait-on se permettre de recommander à son attention
une maxime qui vaut de l'or?--«N'importunez jamais un homme de choses
auxquelles il ne peut remédier ou qu'il ne comprend pas....»--Et quand
il revient, l'honnête homme! peut-être un peu repentant de son côté,
il n'y a qu'une conduite que je conseille à toutes les femmes
sensées: l'entourer de ses bras et retenir sa langue.»
«Le bonheur conjugal, dit Carmen Sylva (on sait que tel est le nom
dont il plaît à la reine de Roumanie de signer ses écrits), est
souvent compromis par une simple différence de vocabulaire.»
Efforcez-vous donc, jeunes époux, de parler la même langue, et, s'il
est nécessaire, que celui des deux qui sait le moins prenne des leçons
de l'autre, simplement, naturellement, avec la naïveté du coeur et la
docilité de l'amour.
On trouve, dans Henri Heine, cette très juste remarque, suivie d'une
comparaison que chacun peut varier suivant ses sensations et son goût:
«Rien de triste, pour un homme instruit, comme de vivre avec une femme
qui ne sait rien.
»Il éprouve l'ennui vague et très réel que donne dans une chambre la
vue d'une pendule qui ne va pas.»
Ou qui va trop et bat la berloque. Telles ces «bonnes bourgeoises»,
que montre Mercier dans son _Tableau de Paris_, «qui dissertent à
perte de vue sur des riens, érigent en événements les moindres
incidents domestiques, parlent des méfaits de leurs servantes comme de
crimes publics et ne trouvent d'autre diversion à une conversation
oiseuse qu'un jeu non moins oiseux.»