«Un mari, suppose-t-il, aime l'étude, la simplicité, la retr

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LA VIE EN FAMILLE

COMMENT

VIVRE A DEUX?

PAR

B.-H. GAUSSERON

DEUX MOITIES FONT UN ENTIER

A LA DÉCOUVERTE--LES ENNEMIS

MIEL ET FIEL

SABLES MOUVANTS--CRAQUEMENTS ET RUINE

CE QUI ME SOUTIENT--AIMER ET CROIRE

LE NERF DE LA GUERRE

LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

LA FÉE DU FOYER--LA GRANDE JOIE

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PARIS

A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

Tous droits réservés.

COMMENT

VIVRE A DEUX?

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DOIT-ON SE MARIER?

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COMMENT ÉLEVER NOS ENFANTS?

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ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY

LA VIE EN FAMILLE

COMMENT

VIVRE A DEUX?

PAR

B.-H. GAUSSERON

[Illustration]

PARIS

A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

Tous droits réservés.

COMMENT

VIVRE A DEUX?

CHAPITRE PREMIER

DEUX MOITIÉS FONT UN ENTIER

Le lecteur qui nous a suivi bienveillamment dans le cours de ces

études de morale pratique et familière, sait ce que nous pensons sur

la question du mariage[1]. Nous n'y revenons ici que comme entrée en

matière et pour mémoire. Il serait, en effet, assez oiseux de

rechercher les conditions de la vie heureuse à deux, si l'on n'avait,

au préalable, acquis la conviction que ni l'homme, d'un côté, ni la

femme, de l'autre, ne sont faits pour vivre seuls. Or cette vie à

deux--homme et femme--c'est justement, avec toutes les différences,

profondes et troublantes parfois, qu'y apportent les climats, les

races, les religions et les degrés de civilisation,--le mariage.

[1] Voir _Doit-on se marier?_ Paris, Librairie illustrée; 1 vol.

in-18.

Il y a deux manières bien tranchées de le considérer, ou plutôt d'en

parler. Les uns y cherchent matière à raillerie, et, rééditant avec

constance des plaisanteries et des satires aussi vieilles que

l'institution, font de l'esprit ou de l'_humour_ à bon marché. Les

autres le prennent pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour l'élément

primordial et constitutif de nos sociétés.

Les premiers, d'ailleurs, ne s'en marient pas moins que les seconds.

Sans nous attarder aux plaisanteries et gausseries dont le thème

général et les données ordinaires sont connus de tous, nous citerons,

comme spécimen plus rare, une boutade d'Anglais atrabilaire recueillie

dans le _Spectator_:

«Je ne trouve, dit l'écrivain, dans cette première partie du siècle

dix-huitième, que deux couples qui aient réussi: le premier est un

capitaine de navire et sa femme qui, depuis le soir de leur mariage,

ne se sont plus vus du tout. Le second est un honnête couple du

voisinage; le mari, homme d'un bon sens solide et un peu vulgaire,

d'un tempérament paisible: la femme, muette.»

Ceci n'est donné que comme un fait d'observation. Mais la conséquence

en découle tout naturellement, et l'on a vite fait de la formuler en

loi.

«Est-ce qu'il y a du mal à aimer son mari?» demande, dans une comédie

de la même époque, une jeune femme à l'indispensable marquis. Et le

marquis de répondre: «Du moins, il y a du ridicule. A la cour, un

homme se marie pour avoir des héritiers, une femme pour avoir un nom,

et c'est tout ce qu'elle a de commun avec son mari[2].»

[2] D'Allainval: _L'Ecole des Maris_. 1728.

Ces deux moitiés-là ont beau se rapprocher: elles ne sauraient

évidemment constituer un tout. Une demi-poire et une demi-pêche ne

feront jamais un fruit complet.

Un autre critique à prétentions moralisantes ne va pas jusqu'à nier

que, dans l'union conjugale, l'homme et la femme ne se doivent l'un à

l'autre. Mais il fait une remarque qui mérite d'autant plus d'être

signalée qu'elle a été refaite plus tard par un des plus fameux

théoriciens de l'avenir.

«Je n'ai point, dit-il, connu de mari qui ne fût plus ou moins

touché de la mort de sa femme. Les plus impérieuses et les plus

acariâtres sont presque toujours celles qu'on regrette le plus:

on ne s'en console point. L'humeur et la patience des hommes ont

vraisemblablement besoin d'être exercées. La perte d'une femme douce

et compatissante ne laisse pas le même vuide[3].»

[3] _Doutes sur différentes opinions reçues dans la Société._

Nlle éd. Londres et Paris, 1783, 2 vol. in-16.

De même Stendhal: «En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont

tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a un

proverbe parmi les femmes sur les félicités de cet état.» Et il

conclut: «Il n'y a donc pas d'égalité dans le contrat d'union.»

On voit avec les yeux qu'on a, et ce qui paraît bleu au grand nombre

semble rouge à quelques-uns. Pour mon compte, j'ai rencontré au moins

autant de veuves désolées que de veufs accablés de regrets. Je crois

même que, lorsque le veuvage survient après plusieurs années de

ménage, si l'impression ressentie diffère selon les sexes, c'est chez

la femme qu'elle est le plus durable. Je ne parle, est-il besoin de le

dire, ni des écervelées, ni des névrosées, ni de celles qui se font

appeler les _grandes mondaines_ par les journaux.

Il est des esprits plus sérieux, qui ne discutent pas les mérites, la

nécessité physique et sociale de la vie à deux, mais qui reculent

devant le mariage à cause de son caractère perpétuel, de son

indissolubilité.

«Le mariage, dit Selden, est une affaire désespérée: les grenouilles,

chez Esope, étaient extrêmement sages: elles avaient bien envie d'un

peu d'eau, mais elles ne voulaient pas sauter dans le puits, parce

qu'elles n'auraient plus été capables d'en sortir.»

Il n'entre point dans notre plan d'examiner ici cette question.

Mariage religieux, mariage civil, union libre même avec les garanties

que les enfants et la société peuvent réclamer: séparation,

annulation, divorce,--toutes ces formes diverses de consécration ou de

dissolution de la vie à deux ne sont pas ce qui nous occupe. Nous

n'avons qu'à répondre ce que répondait naguère M. Alexandre Dumas à un

journal anglais: «Le mariage étant un acte qui dépend absolument de la

volonté des individus, que ceux qui veulent se marier se marient; que

ceux qui ne veulent pas se marier ne se marient pas. Quant à ceux qui

ont été mal et malgré eux mariés, disent-ils, le divorce existant dans

tous les pays régis par la loi civile et l'annulation du mariage dans

tous les pays régis par la loi ecclésiastique, qu'ils fassent rompre

leur mariage par la magistrature ou qu'ils le fassent annuler par

l'Église. Comme c'est simple!»

Ce n'est peut-être pas tout à fait aussi simple qu'il plaît au grand

écrivain de le dire; mais, enfin, c'est la vérité.

On raconte que Socrate ayant fait un discours sur le mariage, tous les

célibataires dans l'auditoire prirent la résolution de se marier à la

première occasion, et tous les hommes mariés montèrent immédiatement à

cheval pour se rendre auprès de leurs femmes au galop.

Et Socrate est un des plus fameux mal mariés dont l'histoire fasse

mention.

Ce doit être sous le coup de quelque discours ou objurgation semblable

que le rédacteur du _Tattler_ écrivait: «Ce ne serait pas une mauvaise

chose que le vieux célibataire, qui vit dans le mépris du mariage, fût

obligé de donner sa dot à la vieille fille qui est disposée à y

entrer.»

C'est ce que chantait Thérésa:

Nous voulons un impôt

Sur les célibataires!

Le caustique Chamfort ne voit point de moyen de guérir le mal du

mariage; il est de l'avis d'Arlequin dans la farce italienne,

lorsqu'il dit, «à propos des travers de chaque sexe, que nous serions

tous parfaits si nous n'étions ni hommes ni femmes.»

Il est piquant d'entendre _il signore Arlequino_ souhaiter à tous

d'être changés en Auvergnats.

Le même Chamfort rapporte ce mot, qui a dû être repris depuis, pour

servir de légende à quelque caricature de journal pour rire:

«Vous bâillez, disait une femme à son mari.--Ma chère amie, lui dit

celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je

m'ennuie.»

Cela ne prouve pas en faveur de l'esprit du personnage. On ne s'ennuie

guère que dans la compagnie d'un sot. Mais nous touchons ici, à

travers l'enveloppe d'une assez grossière ironie, la véritable formule

de la vie à deux. Vivre à deux c'est se compléter, se fondre, s'unir,

en un mot, c'est-à-dire n'être qu'un.

Aussi n'est-il pas étonnant que le mariage, l'union légale et quasi

indissoluble de l'homme et de la femme, ait été si souvent comparé à

la fois au paradis et à l'enfer:

«Nous voyons bon nombre de gens tant heureux à ceste rencontre, dit

Rabelais, qu'en leur mariage semble reluire quelque idée et

représentation des joyes du paradis. Autres y sont tant malheureux,

que les diables qui tentent les hermites par les desers ne le sont

davantage.»

«Que pensez-vous du mariage?» dit la duchesse de Malfy dans une pièce

de Webster; et Antonio répond:

«Je le considère comme ceux qui nient le purgatoire;

il contient, ou le ciel, ou l'enfer;

il n'y a point un troisième lieu en lui.»

Le risque est gros à courir, à moins qu'il n'y ait là quelque

exagération, comme il arrive fréquemment aux imaginations vives qui,

d'un bond, vont de l'une à l'autre extrémité d'un sujet. Il me semble

bien que l'atmosphère conjugale n'est pas toujours et exclusivement ou

éblouissante de soleil, ou bouleversée par la tempête. Il y a des

temps gris et doux, qui ne sont pas les moins agréables, au goût de

bien des gens.

«Je suis marié, j'ai près de cinquante ans, ma femme en a vingt-cinq,

dit M. Guizot, dans l'ouvrage posthume intitulé: _Le Temps passé_;

point de commentaire, je vous prie; nous sommes des gens raisonnables

et heureux, cela n'est pas si rare qu'on le pense.»

Il faut croire que le tableau de ce bonheur serait moins fidèlement

peint en couleurs éclatantes qu'en grisaille.

Quoi qu'il en soit, on ne peut que se ranger à l'avis du _vicaire_ de

Goldsmith, lequel pensait «que l'honnête homme qui se marie et élève

une nombreuse famille rend plus de services que celui qui reste

célibataire et se contente de parler de la population.»

Malthus ferait des objections et des calculs. Mais qui est-ce qui

croit aujourd'hui aux objections et aux calculs de Malthus, hors ceux

que leur intérêt de caste ou leur égoïsme personnel entraîne à y

croire?

Le vieux proverbe part d'un point de vue moins général, mais non moins

pratique, lorsqu'il dit:

De bonnes armes est armé

Qui à bonne femme est marié.

Et comme rien n'est malicieux comme la sagesse des nations, le vieux

proverbe ajoute:

Tel homme, telle femme;

montrant ainsi que c'est à l'être le plus fort de former le plus

faible, et que, dans le ménage, le rôle d'éducateur appartient au

mari. Il y a, d'ailleurs, réciprocité, et ce que la force--j'entends

l'énergie de caractère--de l'homme doit faire sur la femme, la douceur

de la femme le doit faire sur l'homme. «Quand la femme traite bien son

mari, il en vaut mieux[4].»

[4] _Encyclopédie des Proverbes._

Cette action mutuelle est trop évidente pour qu'il soit nécessaire d'y

insister. Mais elle est trop intéressante aussi pour que les

moralistes et les sociologues--excusez le mot--ne l'aient pas étudiée

sous tous ses aspects et dans tous ses effets. L'évêque Landriot a dit

avec un vrai bonheur d'expression:

«Le frottement du caractère de la femme sur celui de l'homme imite

l'action de la pierre ponce: il enlève les aspérités, il polit.»

Ailleurs, en ces termes pompeux qu'affectionne l'éloquence de la

chaire, mais avec beaucoup de justesse et de netteté, il fait le

départ entre le rôle de l'homme et celui de la femme dans le mécanisme

de la vie à deux. «A l'homme la force, dit-il, le courage et une

certaine austérité dans l'intérieur de la famille. Cette austérité, je

n'en veux pas dire de mal, car elle est nécessaire, et sans elle la

famille se dissoudrait dans un excès de molle bonté; mais elle ne

suffit pas, et son complément est dans le coeur et sur les lèvres de

la femme. Quand le mari fait entendre cette voix pleine d'autorité

qui met partout le mouvement et la vie, la femme arrive et, comme

l'huile de suavité, elle se glisse à travers les rouages, elle adoucit

les frottements, elle facilite l'exécution... A une parole énergique

et paternelle, elle joint un conseil de mère, un mot de son coeur, un

regard affectueux; et cette sage combinaison d'efforts continus fait

que tout va bien dans la famille.»

C'est ce que madame Necker avait essayé d'exprimer, sans pouvoir

éviter une subtilité et une sécheresse aussi peu propres à convaincre

qu'à persuader. Voici la phrase: «Pour ajouter aux synonymes _mener_

et _conduire_, il me semble qu'on pourrait dire: dans un ménage bien

assorti, la femme doit _mener_ et le mari doit _conduire_; l'un tient

au sentiment et l'autre à la réflexion.»

Quelle que soit la forme donnée à la pensée, le fond en est toujours

le même: la femme et l'homme sont nécessaires l'un à l'autre. De même

qu'il faut que deux nuages se rencontrent pour que se dégage de chacun

d'eux l'électricité qu'ils renferment, de même les énergies, les

puissances, les qualités de l'homme et de la femme ne se manifestent

en leur plein que lorsqu'ils sont unis et qu'ils s'influencent

mutuellement.

«Une femme n'est jamais par elle-même tout ce qu'elle peut être, dit

Ch. de Rémusat; il importe à sa perfection qu'elle soit aimée et

qu'elle soit heureuse.»

Heureuse dans son amour et par son amour,--cela ne va-t-il pas de soi?

Ce n'est pas à dire, répétons-le, que le mariage ait en soi, et

indépendamment de toute circonstance extérieure et de tout effort

personnel, la vertu de donner à chacun des époux réunis ce qui lui

manquait lorsqu'il était seul. C'est une condition--la meilleure, sans

doute--pour l'acquérir; mais là encore nous sommes les artisans de

notre propre bonheur. Aussi H. Raisson dit-il fort justement: «Le

mariage donne de l'étendue ou à notre bonheur ou à nos misères.»

Addison l'avait dit avant lui:

«Le mariage agrandit le théâtre de notre bonheur et de nos misères. Un

mariage d'amour est agréable; un mariage d'intérêt commode; et un

mariage où les deux choses se rencontrent, heureux. Un heureux mariage

a en soi tous les plaisirs de l'amitié, toutes les jouissances du bon

sens et de la raison, et, de fait, toutes les douceurs de la vie.»

Un des plus anciens et des plus nobles dépôts de la sagesse humaine

chez les hommes de notre race, le livre des Védas, contient cette

maxime: «L'homme n'est complet que par la femme, et tout homme qui ne

se marie pas dès l'âge de la virilité doit être noté d'infamie.» Il

dit encore: «La femme est l'âme de l'humanité.» Belle parole qui,

comme le fait remarquer M. Armand Hayem dans son livre _Le Mariage_,

remet en mémoire un mot de Prudhon frappé au même coin: «La femme est

la conscience de l'homme personnifiée.»

«Ainsi, ajoute M. Hayem, c'est une manière de l'homme de se compléter

que de s'unir à la femme.»

C'est même la seule, déclarons-le.

Il y a, sur les vieilles filles et les vieux garçons, un double

proverbe à rimes trop triviales pour que je le rapporte ici, mais qui

dénote bien le sentiment populaire à cet égard. Ce sentiment

n'éclate-t-il pas, d'ailleurs, avec une force irrésistible dans

l'unanimité de toutes les langues à faire du mot _moitié_ le synonyme

d'époux?

Une anecdote, racontée par M. Lorédan Larchey dans son ouvrage

intitulé: _Nos vieux Proverbes_, fait sentir d'une façon poignante que

cette métaphore apparente est bien, après tout, l'expression d'une

réalité. On nous saura gré de la transcrire:

«Un jour, dans la Loire-Inférieure, nous vîmes une pauvre petite

vieille filant solitaire à la porte d'une chaumière perdue sur les

rives du lac de Grandlieu.

»Au moment où nous passions, une pluie d'orage la contraignit de

rentrer, en nous offrant l'abri de son toit. Tout, dans l'unique

pièce, était d'une extrême propreté; et, comme on l'en complimentait,

elle dit:

»--Hé! mon Dieu! je n'y ai point de mérite, je suis toute seule.

»--Et vous avez toujours été de même?

»--Dame, non! j'avais un mari, mais, hélas! sa compagnie m'a quittée.

»Elle se tut en essuyant une larme. Et je n'oublierai jamais comment

elle avait su, en trois mots, faire mesurer le vide profond laissé par

la mort de son homme.»

Le couple humain, souche de la famille et embryon de la société, est

donc un tout parfait, formé de deux moitiés distinctes. Mais pour que

l'entier se constitue et se maintienne, il est indispensable que ces

deux moitiés s'adaptent de telle sorte que ni tiraillements ni chocs

ne parviennent à les séparer.

CHAPITRE II

A LA DÉCOUVERTE

Ce que je sais le mieux c'est mon commencement, s'écriait l'Intimé. Il

n'est guère de jeune marié qui puisse en dire autant. On se trouve, du

jour au lendemain, lancé dans des eaux inconnues, où il faut naviguer

à la découverte. La moindre imprudence peut être funeste. Toute fausse

manoeuvre peut faire prendre une direction qui éloignera à jamais du

port, si elle n'amène pas du premier coup le naufrage. On ne saurait

donc trop consulter la boussole et se conformer aux règles de la

navigation, au début de ce voyage au long cours dans des mers

ignorées.

Ce sont ces dangers qu'ont en vue les moralistes et les pères de

famille lorsqu'ils mettent en garde contre les unions précipitées.

«Dans la jeunesse, dit Ferrand dans ses conseils à son fils, on est

exposé souvent à se laisser séduire par les apparences; on croit voir

des avantages réels dans ce qui n'en a que les dehors. On contracte

étourdiment un lien indissoluble; on reconnaît trop tard son erreur:

l'union se perd, l'aigreur s'en mêle, de là les séparations, les

scandales publics, et la mauvaise éducation que reçoivent presque

toujours des enfants nés d'un mariage mal assorti.»

Il dit encore: «Il est affreux d'être uni à un être dont la société

est un tourment qui ne doit finir qu'avec la vie; surtout gardez-vous

de vous laisser séduire par les charmes de sa figure, avant de savoir

quel est son caractère... La figure passe, le caractère reste; et l'on

se trouve condamné aux regrets d'avoir été trompé, et de l'être pour

toujours.»

«Beauté de femme n'enrichit homme», dit le proverbe.

Pour éviter cet écueil, on a conseillé de n'arriver au mariage

qu'après de longues fiançailles, permettant aux futurs époux de bien

se connaître avant de s'engager. C'est ainsi que nous lisons dans un

des _Essais_ du _Spectator_: «Généralement les mariages où il y a le

plus d'amour et de constance sont ceux qu'une longue cour a précédés.

Il faut que la passion jette des racines et acquière de la force,

avant d'y greffer le mariage. Une longue suite d'espérance et

d'attente fixe l'idée dans notre esprit, et nous habitue à la

tendresse pour la personne aimée.»

L'écrivain anglais ne s'arrête pas là. Il nous donne les indices

d'après lesquels on pourra pronostiquer l'avenir du ménage:

«Un bon naturel et une humeur égale vous donneront pour la vie une

compagne--ou un compagnon--facile; la vertu et le bon sens, un ami

agréable;--l'amour et la constance, une bonne femme--ou un bon mari.»

Il est vrai qu'il ajoute cette remarque amère:

«Pour une personne que l'on rencontre avec ces qualités à la fois, on

en trouve cent qui n'en ont pas même une.»

Espérons que la proportion n'est pas exacte, et ne soyons pas trop

exigeants, chacun de notre côté. Si le jeune mari ne se sent pas

toutes les qualités requises, de quel droit les réclamerait-il chez sa

femme? Et réciproquement. Que celles qu'on a fassent oublier celles

qu'on n'a pas, et que l'indulgence mutuelle supplée finalement à ce

qui fait défaut. Et puis, s'il est bon d'avoir un idéal très élevé et

d'en poursuivre la réalisation, c'est chez soi et en vue de sa propre

amélioration, bien plus que chez autrui. Dans les rêves du jeune

homme, la fiancée prend des allures d'ange; et quand la jeune fille

évoque l'image de celui qui sera son mari, à peine les flamboyants

chérubins ou les séraphins doux et charmants de Jéhovah paraissent-ils

dignes de lui être comparés. Mais, comme le dit excellemment

Fontenelle, «les choses ne passent point de l'imagination à la

réalité, qu'il n'y ait de la perte,» et c'est ce qu'il est bien

important de ne point oublier. C'est le meilleur moyen de ne pas

donner raison au proverbe:

Aujourd'hui marié, demain marri.

La grande part de responsabilité--je ne dis pas toute la

responsabilité,--à cette époque des débuts, appartient à celui des

deux époux qui a, d'ordinaire, le plus d'expérience, le plus de

sang-froid, la volonté la plus nette et la plus ferme, c'est-à-dire à

l'homme. «Le bonheur d'un ménage, fait dire fort justement à un de ses

personnages un romancier contemporain, dépend plus souvent du mari que

de la femme: à lui de bien diriger sa barque, de savoir où il veut

aller. A moins de se heurter à une nature exceptionnelle, à un

tempérament terrible, on doit pouvoir se créer l'existence que l'on

cherche en se mariant[5].»

[5] G. Toudouze, _Le Train jaune_.

Le spirituel auteur d'un petit livre publié chez J.-P. Roret, en

1829, sous le titre de _Code Conjugal_, Horace Raisson, éclaire d'une

comparaison saisissante ce que nous voulons faire comprendre ici.

«S'il faut en tout temps, écrit-il, être attentif à écarter les sujets

de désordre, on doit s'y appliquer davantage encore dans le

commencement de son union. Rien n'est plus aisé que de séparer deux

pièces de bois fraîchement unies ensemble: au bout de quelque temps,

on a peine à les détacher par le fer et le feu.»

Il insiste et ajoute avec un grand bon sens: «La lune de miel est le

véritable moment critique du mariage. Tout en en savourant la douceur,

il faut se tracer pour l'avenir une ligne de conduite fixe et

immuable, et ne pas imiter ces maris, charmants durant le premier

quartier, et détestables dès la pleine lune.

»... En ménage (et la lune de miel est déjà du ménage), il faut,

avant tout, du naturel. La seule manière de prolonger la lune de miel

est donc de ne pas jouer le rôle d'amant-mari, et de se montrer dès le

premier jour ce que l'on sera constamment.»

C'est une pensée analogue qui fait dire à madame de Lambert dans son

opuscule sur l'amitié: «Nous sommes d'ordinaire avec les autres comme

nous sommes avec nous-mêmes. Les personnes sages savent établir la

paix chez eux, et la communiquent aux autres. Sénèque dit: «J'ai assez

profité pour apprendre à être mon ami.» Quiconque sait vivre avec

soi-même, sait vivre avec les autres. Les caractères doux et paisibles

répandent de l'onction sur tout ce qui les approche.»

Montrons-nous donc tels que nous sommes, mais tâchons d'être bons et

commodes à vivre. Ce serait pallier le mal pour un temps plus ou moins

bref, mais nullement le guérir, que se revêtir d'un masque, changer

artificiellement et artificieusement nos allures, exprimer des

sentiments qui ne sont point nôtres, faire, en un mot, fût-ce pour le

plus louable des motifs, le personnage de Faux-Semblant.

Croyons-en l'observation de madame de Rémusat: «Dans un nouveau

ménage, si un caractère se prononce avec rudesse, le plus doux plie

et ruse; c'est assurément la femme qui se soumet ainsi le plus

souvent; mais quelquefois aussi c'est l'homme. Au surplus, alors, quel

que soit le trompeur ou le trompé, le but de l'association est manqué;

je n'espère plus de tendresse, ni d'estime, là où je ne vois ni

confiance ni sincérité.»

Ce n'est pas qu'il soit interdit d'être adroit. C'est fourbe et vil

qu'il ne faut pas être. La vie isolée est, dans toutes les conditions,

un art complexe et difficile; combien plus la vie à deux! Nous

n'hésiterons donc pas à transcrire les conseils, à la fois mondains,

sages et pratiques, qu'Horace Raisson donne au nouvel époux qui

rencontre inopinément chez sa jeune femme des habitudes et des goûts

opposés aux siens ou en désaccord avec son état dans le monde.

«Un mari, suppose-t-il, aime l'étude, la simplicité, la retraite; sa

femme ne se plaît que dans le monde, le faste, la dissipation;

sera-t-il nécessaire que l'un sacrifie son bonheur au caprice de

l'autre? La philosophie conjugale n'est-elle pas alors un devoir,

presque une vertu? Il y a toujours danger à contrarier un vif désir ou

une habitude dès longtemps contractée; le plus sage est de laisser une

jeune femme satisfaire ses goûts de danse, de parure, de spectacles,

au lieu de s'opposer à sa volonté. On fait ainsi naître la satiété, où

l'on aurait aiguillonné le caprice, et la soumission se montre

bientôt, où se fût stimulée la résistance.»

Je ne sais au juste ce que Raisson entendait par soumission et

résistance, et je ne veux point revenir sur ce que j'ai eu l'occasion

de déclarer à propos de l'obéissance, dont le code fait aux femmes une

obligation au bénéfice des maris. Pour nous, l'arbitraire est toujours

de la tyrannie, et le mari n'a de droit sur la conduite de sa femme

que celui qu'il puise dans une raison plus mûre et une expérience plus

étendue. C'est dans ces limites seulement et avec cette interprétation

que je me range à la méthode préconisée par Horace Raisson dans le

passage qui précède; et je conclus d'autant plus facilement avec lui

que «l'art d'obtenir beaucoup consiste à ne rien exiger».

De tout ce qui vient d'être dit,--insistons sur ce point,--la femme

peut et doit faire son profit, aussi bien que l'homme. Les préjugés

dûs à une éducation surannée, mais à laquelle bien peu de jeunes

filles échappent encore, une timidité exagérée et hors de place, des

scrupules d'autant plus tenaces qu'ils sont dictés par l'ignorance,

des maladresses de parole ou d'action qui sont des naïvetés et que le

mari ressent parfois comme des injures, des riens de mille sortes qui

tirent une importance capitale du moment et du lieu, sont souvent des

semences que la jeune femme jette étourdiment sur le terrain conjugal,

encore inexploré, et qui, si le mari ne sarcle ces mauvaises herbes à

mesure qu'elles germent, porteront une moisson de querelles, de

désordre et de destruction.

Si donc le jeune mari, en raison de son éducation physique,

intellectuelle et morale, encore plus qu'en raison d'une supériorité

quelconque de nature dont il serait vain d'arguer, est presque

toujours le plus directement responsable, des deux côtés la tâche est

égale; car les doigts délicats de la femme peuvent, aussi bien que la

rude main de l'homme, briser, dès le départ, le vase trop fragile du

bonheur commun.

CHAPITRE III

LES ENNEMIS

Les parages où les jeunes mariés ont à diriger le navire conjugal leur

sont inconnus; mais ils sont, en outre, sillonnés de courants perfides

et semés d'écueils.

Les personnes mêmes qui, jusqu'alors, avaient été pour le jeune homme

et la jeune fille les guides et les appuis les plus sûrs, deviennent

trop souvent, sinon des ennemis déclarés, du moins des amis égoïstes

dont les conseils sont pernicieux et les prétentions destructrices de

la paix entre les époux.

Loin de nous la pensée de rompre les liens de famille pour mieux

resserrer le noeud conjugal. Un mariage devrait être, à vrai dire, la

greffe d'une famille sur une autre, et les parents des deux mariés

devraient se sentir intimement unis les uns aux autres dans l'intime

union de leurs enfants. Malheureusement il n'en va pas toujours ainsi.

Il semble au père et à la mère, lorsque l'enfant--surtout la

fille--forme un nouveau ménage, que c'est leur bien dont on les prive.

Les plus raisonnables se font difficilement à l'idée de ne plus

exercer de contrôle, de ne plus être les guides et les maîtres de leur

enfant. Après avoir si longtemps remorqué--au prix souvent de combien

de peines et de sacrifices!--la jeune barque, ils sont tout désolés et

déconcertés de la voir voguer de ses propres voiles, de conserve avec

un autre vaisseau qui leur est inconnu. De là des douleurs et des

regrets infiniment respectables, mais qui se traduisent quelquefois

dans la vie pratique par des efforts inconsidérés pour garder la haute

influence, dont ils usent naturellement en sens inverse de celle qui

devrait légitimement dominer la leur.

La lutte qui s'ensuit nécessairement n'est pas de nature à établir

l'harmonie dans le jeune ménage. On a vu des femmes, incapables de se

soustraire à la domination--disons, si vous voulez, à la tendresse--de

leur mère, se mettre, à ce propos, en révolte ouverte contre le mari

et quitter la maison conjugale, pour reprendre, dans la maison

paternelle, la posture d'enfant soumise dont l'éducation leur avait

donné le pli. Parmi les garçons, de tels exemples sont infiniment plus

rares, mais on en trouverait.

Les parents sont bien coupables ou bien aveugles qui, ne sachant pas

vaincre leurs sentiments d'affection égoïste, ne se résignent pas à

abdiquer ce qu'ils appellent leurs droits, même au lendemain du

mariage de leurs enfants.

Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée! Personne plus que nous

n'est touché du spectacle qu'offrent certaines familles, plus

nombreuses qu'on ne le croit, où la plus douce entente règne entre

tous, depuis les grands parents jusqu'aux petits-enfants. Le respect

des uns, la condescendance des autres, l'affection de tous unissent

admirablement les coeurs sans entraver les volontés. C'est à ce

résultat qu'il faut tendre, et l'on peut toujours espérer d'y arriver.

Il vaut bien, d'ailleurs, qu'on se gêne un peu dans les commencements,

que l'on consente à des concessions, qu'on se soumette à des

sacrifices. «Il faut se conformer aux habitudes, au ton, à la manière

de la famille dans laquelle on entre, sous peine de voir la paix

bannie de son ménage», dit fort sagement Horace Raisson.

Je goûte moins cet autre conseil présenté sous forme de maxime: «Si

les belles-mères savaient dissimuler, les brus se taire, et les maris

prendre patience, toutes les familles seraient en paix.»

Se taire, quand on n'a rien de bon ou d'agréable à dire, est, à coup

sûr, fort sage; et, quoi qu'on ait raconté de la langue des femmes, la

jeune épouse, en songeant que le bonheur de celui qu'elle aime et le

sien propre sont en jeu, ne devra pas trouver l'effort au-dessus

d'elle. Mais pourquoi la belle-mère dissimulerait-elle, et qu'a-t-elle

à dissimuler? Le mot est vilain et la chose plus vilaine encore.

Pourquoi lui supposer des sentiments inavouables, de la jalousie, du

dépit, de la haine, contre celle que son fils a choisie pour compagne?

Si son coeur est agité de telles passions, ce n'est pas à les

dissimuler qu'elle doit travailler de toutes ses forces; c'est à les

combattre, à les déraciner, à les détruire. Elle y parviendra

assurément, si c'est son fils qu'elle aime, et non pas elle en son

fils.

Une Anglaise, Mrs. Chapone, donne d'excellents conseils à la jeune

mariée à propos des relations qu'elle aura à entretenir avec la

famille et les amis de son mari. Nous ne pouvons mieux faire que de

les transcrire. «Votre conduite vis-à-vis de ses amis particuliers et

de ses proches parents, dit-elle à la nouvelle épouse, auront le plus

important effet sur votre bonheur mutuel. Si vous n'adoptez pas ses

sentiments en ce qui les concerne, votre union restera très

imparfaite, et mille incidents désagréables en surgiront

constamment...

«Il faut prendre grand soin de partager, extérieurement du moins,

votre respect et votre affection d'une manière égale et honnête entre

les parents de votre mari et les vôtres. Il serait heureux que vos

sentiments pussent être les mêmes pour les uns comme pour les autres;

mais, que cela soit ou non, le devoir et la sagesse vous obligent à

cultiver autant que possible le bon vouloir et l'amitié de la famille

qui vous a adoptée, sans préjudice de l'affection et de la gratitude

dont vous ne pouvez manquer, j'en suis sûr, à l'égard de la vôtre.»

Que la bru fasse preuve de ces sentiments, et, si la belle-mère lui

refuse une part dans son affection,--que voulez-vous?--la belle-mère

méritera tous les sarcasmes et toutes les malédictions que la satire

populaire lui a toujours si libéralement octroyés.

C'est bien à regret que nous avons dû commencer par les parents cette

revue des ennemis que doit redouter le jeune ménage. Mais quand on a

à dire une vérité désagréable, mieux vaut la dire du premier coup.

C'est à eux, d'un côté, et aux nouveaux mariés de l'autre, de ne pas

changer en un fléau, également funeste au bonheur de tous, l'affection

profonde par laquelle le père, la mère et les enfants se sentent liés

les uns aux autres. Il suffit de s'imposer, d'une part, des

ménagements et des respects dont les fils et les filles ne se doivent

départir jamais, et, de l'autre, un peu de désintéressement, disons

même, si vous voulez, d'abnégation. Le problème n'est insoluble pour

personne, et on le voit bien, après tout, au grand nombre de ceux qui

le résolvent.

Une autre catégorie d'ennemis, moins intéressants et plus perfides,

est celle des amies d'enfance. Il faut lire, dans le _Code conjugal_

d'Horace Raisson, les pages de fine physiologie qu'il leur consacre.

«Dès qu'il est question dans le monde du mariage d'une jeune personne,

les amies de pension accourent: à leurs questions volubiles, on juge

que c'est la curiosité bien plus qu'un tendre intérêt qui les

excite... «Tu te maries? ton prétendu est-il aimable, beau?...

l'aimes-tu?... voyons la corbeille?» Puis viennent les commentaires,

les projets. On se quitte: celles qui sont filles lèvent au ciel un

regard d'envie; celles qui sont mariées poussent un soupir de regret

ou de souvenance.

«Après la noce, où les amies de pension se sont fait remarquer par

leur petit air important, les visites deviennent plus fréquentes;

chaque jour on propose, on engage quelque partie nouvelle. La

promenade, les marchands, la campagne, le spectacle s'emparent si bien

de tous les moments de la jeune femme, que son mari trouve à peine le

temps de l'entrevoir dans le cours de la journée.

«C'est là le moindre inconvénient de ce redoublement de tendresse

renouvelée du pensionnat.

«Mais le mari hasarde un léger reproche; sa femme reconnaît son tort

involontaire, et promet sincèrement de ne plus se laisser ainsi ravir

le temps qu'elle peut passer si heureuse près de l'époux qu'elle aime.

Elle refuse donc les invitations que ses amies viennent lui faire.

Celles-ci s'étonnent, se piquent, la pressent de questions; la jeune

femme avoue enfin que son mari paraît désirer la voir plus souvent

près de lui.--Ah! Monsieur est jaloux!--Non, il m'aime.--Le despote!

laisse-le faire, ce sera bientôt une tyrannie; que tu seras heureuse,

ainsi claquemurée! Mon mari a voulu me mener ainsi; j'ai bien souffert

à le contrarier; maintenant il en passe par où je veux.--Mais, mes

amies, vous vous méprenez; mon mari n'exige rien, ne se plaint de

rien; je pense seulement que, sans fuir le plaisir, je puis lui

consacrer plus d'instants.--Pauvre petite! si douce, si résignée...

Puis arrive le chapitre des conseils. «Leur instance est d'abord bien

faible; mais, à force de revenir à la charge, de répéter des plaintes,

de faire des comparaisons, de saisir de fausses apparences, elles

tournent bientôt la tête de la jeune épouse, qui troque enfin le

bonheur contre la dissipation.»

Le tableau qui précède, et qui n'est point chargé, explique et

justifie cet autre passage qui pourrait sembler, au premier abord,

dépasser la vérité.

«Beaucoup de maris redoutent pour leurs femmes la société des jeunes

gens, et préfèrent les voir entourées de femmes; ils ont tort. On

pourrait dire avec justesse: «Les amies de pension ont plus désuni de

ménages que les galants.»

Il est clair que ces remarques sont applicables à tous les degrés de

l'échelle sociale. Il n'est pas nécessaire d'avoir été «en pension»

pour avoir des dangers analogues à redouter et à fuir. Les amies

d'atelier, les voisines, les habituées de la loge de la concierge

opèrent, dans un milieu différent, de la même manière pour amener les

mêmes résultats.

L'homme, de son côté, n'a pas à veiller avec moins de soin à ne pas se

laisser circonvenir par ses amis de la veille qui, s'ils ne

l'entraînent pas à conserver en dehors de chez lui les habitudes de la

vie de garçon, ont vite fait de les apporter avec eux dans son

intérieur, qu'ils envahissent et où ils s'installent avec le

sans-façon et l'empressement de célibataires convaincus qu'on ne se

marie qu'à leur bénéfice.

«Les nouveaux mariés doivent apporter un soin sévère dans le choix des

personnes qui, reçues habituellement chez eux, passeront dans le monde

pour les amis de la maison. On juge de la portée, des opinions, du

caractère des gens, par les liaisons qu'ils forment; et souvent les

amitiés d'un mari compromettent la réputation et le bonheur de sa

femme.»

Sans prendre à la lettre l'exclamation d'un misanthrope: «O mes amis,

n'ayez jamais d'amis!» on peut dire que les jeunes époux ne sauraient,

chacun pour leur part, être trop réservés dans le choix des amis

qu'ils admettent dans leur intimité, et qu'il doit suffire qu'une

personne ne plaise pas à l'un d'eux pour que la maison lui soit

irrévocablement fermée.

Depuis qu'il y a des gens qui commandent et des gens qui

obéissent--bien ou mal,--on répète sur tous les tons et avec toutes

les variantes: _Notre ennemi, c'est notre maître_. Il serait tout

aussi exact de renverser la proposition et de dire: _Notre ennemi,

c'est qui nous sert_.

«Il n'est point de métier plus mal fait, ni plus chèrement payé que

celui de domestique», dit l'auteur des _Doutes sur différentes

opinions reçues dans la Société_.

Il en était ainsi bien avant lui, et je crois que, depuis la fin de

l'époque patriarcale, le bon serviteur a toujours été une perle rare

et de grand prix. On a pu dire avec raison qu'au dix-huitième siècle

le métier de valet menait à tout, même aux plus grands honneurs et aux

plus hautes charges de l'État. Aujourd'hui les avenues sont encombrées

par d'autres professions, chacun le sait; mais les exigences des

domestiques n'en vont pas moins croissant. Une chronique signée Alfred

Baude, que je lisais naguère dans le journal _l'Estafette_, m'en

fournit deux exemples amusants. Je ne saurais en garantir

l'authenticité, mais ils n'ont, par le temps qui court, rien

d'invraisemblable.

«Le duc de B... avait besoin d'un valet de chambre. Un monsieur se

présente avec la physionomie et la tenue d'un notaire.

»--Monsieur le duc, je souffre d'une dyspepsie, je ne puis manger de

boeuf et ne peux boire que du bordeaux.

»--Soit!

»--Monsieur le duc, mon médecin me défend de veiller le soir et exige

que je sois toujours couché à dix heures.

»--Soit!

»--Monsieur le duc, j'ai quelques amis que je reçois une fois par

semaine, et une fois par semaine aussi j'ai l'habitude d'aller au

spectacle; j'espère que vous voudrez bien me donner ces deux soirées.

»--Mon cher, reprit froidement le duc de B..., ma maison ne saurait

vous convenir, cherchez-en une autre, et si par hasard vous trouviez

une seconde place comme celle-là, dites-le-moi, j'y mettrai mon fils.»

Lord Henry Seymour racontait qu'il avait trouvé une fois un valet de

chambre qui lui plaisait beaucoup. Au moment de l'arrêter, le valet

s'inclina et dit: «Je ne peux entrer au service de Votre Seigneurie.

»--Pourquoi donc? fit lord Henry, fort intrigué.

»Votre Seigneurie a le pied trop petit, je ne pourrais jamais entrer

dans ses bottes».

Leurs investigations vont au delà de la chaussure, au delà même de la

garde-robe et de l'office. Le caractère, la nature morale de leurs

maîtres et de leurs maîtresses est scrutée et analysée par eux, non

sans perspicacité, en ce qui se rapporte à leurs intérêts immédiats.

Voici un document précieux, trouvé providentiellement dans un livre de

cuisine:

«La femme de chambre du premier nous a dit hier: «Retenez bien ceci:

Toute maîtresse grasse est pleurnicheuse et collante; toute maîtresse

maigre est agacée et agaçante; toute maîtresse petite est volontaire

et hautaine; toute maîtresse grande et mince est orgueilleuse et

défiante.»

Nous laissons la responsabilité de ce morceau de physio-psychologie à

M. Alfred Baude, qui l'a mis au jour. Mais nous nous associons

volontiers aux réflexions suivantes:

«Nous nous plaignons de ce que nos domestiques nous détestent,

et comment voulez-vous qu'ils nous aiment. Nous inquiétons-nous

d'eux? Quand leur vient-il de notre part un mot affectueux, une

parole qui prouve que nous nous intéressons à eux?--Jamais!

Nourris--blanchis--logés--éclairés--c'est tout.--Et cependant, l'être

humain a besoin d'autre chose.

»Les domestiques ne trouvant plus dans leurs maîtres que des

automates, absolument sans coeur, se groupent entre eux et forment une

espèce de franc-maçonnerie dont l'unique but est de piller et de

ridiculiser l'ennemi commun, le Maître. Que faire? Avant tout, traitez

vos serviteurs comme on traite de grands enfants.

»Ils le sont par leur éducation si rudimentaire et par leur position

inférieure. De temps en temps une bonne parole, un bon sourire, un

encouragement; vous ne soupçonnez pas combien vous vous en trouverez

mieux. Puis, pour combattre cette déplorable habitude qu'ont les

domestiques de changer à chaque instant de place, n'acceptez jamais un

nouveau serviteur s'il ne vous apporte pas la preuve qu'il est resté

au minimum deux ans dans la maison d'où il sort. Ah! si chacun de nous

prenait cet engagement, quelle rapide amélioration dans notre mal! Et

puis, songez quelquefois à l'axiome de Beaumarchais: «Aux qualités

qu'on exige d'un domestique, connaissez-vous beaucoup de maîtres qui

fussent dignes d'être valets?...»

»En finissant, il est de toute justice de dire qu'il y a souvent de

nobles coeurs dans la livrée. Que d'exemples ne pourrait-on citer: je

n'en connais pas de plus touchant que celui-ci:

«Un ancien négociant avait tout perdu: sa femme, ses enfants, sa

fortune; il ne lui restait qu'une vieille domestique. Cette pauvre

femme s'attacha à lui avec un admirable dévouement. Il était atteint

d'une affreuse maladie de la peau; elle le soigna nuit et jour. Ce

n'est pas tout; elle allait voir les vieux amis de son maître à son

insu, et obtenait quelques secours. Un matin elle rentrait harassée;

elle entend des éclats de voix et des rires, elle s'arrête et écoute:

on se moquait d'elle, son vieux maître contrefaisait sa voix.

»--Ah! dit-elle, mon premier mouvement fut de m'en aller en courant,

puis je songeai qu'il était vieux, malade, qu'il avait besoin de moi;

je retins mes larmes et remuai bruyamment la clef dans la serrure

avant d'entrer.»

«Un honneste serviteur, dit le vieux gentilhomme français de La

Hoguette, dans son _Testament_, est le surveillant de son maître, et

un bon maître l'exemplaire de son serviteur. C'est pourquoi il n'y a

point de combinaison entre les hommes, après celle du mari et de la

femme, qui ait plus besoin d'estre bien faite que celle-ci.»

J'ai rarement vu la moralité du contrat entre maître et serviteur

dégagée avec plus de netteté, d'élévation et d'éloquence que dans ces

lignes, que je suis heureux d'exhumer:

«Que penses-tu que fasse pour moi celui que tu crois un serviteur? Il

me sert; tu te trompes, il se sert: le même travail qu'il feroit en sa

maison pour vivre, il le fait en la mienne; s'il m'engage sa volonté

pour me rendre quelque service, la mienne lui demeure en ôtage pour

son salaire; si je trouve mon compte en ce qu'il fait pour moi, il y

trouve le sien aussi; s'il se mêle de mes affaires, on s'aperçoit

qu'il ne néglige pas les siennes; s'il fait valoir ma terre, il en

partage les fruits à l'aise avec moi; s'il m'appreste à manger, il en

taste le premier, il y contribuë de sa peine, et moi de toute la

dépense. Notre communauté se découvre en tant de choses, que tout bien

considéré, je trouve que l'assemblage du serviteur avec le maître

n'est autre chose qu'une société qui se fait entre le pauvre et le

riche pour leur utilité commune, en laquelle il n'y a aucune

différence que le nom.»

Un peu plus loin, de La Hoguette dit encore: «Tout service fait sans

affection est sans goût; si on me le rend à regret, quoi qu'il me soit

dû, je le reçois encore plus à regret; il n'y a que la chaleur du

coeur toute seule qui le puisse bien assaisonner. Cela étant,

faisons-nous aimer de nos serviteurs; pour en estre aimé il les faut

aimer: l'amitié ne reçoit que ce seul change.»

Charron avait exprimé plus didactiquement la même pensée:

«Traitter humainement ses serviteurs, et chercher plustost à se

faire aimer que craindre est tesmoignage de bonne nature: les

rudoyer par trop, monstre une ame cruelle, et que la volonté est

toute pareille envers les autres hommes, mais que le defaut de

puissance empesche l'execution. Aussi avoir soin de leur santé

et instruction de ce qui est requis pour leur bien et salut.»

Fénelon y revient souvent. Nous avons eu l'occasion, dans les livres

qui ont précédé celui-ci, de toucher plus d'une fois à la question

des domestiques, et d'en parler dans le même sens[6].

[6] _Doit-on se marier?_ p. 169 et suiv.--_Comment élever nos

enfants?_ p. 213 et suiv.--_Que faire de nos filles?_ pp. 231 et

suiv., 297, 308.

Il résume tout, pour ainsi dire, dans ce passage:

«Tâchez de vous faire aimer de vos gens sans aucune basse familiarité:

n'entrez pas en conversation avec eux; mais aussi ne craignez pas de

leur parler assez souvent avec affection et sans hauteur sur leurs

besoins. Qu'ils soient assurés de trouver du conseil et de la

compassion: ne les reprenez point aigrement de leurs défauts; n'en

paraissez ni surpris ni rebuté, tant que vous espérez qu'ils ne seront

pas incorrigibles; faites-leur entendre doucement raison, et souffrez

d'eux souvent pour le service, afin d'être en état de les convaincre

de sang-froid que c'est sans chagrin et sans impatience que vous leur

parlez, bien moins pour votre service que pour leur intérêt.»

On comprend que la conduite des domestiques et notre conduite vis à

vis d'eux soient une difficulté de chaque instant dans le ménage. Cela

introduit une complication extrême et de très désagréable nature dans

la vie à deux; et si nous ne tenions, pour de délicates raisons de

discrétion que l'on appréciera sans doute, à rester dans les

généralités, il nous serait facile de mettre le doigt sur bien des

plaies, ouvertes et entretenues dans le coeur des époux par les

domestiques ou à leur occasion. Nous nous contenterons de citer ce

qu'Horace Raisson dit de la femme de chambre:

«La femme de chambre a une grande influence sur la fidélité conjugale.

Confidente née des secrets du ménage, adroite et fière, elle sera

toujours disposée à en abuser; sotte, elle commettra à tous propos des

inconséquences ou des balourdises. C'est un art difficile et rare, que

celui de bien styler une femme de chambre.»

Bien stylée ou non, la femme de chambre est souvent un instrument de

désunion entre les époux. Son service, plus personnel, qui la met à

chaque instant en contact avec les maîtres, la rend plus dangereuse en

lui donnant plus de moyens pour faire du mal. Mais ses collègues des

deux sexes, à la cuisine, à l'écurie, dans l'antichambre, à la loge,

ne lui cèdent en rien lorsque l'occasion se présente ou qu'elle peut

se faire naître. Le nombre de ménages ébranlés, chagrinés, disloqués,

détruits par les jalousies que ces gens suscitent, par leurs faux

rapports, leurs insinuations perfides, leurs lettres anonymes, leurs

complaisances insinuantes, leurs manoeuvres de toutes sortes, à la

fois basses et audacieuses, est littéralement inimaginable.

Certes ce n'est pas nous qui trouverons mauvais que les maîtres

rendent aux serviteurs la vie plus douce, en s'intéressant à eux et en

leur accordant une affectueuse attention. Mais qu'ils prennent garde?

La pente de la familiarité est facile, et s'ils s'y laissent une fois

glisser, ils ne pourront plus retenir ni leurs domestiques ni eux:

«Dès que vous oubliez votre place vis-à-vis d'un domestique, vous

l'autorisez à oublier la sienne vis-à-vis de vous», dit Ferrand, et

il dit vrai.

C'est ainsi que le bonheur conjugal, comme toutes les choses

précieuses et délicates, est entouré, assiégé par une foule d'ennemis

avides. On croirait voir des guêpes attaquant un beau fruit, au moment

où sa maturité parfaite le rend le plus délicieux.

La Vie en Famille: Comment Vivre à Deux? · 第 1 / 10 段