Ma conjecture est fondée. Je lui vois reculer beaucoup le choix de

son époux, et je veux éclaircir un peu cette petite affaire-là. Vous

savez que je suis auprès d'elle en quelque espèce de faveur, que j'y

ai les accès ouverts, et qu'à force de me tourmenter[131] je me suis

acquis le privilége de me mêler à la conversation, et de parler à tort

et à travers de toutes choses. Quelquefois cela ne me réussit pas, mais

quelquefois aussi cela me réussit. Laissez-moi faire, je suis de vos

amis; les gens de mérite me touchent, et je veux prendre mon temps pour

entretenir la princesse de...

SOSTRATE.

Ah! de grâce, quelque bonté que mon malheur t'inspire, garde-toi bien

de lui rien dire de ma flamme. J'aimerois mieux mourir que de pouvoir

être accusé par elle de la moindre témérité, et ce profond respect où

ses charmes divins...

CLITIDAS.

Taisons-nous, voici tout le monde.

[126] M. de Lauzun, selon les commentateurs.

[127] Voyez la note troisième, tome Ier, page 268.

[128] Pour: _per se_, c'est-à-dire par soi-même. Ce qui signifie que

É constituait une syllabe.

[129] Pour: qui n'a craint ni. Faute de français.

[130] De _brenn_, mot celtique conservé dans le bas-breton, qui

signifie chef, et n'est pas un nom propre.

[131] Pour: remuer. Locution populaire.

SCÈNE II.--ARISTIONE, IPHICRATE, TIMOCLÈS, SOSTRATE, ANAXARQUE, CLÉON,

CLITIDAS.

ARISTIONE, à Iphicrate.

Prince, je ne puis me lasser de le dire, il n'est point de spectacle au

monde qui puisse le disputer en magnificence à celui que vous venez de

nous donner. Cette fête a eu des ornemens qui l'emportent sans doute

sur tout ce que l'on sauroit voir; et elle vient de produire à nos yeux

quelque chose de si noble, de si grand et de si majestueux, que le ciel

même ne sauroit aller au delà; et je puis dire assurément qu'il n'y a

rien dans l'univers qui s'y puisse égaler.

TIMOCLÈS.

Ce sont des ornemens dont on ne peut pas espérer que toutes les fêtes

soient embellies; et je dois fort trembler, madame, pour la simplicité

du petit divertissement que je m'apprête à vous donner dans le bois de

Diane.

ARISTIONE.

Je crois que nous n'y verrons rien que de fort agréable; et, certes, il

faut avouer que la campagne a lieu de nous paroître belle, et que nous

n'avons pas le temps de nous ennuyer dans cet agréable séjour qu'ont

célébré tous les poëtes sous le nom de Tempé. Car enfin, sans parler

des plaisirs de la chasse que nous y prenons à toute heure, et de la

solennité des jeux Pythiens que l'on y célèbre tantôt, vous prenez

soin l'un et l'autre de nous y combler de tous les divertissemens

qui peuvent charmer les chagrins des plus mélancoliques. D'où vient,

Sostrate, qu'on ne vous a point vu dans notre promenade?

SOSTRATE.

Une petite indisposition, madame, m'a empêché de m'y trouver.

IPHICRATE.

Sostrate est de ces gens, madame, qui croient qu'il ne sied pas bien

d'être curieux comme les autres; et il est beau d'affecter de ne pas

courir où tout le monde court.

SOSTRATE.

Seigneur, l'affectation n'a guère de part à tout ce que je fais; et,

sans vous faire compliment, il y avoit des choses à voir dans cette

fête qui pouvoient m'attirer, si quelque autre motif ne m'avoit retenu.

ARISTIONE.

Et Clitidas a-t-il vu cela?

CLITIDAS.

Oui, madame; mais du rivage.

ARISTIONE.

Et pourquoi du rivage?

CLITIDAS.

Ma foi, madame, j'ai craint quelqu'un des accidens qui arrivent

d'ordinaire dans ces confusions. Cette nuit, j'ai songé de poisson mort

et d'œufs cassés; et j'ai appris du seigneur Anaxarque que les œufs

cassés et le poisson mort signifient malencontre.

ANAXARQUE.

Je remarque une chose: que Clitidas n'auroit rien à dire, s'il ne

parloit de moi.

CLITIDAS.

C'est qu'il y a tant de choses à dire de vous, qu'on n'en sauroit

parler assez.

ANAXARQUE.

Vous pourriez prendre d'autres matières, puisque je vous en ai prié.

CLITIDAS.

Le moyen? ne dites-vous pas que l'ascendant est plus fort que tout? et

s'il est écrit dans les astres que je sois enclin à parler de vous,

comment voulez-vous que je résiste à ma destinée?

ANAXARQUE.

Avec tout le respect, madame, que je vous dois, il y a une chose qui

est fâcheuse dans votre cour, que tout le monde y prenne liberté de

parler, et que le plus honnête homme y soit exposé aux railleries du

premier méchant plaisant.

CLITIDAS.

Je vous rends grâce de l'honneur.

ARISTIONE, à Anaxarque.

Que vous êtes fou de vous chagriner de ce qu'il dit!

CLITIDAS.

Avec tout le respect que je dois à madame, il y a une chose qui

m'étonne dans l'astrologie: comment des gens qui savent tous les

secrets des dieux, et qui possèdent des connaissances à se mettre

au-dessus de tous les hommes, aient besoin de faire leur cour et de

demander quelque chose.

ANAXARQUE.

Vous devriez gagner un peu mieux votre argent, et donner à madame de

meilleures plaisanteries.

CLITIDAS.

Ma foi, on les donne telles qu'on peut. Vous en parlez fort à votre

aise; et le métier de plaisant n'est pas comme celui d'astrologue: bien

mentir et bien plaisanter sont deux choses fort différentes, et il est

bien plus facile de tromper les gens que de les faire rire.

ARISTIONE.

Eh! qu'est-ce donc que cela veut dire?

CLITIDAS, se parlant à lui-même.

Paix, impertinent que vous êtes! ne savez-vous pas bien que

l'astrologie est une affaire d'État, et qu'il ne faut point toucher à

cette corde-là? Je vous l'ai dit plusieurs fois, vous vous émancipez

trop, et vous prenez de certaines libertés qui vous joueront un

mauvais tour, je vous en avertis. Vous verrez qu'un de ces jours on

vous donnera du pied au cul, et qu'on vous chassera comme un faquin.

Taisez-vous, si vous êtes sage.

ARISTIONE.

Où est ma fille?

TIMOCLÈS.

Madame, elle s'est écartée; et je lui ai présenté une main qu'elle a

refusé d'accepter.

ARISTIONE.

Princes, puisque l'amour que vous avez pour Ériphile a bien voulu se

soumettre aux lois que j'ai voulu vous imposer; puisque j'ai su obtenir

de vous que vous fussiez rivaux sans devenir ennemis, et qu'avec pleine

soumission aux sentimens de ma fille vous attendez un choix dont je

l'ai faite seule maîtresse, ouvrez-moi tous deux le fond de votre âme,

et me dites sincèrement quel progrès vous croyez l'un et l'autre avoir

fait sur son cœur.

TIMOCLÈS.

Madame, je ne suis point pour[132] me flatter, j'ai fait ce que j'ai

pu pour toucher le cœur de la princesse Ériphile, et je m'y suis pris,

que[133] je crois, de toutes les tendres manières dont un amant se

peut servir: je lui ai fait des hommages soumis de tous mes vœux; j'ai

montré des assiduités, j'ai rendu des soins chaque jour; j'ai fait

chanter ma passion aux voix les plus touchantes, et l'ai fait exprimer

en vers aux plumes les plus délicates; je me suis plaint de mon martyre

en des termes passionnés; j'ai fait dire à mes yeux, aussi bien qu'à ma

bouche, le désespoir de mon amour; j'ai poussé à ses pieds des soupirs

languissans; j'ai même répandu des larmes; mais tout cela inutilement,

et je n'ai point connu qu'elle ait dans l'âme aucun ressentiment[134]

de mon ardeur.

ARISTIONE.

Et vous, prince?

IPHICRATE.

Pour moi, madame, connoissant son indifférence et le peu de cas qu'elle

fait des devoirs qu'on lui rend, je n'ai voulu perdre auprès d'elle ni

plaintes, ni soupirs, ni larmes. Je sais qu'elle est toute soumise à

vos volontés, et que ce n'est que de votre main seule qu'elle voudra

prendre un époux; aussi n'est-ce qu'à vous que je m'adresse pour

l'obtenir, à vous plutôt qu'à elle que je rends tous mes soins et tous

mes hommages. Et plût au ciel, madame, que vous eussiez voulu jouir des

conquêtes que vous lui faites, et recevoir pour vous les vœux que vous

lui renvoyez!

ARISTIONE.

Prince, le compliment est d'un amant adroit, et vous avez entendu dire

qu'il falloit cajoler les mères pour obtenir les filles; mais ici, par

malheur, tout cela devient inutile, et je me suis engagée à laisser le

choix tout entier à l'inclination de ma fille.

IPHICRATE.

Quelque pouvoir que vous lui donniez pour ce choix, ce n'est point

compliment, madame, que ce que je vous dis. Je ne recherche la

princesse Ériphile que parce qu'elle est votre sang; je la trouve

charmante par tout ce qu'elle tient de vous, et c'est vous que j'adore

en elle.

ARISTIONE.

Voilà qui est fort bien.

IPHICRATE.

Oui, madame, toute la terre voit en vous des attraits et des charmes

que je...

ARISTIONE.

De grâce, prince, ôtons ces charmes et ces attraits: vous savez que ce

sont des mots que je retranche des complimens qu'on me veut faire. Je

souffre qu'on me loue de ma sincérité; qu'on dise que je suis une bonne

princesse, que j'ai de la parole pour tout le monde, de la chaleur pour

mes amis, et de l'estime pour le mérite et la vertu: je puis tâter de

tout cela; mais, pour les douceurs de charmes et d'attraits, je suis

bien aise qu'on ne m'en serve point; et, quelque vérité qui s'y pût

rencontrer, on doit faire quelque scrupule d'en goûter la louange,

quand on est mère d'une fille comme la mienne.

IPHICRATE.

Ah! madame, c'est vous qui voulez être mère malgré tout le monde; il

n'est point d'yeux qui ne s'y opposent; et, si vous le vouliez, la

princesse Ériphile ne seroit que votre sœur.

ARISTIONE.

Mon Dieu! prince, je ne donne point dans tous ces galimatias où donnent

la plupart des femmes: je veux être mère parce que je la suis, et ce

seroit en vain que je ne la voudrois pas être. Ce titre n'a rien qui me

choque, puisque, de mon consentement, je me suis exposée à le recevoir.

C'est un foible de notre sexe, dont, grâce au ciel, je suis exempte; et

je ne m'embarrasse point de ces grandes disputes d'âge sur quoi nous

voyons tant de folles. Revenons à notre discours. Est-il possible que

jusqu'ici vous n'ayez pu connoître où penche l'inclination d'Ériphile?

IPHICRATE.

Ce sont obscurités pour moi.

TIMOCLÈS.

C'est pour moi un mystère impénétrable.

ARISTIONE.

La pudeur peut-être l'empêche de s'expliquer à vous et à moi.

Servons-nous de quelque autre pour découvrir le secret de son cœur.

Sostrate, prenez de ma part cette commission, et rendez cet office à

ces princes, de savoir adroitement de ma fille vers qui des deux ses

sentimens peuvent tourner.

SOSTRATE.

Madame, vous avez cent personnes dans votre cour sur qui vous pourriez

mieux verser l'honneur d'un tel emploi; et je me sens mal propre à bien

exécuter ce que vous souhaitez de moi.

ARISTIONE.

Votre mérite, Sostrate, n'est point borné aux seuls emplois de la

guerre. Vous avez de l'esprit, de la conduite, de l'adresse; et ma

fille fait cas de vous.

SOSTRATE.

Quelque autre mieux que moi, madame...

ARISTIONE.

Non, non; en vain vous vous en défendez.

SOSTRATE.

Puisque vous le voulez, madame, il vous faut obéir; mais je vous jure

que, dans toute votre cour, vous ne pouviez choisir personne qui ne fût

en état de s'acquitter beaucoup mieux que moi d'une telle commission.

ARISTIONE.

C'est trop de modestie; et vous vous acquitterez toujours bien de

toutes les choses dont on vous chargera. Découvrez doucement les

sentimens d'Ériphile, et faites-la ressouvenir qu'il faut se rendre de

bonne heure dans le bois de Diane.

[132] Pour: je ne suis point assez hardi pour. Ellipse archaïque.

[133] Pour: à ce que je crois. Ellipse archaïque.

[134] Voyez la note deuxième, tome Ier, p. 350.

SCÈNE III.--IPHICRATE, TIMOCLÈS, SOSTRATE, CLITIDAS.

IPHICRATE, à Sostrate.

Vous pouvez croire que je prends part à l'estime que la princesse vous

témoigne.

TIMOCLÈS, à Sostrate.

Vous pouvez croire que je suis ravi du choix que l'on a fait de vous.

IPHICRATE.

Vous voilà en état de servir vos amis.

TIMOCLÈS.

Vous avez de quoi rendre de bons offices aux gens qu'il vous plaira.

IPHICRATE.

Je ne vous recommande point mes intérêts.

TIMOCLÈS.

Je ne vous dis point de parler pour moi.

SOSTRATE.

Seigneurs, il seroit inutile. J'aurois tort de passer les ordres de ma

commission; et vous trouverez bon que je ne parle ni pour l'un ni pour

l'autre.

IPHICRATE.

Je vous laisse agir comme il vous plaira.

TIMOCLÈS.

Vous en userez comme vous voudrez.

SCÈNE IV.--IPHICRATE, TIMOCLÈS, CLITIDAS.

IPHICRATE, bas, à Clitidas.

Clitidas se ressouvient bien qu'il est de mes amis; je lui recommande

toujours de prendre mes intérêts auprès de sa maîtresse contre ceux de

mon rival.

CLITIDAS, bas, à Iphicrate.

Laissez-moi faire. Il y a bien de la comparaison de lui à vous! et

c'est un prince bien bâti pour vous le disputer!

IPHICRATE, bas, à Clitidas.

Je reconnoîtrai ce service.

SCÈNE V.--TIMOCLÈS, CLITIDAS.

TIMOCLÈS.

Mon rival fait sa cour à Clitidas; mais Clitidas sait bien qu'il m'a

promis d'appuyer contre lui les prétentions de mon amour.

CLITIDAS.

Assurément; et il se moque, de croire l'emporter sur vous. Voilà,

auprès de vous, un beau petit morveux de prince!

TIMOCLÈS.

Il n'y a rien que je ne fasse pour Clitidas.

CLITIDAS, seul.

Belles paroles de tous côtés! Voici la princesse; prenons mon temps

pour l'aborder.

SCÈNE VI.--ÉRIPHILE, CLÉONICE.

CLÉONICE.

On trouvera étrange, madame, que vous vous soyez ainsi écartée de tout

le monde.

ÉRIPHILE.

Ah! qu'aux personnes comme nous, qui sommes toujours accablées de tant

de gens, un peu de solitude est parfois agréable! et qu'après mille

impertinens entretiens il est doux de s'entretenir avec ses pensées!

Qu'on me laisse ici promener toute seule.

CLÉONICE.

Ne voudriez-vous pas, madame, voir un petit essai de la disposition de

ces gens admirables qui veulent se donner à vous? Ce sont des personnes

qui, par leurs pas, leurs gestes et leurs mouvemens, expriment aux yeux

toutes choses; et on appelle cela pantomime. J'ai tremblé à vous dire

ce mot, et il y a des gens dans votre cour qui ne me le pardonneroient

pas.

ÉRIPHILE.

Vous avez bien la mine, Cléonice, de me venir ici régaler d'un mauvais

divertissement; car, grâce au ciel, vous ne manquez pas de vouloir

produire indifféremment tout ce qui se présente à vous; et vous avez

une affabilité qui ne rejette rien; aussi est-ce à vous seule qu'on

voit avoir recours toutes les muses nécessitantes[135]; vous êtes la

grande protectrice du mérite incommodé[136]; et tout ce qu'il y a de

vertueux indigens au monde va débarquer chez vous.

CLÉONICE.

Si vous n'avez pas envie de les voir, madame, il ne faut que les

laisser là.

ÉRIPHILE.

Non, non; voyons-les: faites-les venir.

CLÉONICE.

Mais peut-être, madame, que leur danse sera méchante.

ÉRIPHILE.

Méchante ou non, il la faut voir. Ce ne seroit, avec vous, que reculer

la chose, et il vaut mieux en être quitte.

CLÉONICE.

Ce ne sera ici, madame, qu'une danse ordinaire; une autre fois...

ÉRIPHILE.

Point de préambule, Cléonice; qu'ils dansent!

[135] Pour: nécessiteuses. Emploi excessif et hardi du participe

présent. Il n'est pas entré dans notre langage.

[136] Pour: malaisé.

DEUXIÈME INTERMÈDE

La confidente de la jeune princesse lui produit trois danseurs, sous le

nom de _Pantomimes_; c'est-à-dire qui expriment par leurs gestes toutes

sortes de choses. La princesse les voit danser, et les reçoit à son

service.

ENTRÉE DE BALLET DE TROIS PANTOMIMES.

ACTE II

SCÈNE I.--ÉRIPHILE, CLÉONICE.

ÉRIPHILE.

Voilà qui est admirable. Je ne crois pas qu'on puisse mieux danser

qu'ils dansent, et je suis bien aise de les avoir à moi.

CLÉONICE.

Et moi, madame, je suis bien aise que vous ayez vu que je n'ai pas si

méchant goût que vous avez pensé.

ÉRIPHILE.

Ne triomphez point tant; vous ne tarderez guère à me faire avoir ma

revanche. Qu'on me laisse ici.

SCÈNE II.--ÉRIPHILE, CLÉONICE, CLITIDAS.

CLÉONICE, allant au-devant de Clitidas.

Je vous avertis, Clitidas, que la princesse veut être seule.

CLITIDAS.

Laissez-moi faire: je suis homme qui sais ma cour.

SCÈNE III.--ÉRIPHILE, CLITIDAS.

CLITIDAS, en chantant.

La, la, la, la (Faisant l'étonné en voyant Ériphile) Ah!

ÉRIPHILE, à Clitidas qui feint de vouloir s'éloigner.

Clitidas!

CLITIDAS.

Je ne vous avois pas vue là, madame.

ÉRIPHILE.

Approche. D'où viens-tu?

CLITIDAS.

De laisser la princesse votre mère, qui s'en alloit vers le temple

d'Apollon, accompagnée de beaucoup de gens.

ÉRIPHILE.

Ne trouves-tu pas ces lieux les plus charmans du monde?

CLITIDAS.

Assurément. Les princes vos amans y étoient.

ÉRIPHILE.

Le fleuve Pénée fait ici d'agréables détours.

CLITIDAS.

Fort agréables. Sostrate y étoit aussi.

ÉRIPHILE.

D'où vient qu'il n'est pas venu à la promenade?

CLITIDAS.

Il a quelque chose dans la tête qui l'empêche de prendre plaisir à

tous ses beaux régales[137]. Il m'a voulu entretenir; mais vous m'avez

défendu si expressément de me charger d'aucune affaire auprès de

vous, que je n'ai point voulu lui prêter l'oreille, et je lui ai dit

nettement que je n'avois pas le loisir de l'entendre.

ÉRIPHILE.

Tu as eu tort de lui dire cela, et tu devois l'écouter.

CLITIDAS.

Je lui ai dit d'abord que je n'avois pas le loisir de l'entendre mais

après je lui ai donné audience.

ÉRIPHILE.

Tu as bien fait.

CLITIDAS.

En vérité, c'est un homme qui me revient, un homme fait comme je veux

que les hommes soient faits, ne prenant point des manières bruyantes

et des tons de voix assommans; sage et posé en toutes choses, ne

parlant jamais que bien à propos, point prompt à décider, point du tout

exagérateur incommode; et, quelques beaux vers que nos poëtes lui aient

récités, je ne lui ai jamais ouï-dire: voilà qui est plus beau que tout

ce qu'a jamais fait Homère. Enfin c'est un homme pour qui je me sens de

l'inclination; et, si j'étois princesse, il ne seroit pas malheureux.

ÉRIPHILE.

C'est un homme d'un grand mérite, assurément. Mais de quoi t'a-t-il

parlé?

CLITIDAS.

Il m'a demandé si vous aviez témoigné grande joie au magnifique régale

que l'on vous a donné, m'a parlé de votre personne avec des transports

les plus grands du monde, vous a mise au-dessus du ciel, et vous a

donné toutes les louanges qu'on peut donner à la princesse la plus

accomplie de la terre, entremêlant tout cela de plusieurs soupirs qui

disoient plus qu'il ne vouloit. Enfin, à force de le tourner de tous

côtés, et de le presser sur la cause de cette profonde mélancolie dont

toute la cour s'aperçoit, il a été contraint de m'avouer qu'il étoit

amoureux.

ÉRIPHILE.

Comment, amoureux! quelle témérité est la sienne! c'est un extravagant

que je ne verrai de ma vie.

CLITIDAS.

De quoi vous plaignez-vous, madame?

ÉRIPHILE.

Avoir l'audace de m'aimer! et, de plus, avoir l'audace de le dire!

CLITIDAS.

Ce n'est pas de vous, madame, dont il est amoureux.

ÉRIPHILE.

Ce n'est pas moi?

CLITIDAS.

Non, madame; il vous respecte trop pour cela, et est trop sage pour y

penser.

ÉRIPHILE.

Et de qui donc, Clitidas?

CLITIDAS.

D'une de vos filles, la jeune Arsinoé.

ÉRIPHILE.

A-t-elle tant d'appas, qu'il n'ait trouvé qu'elle digne de son amour?

CLITIDAS.

Il l'aime éperdument, et vous conjure d'honorer sa flamme de votre

protection.

ÉRIPHILE.

Moi?

CLITIDAS.

Non, non, madame. Je vois que la chose ne vous plaît pas. Votre colère

m'a obligé à prendre ce détour; et, pour vous dire la vérité, c'est

vous qu'il aime éperdument.

ÉRIPHILE.

Vous êtes un insolent de venir ainsi surprendre mes sentimens. Allons,

sortez d'ici; vous vous mêlez de vouloir lire dans les âmes, de vouloir

pénétrer dans les secrets du cœur d'une princesse! Otez-vous de mes

yeux, et que je ne vous voie jamais, Clitidas.

CLITIDAS.

Madame...

ÉRIPHILE.

Venez ici. Je vous pardonne cette affaire-là.

CLITIDAS.

Trop de bonté, madame!

ÉRIPHILE.

Mais à condition (prenez bien garde à ce que je vous dis) que vous n'en

ouvrirez la bouche à personne du monde, sur peine de la vie.

CLITIDAS.

Il suffit.

ÉRIPHILE.

Sostrate t'a donc dit qu'il m'aimoit?

CLITIDAS.

Non, madame. Il faut vous dire la vérité. J'ai tiré de son cœur,

par surprise, un secret qu'il veut cacher à tout le monde, et avec

lequel il est, dit-il, résolu de mourir. Il a été au désespoir du vol

subtil que je lui en ai fait; et, bien loin de me charger de vous le

découvrir, il m'a conjuré, avec toutes les instantes prières qu'on

sauroit faire, de ne vous en rien révéler; et c'est trahison contre lui

que ce que je viens de vous dire.

ÉRIPHILE.

Tant mieux! c'est par son seul respect qu'il peut me plaire; et s'il

étoit si hardi que de me déclarer son amour, il perdroit pour jamais et

ma présence et mon estime.

CLITIDAS.

Ne craignez point, madame...

ÉRIPHILE.

Le voici. Souvenez-vous, au moins, si vous êtes sage, de la défense que

je vous ai faite.

CLITIDAS.

Cela est fait, madame. Il ne faut pas être courtisan indiscret.

[137] Pour divertissements. Voyez la note, tome III, page 17.

SCÈNE IV.--ÉRIPHILE, SOSTRATE.

SOSTRATE.

J'ai une excuse, madame, pour oser interrompre votre solitude; et

j'ai reçu de la princesse votre mère une commission qui autorise la

hardiesse que je prends maintenant.

ÉRIPHILE.

Quelle commission, Sostrate?

SOSTRATE.

Celle, madame, de tâcher d'apprendre de vous vers lequel des deux

princes peut incliner votre cœur.

ÉRIPHILE.

La princesse ma mère montre un esprit judicieux dans le choix qu'elle

a fait de vous pour un pareil emploi. Cette commission, Sostrate, vous

a été agréable sans doute, et vous l'avez acceptée avec beaucoup de

joie?

SOSTRATE.

Je l'ai acceptée, madame, par la nécessité que mon devoir m'impose

d'obéir; et si la princesse avoit voulu recevoir mes excuses, elle

auroit honoré quelque autre de cet emploi.

ÉRIPHILE.

Quelle cause, Sostrate, vous obligeoit à le refuser?

SOSTRATE.

La crainte, madame, de m'en acquitter mal.

ÉRIPHILE.

Croyez-vous que je ne vous estime pas assez pour vous ouvrir mon cœur,

et vous donner toutes les lumières que vous pourrez désirer de moi sur

le sujet de ces deux princes?

SOSTRATE.

Je ne désire rien pour moi là-dessus, madame; et je ne vous demande que

ce que vous croirez devoir donner aux ordres qui m'amènent.

ÉRIPHILE.

Jusques ici je me suis défendue de m'expliquer, et la princesse ma

mère a eu la bonté de souffrir que j'ai reculé toujours ce choix qui

me doit engager; mais je serai bien aise de témoigner à tout le monde

que je veux faire quelque chose pour l'amour de vous; et, si vous m'en

pressez, je rendrai cet arrêt qu'on attend depuis si longtemps.

SOSTRATE.

C'est une chose, madame, dont vous ne serez point importunée par moi;

et je ne saurois me résoudre à presser une princesse qui sait trop ce

qu'elle a à faire.

ÉRIPHILE.

Mais c'est ce que la princesse ma mère attend de vous.

SOSTRATE.

Ne lui ai-je pas dit aussi que je m'acquitterois mal de cette

commission?

ÉRIPHILE.

Oh çà, Sostrate, les gens comme vous ont toujours les yeux pénétrans;

et je pense qu'il ne doit y avoir guère de choses qui échappent aux

vôtres. N'ont-ils pu découvrir, vos yeux, ce dont tout le monde est

en peine? et ne vous ont-ils point donné quelques petites lumières

du penchant de mon cœur? Vous voyez les soins qu'on me rend,

l'empressement qu'on me témoigne. Quel est celui de ces deux princes

que vous croyez que je regarde d'un œil plus doux?

SOSTRATE.

Les doutes que l'on forme sur ces sortes de choses ne sont réglés

d'ordinaire que par les intérêts qu'on prend.

ÉRIPHILE.

Pour qui, Sostrate, pencheriez-vous des deux? Quel est celui,

dites-moi, que vous souhaiteriez que j'épousasse?

SOSTRATE.

Ah! madame, ce ne seront pas mes souhaits, mais votre inclination qui

décidera de la chose.

ÉRIPHILE.

Mais si je me conseillois à vous[138] pour ce choix?

SOSTRATE.

Si vous vous conseilliez à moi, je serois fort embarrassé.

ÉRIPHILE.

Vous ne pourriez pas dire qui des deux vous semble plus digne de cette

préférence?

SOSTRATE.

Si l'on s'en rapporte à mes yeux, il n'y aura personne qui soit digne

de cet honneur. Tous les princes du monde seront trop peu de chose

pour aspirer à vous; les dieux seuls y pourront prétendre, et vous ne

souffrirez des hommes que l'encens et les sacrifices.

ÉRIPHILE.

Cela est obligeant, et vous êtes de mes amis. Mais je veux que vous me

disiez pour qui des deux vous vous sentez plus d'inclination, quel est

celui que vous mettez le plus au rang de vos amis.

[138] Pour: prenais conseil de vous. Archaïsme concis et regrettable.

SCÈNE V.--ÉRIPHILE, SOSTRATE, CHORÈBE.

CHORÈBE.

Madame, voilà la princesse qui vient vous prendre ici pour aller au

bois de Diane.

SOSTRATE, à part.

Hélas! petit garçon, que tu es venu à propos!

SCÈNE VI.--ARISTIONE, ÉRIPHILE, IPHICRATE, TIMOCLÈS, SOSTRATE,

ANAXARQUE, CLITIDAS.

ARISTIONE.

On vous a demandée, ma fille; et il y a des gens que votre absence

chagrine fort.

ÉRIPHILE.

Je pense, madame, qu'on m'a demandée par compliment; et on ne

s'inquiète pas tant qu'on vous dit.

ARISTIONE.

On enchaîne pour nous ici tant de divertissemens les uns aux autres,

que toutes nos heures sont retenues; et nous n'avons aucun moment à

perdre, si nous voulons les goûter tous. Entrons vite dans le bois, et

voyons ce qui nous y attend. Ce lieu est le plus beau du monde: prenons

vite nos places.

TROISIÈME INTERMÈDE

Molière - Œuvres complètes, Tome 4 · 第 17 / 19 段