Adieu. Voilà le seul honnête homme que j'aie trouvé en cette ville.

SBRIGANI.

Ne perdez point de temps. Je vous aime tant, que je voudrois que vous

fussiez déjà bien loin. (Seul.) Que le ciel te conduise! Par ma foi,

voilà une grande dupe! Mais voici...

SCÈNE VIII.--ORONTE, SBRIGANI.

SBRIGANI, feignant de ne point voir Oronte.

Ah! quelle étrange aventure! quelle fâcheuse nouvelle pour un père!

Pauvre Oronte! que je te plains! Que diras-tu? et de quelle façon

pourras-tu supporter cette douleur mortelle?

ORONTE.

Qu'est-ce? Quel malheur me présages-tu?

SBRIGANI.

Ah! monsieur! ce perfide de Limosin, ce traître de monsieur de

Pourceaugnac vous enlève votre fille!

ORONTE.

Il m'enlève ma fille!

SBRIGANI.

Oui. Elle en est devenue si folle, qu'elle vous quitte pour le suivre;

et l'on dit qu'il a un caractère[123] pour se faire aimer de toutes les

femmes.

ORONTE.

Allons, vite à la justice! des archers après eux!

[123] Pour: talisman. Mot archaïque.

SCÈNE IX.--ORONTE, ÉRASTE, JULIE, SBRIGANI.

ÉRASTE, à Julie.

Allons, vous viendrez malgré vous, et je veux vous remettre entre les

mains de votre père. Tenez, monsieur, voilà votre fille que j'ai tirée

de force d'entre les mains de l'homme avec qui elle s'enfuyoit; non pas

pour l'amour d'elle, mais pour votre seule considération. Car, après

l'action qu'elle a faite, je dois la mépriser, et me guérir absolument

de l'amour que j'avois pour elle.

ORONTE.

Ah! infâme que tu es!

ÉRASTE, à Julie.

Comment! me traiter de la sorte après toutes les marques d'amitié que

je vous ai données! Je ne vous blâme point de vous être soumise aux

volontés de monsieur votre père, il est sage et judicieux dans les

choses qu'il fait; et je ne me plains point de lui de m'avoir rejeté

pour un autre. S'il a manqué à la parole qu'il m'avoit donnée, il a ses

raisons pour cela. On lui a fait croire que cet autre est plus riche

que moi de quatre ou cinq mille écus, et quatre ou cinq mille écus est

un denier considérable, et qui vaut bien la peine qu'un homme manque à

sa parole; mais oublier en un moment toute l'ardeur que je vous avois

montrée! vous laisser d'abord enflammer d'amour pour un nouveau venu,

et le suivre honteusement sans le consentement de monsieur votre père,

après les crimes qu'on lui impute! c'est une chose condamnée de tout le

monde, et dont mon cœur ne peut vous faire d'assez sanglans reproches.

JULIE.

Eh bien, oui. J'ai conçu de l'amour pour lui, et je l'ai voulu suivre,

puisque mon père me l'avoit choisi pour époux. Quoi que vous me disiez,

c'est un fort honnête homme; et tous les crimes dont on l'accuse sont

faussetés épouvantables.

ORONTE.

Taisez-vous; vous êtes une impertinente, et je sais mieux que vous ce

qui en est.

JULIE.

Ce sont sans doute des pièces qu'on lui fait, et c'est peut-être lui

(montrant Éraste) qui a trouvé cet artifice pour vous en dégoûter.

ÉRASTE.

Moi! je serois capable de cela?

JULIE.

Oui, vous.

ORONTE.

Taisez-vous, vous dis-je; vous êtes une sotte!

ÉRASTE.

Non, non; ne vous imaginez pas que j'aie aucune envie de détourner

ce mariage, et que ce soit ma passion qui m'ait forcé à courir après

vous. Je vous l'ai déjà dit, ce n'est que la seule considération que

j'ai pour monsieur votre père; et je n'ai pu souffrir qu'un honnête

homme comme lui fût exposé à la honte de tous les bruits qui pourroient

suivre une action comme la vôtre.

ORONTE.

Je vous suis, seigneur Éraste, infiniment obligé.

ÉRASTE.

Adieu, monsieur. J'avois toutes les ardeurs du monde d'entrer dans

votre alliance: j'ai fait tout ce que j'ai pu pour obtenir un tel

honneur; mais j'ai été malheureux, et vous ne m'avez pas jugé digne

de cette grâce. Cela n'empêchera pas que je ne conserve pour vous les

sentimens d'estime et de vénération où votre personne m'oblige; et, si

je n'ai pu être votre gendre, au moins serai-je éternellement votre

serviteur.

ORONTE.

Arrêtez, seigneur Éraste; votre procédé me touche l'âme, et je vous

donne ma fille en mariage.

JULIE.

Je ne veux point d'autre mari que monsieur de Pourceaugnac.

ORONTE.

Et je veux, moi, tout à l'heure, que tu prennes le seigneur Éraste. Çà,

la main!

JULIE.

Non, je n'en ferai rien.

ORONTE.

Je te donnerai sur les oreilles!

ÉRASTE.

Non, non, monsieur; ne lui faites point de violence, je vous en prie.

ORONTE.

C'est à elle à m'obéir, et je sais me montrer le maître.

ÉRASTE.

Ne voyez-vous pas l'amour qu'elle a pour cet homme-là? et voulez-vous

que je possède un corps dont un autre possédera le cœur?

ORONTE.

C'est un sortilége qu'il lui a donné, et vous verrez qu'elle changera

de sentiment avant qu'il soit peu. Donnez-moi votre main. Allons!

JULIE.

Je ne...

ORONTE.

Ah! que de bruit! Ça, votre main, vous dis-je! Ah! ah! ah!

ÉRASTE, à Julie.

Ne croyez pas que ce soit pour l'amour de vous que je vous donne la

main; ce n'est que monsieur votre père dont je suis amoureux, et c'est

lui que j'épouse.

ORONTE.

Je vous suis beaucoup obligé; et j'augmente de dix mille écus le

mariage de ma fille. Allons, qu'on fasse venir le notaire pour dresser

le contrat.

ÉRASTE.

En attendant qu'il vienne, nous pouvons jouir du divertissement de la

saison, et faire entrer les masques que le bruit des noces de monsieur

de Pourceaugnac a attirés ici de tous les endroits de la ville.

SCÈNE X.--TROUPE DE MASQUES, DANSANS ET CHANTANS.

UN MASQUE, en Égyptienne.

Sortez, sortez de ces lieux,

Soucis, Chagrins et Tristesse;

Venez, venez, Ris et Jeux,

Plaisirs, Amours et Tendresse;

Ne songeons qu'à nous réjouir:

La grande affaire est le plaisir.

CHŒUR DE MASQUES CHANTANS.

Ne songeons qu'à nous réjouir:

La grande affaire est le plaisir.

L'ÉGYPTIENNE.

A me suivre tous ici

Votre ardeur est non commune;

Et vous êtes en souci

De votre bonne fortune:

Soyez toujours amoureux,

C'est le moyen d'être heureux.

UN MASQUE, en Égyptien.

Aimons jusques au trépas;

La raison nous y convie.

Hélas! si l'on n'aimoit pas,

Que seroit-ce de la vie?

Ah! perdons plutôt le jour

Que de perdre notre amour.

L'ÉGYPTIEN.

Les biens,

L'ÉGYPTIENNE.

La gloire,

L'ÉGYPTIEN.

Les grandeurs.

L'ÉGYPTIENNE.

Les sceptres, qui font tant d'envie,

L'ÉGYPTIEN.

Tout n'est rien, si l'amour n'y mêle ses ardeurs.

L'ÉGYPTIENNE.

Il n'est point, sans l'amour, de plaisir dans la vie.

TOUS DEUX ENSEMBLE.

Soyons toujours amoureux,

C'est le moyen d'être heureux.

CHŒUR.

Sus, sus, chantons tous ensemble;

Dansons, sautons, jouons-nous.

UN MASQUE, en Pantalon.

Lorsque pour rire on s'assemble,

Les plus sages, ce me semble,

Sont ceux qui sont les plus fous.

TOUS ENSEMBLE.

Ne songeons qu'à nous réjouir:

La grande affaire est le plaisir.

PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.

Danse de sauvages.

SECONDE ENTRÉE DE BALLET.

Danse de Biscayens.

FIN DE MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

SIXIÈME ÉPOQUE

1670-1673

DRAMES SATYRIQUES ET DIVERTISSEMENTS DE LA COUR.

XXVII. 1670. LES AMANS MAGNIFIQUES.

XXVIII. 1670. LE BOURGEOIS GENTILHOMME.

XXIX. 1671. PSYCHÉ.

XXX. 1671. LES FOURBERIES DE SCAPIN.

XXXI. 1661. LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS.

XXXII. 1672. LES FEMMES SAVANTES.

XXXIII. 1673. LE MALADE IMAGINAIRE.

LES AMANS MAGNIFIQUES

COMÉDIE-BALLET EN CINQ ACTES, EN PROSE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE, AU MOIS DE

FÉVRIER 1670, SOUS LE TITRE DE DIVERTISSEMENT ROYAL.

Louis XIV avait trente ans; la plus belle et la plus spirituelle

personne de la cour était sa favorite avouée. Les plus sévères parmi

les évêques ne protestaient que par le silence contre cette grandeur

excessive et orientale, qui s'élevait comme un astre radieux au milieu

de l'adoration universelle. La divinité symbolique de ce représentant

majestueux et royal de la France au dix-septième siècle était un fait

convenu que personne n'osait récuser. Molière, pour se maintenir à

force d'adresse dans cette faveur qui lui permettait de disposer de sa

troupe; directeur, acteur, auteur, maître de ballet, comme l'avaient

été Plaute, Shakspeare, et avant lui Caldéron, Molière était contraint

au sacrifice à peu près complet de cette indépendance qui nous semble

aujourd'hui inséparable du génie. Sans cette docilité qui nous étonne,

aurait-il pu créer le _Misanthrope_ et le _Tartufe_? Non, certes. Il

achetait le triomphe de son art au prix de sa liberté personnelle. Le

roi commandait, il obéissait.

En 1670, le frivole et spirituel versificateur Benserade, chargé

jusque-là de la composition des ballets de cour, ayant renoncé à ce

métier qui lui semblait fatigant et qu'il avait solennellement abdiqué

en février 1669 (par un rondeau adressé aux dames dans le ballet de

_Flore_), ce fut Molière qui eut ordre de le remplacer. Louis XIV prit

la peine d'en donner le sujet, comme on le verra dans l'avant-propos

de Molière; il fallut que, sur un texte rebattu et stérile qui lui

avait déjà servi dans la _Princesse d'Élide_, un homme de génie voulût

bien brocher des scènes qui amenaient des danses, des chants et des

spectacles. Molière s'y prêta. Il avait le roi pour unique appui; et le

docile philosophe, né avec tous les dons de l'artiste, habile à scander

les vers pour la musique, imitateur et presque parodiste ingénieux des

madrigaux de Benserade, créa les _Amans magnifiques_.

Lui-même il s'y plaça comme un fou de cour, libre bouffon qui rappelle

le rôle de Moron dans la _Princesse d'Élide_, et qui indiquait assez

bien la situation de Molière dans cette cour. A côté de lui, le

libre penseur fit apparaître un représentant des superstitions qu'il

détestait, l'astrologue Anaxarque;--trouvant ainsi moyen de frapper

obliquement la crédulité humaine et de poursuivre son œuvre.

Trois mois après la représentation de cet ouvrage de commande,

qui brille surtout par les divertissements et les machines, un

événement bizarre frappa d'étonnement la cour et la ville. La grande

Mademoiselle, qui, élevée au milieu des troubles de la Fronde, était

restée un peu romanesque, et qui avait choisi parmi les prétendants

les plus autorisés et les plus célèbres un petit cadet de Gascogne,

le marquis de Lauzun, recevait de Louis XIV l'ordre de renoncer à

cette union, où elle avait placé son bonheur. Comment se fait-il que

deux rôles des _Amans magnifiques_, celui de Sostrate (le sauveur de

l'armée) et celui d'Ériphile (l'amie de l'amour), semblent calqués sur

les caractères et la situation de Lauzun et de Mademoiselle, situation

secrète, ou du moins connue de bien peu de personnes? Molière avait-il

pénétré les secrets de la cour? savait-il où en était Lauzun, l'homme

le plus dissimulé à la fois et le plus hardi, mais qu'il avait vu

souvent chez sa femme et chez madame de la Sablière? était-il au

courant de cette passion née en 1667, et qui, dans un cœur de plus de

quarante ans, était devenue irrésistible? Nous ne pouvons que signaler

ici la coïncidence des faits avec l'œuvre du poëte.

En vain, en 1688, essaya-t-on de reprendre la pièce de Molière. Après

neuf représentations très-peu suivies, elle disparut de la scène;

Dancourt, en 1704, essaya de nouveau la même tentative, également

inutile, malgré les changements qu'il avait introduits dans les

intermèdes.

PERSONNAGES DE LA COMÉDIE

ARISTIONE, princesse, mère d'Ériphile. Mlle HERVÉ.

ÉRIPHILE, fille de la princesse. Mlle MOLIÈRE.

IPHICRATE, prince, amant d'Ériphile. LA GRANGE.

TIMOCLÈS, prince, amant d'Ériphile. DU CROISY.

SOSTRATE, général d'armée, amant d'Ériphile.

CLÉONICE, confidente d'Ériphile. Mme BÉJART.

ANAXARQUE, astrologue. HUBERT.

CLÉON, fils d'Anaxarque.

CHORÈBE, de la suite d'Aristione.

CLITIDAS, plaisant de cour, de la suite MOLIÈRE.

d'Ériphile.

UNE FAUSSE VÉNUS, d'intelligence avec Anaxarque.

PERSONNAGES DES INTERMÈDES

PREMIER INTERMÈDE.

ÉOLE.

TRITONS chantans.

FLEUVES chantans.

AMOURS chantans.

PÊCHEURS DE CORAIL dansans.

NEPTUNE.

SIX DIEUX MARINS dansans.

DEUXIÈME INTERMÈDE.

TROIS PANTOMIMES dansans.

TROISIÈME INTERMÈDE.

LA NYMPHE de la vallée de Tempé.

PERSONNAGES DE LA PASTORALE

EN MUSIQUE.

TYRCIS, berger, amant de Caliste.

CALISTE, bergère.

LYCASTE, berger, ami de Tyrcis.

MÉNANDRE, berger, ami de Tyrcis.

PREMIER SATYRE, amant de Caliste.

SECOND SATYRE, amant de Caliste.

SIX DRYADES dansantes.

SIX FAUNES dansans.

CLIMÈNE, bergère.

PHILINTE, berger.

TROIS PETITES DRYADES dansantes.

TROIS PETITS FAUNES dansans.

QUATRIÈME INTERMÈDE.

HUIT STATUES qui dansent.

CINQUIÈME INTERMÈDE.

QUATRE PANTOMIMES dansans.

SIXIÈME INTERMÈDE.

FÊTE DES JEUX PYTHIENS

LA PRÊTRESSE.

DEUX SACRIFICATEURS chantans.

SIX MINISTRES DU SACRIFICE, portant des haches, dansans.

CHŒUR DE PEUPLES.

SIX VOLTIGEURS sautant sur des chevaux de bois.

QUATRE CONDUCTEURS D'ESCLAVES dansans.

HUIT ESCLAVES dansans.

QUATRE HOMMES armés à la grecque.

QUATRE FEMMES armées à la Grecque.

UN HÉRAUT.

SIX TROMPETTES.

UN TIMBALIER.

APOLLON.

SUIVANS D'APOLLON dansans.

La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé.

AVANT-PROPOS

Le roi, qui ne veut que des choses extraordinaires dans tout ce qu'il

entreprend, s'est proposé de donner à sa cour un divertissement qui fût

composé de tous ceux que le théâtre peut fournir; et, pour embrasser

cette vaste idée et enchaîner ensemble tant de choses diverses, Sa

Majesté a choisi pour sujet deux princes rivaux, qui, dans le champêtre

séjour de la vallée de Tempé, où l'on doit célébrer la fête des jeux

Pythiens, régalent à l'envi une jeune princesse et sa mère de toutes

les galanteries dont ils se peuvent aviser.

PREMIER INTERMÈDE

Le théâtre s'ouvre à l'agréable bruit de quantité d'instrumens; et

d'abord il offre aux yeux une vaste mer bordée de chaque côté de

quatre grands rochers, dont le sommet porte chacun un Fleuve accoudé

sur les marques de ces sortes de déités. Au pied de ces rochers sont

douze Tritons de chaque côté; et, dans le milieu de la mer, quatre

Amours montés sur des dauphins, et derrière eux le dieu Éole, élevé

au-dessus des ondes sur un petit nuage. Éole commande aux vents de se

retirer; et, tandis que quatre Amours, douze Tritons et huit Fleuves

lui répondent, la mer se calme, et du milieu des ondes on voit s'élever

une île. Huit pêcheurs sortent du fond de la mer, avec des nacres de

perles et des branches de corail, et, après une danse agréable, vont

se placer chacun sur un rocher au-dessus d'un Fleuve. Le chœur de la

musique annonce la venue de Neptune; et, tandis que ce dieu danse avec

sa suite, les Pêcheurs, les Tritons et les Fleuves accompagnent ses

pas de gestes différents et de bruit de conques de perles. Tout ce

spectacle est une magnifique galanterie[124], dont l'un des princes

régale sur la mer la promenade des princesses.

[124] Du mot espagnol _galanteria_, amusement agréable.

PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.

NEPTUNE ET SIX DIEUX MARINS.

DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.

HUIT PÊCHEURS DE CORAIL.

_Vers chantés._

RÉCIT D'ÉOLE.

Vents, qui troublez les plus beaux jours,

Rentrez dans vos grottes profondes,

Et laissez régner sur les ondes

Les Zéphyrs et les Amours.

UN TRITON.

Quels beaux yeux ont percé nos demeures humides?

Venez, venez, Tritons; cachez-vous, Néréïdes.

TOUS LES TRITONS.

Allons tous au-devant de ces divinités,

Et rendons par nos chants hommage à leurs beautés.

UN AMOUR.

Ah! que ces princesses sont belles!

UN AUTRE AMOUR.

Quels sont les cœurs qui ne s'y rendroient pas!

UN AUTRE AMOUR.

La plus belle des immortelles,

Notre mère, a bien moins d'appas.

CHŒUR.

Allons tous au-devant de ces divinités,

Et rendons par nos chants hommage à leurs beautés.

UN TRITON.

Quel noble spectacle s'avance?

Neptune, le grand dieu Neptune, avec sa cour.

Vient honorer ce beau séjour

De son auguste présence.

CHŒUR.

Redoublons nos concerts,

Et faisons retentir, dans le vague des airs,

Notre réjouissance.

Vers pour le ROI, représentant Neptune.

Le ciel, entre les dieux les plus considérés,

Me donne pour partage un rang considérable,

Et, me faisant régner sur les flots azurés,

Rend à tout l'univers mon pouvoir redoutable.

Il n'est aucune terre, à me bien regarder,

Qui ne doive trembler que je ne m'y répande;

Point d'États qu'à l'instant je ne puisse inonder

Des flots impétueux que mon pouvoir commande.

Rien n'en peut arrêter le fier débordement;

Et, d'une triple digue à leur force opposée

On les verroit forcer le ferme empêchement,

Et se faire en tous lieux une ouverture aisée.

Mais je sais retenir la fureur de ces flots

Par la sage équité du pouvoir que j'exerce,

Et laisser en tous lieux, au gré des matelots.

La douce liberté d'un paisible commerce.

On trouve des écueils parfois dans mes États;

On voit quelques vaisseaux y périr par l'orage;

Mais contre ma puissance on n'en murmure pas,

Et chez moi la vertu ne fait jamais naufrage.

Pour monsieur LE GRAND[125], représentant un dieu marin.

L'empire où nous vivons est fertile en trésors.

Tous les mortels en foule accourent sur ses bords,

Et, pour faire bientôt une haute fortune,

Il ne faut rien qu'avoir la faveur de NEPTUNE.

Pour le marquis DE VILLEROY, représentant un dieu marin.

Sur la foi de ce dieu de l'empire flottant,

On peut bien s'embarquer avec toute assurance:

Les flots ont de l'inconstance,

Mais le NEPTUNE est constant.

Pour le marquis DE RASSAN, représentant un dieu marin.

Voguez sur cette mer d'un zèle inébranlable:

C'est le moyen d'avoir NEPTUNE favorable.

[125] On appelait, par abréviation, le grand écuyer M. le Grand, et le

premier écuyer M. le Premier.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--SOSTRATE, CLITIDAS.

CLITIDAS, à part.

Il est attaché à ses pensées.

SOSTRATE[126], se croyant seul.

Non, Sostrate, je ne vois rien où tu puisses avoir recours, et tes maux

sont d'une nature à ne te laisser nulle espérance d'en sortir.

CLITIDAS, à part.

Il raisonne tout seul.

SOSTRATE, se croyant seul.

Hélas!

CLITIDAS, à part.

Voilà des soupirs qui veulent dire quelque chose, et ma conjecture se

trouvera véritable.

SOSTRATE, se croyant seul.

Sur quelles chimères, dis-moi, pourrois-tu bâtir quelque espoir? et que

peux-tu envisager, que l'affreuse longueur d'une vie malheureuse, et

des ennuis à ne finir que par la mort?

CLITIDAS, à part.

Cette tête-là est plus embarrassée que la mienne.

SOSTRATE, se croyant seul.

Ah! mon cœur! ah! mon cœur! où m'avez-vous jeté?

CLITIDAS.

Serviteur, seigneur Sostrate.

SOSTRATE.

Où vas-tu, Clitidas?

CLITIDAS.

Mais vous, plutôt, que faites-vous ici? et quelle secrète mélancolie,

quelle humeur sombre, s'il vous plaît, vous peut retenir dans ces bois,

tandis que tout le monde a couru en foule à la magnificence de la

fête dont l'amour du prince Iphicrate vient de régaler sur la mer la

promenade des princesses; tandis qu'elles y ont reçu des cadeaux[127]

merveilleux de musique et de danse, et qu'on a vu les rochers et les

ondes se parer de divinités pour faire honneur à leurs attraits?

SOSTRATE.

Je me figure assez, sans la voir, cette magnificence, et tant de gens,

d'ordinaire, s'empressent à porter de la confusion dans ces sortes

de fêtes, que j'ai cru à propos de ne pas augmenter le nombre des

importuns.

CLITIDAS.

Vous savez que votre présence ne gâte jamais rien, et que vous n'êtes

point de trop en quelque lieu que vous soyez. Votre visage est bien

venu partout, et il n'a garde d'être de ces visages disgraciés qui ne

sont jamais bien reçus des regards souverains. Vous êtes également bien

auprès des deux princesses, et la mère et la fille vous font assez

connoître l'estime qu'elles font de vous, pour n'appréhender pas de

fatiguer leurs yeux; et ce n'est pas cette crainte, enfin, qui vous a

retenu.

SOSTRATE.

J'avoue que je n'ai pas naturellement grande curiosité pour ces sortes

de choses.

CLITIDAS.

Mon Dieu! quand on n'auroit nulle curiosité pour les choses, on en a

toujours pour aller où l'on trouve tout le monde; et, quoi que vous

puissiez dire, on ne demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver

parmi des arbres, comme vous faites, à moins d'avoir en tête quelque

chose qui embarrasse.

SOSTRATE.

Que voudrois-tu que j'y pusse avoir?

CLITIDAS.

Ouais, je ne sais d'où cela vient; mais il sent ici l'amour. Ce n'est

pas moi. Ah! par ma foi, c'est vous.

SOSTRATE.

Que tu es fou, Clitidas!

CLITIDAS.

Je ne suis point fou. Vous êtes amoureux; j'ai le nez délicat, et j'ai

senti cela d'abord.

SOSTRATE.

Sur quoi prends-tu cette pensée?

CLITIDAS.

Sur quoi? Vous seriez bien étonné si je vous disois encore de qui vous

êtes amoureux.

SOSTRATE.

Moi?

CLITIDAS.

Oui. Je gage que je vais deviner tout à l'heure celle que vous aimez.

J'ai mes secrets, aussi bien que notre astrologue dont la princesse

Aristione est entêtée; et, s'il a la science de lire dans les astres

la fortune des hommes, j'ai celle de lire dans les yeux le nom des

personnes qu'on aime. Tenez vous un peu et ouvrez les yeux. É, par

soi[128], é; r, i, ri, éri; p, h, i, phi, ériphi; l, e, le: Ériphile.

Vous êtes amoureux de la princesse Ériphile.

SOSTRATE.

Ah! Clitidas, j'avoue que je ne puis cacher mon trouble, et tu me

frappes d'un coup de foudre.

CLITIDAS.

Vous voyez si je suis savant!

SOSTRATE.

Hélas! si, par quelque aventure, tu as pu découvrir le secret de mon

cœur, je te conjure au moins de ne le révéler à qui que ce soit, et

surtout de le tenir caché à la belle princesse dont tu viens de dire le

nom.

CLITIDAS.

Et, sérieusement parlant, si dans vos actions j'ai bien pu connoître

depuis un temps la passion que vous voulez tenir secrète, pensez-vous

que la princesse Ériphile puisse avoir manqué de lumières pour

s'en apercevoir? Les belles, croyez-moi, sont toujours les plus

clairvoyantes à découvrir les ardeurs qu'elles causent; et le langage

des yeux et des soupirs se fait entendre, mieux qu'à tout autre, à

celles à qui il s'adresse.

SOSTRATE.

Laissons-la, Clitidas, laissons-la voir, si elle peut, dans mes soupirs

et mes regards, l'amour que ses charmes m'inspirent; mais gardons bien

que par nulle autre voie elle en apprenne jamais rien.

CLITIDAS.

Et qu'appréhendez-vous? Est-il possible que ce même Sostrate qui n'a

pas[129] craint ni Brennus[130] ni tous les Gaulois, et dont le bras a

si glorieusement contribué à nous défaire de ce déluge de barbares qui

ravageoient la Grèce; est-il possible, dis-je, qu'un homme si assuré

dans la guerre soit si timide en amour, et que je le voie trembler à

dire seulement qu'il aime?

SOSTRATE.

Ah! Clitidas, je tremble avec raison; et tous les Gaulois du monde,

ensemble, sont bien moins redoutables que deux beaux yeux pleins de

charmes.

CLITIDAS.

Je ne suis pas de cet avis; et je sais bien, pour moi, qu'un seul

Gaulois, l'épée à la main, me feroit beaucoup plus trembler que

cinquante beaux yeux ensemble les plus charmans du monde. Mais,

dites-moi un peu, qu'espérez-vous faire?

SOSTRATE.

Mourir sans déclarer ma passion.

CLITIDAS.

L'espérance est belle! Allez, allez, vous vous moquez; un peu de

hardiesse réussit toujours aux amans: il n'y a en amour que les honteux

qui perdent: et je dirois ma passion à une déesse, moi, si j'en

devenois amoureux.

SOSTRATE.

Trop de choses, hélas! condamnent mes feux à un éternel silence.

CLITIDAS.

Et quoi?

SOSTRATE.

La bassesse de ma fortune, dont il plaît au ciel de rabattre l'ambition

de mon amour; le rang de la princesse, qui met entre elle et mes désirs

une distance si fâcheuse; la concurrence de deux princes appuyés de

tous les grands titres qui peuvent soutenir les prétentions de leurs

flammes; de deux princes qui, par mille et mille magnificences, se

disputent à tous momens la gloire de sa conquête, et sur l'amour de qui

on attend tous les jours de voir son choix se déclarer; mais plus que

tout, Clitidas, le respect inviolable où ses beaux yeux assujettissent

toute la violence de mon ardeur.

CLITIDAS.

Le respect bien souvent n'oblige pas tant que l'amour; et je me trompe

fort, ou la jeune princesse a connu votre flamme et n'y est pas

insensible.

SOSTRATE.

Ah! ne t'avise point de vouloir flatter par pitié le cœur d'un

misérable.

CLITIDAS.

Molière - Œuvres complètes, Tome 4 · 第 16 / 19 段