Nymphe lui en fait les honneurs, en chantant; et, pour la divertir, on
lui joue une petite comédie en musique, dont voici le sujet: un berger
se plaint à deux bergers, ses amis, des froideurs de celle qu'il aime;
les deux amis le consolent; et, comme la bergère aimée arrive, tous
trois se retirent pour l'observer. Après quelque plainte amoureuse,
elle se repose sur un gazon, et s'abandonne aux douceurs du sommeil.
L'amant fait approcher ses amis, pour contempler les grâces de sa
bergère, et invite toutes choses à contribuer à son repos. La bergère,
en s'éveillant, voit son berger à ses pieds, se plaint de sa poursuite;
mais, considérant sa constance, elle lui accorde sa demande, et consent
d'en être aimée, en présence des deux bergers amis. Deux Satyres
arrivent, se plaignent de son changement, et, étant touchés de cette
disgrâce, cherchent leur consolation dans le vin.
LES PERSONNAGES DE LA PASTORALE
LA NYMPHE de la vallée de Tempé.
TYRCIS.
LYCASTE.
MÉNANDRE.
CALISTE.
DEUX SATYRES.
PROLOGUE
LA NYMPHE DE TEMPÉ
Venez, grande princesse, avec tous vos appas,
Venez prêter vos yeux aux innocens ébats
Que notre désert vous présente:
N'y cherchez point l'éclat des fêtes de la cour;
On ne sent ici que l'amour,
Ce n'est que l'amour qu'on y chante.
SCÈNE I.--TYRCIS.
Vous chantez sous ces feuillages.
Doux rossignols pleins d'amour,
Et de vos tendres ramages
Vous réveillez tour à tour
Les échos de ces bocages:
Hélas! petits oiseaux, hélas!
Si vous aviez mes maux, vous ne chanteriez pas.
SCÈNE II.--LYCASTE, MÉNANDRE, TYRCIS.
LYCASTE.
Eh quoi? toujours languissant, sombre et triste?
MÉNANDRE.
Eh quoi! toujours aux pleurs abandonné?
TYRCIS.
Toujours adorant Caliste.
Et toujours infortuné.
LYCASTE.
Dompte, dompte, berger, l'ennui qui te possède.
TYRCIS.
Eh! le moyen, hélas!
MÉNANDRE.
Fais, fais-toi quelque effort.
TYRCIS.
Eh! le moyen, hélas! quand le mal est trop fort?
LYCASTE.
Ce mal trouvera son remède.
TYRCIS.
Je ne guérirai qu'à ma mort.
LYCASTE ET MÉNANDRE.
Ah! Tyrcis!
TYRCIS.
Ah! bergers!
LYCASTE ET MÉNANDRE.
Prends sur toi plus d'empire.
TYRCIS.
Rien ne me peut secourir.
LYCASTE ET MÉNANDRE.
C'est trop, c'est trop céder.
TYRCIS.
C'est trop, c'est trop souffrir.
LYCASTE ET MÉNANDRE.
Quelle foiblesse!
TYRCIS.
Quel martyre!
LYCASTE ET MÉNANDRE.
Il faut prendre courage.
TYRCIS.
Il faut plutôt mourir.
LYCASTE.
Il n'est point de bergère,
Si froide et si sévère,
Dont la pressante ardeur
D'un cœur qui persévère
Ne vainque la froideur.
MÉNANDRE.
Il est, dans les affaires
Des amoureux mystères,
Certains petits momens
Qui changent les plus fières,
Et font d'heureux amans.
TYRCIS.
Je la vois, la cruelle,
Qui porte ici ses pas;
Gardons d'être vu d'elle:
L'ingrate, hélas!
N'y viendroit pas.
SCÈNE III.--CALISTE.
Ah! que sur notre cœur
La sévère loi de l'honneur
Prend un cruel empire!
Je ne fais voir que rigueurs pour Tyrcis:
Et, cependant, sensible à ses cuisans soucis,
De sa langueur en secret je soupire,
Et voudrois bien soulager son martyre.
C'est à vous seuls que je le dis,
Arbres, n'allez pas le redire.
Puisque le ciel a voulu nous former
Avec un cœur qu'amour peut enflammer,
Quelle rigueur impitoyable
Contre des traits si doux nous force à nous armer?
Et pourquoi, sans être blâmable,
Ne peut-on pas aimer
Ce que l'on trouve aimable?
Hélas! que vous êtes heureux,
Innocens animaux, de vivre sans contrainte,
Et de pouvoir suivre sans crainte
Les doux emportemens de vos cœurs amoureux
Hélas! petits oiseaux que vous êtes heureux
De ne sentir nulle contrainte,
Et de pouvoir suivre sans crainte
Les doux emportemens de vos cœurs amoureux
Mais le sommeil sur ma paupière
Verse de ses pavots l'agréable fraîcheur:
Donnons-nous à lui tout entière;
Nous n'avons pas de loi sévère
Que défende à nos sens d'en goûter la douceur.
SCÈNE IV.--CALISTE, endormie; TYRCIS, LYCASTE, MÉNANDRE.
TYRCIS.
Vers ma belle ennemie
Portons sans bruit nos pas,
Et ne réveillons pas
Sa rigueur endormie.
TOUS TROIS.
Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs
Et goûtez le repos que vous ôtez aux cœurs.
Dormez, dormez, beaux yeux.
TYRCIS.
Silence, petits oiseaux;
Vents, n'agitez nulle chose,
Coulez doucement, ruisseaux:
C'est Caliste qui repose.
TOUS TROIS.
Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs;
Et goûtez le repos que vous ôtez aux cœurs.
Dormez, dormez, beaux yeux.
CALISTE, en se réveillant, à Tyrcis.
Ah! quelle peine extrême!
Suivre partout mes pas!
TYRCIS.
Que voulez-vous qu'on suive, hélas!
Que ce qu'on aime?
CALISTE.
Berger, que voulez-vous?
TYRCIS.
Mourir, belle bergère,
Mourir à vos genoux,
Et finir ma misère.
Puisque en vain à vos pieds on me voit soupirer,
Il y faut expirer.
CALISTE.
Ah! Tyrcis, ôtez-vous: j'ai peur que dans ce jour
La pitié dans mon cœur n'introduise l'amour.
LYCASTE ET MÉNANDRE, l'un après l'autre.
Soit amour, soit pitié,
Il sied bien d'être tendre.
C'est par trop vous défendre,
Bergère, il faut se rendre
A sa longue amitié.
Soit amour, soit pitié,
Il sied bien d'être tendre.
CALISTE, à Tyrcis.
C'est trop, c'est trop de rigueur,
J'ai maltraité votre ardeur,
Chérissant votre personne;
Vengez-vous de mon cœur,
Tyrcis, je vous le donne.
TYRCIS.
O ciel! bergers! Caliste! Ah! je suis hors de moi!
Si l'on meurt de plaisir, je dois perdre la vie.
LYCASTE.
Digne prix de ta foi!
MÉNANDRE.
O sort digne d'envie!
SCÈNE V.--DEUX SATYRES, CALISTE, TYRCIS, LYCASTE, MÉNANDRE.
PREMIER SATYRE, à Caliste.
Quoi! tu me fuis, ingrate! et je te vois ici
De ce berger à moi faire une préférence!
SECOND SATYRE.
Quoi! mes soins n'ont rien pu sur ton indifférence?
Et pour ce langoureux ton cœur s'est adouci?
CALISTE.
Le destin le veut ainsi;
Prenez tous deux patience.
PREMIER SATYRE.
Aux amans qu'on pousse à bout
L'amour fait verser des larmes;
Mais ce n'est pas notre goût,
Et la bouteille a des charmes
Qui nous consolent de tout.
SECOND SATYRE.
Notre amour n'a pas toujours
Tout le bonheur qu'il désire;
Mais nous avons un secours,
Et le bon vin nous fait rire
Quand on rit de nos amours.
TOUS.
Champêtres divinités,
Faunes, Dryades, sortez
De vos paisibles retraites.
Mêlez vos pas à nos sons,
Et tracez sur les herbettes
L'image de nos chansons.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
En même temps six Dryades et six Faunes sortent de leurs demeures,
et font ensemble une danse agréable, qui, s'ouvrant tout d'un coup,
laisse voir un berger et une bergère qui font en musique une petite
scène d'un dépit amoureux.
DÉPIT AMOUREUX[139].
CLIMÈNE, PHILINTE.
PHILINTE.
Quand je plaisois à tes yeux,
J'étois content de ma vie,
Et ne voyois roi ni dieux
Dont le sort me fît envie.
CLIMÈNE.
Lorsqu'à toute autre personne
Me préféroit ton ardeur,
J'aurois quitté la couronne
Pour régner dessus ton cœur.
PHILINTE.
Une autre a guéri mon âme
Des feux que j'avois pour toi.
CLIMÈNE.
Un autre a vengé ma flamme
Des foiblesses de ta foi.
PHILINTE.
Chloris, qu'on vante si fort,
M'aime d'une ardeur fidèle;
Si ses yeux vouloient ma mort,
Je mourrois content pour elle.
CLIMÈNE.
Myrtil, si digne d'envie,
Me chérit plus que le jour;
Et moi, je perdrois la vie
Pour lui montrer mon amour.
PHILINTE.
Mais, si d'une douce ardeur
Quelque renaissante trace
Chassoit Chloris de mon cœur,
Pour te remettre en sa place?
CLIMÈNE.
Bien qu'avec pleine tendresse
Myrtil me puisse chérir,
Avec toi, je le confesse,
Je voudrois vivre et mourir.
TOUS DEUX ENSEMBLE.
Ah! plus que jamais aimons-nous,
Et vivons et mourons en des liens si doux.
TOUS LES ACTEURS DE LA PASTORALE.
Amans, que vos querelles
Sont aimables et belles!
Qu'on y voit succéder[140]
De plaisir, de tendresse!
Querellez-vous sans cesse
Pour vous raccommoder.
Amans, que vos querelles
Sont aimables et belles! etc.
[139] Imitation de l'ode d'Horace: _Donec gratus eram tibi_.
[140] Pour: advenir, arriver. Voyez la note deuxième, tome Ier, p. 73.
SECONDE ENTRÉE DE BALLET.
Les Faunes et les Dryades recommencent leur danse, que les bergères
et bergers musiciens entremêlent de leurs chansons, tandis que
trois petites Dryades et trois petits Faunes font paraître dans
l'enfoncement du théâtre tout ce qui se passe sur le devant.
LES BERGERS ET LES BERGÈRES.
Jouissons, jouissons des plaisirs innocens
Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens,
Des grandeurs qui voudra se soucie;
Tous ces honneurs dont on a tant d'envie
Ont des chagrins qui sont trop cuisans.
Jouissons, jouissons des plaisirs innocens
Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens.
En aimant tout nous plaît dans la vie;
Deux cœurs unis de leur sort sont contens:
Cette ardeur, de plaisirs suivie,
De tous nos jours fait d'éternels printemps.
Jouissons, jouissons des plaisirs innocens
Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens.
ACTE III
SCÈNE I.--ARISTIONE, IPHICRATE, TIMOCLÈS, ÉRIPHILE, ANAXARQUE,
SOSTRATE, CLITIDAS.
ARISTIONE.
Les mêmes paroles toujours se présentent à dire; il faut toujours
s'écrier: Voilà qui est admirable! Il ne se peut rien de plus beau!
Cela passe tout ce qu'on a jamais vu!
TIMOCLÈS.
C'est donner de trop grandes paroles, madame, à de petites bagatelles.
ARISTIONE.
Des bagatelles comme celles-là peuvent occuper agréablement les plus
sérieuses personnes. En vérité, ma fille, vous êtes bien obligée à ces
princes, et vous ne sauriez assez reconnoître tous les soins qu'ils
prennent pour vous.
ÉRIPHILE.
J'en ai, madame, tout le ressentiment qu'il est possible.
ARISTIONE.
Cependant vous les faites longtemps languir sur ce qu'ils attendent
de vous. J'ai promis de ne vous point contraindre; mais leur amour
vous presse de vous déclarer, et de ne plus traîner en longueur
la récompense de leurs services. J'ai chargé Sostrate d'apprendre
doucement de vous les sentimens de votre cœur, et je ne sais pas s'il
a commencé à s'acquitter de cette commission.
ÉRIPHILE.
Oui, madame; mais il me semble que je ne puis assez reculer ce choix
dont on me presse, et que je ne saurois le faire sans mériter quelque
blâme. Je me sens également obligée à l'amour, aux empressemens, aux
services de ces deux princes; et je trouve une espèce d'injustice bien
grande à me montrer ingrate, ou vers l'un ou vers l'autre, par le refus
qu'il m'en faudra faire dans la préférence de son rival.
IPHICRATE.
Cela s'appelle, madame, un fort honnête compliment pour nous refuser
tous deux.
ARISTIONE.
Ce scrupule, ma fille, ne doit point vous inquiéter; et ces princes
tous deux se sont soumis, il y a longtemps, à la préférence que pourra
faire votre inclination.
ÉRIPHILE.
L'inclination, madame, est fort sujette à se tromper; et des yeux
désintéressés sont beaucoup plus capables de faire un juste choix.
ARISTIONE.
Vous savez que je suis engagée de parole à ne rien prononcer là-dessus;
et, parmi ces deux princes, votre inclination ne peut point se tromper,
et faire un choix qui soit mauvais.
ÉRIPHILE.
Pour ne point violenter votre parole ni mon scrupule, agréez, madame,
un moyen que j'ose proposer.
ARISTIONE.
Quoi, ma fille?
ÉRIPHILE.
Que Sostrate décide de cette préférence. Vous l'avez pris pour
découvrir le secret de mon cœur, souffrez que je le prenne pour me
tirer de l'embarras où je me trouve.
ARISTIONE.
J'estime tant Sostrate, que, soit que vous vouliez vous servir de
lui pour expliquer vos sentimens, ou soit que vous vous en remettiez
absolument à sa conduite, je fais, dis-je, tant d'estime de sa vertu et
de son jugement, que je consens de tout mon cœur à la proposition que
vous me faites.
IPHICRATE.
C'est-à-dire, madame, qu'il nous faut faire notre cour à Sostrate?
SOSTRATE.
Non, seigneur, vous n'aurez point de cour à me faire; et avec tout le
respect que je dois aux princesses, je renonce à la gloire où elles
veulent m'élever.
ARISTIONE.
D'où vient cela, Sostrate?
SOSTRATE.
J'ai des raisons, madame, qui ne permettent pas que je reçoive
l'honneur que vous me présentez.
IPHICRATE.
Craignez-vous, Sostrate, de vous faire un ennemi?
SOSTRATE.
Je craindrois peu, seigneur, les ennemis que je pourrois me faire en
obéissant à mes souveraines.
TIMOCLÈS.
Par quelle raison donc refusez-vous d'accepter le pouvoir qu'on vous
donne, et de vous acquérir l'amitié d'un prince qui vous devroit tout
son bonheur?
SOSTRATE.
Par la raison que je ne suis pas en état d'accorder à ce prince ce
qu'il souhaiteroit de moi.
IPHICRATE.
Quelle pourroit être cette raison?
SOSTRATE.
Pourquoi me tant presser là-dessus? Peut-être ai-je, seigneur, quelque
intérêt secret qui s'oppose aux prétentions de votre amour. Peut-être
ai-je un ami qui brûle, sans oser le dire, d'une flamme respectueuse
pour les charmes divins dont vous êtes épris. Peut-être cet ami me
fait-il tous les jours confidence de son martyre, qu'il se plaint à
moi tous les jours des rigueurs de sa destinée, et regarde l'hymen
de la princesse ainsi que l'arrêt redoutable qui le doit pousser au
tombeau; et, si cela étoit, seigneur, seroit-il raisonnable que ce fût
de ma main qu'il reçût le coup de sa mort?
IPHICRATE.
Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'être vous-même cet ami dont vous
prenez les intérêts.
SOSTRATE.
Ne cherchez point, de grâce, à me rendre odieux aux personnes qui vous
écoutent. Je sais me connoître, seigneur; et les malheureux comme moi
n'ignorent pas jusques où leur fortune leur permet d'aspirer.
ARISTIONE.
Laissons cela; nous trouverons moyen de terminer l'irrésolution de ma
fille.
ANAXARQUE.
En est-il un meilleur, madame, pour terminer les choses au contentement
de tout le monde, que les lumières que le ciel peut donner sur ce
mariage? J'ai commencé, comme je vous ai dit, à jeter pour cela les
figures mystérieuses que notre art nous enseigne; et j'espère vous
faire voir tantôt ce que l'avenir garde à cette union souhaitée. Après
cela, pourra-t-on balancer encore? La gloire et les prospérités que
le ciel promettra ou à l'un ou à l'autre choix ne seront-elles pas
suffisantes pour le déterminer; et celui qui sera exclu pourra-t-il
s'offenser, quand ce sera le ciel qui décidera cette préférence?
IPHICRATE.
Pour moi, je m'y soumets entièrement; et je déclare que cette voie me
semble la plus raisonnable.
TIMOCLÈS.
Je suis de même avis, et le ciel ne sauroit rien faire où je ne
souscrive sans répugnance.
ÉRIPHILE.
Mais, seigneur Anaxarque, voyez-vous si clair dans les destinées, que
vous ne vous trompiez jamais? et ces prospérités et cette gloire que
vous dites que le ciel nous promet, qui en sera caution, je vous prie?
ARISTIONE.
Ma fille, vous avez une petite incrédulité qui ne vous quitte point.
ANAXARQUE.
Les épreuves, madame, que tout le monde a vues de l'infaillibilité de
mes prédictions sont les cautions suffisantes des promesses que je puis
faire. Mais enfin, quand je vous aurai fait voir ce que le ciel vous
marque, vous vous réglerez là-dessus à votre fantaisie; et ce sera à
vous à prendre la fortune de l'un ou de l'autre choix.
ÉRIPHILE.
Le ciel, Anaxarque, me marquera les deux fortunes qui m'attendent?
ANAXARQUE.
Oui, madame: les félicités qui vous suivront, si vous épousez l'un; et
les disgrâces qui vous accompagneront, si vous épousez l'autre.
ÉRIPHILE.
Mais, comme il est impossible que je les épouse tous deux, il faut donc
qu'on trouve écrit dans le ciel non-seulement ce qui doit arriver, mais
aussi ce qui ne doit pas arriver.
CLITIDAS, à part.
Voilà mon astrologue embarrassé.
ANAXARQUE.
Il faudroit vous faire, madame, une longue discussion des principes de
l'astrologie, pour vous faire comprendre cela.
CLITIDAS.
Bien répondu. Madame, je ne dis point de mal de l'astrologie:
l'astrologie est une belle chose, et le seigneur Anaxarque est un grand
homme.
IPHICRATE.
La vérité de l'astrologie est une chose incontestable, et il n'y a
personne qui puisse disputer contre la certitude de ses prédictions.
CLITIDAS.
Assurément.
TIMOCLÈS.
Je suis assez incrédule pour quantité de choses; mais, pour ce qui est
de l'astrologie, il n'y a rien de plus sûr et de plus constant que le
succès des horoscopes qu'elle tire.
CLITIDAS.
Ce sont des choses les plus claires du monde.
IPHICRATE.
Cent aventures prédites arrivent tous les jours, qui convainquent les
plus opiniâtres.
CLITIDAS.
Il est vrai.
TIMOCLÈS.
Peut-on contester, sur cette matière, les incidens célèbres dont les
histoires nous font foi?
CLITIDAS.
Il faut n'avoir pas le sens commun. Le moyen de contester ce qui est
moulé?
ARISTIONE.
Sostrate n'en dit mot. Quel est son sentiment là-dessus?
SOSTRATE.
Madame, tous les esprits ne sont pas nés avec les qualités qu'il faut
pour la délicatesse de ces belles sciences, qu'on nomme curieuses; et
il y en a de si matériels, qu'ils ne peuvent aucunement comprendre
ce que d'autres conçoivent le plus facilement du monde. Il n'est
rien de plus agréable, madame, que toutes les grandes promesses de
ces connoissances sublimes. Transformer tout en or; faire vivre
éternellement; guérir par des paroles; se faire aimer de qui l'on veut;
savoir tous les secrets de l'avenir; faire descendre comme on veut du
ciel, sur des métaux, des impressions de bonheur; commander aux démons;
se faire des armées invincibles et des soldats invulnérables; tout cela
est charmant, sans doute, et il y a des gens qui n'ont aucune peine
à en comprendre la possibilité, cela leur est le plus aisé du monde
à concevoir. Mais, pour moi, je vous avoue que mon esprit grossier a
quelque peine à le comprendre et à le croire, et j'ai toujours trouvé
cela trop beau pour être véritable. Toutes ces belles raisons de
sympathie, de force magnétique, et de vertu occulte, sont si subtiles
et délicates, qu'elles échappent à mon sens matériel; et, sans parler
du reste, jamais il n'a été en ma puissance de concevoir comme on
trouve écrit dans le ciel jusqu'aux plus petites particularités de
la fortune du moindre homme. Quel rapport, quel commerce, quelle
correspondance peut-il y avoir entre nous et des globes éloignés de
notre terre d'une distance si effroyable? et d'où cette belle science,
enfin, peut-elle être venue aux hommes? Quel Dieu l'a révélée? ou
quelle expérience l'a pu former de l'observation de ce grand nombre
d'astres qu'on n'a pu voir encore deux fois dans la même disposition?
ANAXARQUE.
Il ne sera pas difficile de vous le faire concevoir.
SOSTRATE.
Vous serez plus habile que tous les autres.
CLITIDAS, à Sostrate.
Il vous fera une discussion de tout cela quand vous voudrez.
IPHICRATE, à Sostrate.
Si vous ne comprenez pas les choses, au moins les pouvez-vous croire
sur ce que l'on voit tous les jours.
SOSTRATE.
Comme mon sens est si grossier qu'il n'a pu rien comprendre, mes yeux
aussi sont si malheureux qu'ils n'ont jamais rien vu.
IPHICRATE.
Pour moi, j'ai vu, et des choses tout à fait convaincantes.
TIMOCLÈS.
Et moi aussi.
SOSTRATE.
Comme vous avez vu, vous faites bien de croire; et il faut que vos yeux
soient faits autrement que les miens.
IPHICRATE.
Mais enfin la princesse croit à l'astrologie; et il me semble qu'on y
peut bien croire après elle. Est-ce que, madame, Sostrate, n'a pas de
l'esprit et du sens?
SOSTRATE.
Seigneur, la question est un peu violente. L'esprit de la princesse
n'est pas une règle pour le mien; et son intelligence peut l'élever à
des lumières où mon sens ne peut pas atteindre.
ARISTIONE.
Non, Sostrate, je ne vous dirai rien sur quantité de choses auxquelles
je ne donne guère plus de créance que vous; mais, pour l'astrologie, on
m'a dit et fait voir des choses si positives, que je ne la puis mettre
en doute.
SOSTRATE.
Madame, je n'ai rien à répondre à cela.
ARISTIONE.
Quittons ce discours, et qu'on nous laisse un moment. Dressons notre
promenade, ma fille, vers cette belle grotte où j'ai promis d'aller.
Des galanteries à chaque pas!
QUATRIÈME INTERMÈDE
Le théâtre représente une grotte où les princesses vont se promener;
et, dans le temps qu'elles y entrent, huit Statues, portant chacune
deux flambeaux à leurs mains, sortent de leurs niches, et font une
danse variée de plusieurs figures et de plusieurs belles attitudes, où
elles demeurent par intervalles.
ENTRÉE DE BALLET DE HUIT STATUES.
ACTE IV
SCÈNE I.--ARISTIONE, ÉRIPHILE.
ARISTIONE.
De qui que cela soit, on ne peut rien de plus galant et de mieux
entendu. Ma fille, j'ai voulu me séparer de tout le monde pour vous
entretenir; et je veux que vous ne me cachiez rien de la vérité.
N'auriez-vous point dans l'âme quelque inclination secrète que vous ne
voulez pas nous dire?
ÉRIPHILE.
Moi, madame?
ARISTIONE.
Parlez à cœur ouvert, ma fille. Ce que j'ai fait pour vous mérite bien
que vous usiez avec moi de franchise. Tourner vers vous toutes mes
pensées, vous préférer à toutes choses, et fermer l'oreille, en l'état
où je suis, à toutes les propositions que cent princesses, en ma place,
écouteroient avec bienséance; tout cela vous doit assez persuader que
je suis une bonne mère, et que je ne suis pas pour[141] recevoir avec
sévérité les ouvertures que vous pourriez me faire de votre cœur.
ÉRIPHILE.
Si j'avois si mal suivi votre exemple, que de m'être laissée aller
à quelques sentimens d'inclination que j'eusse raison de cacher,
j'aurois, madame, assez de pouvoir sur moi-même pour imposer silence
à cette passion, et me mettre en état de ne rien faire voir qui fût
indigne de votre sang.
ARISTIONE.
Non, non, ma fille; vous pouvez, sans scrupule, m'ouvrir vos sentimens.
Je n'ai point renfermé votre inclination dans le choix de deux
princes: vous pouvez l'étendre où vous voudrez; et le mérite, auprès
de moi, tient un rang si considérable, que je l'égale à tout; et, si
vous m'avouez franchement les choses, vous me verrez souscrire sans
répugnance au choix qu'aura fait votre cœur.
ÉRIPHILE.
Vous avez des bontés pour moi, madame, dont je ne puis assez me louer;
mais je ne les mettrai point à l'épreuve sur le sujet dont vous me
parlez; et tout ce que je leur demande, c'est de ne point presser un
mariage où je ne me sens pas encore bien résolue.
ARISTIONE.
Jusqu'ici je vous ai laissée assez maîtresse de tout; et l'impatience
des princes vos amans... Mais quel bruit est-ce que j'entends? Ah! ma
fille, quel spectacle s'offre à nos yeux! quelque divinité descend ici,
et c'est la déesse Vénus qui semble nous vouloir parler.
[141] Voyez plus haut, p. 317, note première.
SCÈNE II.--VÉNUS, accompagnée de quatre petits Amours dans une machine;
ARISTIONE, ÉRIPHILE.
VÉNUS, à Aristione.
Princesse, dans tes soins brille un zèle exemplaire
Qui par les immortels doit être couronné,
Et, pour te voir un gendre illustre et fortuné,
Leur main te veut marquer le choix que tu dois faire
Ils t'annoncent tous par ma voix
La gloire et les grandeurs que, par ce digne choix,
Ils feront pour jamais entrer dans ta famille.
De tes difficultés termine donc le cours,
Et pense à donner ta fille
A qui sauvera tes jours.
SCÈNE III.--ARISTIONE, ÉRIPHILE.
ARISTIONE.
Ma fille, les dieux imposent silence à tous nos raisonnemens.
Après cela, nous n'avons plus rien à faire qu'à recevoir ce qu'ils
s'apprêtent à nous donner; et vous venez d'entendre distinctement leur
volonté. Allons dans le premier temple les assurer de notre obéissance,
et leur rendre grâces de leurs bontés.
SCÈNE IV.--ANAXARQUE, CLÉON.
CLÉON.
Voilà la princesse qui s'en va, ne voulez-vous pas lui parler?
ANAXARQUE.
Attendons que sa fille soit séparée d'elle. C'est un esprit que je
redoute, et qui n'est pas de trempe à se laisser mener ainsi que celui
de sa mère. Enfin, mon fils, comme nous venons de voir par cette
ouverture, le stratagème a réussi. Notre Vénus a fait des merveilles,
et l'admirable ingénieur qui s'est employé à cet artifice a si bien
disposé tout, a coupé avec tant d'adresse le plancher de cette grotte,
si bien caché ses fils de fer et tous ses ressorts, si bien ajusté
ses lumières et habillé ses personnages, qu'il y a peu de gens qui
n'y eussent été trompés; et, comme la princesse Aristione est fort
superstitieuse, il ne faut point douter qu'elle ne donne à pleine tête
dans cette tromperie. Il y a longtemps, mon fils, que je prépare cette
machine, et me voilà tantôt au but de mes prétentions.
CLÉON.
Mais pour lequel des deux princes, au moins, dressez-vous tout cet
artifice?
ANAXARQUE.