Vous êtes-vous mis dans la tête que Léonard de Pourceaugnac soit un

homme à acheter chat en poche, et qu'il n'ait pas là dedans quelque

morceau de judiciaire pour se conduire, pour se faire informer de

l'histoire du monde, et voir, en se mariant, si son honneur a bien

toutes ses sûretés?

ORONTE.

Je ne sais pas ce que cela veut dire: mais vous êtes-vous mis dans la

tête qu'un homme de soixante et trois ans ait si peu de cervelle, et

considère si peu sa fille, que de la marier avec un homme qui a ce que

vous savez, et qui a été mis chez un médecin pour être pansé?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

C'est une pièce que l'on m'a faite; et je n'ai aucun mal.

ORONTE.

Le médecin me l'a dit lui-même.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Le médecin en a menti. Je suis gentilhomme, et je le veux voir l'épée à

la main.

ORONTE.

Je sais ce que j'en dois croire; et vous ne m'abuserez pas là-dessus,

non plus que sur les dettes que vous avez assignées sur le mariage de

ma fille.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Quelles dettes?

ORONTE.

La feinte ici est inutile; et j'ai vu le marchand flamand qui, avec les

autres créanciers, a obtenu depuis huit mois sentence contre vous.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Quel marchand flamand? Quels créanciers? Quelle sentence obtenue contre

moi?

ORONTE.

Vous savez bien ce que je veux dire.

SCÈNE VIII.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, ORONTE, LUCETTE.

LUCETTE, contrefaisant une Languedocienne.

Ah! tu es assi, et à la fi yeu te trobi après abé fa tant de passés.

Podes-tu, scélérat, podes-tu sousteni ma bisto[90]?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Qu'est-ce que veut cette femme-là?

LUCETTE.

Que te boli, infâme! Tu fas semblan de nou me pas connouïsse, et

nou rougisses pas, impudint que tu sios, tu ne rougisses pas de me

beyre! (A Oronte.) Nou sabi pas, moussu, saquos bous dont m'an dit

que bouillo espousa la fillo; may yeu bous déclari que yeu souy

sa fenno, et que y a set ans, moussu, qu'en passant à Pézénas, el

auguet l'adressa, dambé sas mignardisos, commo sap tabla fayre, de me

gaigna lou cor, et m'oubliget pra quel mouyen à ly douna la man per

l'espousa[91].

ORONTE.

Oh! oh!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Que diable est-ce ci?

LUCETTE.

Lou traité me quittet trés ans après, sul préteste de qualques affayres

que l'apelabon dins soun pays, et despey noun l'y resçau pus quaso

de noubelon; may dins lou tens qui soungeabi lou mens, m'an donnat

abist que begnio dins aquesto billo per se remarida dambé un autro

jouena fillo, que sous parens ly an proucurado, sensse saupré res de

soun proumier mariatge. You ai tout quitta en diligensso, et me souy

rendudo dins aqueste loc lou pu leou qu'ay pouscut, per m'oupousa en

aquel criminel mariatge, et confondre as eyls de tout le mounde lou pus

michant days hommes[92].

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Voilà une étrange effrontée!

LUCETTE.

Impudint! n'as pas hounte de m'injuria, alloc d'estre confus day

reproches secrets que ta consciensso te deu fayre[93]?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Moi, je suis votre mari?

LUCETTE.

Infâme! gausos-tu dire lou contrari? Hé! tu sabes be, per ma penno,

que n'es que trop bertat; et plaguesso al cel qu'aco non fougesso

pas, et que m'auquesso layssado dins l'estât d'innouessenço, et

dins la tranquillita oun moun amo bibio daban que tous charmes et

tas trompariés nou m'en bengouesson malhurousomen fayre sourty! yeu

nou serio pas réduito à fayré lou tristé persounatge que yeu faou

présentomen; à beyre un marit cruel mespresa touto l'ardou que yeu ay

per el, et me laissa sensse cap de piétat abandounado à las mourtéles

doulous que yeu ressenti de sas perfidos acciûs[94].

ORONTE.

Je ne saurois m'empêcher de pleurer. (A monsieur de Pourceaugnac.)

Allez, vous êtes un méchant homme.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Je ne connois rien à tout ceci.

[90] «LUCETTE. Ah! tu es ici, et à la fin je te trouve, après avoir

fait tant d'allées et de venues. Peux-tu, scélérat! peux-tu soutenir

ma vue?»

[91] «LUCETTE. Ce que je te veux, infâme! tu fais semblant de ne me

pas connaître, et tu ne rougis pas, impudent que tu es, tu ne rougis

pas de me voir! (A Oronte.) Je ne sais pas, monsieur, si c'est vous

dont on m'a dit qu'il voulait épouser la fille; mais je vous déclare

que je suis sa femme, et qu'il y a sept ans qu'en passant à Pézénas

il eut l'adresse, par ses mignardises qu'il sait si bien faire, de me

gagner le cœur, et m'obligea, par ce moyen à lui donner la main pour

l'épouser.»

[92] «LUCETTE. Le traître me quitta trois ans après, sous le prétexte

de quelque affaire qui l'appelait dans son pays, et depuis je n'en ai

point eu de nouvelles; mais, dans le temps que j'y songeais le moins,

on m'a donné avis qu'il venait dans cette ville pour se remarier avec

une autre jeune fille que ses parens lui ont promise, sans savoir

rien de son premier mariage. J'ai tout quitté aussitôt, et je me suis

rendue dans ce lieu le plus promptement que j'ai pu, pour m'opposer à

ce criminel mariage, et pour confondre, aux yeux de tout le monde, le

plus méchant des hommes.»

[93] «LUCETTE. Impudent! n'as-tu pas honte de m'injurier, au lieu

d'être confus des reproches secrets que la conscience doit te faire?»

[94] «LUCETTE. Infâme! oses-tu dire le contraire? Ah! tu sais bien,

pour mon malheur, que tout ce que je te dis n'est que trop vrai; et

plût au ciel que cela ne fût pas, et que tu m'eusses laissée dans

l'état d'innocence et dans la tranquillité où mon âme vivait avant

que tes charmes et tes tromperies m'en vinssent malheureusement faire

sortir! je ne serais point réduite à faire le triste personnage que

je fais présentement, à voir un mari cruel mépriser toute l'ardeur

que j'ai eue pour lui, et me laisser sans aucune pitié à la douleur

mortelle que j'ai ressentie de ses perfides actions.»

SCÈNE IX.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, NÉRINE, LUCETTE, ORONTE.

NÉRINE, contrefaisant une Picarde.

Ah! je n'en pis plus; je sis tout essoflée! Ah! finfaron, tu m'as

bien fait courir: tu ne m'écaperas mie. Justiche! justiche! je boute

empêchement au mariage. (A Oronte.) Chés mon méri, monsieu, et je veux

faire pindre che bon pindard-là[95].

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Encore!

ORONTE, à part.

Que diable d'homme est-ce ci?

LUCETTE.

Et que boulez-bous dire, ambé bostre empachomen, et bostro pendarie?

quaquel homo es bostre marit[96]?

NÉRINE.

Oui, medéme, et je sis sa femme[97].

LUCETTE.

Aquo es faus, aquos yeu que soun sa fenno; et, se deu estre pendut,

aquos sera yeu que lou farai penja[98].

NÉRINE.

Je n'entains mie che baragoin-là[99].

LUCETTE.

Yeus bous disi que yeu soun sa fenno[100].

NÉRINE.

Sa femme?

LUCETTE.

Oy[101].

NÉRINE.

Je vous dis que chest mi, encore in coup, qui le sis[102].

LUCETTE.

Et yeu bous sousteni, yeu, qu'aquos yeu[103].

NÉRINE.

Il y a quetre ans qu'il m'a éposée[104].

LUCETTE.

Et yeu set ans y a que m'a prese per fenne[105].

NÉRINE.

J'ai des gairans de tout cho que je di[106].

LUCETTE.

Tout mon pay lo sap[107].

NÉRINE.

No ville en est témoin[108].

LUCETTE.

Tout Pézénas a bist nostre mariatge[109].

NÉRINE.

Tout Chin-Quentin a assisté à no noche[110].

LUCETTE.

Nou y a res de tant béritable[111].

NÉRINE.

Il gn'y a rien de plus chertain[112]?

LUCETTE, à monsieur de Pourceaugnac.

Gausos-tu dire lou contrari, valisquos[113]?

NÉRINE, à monsieur de Pourceaugnac.

Est-che que tu démaintiras, méchant homme[114].

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Il est aussi vrai l'un que l'autre.

LUCETTE.

Quingn impudensso! Et coussy, misérable, nou te soubennes plus de la

pauro Françoun, et del pauré Jeannet, que soun lous fruits de nostre

mariatge[115]?

NÉRINE.

Bayer un peu l'insolence! Quoi! tu ne te souviens mie de chette pauvre

ainfain, no petite Madeleine, que tu m'a laichée pour gaige de ta

foi[116]?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Voilà deux impudentes carognes!

LUCETTE.

Béni, Françoun; béni Jeannet; béni toutou, béni toutoune, béni fayre

beyre à un peyre dénaturat la duretat qu'el a per naoutres[117].

NÉRINE.

Venez, Madeleine, men ainfain, venez-ves-en ichi faire honte à vo père

de l'impudainche qu'il a[118].

[95] «NÉRINE. Ah! je n'en puis plus; je suis tout essoufflée! Ah!

fanfaron, tu m'as bien fait courir: tu ne m'échapperas pas. Justice!

justice! je mets empêchement au mariage. (A Oronte.) C'est mon mari,

monsieur, et je veux faire pendre ce bon pendard-là!»

[96] «LUCETTE. Et que voulez-vous dire, avec votre empêchement et

votre pendaison? Cet homme est votre mari?»

[97] «NÉRINE. Oui, et je suis madame, sa femme.»

[98] «LUCETTE. Cela est faux, et c'est moi qui suis sa femme, et,

s'il doit être pendu, ce sera moi qui le ferai pendre.»

[99] «NÉRINE. Je n'entends pas ce langage-là.»

[100] «LUCETTE. Je vous dis que je suis sa femme.»

[101] «LUCETTE. Oui.»

[102] «NÉRINE. Je vous dis, encore un coup, que c'est moi qui le

suis.»

[103] «LUCETTE. Et je vous soutiens, moi, que c'est moi.»

[104] «NÉRINE. Il y a quatre ans qu'il m'a épousée.»

[105] «LUCETTE. Et moi, il y a sept ans qu'il m'a prise pour femme.»

[106] «NÉRINE. J'ai des garants de tout ce que je dis.»

[107] «LUCETTE. Tout mon pays le sait.»

[108] «NÉRINE. Notre ville en est témoin.»

[109] «LUCETTE. Tout Pézénas a vu notre mariage.»

[110] «NÉRINE. Tout Saint-Quentin a assisté à notre noce.»

[111] «LUCETTE. Il n'y a rien de plus véritable.»

[112] «NÉRINE. Il n'y a rien de plus certain.»

[113] «LUCETTE, à monsieur de Pourceaugnac. Oses-tu dire le

contraire, vilain?»

[114] «NÉRINE, à monsieur de Pourceaugnac. Est-ce que tu me

démentiras, méchant homme?»

[115] «LUCETTE. Quel impudent! Comment, misérable! tu ne te souviens

plus de la pauvre Françoise et du pauvre Jeannet, qui sont les fruits

de notre mariage?»

[116] «NÉRINE. Voyez un peu l'insolence! Quoi! tu ne te souviens plus

de cette pauvre enfant, notre petite Madeleine, que tu m'as laissée

pour gage de ta foi?»

[117] «LUCETTE. Venez, Françoise; venez, Jeannet; venez tous, venez

tous, venez faire voir à un père dénaturé l'insensibilité qu'il a

pour nous tous.»

[118] «NÉRINE. Venez, Madeleine, mon enfant; venez vite ici, faire

honte à votre père de l'impudence qu'il a.»

SCÈNE X.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, ORONTE, LUCETTE, NÉRINE, PLUSIEURS

ENFANS.

LES ENFANS.

Ah! mon papa! mon papa! mon papa!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Diantre soit des petits fils de putains!

LUCETTE.

Coussy, trayte, tu nou sios pas dins la darnière confusiu de ressaupre

à tal tous enfans, et de ferma l'oreillo à la tendresseo paternello? Tu

nou m'escaperas pas, infâme! yeu te boly seguy pertout, et te reproucha

ton crime jusquos à tant que me sio benjado, et que t'ayo fayt penja;

couquy, te boly fayré penja[119].

NÉRINE.

Ne rougis-tu mie de dire ches mots-là, et d'être insainsible aux

cairesses de chette pauvre ainfaint? Tu ne te sauveras mie de mes

pattes; et, en dépit de tes dains, je ferai bien voire que je sis ta

femme, et je te ferai pindre[120].

LES ENFANS.

Mon papa! mon papa! mon papa!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Au secours! au secours! Où fuirai-je? Je n'en puis plus!

ORONTE, à Lucette et à Nérine.

Allez, vous ferez bien de le faire punir; et il mérite d'être pendu.

[119] «LUCETTE. Comment, traître! tu n'es pas dans la dernière

confusion de recevoir ainsi tes enfants et de fermer l'oreille à la

tendresse paternelle? Tu ne m'échapperas pas, infâme! je te veux

suivre partout et te reprocher ton crime jusqu'à tant que je me sois

vengée, et que je t'aie fait pendre. Coquin, je te veux faire pendre.»

[120] «NÉRINE. Ne rougis-tu pas de dire ces mots-là et d'être

insensible aux caresses de cette pauvre enfant? Tu ne te sauveras pas

de mes pattes; en dépit de tes dents, je te ferai bien voir que je

suis ta femme, et je te ferai pendre.»

SCÈNE XI.--SBRIGANI.

Je conduis de l'œil toutes choses, et tout ceci ne va pas mal. Nous

fatiguerons tant notre provincial, qu'il faudra, ma foi, qu'il

déguerpisse.

SCÈNE XII.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ah! je suis assommé! Quelle peine! quelle maudite ville! Assassiné de

tous côtés!

SBRIGANI.

Qu'est-ce, monsieur? Est-il encore arrivé quelque chose?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Oui. Il pleut en ce pays des femmes et des lavemens.

SBRIGANI.

Comment donc?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Deux carognes de baragouineuses me sont venues accuser de les avoir

épousées toutes deux, et me menacent de la justice.

SBRIGANI.

Voilà une méchante affaire; et la justice, en ce pays-ci, est

rigoureuse en diable contre cette sorte de crime.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Oui; mais, quand il y auroit information, ajournement, décret et

jugement obtenu par surprise, défaut et contumace, j'ai la voie de

conflit de juridiction pour temporiser, et venir aux moyens de nullité

qui seront dans les procédures.

SBRIGANI.

Voilà en parler dans tous les termes; et l'on voit bien, monsieur, que

vous êtes du métier.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Moi! point du tout. Je suis gentilhomme.

SBRIGANI.

Il faut bien, pour parler ainsi, que vous ayez étudié la pratique.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Point. Ce n'est que le sens commun qui me fait juger que je serai

toujours reçu à mes faits justificatifs, et qu'on ne me sauroit

condamner sur une simple accusation, sans un récolement et

confrontation avec mes parties.

SBRIGANI.

En voilà de plus fin encore.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ces mots-là me viennent sans que je les sache.

SBRIGANI.

Il me semble que le sens commun d'un gentilhomme peut bien aller à

concevoir ce qui est du droit et de l'ordre de la justice, mais non pas

à savoir les vrais termes de la chicane.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ce sont quelques mots que j'ai retenus en lisant les romans.

SBRIGANI.

Ah! fort bien!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Pour vous montrer que je n'entends rien du tout à la chicane, je vous

prie de me mener chez quelque avocat, pour consulter mon affaire.

SBRIGANI.

Je le veux, et vais vous conduire chez deux hommes fort habiles;

mais j'ai auparavant à vous avertir de n'être point surpris de leur

manière de parler: ils ont contracté du barreau certaine habitude de

déclamation qui fait que l'on diroit qu'ils chantent: et vous prendrez

pour musique tout ce qu'ils vous diront.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Qu'importe comme ils parlent, pourvu qu'ils me disent ce que je veux

savoir?

SCÈNE XIII[121].--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI, DEUX AVOCATS,

DEUX PROCUREURS, DEUX SERGENS.

PREMIER AVOCAT, traînant ses paroles en chantant.

La polygamie est un cas,

Est un cas pendable.

SECOND AVOCAT, chantant fort vite en bredouillant.

Votre fait

Est clair et net.

Et tout le droit,

Sur cet endroit,

Conclut tout droit.

Si vous consultez nos auteurs,

Législateurs et glossateurs,

Justinian, Papinian,

Ulpian et Tribonian,

Fernand, Rebuffe, Jean Imole,

Paul Castre, Julian, Barthole,

Josan, Alciat et Cujas,

Ce grand homme si capable,

La polygamie est un cas,

Est un cas pendable.

ENTRÉE DE BALLET.

Danse de deux procureurs et de deux sergens. Les deux avocats

chantent les paroles qui suivent:

SECOND AVOCAT.

Tous les peuples policés

Et bien sensés,

Les François, Anglois, Hollandois,

Danois, Suédois, Polonois,

Portugois, Espagnols, Flamands,

Italiens, Allemands,

Sur ce fait tiennent loi semblable,

Et l'affaire est sans embarras;

La polygamie est un cas,

Est un cas pendable.

PREMIER AVOCAT.

La polygamie est un cas,

Est un cas pendable.

Monsieur de Pourceaugnac, impatienté, les chasse.

[121] Scène imitée des _Mésaventures d'Arlequin_. Voyez plus haut,

page 269.

ACTE III

SCÈNE I.--ÉRASTE, SBRIGANI.

SBRIGANI.

Oui, les choses s'acheminent où nous voulons; et, comme ses lumières

sont fort petites et son sens le plus borné du monde, je lui ai fait

prendre une frayeur si grande de la sévérité de la justice de ce pays

et des apprêts qu'on faisoit déjà pour sa mort, qu'il veut prendre la

fuite; et, pour se dérober avec plus de facilité aux gens que je lui

ai dit qu'on avoit mis pour l'arrêter aux portes de la ville, il s'est

résolu à se déguiser; et le déguisement qu'il a pris est l'habit d'une

femme.

ÉRASTE.

Je voudrois bien le voir en cet équipage.

SBRIGANI.

Songez, de votre part, à achever la comédie; et, tandis que je jouerai

mes scènes avec lui, allez-vous-en... (Il lui parle à l'oreille.) Vous

entendez bien?

ÉRASTE.

Oui.

SBRIGANI.

Et lorsque je l'aurai mis où je veux...

Il lui parle à l'oreille.

ÉRASTE.

Fort bien.

SBRIGANI.

Et quand le père aura été averti par moi...

Il lui parle encore à l'oreille.

ÉRASTE.

Cela va le mieux du monde.

SBRIGANI.

Voici notre demoiselle. Allez vite, qu'il ne nous voie ensemble.

SCÈNE II.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC en femme, SBRIGANI.

SBRIGANI.

Pour moi, je ne crois pas qu'en cet état on puisse jamais vous

connoître, et vous avez la mine, comme cela, d'une femme de condition.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Voilà qui m'étonne, qu'en ce pays-ci les formes de la justice ne soient

point observées.

SBRIGANI.

Oui, je vous l'ai déjà dit, ils commencent ici par faire pendre un

homme, et puis ils lui font son procès.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Voilà une justice bien injuste!

SBRIGANI.

Elle est sévère comme tous les diables, particulièrement sur ces sortes

de crimes.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Mais quand on est innocent?

SBRIGANI.

N'importe; ils ne s'enquêtent point de cela; et puis ils ont en cette

ville une haine effroyable pour les gens de votre pays; et ils ne sont

point plus ravis que de voir pendre un Limosin.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Qu'est-ce que les Limosins leur ont fait?

SBRIGANI.

Ce sont des brutaux, ennemis de la gentillesse et du mérite des autres

villes. Pour moi, je vous avoue que je suis pour vous dans une peur

épouvantable, et je ne me consolerois de ma vie, si vous veniez à être

pendu.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ce n'est pas tant la peur de la mort qui me fait fuir, que de ce qu'il

est fâcheux à un gentilhomme d'être pendu, et qu'une preuve comme

celle-là feroit tort à nos titres de noblesse.

SBRIGANI.

Vous avez raison; on vous contesteroit après cela le titre d'écuyer. Au

reste, étudiez-vous, quand je vous mènerai par la main, à bien marcher

comme une femme, et prendre le langage et toutes les manières d'une

personne de qualité.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Laissez-moi faire. J'ai vu les personnes du bel air. Tout ce qu'il y a,

c'est que j'ai un peu de barbe.

SBRIGANI.

Votre barbe n'est rien; il y a des femmes qui en ont autant que

vous. Çà, voyons un peu comme vous ferez. (Après que monsieur de

Pourceaugnac a contrefait la femme de condition.) Bon.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Allons donc, mon carrosse! Où est-ce qu'est mon carrosse? Mon Dieu!

qu'on est misérable d'avoir des gens comme cela! Est-ce qu'on me fera

attendre toute la journée sur le pavé, et qu'on ne me fera point venir

mon carrosse?

SBRIGANI.

Fort bien.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Holà! ho! cocher, petit laquais! Ah! petit fripon! que de coups de

fouet je vous ferai donner tantôt! Petit laquais! petit laquais!

Où est-ce donc qu'est ce petit laquais? Ce petit laquais ne se

trouvera-t-il point? Ne me fera-t-on point venir ce petit laquais?

Est-ce que je n'ai point un petit laquais dans le monde?

SBRIGANI.

Voilà qui va à merveille! Mais je remarque une chose: cette coiffe est

un peu trop déliée: j'en vais querir une un peu plus épaisse, pour vous

mieux cacher le visage, en cas de quelque rencontre.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Que deviendrais-je cependant[122]?

SBRIGANI.

Attendez-moi là. Je suis à vous dans un moment: vous n'avez qu'à vous

promener.

Monsieur de Pourceaugnac fait plusieurs tours sur le théâtre, en

continuant à contrefaire la femme de qualité.

[122] Pour: pendant cela, _inter-ea_.

SCÈNE III.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, DEUX SUISSES.

PREMIER SUISSE, sans voir M. de Pourceaugnac.

Allons, dépêchons, camarade; il faut allair tous deux nous à la Crève,

pour regarder un peu chousticier sti monsiu de Porcegnac, qui l'a été

contané par ortonnance à l'être pendu par son cou.

SECOND SUISSE, sans voir M. de Pourceaugnac.

Li faut nous loër un fenêtre pour voir sti choustice.

PREMIER SUISSE.

Li disent que l'on fait téjà planter un grand potence tout neuve, pour

l'y accrocher sti Porcegnac.

SECOND SUISSE.

Li sira, mon foi, un grand plaisir di regarter pendre sti Limossin.

PREMIER SUISSE.

Oui! te li foir gambiller les pieds en haut tefant tout le monde.

SECOND SUISSE.

Li est un plaiçant trôle, oui; li disent que s'être marié troy foie.

PREMIER SUISSE.

Sti tiable li fouioir trois femmes à li tout seul! li être bien assez

t'une.

SECOND SUISSE, en apercevant monsieur de Pourceaugnac.

Ah! ponchour, mameselle.

PREMIER SUISSE.

Que faire fous là tout seul?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

J'attends mes gens, messieurs.

SECOND SUISSE.

Li être belle, par mon foi!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Doucement, messieurs.

PREMIER SUISSE.

Fous, mameselle, fouloir fenir réchouir fous à la Crève? Nous faire

foir à fous un petit pendement pien choli.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Je vous rends grâce.

SECOND SUISSE.

Li être un gentilhomme limossin, qui sera pendu chantiment à un grand

potence.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Je n'ai pas de curiosité.

PREMIER SUISSE.

Li être là un petit teton qui l'est trôle.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Tout beau!

PREMIER SUISSE.

Ma foi, moi couchair bien afec fous.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ah! c'en est trop! et ces sortes d'ordures-là ne se disent point à une

femme de ma condition.

SECOND SUISSE.

Laisse, toi; l'être moi qui le veut couchair afec elle.

PREMIER SUISSE.

Moi, ne fouloir pas laisser.

SECOND SUISSE.

Moi, li fouloir moi.

Les deux Suisses tirent monsieur de Pourceaugnac avec violence.

PREMIER SUISSE.

Moi, ne faire rien.

SECOND SUISSE.

Toi, l'afoir menti!

PREMIER SUISSE.

Toi, l'afoir menti toi-même!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Au secours! A la force!

SCÈNE IV.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, UN EXEMPT, DEUX ARCHERS, DEUX

SUISSES.

L'EXEMPT.

Qu'est-ce? Quelle violence est-ce là! et que voulez-vous faire à

madame? Allons, que l'on sorte de là, si vous ne voulez que je vous

mette en prison.

PREMIER SUISSE.

Parti, pon! toi ne l'afoir point.

SECOND SUISSE.

Parti, pon aussi; toi ne l'afoir point encore.

SCÈNE V.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, UN EXEMPT, DEUX ARCHERS.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Je vous suis bien obligée, monsieur, de m'avoir délivrée de ces

insolens.

L'EXEMPT.

Ouais! voilà un visage qui ressemble bien à celui que l'on m'a dépeint.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ce n'est pas moi, je vous assure.

L'EXEMPT.

Ah! ah! qu'est-ce que veut dire...

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Je ne sais pas.

L'EXEMPT.

Pourquoi donc dites-vous cela?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Pour rien.

L'EXEMPT.

Voilà un discours qui marque quelque chose; et je vous arrête

prisonnier.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Eh! monsieur, de grâce!

L'EXEMPT.

Non, non: à votre mine et à vos discours, il faut que vous soyez ce

monsieur de Pourceaugnac que nous cherchons, qui se soit déguisé de la

sorte, et vous viendrez en prison tout à l'heure.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Hélas!

SCÈNE VI.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI, UN EXEMPT, DEUX ARCHERS.

SBRIGANI, à monsieur de Pourceaugnac.

Ah ciel! que veut dire cela?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ils m'ont reconnu.

L'EXEMPT.

Oui, oui: c'est de quoi je suis ravi.

SBRIGANI, à l'exempt.

Eh! monsieur, pour l'amour de moi! Vous savez que nous sommes amis il y

a longtemps; je vous conjure de ne le point mener en prison.

L'EXEMPT.

Non: il m'est impossible.

SBRIGANI.

Vous êtes homme d'accommodement. N'y a-t-il pas moyen d'ajuster cela

avec quelques pistoles?

L'EXEMPT, à ses archers.

Retirez-vous un peu.

SCÈNE VII.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI, UN EXEMPT.

SBRIGANI, à monsieur de Pourceaugnac.

Il faut lui donner de l'argent pour vous laisser aller. Faites vite.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, donnant de l'argent à Sbrigani.

Ah! maudite ville!

SBRIGANI.

Tenez, monsieur.

L'EXEMPT.

Combien y a-t-il?

SBRIGANI.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix.

L'EXEMPT.

Non; mon ordre est trop exprès.

SBRIGANI, à l'exempt qui veut s'en aller.

Mon Dieu! attendez. (A Monsieur de Pourceaugnac.) Dépêchez;

donnez-lui-en encore autant.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Mais...

SBRIGANI.

Dépêchez-vous, vous dis-je, et ne perdez point de temps. Vous auriez un

grand plaisir quand vous seriez pendu!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ah!

Il donne encore de l'argent à Sbrigani.

SBRIGANI, à l'exempt.

Tenez, monsieur.

L'EXEMPT, à Sbrigani.

Il faut donc que je m'enfuie avec lui; car il n'y auroit point ici de

sûreté pour moi. Laissez-le-moi conduire, et ne bougez d'ici.

SBRIGANI.

Je vous prie donc d'en avoir un grand soin.

L'EXEMPT.

Je vous promets de ne le point quitter que je ne l'aie mis en lieu de

sûreté.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani.

Molière - Œuvres complètes, Tome 4 · 第 15 / 19 段