Comme ainsi soit qu'on ne puisse guérir une maladie qu'on ne la

connoisse parfaitement, et qu'on ne la puisse parfaitement connoître

sans en bien établir l'idée particulière et la véritable espèce, par

ses signes diagnostiques et prognostiques; vous me permettrez, monsieur

notre ancien, d'entrer en considération de la maladie dont il s'agit,

avant que de toucher à la thérapeutique et aux remèdes qu'il nous

conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle. Je dis donc,

monsieur, avec votre permission, que notre malade ici présent est

malheureusement attaqué, affecté, possédé, travaillé de cette sorte de

folie que nous nommons fort bien mélancolie hypocondriaque; espèce de

folie très-fâcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculape comme

vous, consommé dans notre art; vous, dis-je, qui avez blanchi, comme

on dit, sous le harnois, et auquel il en a tant passé par les mains,

de toutes les façons. Je l'appelle mélancolie hypocondriaque, pour la

distinguer des deux autres; car le célèbre Galien établit doctement,

à son ordinaire, trois espèces de cette maladie, que nous nommons

mélancolie, ainsi appelée, non-seulement par les Latins, mais encore

par les Grecs; ce qui est bien à remarquer pour notre affaire: la

première, qui vient du propre vice du cerveau; la seconde, qui vient

de tout le sang, fait et rendu atrabilaire; la troisième, appelée

hypocondriaque, qui est la nôtre, laquelle procède du vice de quelque

partie du bas-ventre et de la région inférieure, mais particulièrement

de la rate, dont la chaleur et l'inflammation porte au cerveau de notre

malade beaucoup de fuligines épaisses et crasses, dont la vapeur noire

et maligne cause dépravation aux fonctions de la faculté princesse,

et fait la maladie dont, par notre raisonnement, il est manifestement

atteint et convaincu. Qu'ainsi ne soit: pour diagnostique incontestable

de ce que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que

vous voyez, cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance,

signes pathognomoniques et individuels de cette maladie, si bien

marquée chez le divin vieillard Hippocrate; cette physionomie, ces yeux

rouges et hagards, cette grande barbe, cette habitude du corps, menue,

grêle, noire et velue; lesquels signes le dénotent très-affecté de

cette maladie, procédante du vice des hypocondres; laquelle maladie,

par laps de temps, naturalisée, envieillie, habituée, et ayant pris

droit de bourgeoisie chez lui, pourroit bien dégénérer ou en manie, ou

en phthisie, ou en apoplexie, ou même en fine frénésie et fureur. Tout

ceci supposé, puisqu'une maladie bien connue est à demi guérie, car

_ignoti nulla est curatio morbi_[75], il ne vous sera pas difficile de

convenir des remèdes que nous devons faire à monsieur. Premièrement,

pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie

luxuriante par tout le corps, je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé

libéralement; c'est-à-dire que les saignées soient fréquentes et

plantureuses: en premier lieu, de la basilique, puis de la céphalique,

et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et

que l'ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir; et, en

même temps, de le purger, désopiler et évacuer par purgatifs propres et

convenables, c'est-à-dire par cholagogues, mélanogogues, _et cætera_;

et, comme la véritable source de tout le mal est ou une humeur crasse

et féculente ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte

et salit les esprits animaux, il est à propos ensuite qu'il prenne un

bain d'eau pure et nette, avec force petit-lait clair, pour purifier,

par l'eau, la féculence de l'humeur crasse, et éclaircir, par le lait

clair, la noirceur de cette vapeur; mais, avant toute chose, je trouve

qu'il est bon de le réjouir par agréables conversations, chants et

instrumens de musique; à quoi il n'y a pas d'inconvénient de joindre

des danseurs, afin que leurs mouvemens, disposition[76] et agilité

puissent exciter et réveiller la paresse de ses esprits engourdis, qui

occasionne l'épaisseur de son sang, d'où procède la maladie. Voilà les

remèdes que j'imagine, auxquels pourront être ajoutés beaucoup d'autres

meilleurs par monsieur notre maître et ancien, suivant l'expérience,

jugement, lumière et suffisance qu'il s'est acquis dans notre art.

_Dixi._

SECOND MÉDECIN.

A Dieu ne plaise, monsieur, qu'il me tombe en pensée d'ajouter rien

à ce que vous venez de dire! Vous avez si bien discouru sur tous les

signes, les symptômes et les causes de la maladie de monsieur; le

raisonnement que vous en avez fait est si docte et si beau, qu'il est

impossible qu'il ne soit pas fou et mélancolique hypocondriaque; et,

quand il ne le seroit pas, il faudroit qu'il le devînt, pour la beauté

des choses que vous avez dites, et la justesse du raisonnement que

vous avez fait. Oui, monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement,

_graphicè depinxisti_, tout ce qui appartient à cette maladie. Il ne

se peut rien de plus doctement, sagement, ingénieusement conçu, pensé,

imaginé, que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal, soit pour

la diagnose, ou la prognose, ou la thérapie; et il ne me reste rien

ici, que de féliciter monsieur d'être tombé entre vos mains, et de lui

dire qu'il est trop heureux d'être fou, pour éprouver l'efficace et la

douceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés. Je les

approuve tous, _manibus et pedibus descendo in tuam sententiam_[77].

Tout ce que j'y voudrois, c'est de faire les saignées et les purgations

en nombre impair, _numero deus impare gaudet_[78]; de prendre le lait

clair avant le bain; de lui composer un fronteau où il entre du sel,

le sel est symbole de la sagesse; de faire blanchir les murailles de

sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses esprits, _album est

disgregativum visus_[79]; et de lui donner tout à l'heure un petit

lavement, pour servir de prélude et d'introduction à ces judicieux

remèdes, dont, s'il a à guérir, il doit recevoir du soulagement. Fasse

le ciel que ces remèdes, monsieur, qui sont les vôtres, réussissent au

malade, selon notre intention!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est-ce que nous jouons

ici une comédie?

PREMIER MÉDECIN.

Non, monsieur, nous ne jouons point.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Qu'est-ce que tout ceci? et que voulez-vous dire, avec votre galimatias

et vos sottises?

PREMIER MÉDECIN.

Bon! dire des injures! Voilà un diagnostique qui nous manquoit pour la

confirmation de son mal; et ceci pourroit bien tourner en manie.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part.

Avec qui m'a-t-on mis ici?

Il crache deux ou trois fois.

PREMIER MÉDECIN.

Autre diagnostique: la sputation fréquente.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Laissons cela, et sortons d'ici.

PREMIER MÉDECIN.

Autre encore: l'inquiétude de changer de place.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Qu'est-ce donc que toute cette affaire? et que me voulez-vous?

PREMIER MÉDECIN.

Vous guérir, selon l'ordre qui nous a été donné.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Me guérir?

PREMIER MÉDECIN.

Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Parbleu! je ne suis pas malade.

PREMIER MÉDECIN.

Mauvais signe, lorsqu'un malade ne sent pas son mal.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Je vous dis que je me porte bien.

PREMIER MÉDECIN.

Nous savons mieux que vous comment vous vous portez; et nous sommes

médecins qui voyons clair dans votre constitution.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Si vous êtes médecins, je n'ai que faire de vous; et je me moque de la

médecine.

PREMIER MÉDECIN.

Hom! hom! voici un homme plus fou que nous ne pensons.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Mon père et ma mère n'ont jamais voulu de remèdes, et ils sont morts

tous deux sans l'assistance des médecins.

PREMIER MÉDECIN.

Je ne m'étonne pas s'ils ont engendré un fils qui est insensé. (Au

second médecin.) Allons, procédons à la curation; et, par la douceur

exhilarante de l'harmonie, adoucissons, lénifions et accoisons[80]

l'aigreur de ses esprits, que je vois prêts à s'enflammer.

[75] Point de cure d'une maladie inconnue.

[76] Pour: faculté d'être dispos. Expression détournée de son sens

naturel.

[77] Pour: se ranger de l'avis de quelqu'un. Littéralement, aller

des pieds et des mains du côté de l'avis de quelqu'un; comme les

sénateurs romains, qui se rangeaient, en applaudissant, à côté de

leur collègue dont ils adoptaient l'opinion.

[78] La divinité se plaît au nombre impair.

[79] Le blanc désagrège la vue, c'est-à-dire nuit à la vue. Axiome

scolastique.

[80] Pour: apaisons. Du latin, _quiescere acquiescere_. Les Anglais

ont gardé _to quiet_, mot qui se prononce _coyiet_.

SCÈNE XII.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Que diable est-ce là? Les gens de ce pays-ci sont-ils insensés? Je n'ai

jamais rien vu de tel, et je n'y comprends rien du tout.

SCÈNE XIII.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, DEUX MÉDECINS GROTESQUES[81].

Ils s'asseyent d'abord tous trois; les médecins se lèvent à

différentes reprises pour saluer monsieur de Pourceaugnac, qui se

lève autant de fois pour les saluer.

LES DEUX MÉDECINS.

Buon dì, buon dì, buon dì,

Non vi lasciate uccidere

Dal dolor malinconico,

Noi vi faremo ridere

Còl nostro canto armonico;

Sol' per guarirvi

Siamo venuti qui,

Buon dì, buon dì, buon dì.

PREMIER MÉDECIN.

Altro non è la pazzia

Che malinconia.

Il malato

Non è disperato,

Se vol pigliar un poco d'allegria,

Altro non è la pazzia

Che malinconia.

SECOND MÉDECIN.

Sù, cantate, ballate, ridete;

E, se far meglio volete,

Quando sentite il deliro vicino,

Pigliate del vino,

E qualche volta un poco di tabac.

Allegramente, monsu Pourceaugnac[82].

[81] Les couplets italiens qui suivent furent, dit-on, écrits par

Lulli, qui en fit la musique, et qui jouait le rôle d'un des deux

médecins. Il s'est désigné, dans le livre du ballet, sous le nom de

_signor Chiacchiarone_ (le seigneur hâbleur)

[82] «Bonjour, bonjour, bonjour. Ne vous laissez pas tuer par

la douleur mélancolique. Nous vous ferons rire avec notre chant

harmonique. Nous ne sommes venus ici que pour vous guérir. Bonjour,

bonjour, bonjour.

«La folie n'est autre chose que la mélancolie. Le malade n'est pas

désespéré, s'il veut prendre un peu de plaisir. La folie n'est autre

chose que la mélancolie.

«Or sus, courage! Chantez, dansez, riez; et, si vous voulez mieux

faire, quand vous sentirez la folie approcher, prenez du vin et

quelquefois un peu de tabac. Allons, gai, monsieur de Pourceaugnac!»

SCÈNE XIV.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, DEUX MÉDECINS GROTESQUES,

MATASSINS[83].

ENTRÉE DE BALLET.

Danse des matassins autour de M. de Pourceaugnac.

[83] Voyez plus haut la note première, p. 234.

SCÈNE XV[84].--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, UN APOTHICAIRE, tenant une

seringue.

L'APOTHICAIRE.

Monsieur, voici un petit remède, un petit remède, qu'il vous faut

prendre, s'il vous plaît, s'il vous plaît.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Comment? je n'ai que faire de cela!

L'APOTHICAIRE.

Il a été ordonné, monsieur, il a été ordonné.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ah! que de bruit!

L'APOTHICAIRE.

Prenez-le, monsieur, prenez-le; il ne vous fera point de mal, il ne

vous fera point de mal.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ah!

L'APOTHICAIRE.

C'est un petit clystère, un petit clystère, bénin, bénin; il est

bénin, bénin: là, prenez, prenez, monsieur; c'est pour déterger, pour

déterger, déterger.

[84] Scène imitée d'une mauvaise farce de Chevalier, intitulée la

_Désolation des filous sur la défense des armes_.

SCÈNE XVI.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, UN APOTHICAIRE, DEUX MÉDECINS

GROTESQUES, MATASSINS, avec des seringues.

LES DEUX MÉDECINS.

Piglia lo sù,

Signor monsu;

Piglia lo, piglia lo, piglia lo sù,

Che non ti farà male.

Piglia lo sù questo servizziale;

Piglia lo sù,

Signor monsu;

Piglia lo, piglia lo, piglia lo sù[85].

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Allez-vous-en au diable!

Monsieur de Pourceaugnac, mettant son chapeau pour se garantir des

seringues, est suivi par les deux médecins et par les matassins; il

passe par derrière le théâtre et revient se mettre sur sa chaise,

auprès de laquelle il trouve l'apothicaire qui l'attendoit; les deux

médecins et les matassins rentrent aussi.

LES DEUX MÉDECINS.

Piglia lo sù,

Signor monsu;

Piglia lo, piglia lo, piglia lo sù,

Che non ti farà male.

Piglia lo sù questo servizziale;

Piglia lo sù,

Signor monsu;

Piglia lo, piglia lo, piglia lo sù.

Monsieur de Pourceaugnac s'enfuit avec la chaise; l'apothicaire

appuie sa seringue contre, les médecins et les matassins le suivent.

[85] «Prenez-le, monsieur; prenez-le (le clystère); il ne vous fera

point de mal.»

ACTE II

SCÈNE I.--PREMIER MÉDECIN, SBRIGANI.

PREMIER MÉDECIN.

Il a forcé tous les obstacles que j'avois mis, et s'est dérobé aux

remèdes que je commençois de lui faire.

SBRIGANI.

C'est être bien ennemi de soi-même que de fuir des remèdes aussi

salutaires que les vôtres.

PREMIER MÉDECIN.

Marque d'un cerveau démonté, et d'une raison dépravée, que de ne

vouloir pas guérir.

SBRIGANI.

Vous l'auriez guéri haut la main.

PREMIER MÉDECIN.

Sans doute, quand il y auroit eu complication de douze maladies.

SBRIGANI.

Cependant voilà cinquante pistoles bien acquises qu'il vous fait

perdre.

PREMIER MÉDECIN.

Moi, je n'entends point les perdre, et prétends le guérir en dépit

qu'il en ait. Il est lié et engagé à mes remèdes, et je veux le faire

saisir où je le trouverai, comme déserteur de la médecine et infracteur

de mes ordonnances.

SBRIGANI.

Vous avez raison. Vos remèdes étoient un coup sûr, et c'est de l'argent

qu'il vous vole.

PREMIER MÉDECIN.

Où puis-je en avoir des nouvelles?

SBRIGANI.

Chez le bonhomme Oronte, assurément, dont il vient épouser la fille,

et qui, ne sachant rien de l'infirmité de son gendre futur, voudra

peut-être se hâter de conclure le mariage.

PREMIER MÉDECIN.

Je vais lui parler tout à l'heure.

SBRIGANI.

Vous ne ferez point mal.

PREMIER MÉDECIN.

Il est hypothéqué à mes consultations, et un malade ne se moquera pas

d'un médecin.

SBRIGANI.

C'est fort bien dit à vous; et, si vous m'en croyez, vous ne souffrirez

point qu'il se marie que vous ne l'ayez pansé tout votre soûl.

PREMIER MÉDECIN.

Laissez-moi faire.

SBRIGANI, à part, en s'en allant.

Je vais, de mon côté, dresser une autre batterie; et le beau-père est

aussi dupe que le gendre.

SCÈNE II.--ORONTE, PREMIER MÉDECIN

PREMIER MÉDECIN.

Vous avez, monsieur, un certain monsieur de Pourceaugnac qui doit

épouser votre fille?

ORONTE.

Oui; je l'attends de Limoges, et il devroit être arrivé.

PREMIER MÉDECIN.

Aussi l'est-il, et il s'en est fui de chez moi, après y avoir été mis;

mais je vous défends, de la part de la médecine, de procéder au mariage

que vous avez conclu, que je ne l'aie dûment préparé pour cela, et mis

en état de procréer des enfans bien conditionnés de corps et d'esprit.

ORONTE.

Comment donc?

PREMIER MÉDECIN.

Votre prétendu gendre a été constitué mon malade; sa maladie, qu'on m'a

donnée à guérir, est un meuble qui m'appartient, et que je compte entre

mes effets; et je vous déclare que je ne prétends point qu'il se marie,

qu'au préalable il n'ait satisfait à la médecine, et subi les remèdes

que je lui ai ordonnés.

ORONTE.

Il a quelque mal?

PREMIER MÉDECIN.

Oui.

ORONTE.

Et quel mal, s'il vous plaît?

PREMIER MÉDECIN.

Ne vous en mettez pas en peine.

ORONTE.

Est-ce quelque mal...

PREMIER MÉDECIN.

Les médecins sont obligés au secret. Il suffit que je vous ordonne, à

vous et à votre fille, de ne point célébrer, sans mon consentement,

vos noces avec lui, sur peine d'encourir la disgrâce de la Faculté, et

d'être accablés de toutes les maladies qu'il nous plaira.

ORONTE.

Je n'ai garde, si cela est, de faire le mariage.

PREMIER MÉDECIN.

On me l'a mis entre les mains, et il est obligé d'être mon malade.

ORONTE.

A la bonne heure.

PREMIER MÉDECIN.

Il a beau fuir; je le ferai condamner, par arrêt, à se faire guérir par

moi.

ORONTE.

J'y consens.

PREMIER MÉDECIN.

Oui, il faut qu'il crève ou que je le guérisse.

ORONTE.

Je le veux bien.

PREMIER MÉDECIN.

Et, si je ne le trouve, je m'en prendrai à vous; et je vous guérirai au

lieu de lui.

ORONTE.

Je me porte bien.

PREMIER MÉDECIN.

Il n'importe. Il me faut un malade, et je prendrai qui je pourrai.

ORONTE.

Prenez qui vous voudrez; mais ce ne sera pas moi. (Seul.) Voyez un peu

la belle raison!

SCÈNE III.--ORONTE, SBRIGANI, en marchand flamand.[86]

SBRIGANI.

Montsir, afec le fôtre permission, je suis un trancher marchane

flamane, qui foudroit bienne fous temandair un petit nouvel.

ORONTE.

Quoi, monsieur?

SBRIGANI.

Mettez la fôtre chapeau sur le tête, montsir, si ve plaît.

ORONTE.

Dites-moi, monsieur, ce que voulez.

SBRIGANI.

Moi le dire rien, montsir, si fous le mettre pas le chapeau sur le tête.

ORONTE.

Soit. Qu'y a-t-il, monsieur?

SBRIGANI.

Fous connoître point en sti file un certe montsir Oronte?

ORONTE.

Oui, je le connois.

SBRIGANI.

Et quel homme est-il, montsir, si ve plaît?

ORONTE.

C'est un homme comme les autres.

SBRIGANI.

Je fous temande, montsir, s'il est un homme qui a du bienne?

ORONTE.

Oui.

SBRIGANI.

Mais riche beaucoup grandement, montsir?

ORONTE.

Oui.

SBRIGANI.

J'en suis aise beaucoup, montsir.

ORONTE.

Mais pourquoi cela?

SBRIGANI.

L'est, montsir, pour un petit raisonne de conséquence pour nous.

ORONTE.

Mais encore, pourquoi?

SBRIGANI.

L'est, montsir, que sti montsir Oronte donne son fille en mariage à un

certe montsir de Pourceaugnac.

ORONTE.

Eh bien?

SBRIGANI.

Et sti montsir de Pourceaugnac, montsir, l'est un homme que doivre

beaucoup grandement à dix ou douze marchanes flamanes qui être venus

ici.

ORONTE.

Ce monsieur de Pourceaugnac doit beaucoup à dix ou douze marchands?

SBRIGANI.

Oui, montsir; et, depuis huite mois, nous afoir obtenir un petit

sentence contre lui, et lui a remettre à payer tou ce créancier de sti

mariage que sti montsir Oronte donne pour son fille.

ORONTE.

Hon! hon! il a remis là à payer ses créanciers?

SBRIGANI.

Oui, montsir; et avec un grand défotion nous tous attendre sti mariage.

ORONTE, à part.

L'avis n'est pas mauvais. (Haut.) Je vous donne le bonjour.

SBRIGANI.

Je remercie montsir de la faveur grande.

ORONTE.

Votre très-humble valet.

SBRIGANI.

Je le suis, montsir, obliger plus que beaucoup du bon nouvel que

montsir m'afoir donné. (Seul, après avoir ôté sa barbe, et dépouillé

l'habit de Flamand qu'il a par-dessus le sien.) Cela ne va pas mal.

Quittons notre ajustement de Flamand, pour songer à d'autres machines;

et tâchons de semer tant de soupçons et de divisions entre le beau-père

et le gendre, que cela rompe le mariage prétendu. Tous deux également

sont propres à gober les hameçons qu'on leur veut tendre, et, entre

nous autres fourbes de la première classe, nous ne faisons que nous

jouer lorsque nous trouvons un gibier aussi facile que celui-là.

[86] Scène imitée, comme les suivantes, de la comédie italienne _le

Disgrazie d'Arlecchino_ (les Mésaventures d'Arlequin), où Arlequin,

mis en fuite par de faux créanciers, de prétendues épouses et de

prétendus enfants, se déguise en femme pour échapper à la justice.

SCÈNE IV.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, se croyant seul.

_Piglia lo sù, piglia lo sù, signor monsu._ Que diable est-ce là?

(Apercevant Sbrigani.) Ah!

SBRIGANI.

Qu'est-ce, monsieur? Qu'avez-vous?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Tout ce que je vois me semble lavement.

SBRIGANI.

Comment?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Vous ne savez pas ce qui m'est arrivé dans ce logis à la porte duquel

vous m'avez conduit!

SBRIGANI.

Non, vraiment. Qu'est-ce que c'est?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Je pensois y être régalé comme il faut.

SBRIGANI.

Eh bien?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Je vous laisse entre les mains de monsieur. Des médecins habillés de

noir. Dans une chaise. Tâter le pouls. Comme ainsi soit. Il est fou.

Deux gros joufflus. Grands chapeaux. _Buon dì, buon dì._ Six Pantalons.

Ta, ra, ta, ta; ta, ra, ta, ta; _allegramente, monsu Pourceaugnac_.

Apothicaire. Lavement. Prenez, monsieur; prenez, prenez. Il est bénin,

bénin, bénin. C'est pour déterger, pour déterger, déterger. _Piglia lo

sù, signor monsu; piglia lo, piglia lo, piglia lo sù._ Jamais je n'ai

été si soûl de sottise.

SBRIGANI.

Qu'est-ce que tout cela veut dire?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Cela veut dire que cet homme-là, avec ses grandes embrassades, est un

fourbe qui m'a mis dans une maison pour se moquer de moi et me faire

une pièce.

SBRIGANI.

Cela est-il possible?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Sans doute. Ils étoient une douzaine de possédés après mes chausses; et

j'ai eu toutes les peines du monde à m'échapper de leurs pattes.

SBRIGANI.

Voyez un peu; les mines sont bien trompeuses! Je l'aurois cru le plus

affectionné de vos amis. Voilà un de mes étonnemens, comme il est

possible qu'il y ait des fourbes comme cela dans le monde!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ne sens-je point le lavement? Voyez, je vous prie.

SBRIGANI.

Eh! il y a quelque petite chose qui approche de cela.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

J'ai l'odorat et l'imagination tout remplis de cela; et il me semble

toujours que je vois une douzaine de lavemens qui me couchent en joue.

SBRIGANI.

Voilà une méchanceté bien grande! et les hommes sont bien traîtres et

scélérats!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Enseignez-moi, de grâce, le logis de monsieur Oronte; je suis bien aise

d'y aller tout à l'heure.

SBRIGANI.

Ah! ah! vous êtes donc de complexion amoureuse? et vous avez ouï parler

que ce M. Oronte a une fille?...

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Oui, je viens l'épouser.

SBRIGANI.

L'é... l'épouser?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Oui.

SBRIGANI.

En mariage?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

De quelle façon donc?

SBRIGANI.

Ah! c'est une autre chose; et je vous demande pardon.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Qu'est-ce que cela veut dire?

SBRIGANI.

Rien.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Mais encore?

SBRIGANI.

Rien, vous dis-je. J'ai un peu parlé trop vite.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Je vous prie de me dire ce qu'il y a là-dessous.

SBRIGANI.

Non, cela n'est point nécessaire.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

De grâce!

SBRIGANI.

Point: je vous prie de m'en dispenser.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Est-ce que vous n'êtes point de mes amis?

SBRIGANI.

Si fait; on ne peut pas l'être davantage.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Vous devez donc ne me rien cacher.

SBRIGANI.

C'est une chose où il y va de l'intérêt du prochain.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Afin de vous obliger à m'ouvrir votre cœur, voilà une petite bague que

je vous prie de garder pour l'amour de moi.

SBRIGANI.

Laissez-moi consulter un peu si je le puis faire en conscience.

(Après s'être un peu éloigné de monsieur de Pourceaugnac.) C'est

un homme qui cherche son bien, qui tâche de pourvoir sa fille le

plus avantageusement qu'il est possible; et il ne faut nuire à

personne: ce sont des choses qui sont connues, à la vérité; mais

j'irai les découvrir à un homme qui les ignore, et il est défendu de

scandaliser[87] son prochain, cela est vrai. Mais, d'autre part, voilà

un étranger qu'on veut surprendre, et qui, de bonne foi, vient se

marier avec une fille qu'il ne connaît pas et qu'il n'a jamais vue; un

gentilhomme plein de franchise, pour qui je me sens de l'inclination,

qui me fait l'honneur de me tenir pour son ami, prend confiance en moi,

et me donne une bague à garder pour l'amour de lui. (A monsieur de

Pourceaugnac.) Oui, je trouve que je puis vous dire les choses sans

blesser ma conscience; mais tâchons de vous les dire le plus doucement

qu'il nous sera possible, et d'épargner les gens le plus que nous

pourrons. De vous dire que cette fille-là mène une vie déshonnête,

cela seroit un peu trop fort: cherchons, pour nous expliquer, quelques

termes plus doux. Le mot de galante[88] aussi n'est pas assez; celui de

coquette[89] achevée me semble propre à ce que nous voulons, et je m'en

puis servir pour vous dire honnêtement ce qu'elle est.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

L'on me veut donc prendre pour dupe?

SBRIGANI.

Peut-être dans le fond n'y a-t-il pas tant de mal que tout le monde

croit; et puis il y a des gens, après tout, qui se mettent au-dessus de

ces sortes de choses, et qui ne croient pas que leur honneur dépende...

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Je suis votre serviteur; je ne me veux point mettre sur la tête un

chapeau comme celui-là; et l'on aime à aller le front levé dans la

famille des Pourceaugnacs.

SBRIGANI.

Voilà le père.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Ce vieillard-là?

SBRIGANI.

Oui. Je me retire.

[87] Voyez plus haut la note, p. 216.

[88] Pour: coquette aimant le plaisir. De l'espagnol _galan_, élégant,

distingué. Le mot a changé de sens: la femme galante est celle qui

conduit des intrigues amoureuses.

[89] Pour: femme de mauvaise vie. Il y a eu échange de sens et

transposition entre ces deux épithètes; la coquette est devenue la

galante, et la galante la coquette.

SCÈNE V.--ORONTE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Bonjour, monsieur, bonjour.

ORONTE.

Serviteur, monsieur, serviteur.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Vous êtes monsieur Oronte, n'est-ce pas?

ORONTE.

Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Et moi, monsieur de Pourceaugnac.

ORONTE.

A la bonne heure.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Croyez-vous, monsieur Oronte, que les Limosins soient des sots?

ORONTE.

Croyez-vous, monsieur de Pourceaugnac, que les Parisiens soient des

bêtes?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Vous imaginez-vous, monsieur Oronte, qu'un homme comme moi soit si

affamé de femme?

ORONTE.

Vous imaginez-vous, monsieur de Pourceaugnac, qu'une fille comme la

mienne soit si affamée de mari?

SCÈNE VI.--JULIE, ORONTE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

JULIE.

On vient de me dire, mon père, que monsieur de Pourceaugnac est arrivé.

Ah! le voilà sans doute, et mon cœur me le dit. Qu'il est bien fait!

qu'il a bon air! et que je suis contente d'avoir un tel époux! Souffrez

que je l'embrasse et que je lui témoigne...

ORONTE.

Doucement, ma fille, doucement.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part.

Tudieu! quelle galante! comme elle prend feu d'abord!

ORONTE.

Je voudrois bien savoir, monsieur de Pourceaugnac, par quelle raison

vous venez...

JULIE, s'approche de monsieur de Pourceaugnac, le regarde d'un air

languissant, et lui veut prendre la main.

Que je suis aise de vous voir! et que je brûle d'impatience...

ORONTE.

Ah! ma fille, ôtez-vous de là, vous dis-je!

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part.

Oh! oh! quelle égrillarde!

ORONTE.

Je voudrois bien, dis-je, savoir par quelle raison, s'il vous plaît,

vous avez la hardiesse de...

Julie continue le même jeu.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part.

Vertu de ma vie!

ORONTE, à Julie.

Encore! Qu'est-ce à dire, cela?

JULIE.

Ne voulez-vous pas que je caresse l'époux que vous m'avez choisi?

ORONTE.

Non. Rentrez là dedans.

JULIE.

Laissez-moi le regarder.

ORONTE.

Rentrez, vous dis-je.

JULIE.

Je veux demeurer là, s'il vous plaît.

ORONTE.

Je ne veux pas, moi; et, si tu ne rentres pas tout à l'heure, je...

JULIE.

Eh bien, je rentre.

ORONTE.

Ma fille est une sotte qui ne sait pas les choses.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part.

Comme nous lui plaisons?

ORONTE, à Julie, qui est restée après avoir fait quelques pas pour s'en

aller.

Tu ne veux pas te retirer?

JULIE.

Quand est-ce donc que vous me marierez avec monsieur?

ORONTE.

Jamais; et tu n'es pas pour lui.

JULIE.

Je le veux avoir, moi, puisque vous me l'avez promis.

ORONTE.

Si je te l'ai promis, je te le dépromets.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part.

Elle voudroit bien me tenir.

JULIE.

Vous avez beau faire; nous serons mariés ensemble, en dépit de tout le

monde.

ORONTE.

Je vous en empêcherai bien tous deux, je vous assure. Voyez un peu quel

vertigo lui prend.

SCÈNE VII.--ORONTE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Mon Dieu! notre beau-père prétendu, ne vous fatiguez point tant; on n'a

pas envie de vous enlever votre fille, et vos grimaces n'attrapperont

rien.

ORONTE.

Toutes les vôtres n'auront pas grand effet.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

Molière - Œuvres complètes, Tome 4 · 第 14 / 19 段