Au moins, madame, souvenez-vous de votre rôle; et, pour mieux couvrir
notre jeu, feignez, comme on vous a dit, d'être la plus contente du
monde des résolutions de votre père.
JULIE.
S'il ne tient qu'à cela, les choses iront à merveille.
ÉRASTE.
Mais, belle Julie, si toutes nos machines venoient à ne pas réussir?
JULIE.
Je déclarerai à mon père mes véritables sentimens.
ÉRASTE.
Et si, contre vos sentimens, il s'obstinoit à son dessein?
JULIE.
Je le menacerois de me jeter dans un couvent.
ÉRASTE.
Mais si, malgré tout cela, il vouloit vous forcer à ce mariage?
JULIE.
Que voulez-vous que je vous dise?
ÉRASTE.
Ce que je veux que vous me disiez!
JULIE.
Oui.
ÉRASTE.
Ce qu'on dit quand on aime bien.
JULIE.
Mais quoi?
ÉRASTE.
Que rien ne pourra vous contraindre, et que, malgré tous les efforts
d'un père, vous me promettez d'être à moi.
JULIE.
Mon Dieu! Éraste, contentez-vous de ce que je fais maintenant, et
n'allez point tenter sur l'avenir les résolutions de mon cœur; ne
fatiguez point mon devoir par les propositions d'une fâcheuse extrémité
dont peut-être n'aurons-nous pas besoin; et, s'il y faut venir,
souffrez au moins que j'y sois entraînée par la suite des choses.
ÉRASTE.
Eh bien?...
SBRIGANI.
Ma foi, voici notre homme; songeons à nous.
NÉRINE.
Ah! comme il est bâti!
[72] Scène imitée de Plaute, l'_Asinaire_, acte III, scène II.
SCÈNE V.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, se tournant du côté d'où il est venu, et
parlant à des gens qui le suivent.
Eh bien, quoi? qu'est-ce? qu'y a-t-il? Au diantre soit la sotte ville
et les sottes gens qui y sont! Ne pouvoir faire un pas sans trouver
des nigauds qui vous regardent et se mettent à rire! Eh! messieurs les
badauds, faites vos affaires, et laissez passer les personnes sans leur
rire au nez. Je me donne au diable, si je ne baille un coup de poing au
premier que je verrai rire.
SBRIGANI, parlant aux mêmes personnes.
Qu'est-ce que c'est, messieurs? que veut dire cela? à qui en avez-vous?
Faut-il se moquer ainsi des honnêtes étrangers qui arrivent ici?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Voilà un homme raisonnable, celui-là.
SBRIGANI.
Quel procédé est le vôtre! et qu'avez-vous à rire?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Fort bien.
SBRIGANI.
Monsieur a-t-il quelque chose de ridicule en soi?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui...
SBRIGANI.
Est-il autrement que les autres?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Suis-je tortu ou bossu?
SBRIGANI.
Apprenez à connoître les gens!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est bien dit.
SBRIGANI.
Monsieur est d'une mine à respecter.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Cela est vrai.
SBRIGANI.
Personne de condition.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui. Gentilhomme limosin.
SBRIGANI.
Homme d'esprit.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Qui a étudié en droit.
SBRIGANI.
Il vous fait trop d'honneur de venir dans votre ville.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Sans doute.
SBRIGANI.
Monsieur n'est point une personne à faire rire.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Assurément.
SBRIGANI.
Et quiconque rira de lui aura affaire à moi.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani.
Monsieur, je vous suis infiniment obligé.
SBRIGANI.
Je suis fâché, monsieur, de voir recevoir de la sorte une personne
comme vous, et je vous demande pardon pour la ville.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je suis votre serviteur.
SBRIGANI.
Je vous ai vu ce matin, monsieur, avec le coche, lorsque vous avez
déjeuné; et la grâce avec laquelle vous mangiez votre pain m'a fait
naître d'abord de l'amitié pour vous; et comme je sais que vous n'êtes
jamais venu en ce pays, et que vous y êtes tout neuf, je suis bien aise
de vous avoir trouvé, pour vous offrir mon service à cette arrivée, et
vous aider à vous conduire parmi ce peuple, qui n'a pas parfois pour
les honnêtes gens toute la considération qu'il faudroit.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est trop de grâce que vous me faites.
SBRIGANI.
Je vous l'ai déjà dit: du moment que je vous ai vu, je me suis senti
pour vous de l'inclination.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je vous suis obligé.
SBRIGANI.
Votre physionomie m'a plu.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ce m'est beaucoup d'honneur.
SBRIGANI.
J'y ai vu quelque chose d'honnête.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je suis votre serviteur.
SBRIGANI.
Quelque chose d'aimable.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De gracieux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De doux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De majestueux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De franc.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
Et de cordial.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
Je vous assure que je suis tout à vous.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je vous ai beaucoup d'obligation.
SBRIGANI.
C'est du fond du cœur que je parle.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je le crois.
SBRIGANI.
Si j'avois l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez que je suis un
homme tout à fait sincère.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je n'en doute point.
SBRIGANI.
Ennemi de la fourberie.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
J'en suis persuadé.
SBRIGANI.
Et qui n'est pas capable de déguiser ses sentimens.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est ma pensée.
SBRIGANI.
Vous regardez mon habit, qui n'est pas fait comme les autres; mais je
suis originaire de Naples, à votre service, et j'ai voulu conserver un
peu et la manière de s'habiller et la sincérité de mon pays.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est fort bien fait. Pour moi, j'ai voulu me mettre à la mode de la
cour pour la campagne.
SBRIGANI.
Ma foi, cela vous va mieux qu'à tous nos courtisans.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est ce que m'a dit mon tailleur. L'habit est propre et riche, et il
fera du bruit ici.
SBRIGANI.
Sans doute. N'irez-vous pas au Louvre?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Il faudra bien aller faire ma cour.
SBRIGANI.
Le roi sera ravi de vous voir.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je le crois.
SBRIGANI.
Avez-vous arrêté un logis?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Non; j'allois en chercher un.
SBRIGANI.
Je serai bien aise d'être avec vous pour cela, et je connois tout ce
pays-ci.
SCÈNE VI[73].--ÉRASTE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.
ÉRASTE.
Ah! qu'est-ceci? Que vois-je? Quelle heureuse rencontre! Monsieur de
Pourceaugnac! Que je suis ravi de vous voir! Comment! il semble que
vous ayez peine à me reconnoître!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Monsieur, je suis votre serviteur.
ÉRASTE.
Est-il possible que cinq ou six années m'aient ôté de votre mémoire, et
que vous ne reconnoissiez pas le meilleur ami de toute la famille des
Pourceaugnacs?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Pardonnez-moi. (Bas, à Sbrigani.) Ma foi, je ne sais qui il est.
ÉRASTE.
Il n'y a pas un Pourceaugnac à Limoges que je ne connoisse, depuis le
plus grand jusques au plus petit; je ne fréquentois qu'eux dans le
temps que j'y étois, et j'avois l'honneur de vous voir presque tous les
jours.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est moi qui l'ai reçu, monsieur.
ÉRASTE.
Vous ne vous remettez point mon visage?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Si fait. (A Sbrigani.) Je ne le connois point.
ÉRASTE.
Vous ne vous ressouvenez pas que j'ai eu le bonheur de boire avec vous
je ne sais combien de fois?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Excusez-moi. (A Sbrigani.) Je ne sais ce que c'est.
ÉRASTE.
Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui fait si bonne chère?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Petit-Jean?
ÉRASTE.
Le voilà. Nous allions le plus souvent ensemble chez lui nous réjouir.
Comment est-ce que vous nommez à Limoges ce lieu où l'on se promène?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Le cimetière des Arènes?
ÉRASTE.
Justement. C'est où je passois de si douces heures à jouir de votre
agréable conversation. Vous ne vous remettez pas tout cela?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Excusez-moi: je me le remets. (A Sbrigani.) Diable emporte si je m'en
souviens!
SBRIGANI, bas, à monsieur de Pourceaugnac.
Il y a cent choses comme cela qui passent de la tête.
ÉRASTE.
Embrassez-moi donc, je vous prie, et resserrons les nœuds de notre
ancienne amitié.
SBRIGANI, à monsieur de Pourceaugnac.
Voilà un homme qui vous aime fort.
ÉRASTE.
Dites-moi un peu des nouvelles de toute la parenté. Comment se porte
monsieur votre... là... qui est si honnête homme?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Mon frère le consul?
ÉRASTE.
Oui.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Il se porte le mieux du monde.
ÉRASTE.
Certes, j'en suis ravi. Et celui qui est de si bonne humeur? là...
monsieur votre...
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Mon cousin l'assesseur?
ÉRASTE.
Justement.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Toujours gai et gaillard.
ÉRASTE.
Ma foi, j'en ai beaucoup de joie. Et monsieur votre oncle? le...
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je n'ai point d'oncle.
ÉRASTE.
Vous aviez pourtant en ce temps-là...
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Non: rien qu'une tante.
ÉRASTE.
C'est ce que je voulois dire, madame votre tante. Comment se
porte-t-elle?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Elle est morte depuis six mois.
ÉRASTE.
Hélas! la pauvre femme! elle étoit si bonne personne!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Nous avons aussi mon neveu le chanoine, qui a pensé mourir de la petite
vérole.
ÉRASTE.
Quel dommage ç'auroit été!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Le connoissez-vous aussi?
ÉRASTE.
Vraiment! si je le connois! Un grand garçon bien fait.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Pas des plus grands.
ÉRASTE.
Non; mais de taille bien prise.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Eh! oui.
ÉRASTE.
Qui est votre neveu?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui.
ÉRASTE.
Fils de votre frère ou de votre sœur?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Justement.
ÉRASTE.
Chanoine de l'église de... Comment l'appelez-vous?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
De Saint-Étienne.
ÉRASTE.
Le voilà; je ne connois autre.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani.
Il dit toute la parenté.
SBRIGANI.
Il vous connoît plus que vous ne croyez.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
A ce que je vois, vous avez demeuré longtemps dans notre ville?
ÉRASTE.
Deux ans entiers.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Vous étiez donc là quand mon cousin l'élu fit tenir son enfant à
monsieur notre gouverneur?
ÉRASTE.
Vraiment oui; j'y fus convié des premiers.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ce fut galant.
ÉRASTE.
Très-galant.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'étoit un repas bien troussé.
ÉRASTE.
Sans doute.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Vous vîtes donc aussi la querelle que j'eus avec ce gentilhomme
périgordin?
ÉRASTE.
Oui.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Parbleu! il trouva à qui parler.
ÉRASTE.
Ah! ah!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Il me donna un soufflet; mais je lui dis bien son fait.
ÉRASTE.
Assurément. Au reste, je ne prétends pas que vous preniez d'autre logis
que le mien.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je n'ai garde de...
ÉRASTE.
Vous moquez-vous? je ne souffrirai point du tout que mon meilleur ami
soit autre part que dans ma maison.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ce seroit vous...
ÉRASTE.
Non. Le diable m'emporte! vous logerez chez moi.
SBRIGANI, à monsieur de Pourceaugnac.
Puisqu'il le veut obstinément, je vous conseille d'accepter l'offre.
ÉRASTE.
Où sont vos hardes?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je les ai laissées, avec mon valet, où je suis descendu.
ÉRASTE.
Envoyons-les querir par quelqu'un.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Non. Je lui ai défendu de bouger, à moins que j'y fusse moi-même, de
peur de quelque fourberie.
SBRIGANI.
C'est prudemment avisé.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ce pays-ci est un peu sujet à caution.
ÉRASTE.
On voit les gens d'esprit en tout.
SBRIGANI.
Je vais accompagner monsieur, et le ramènerai où vous voudrez.
ÉRASTE.
Oui. Je serai bien aise de donner quelques ordres, et vous n'avez qu'à
revenir à cette maison-là.
SBRIGANI.
Nous sommes à vous tout à l'heure.
ÉRASTE, à monsieur de Pourceaugnac.
Je vous attends avec impatience.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani.
Voilà une connoissance où je ne m'attendois point.
SBRIGANI.
Il a la mine d'être honnête homme.
ÉRASTE, seul.
Ma foi, monsieur de Pourceaugnac, nous vous en donnerons de toutes les
façons: les choses sont préparées, et je n'ai qu'à frapper. Holà!
[73] Scène imitée d'une nouvelle de Scarron: _Ne pas croire ce qu'on
voit_.
SCÈNE VII.--ÉRASTE, UN APOTHICAIRE.
ÉRASTE.
Je crois, monsieur, que vous êtes le médecin à qui l'on est venu parler
de ma part?
L'APOTHICAIRE.
Non, monsieur; ce n'est pas moi qui suis le médecin; à moi n'appartient
pas cet honneur, et je ne suis qu'apothicaire; apothicaire indigne,
pour vous servir.
ÉRASTE.
Et monsieur le médecin est-il à la maison?
L'APOTHICAIRE.
Oui. Il est là embarrassé à expédier quelques malades; et je vais lui
dire que vous êtes ici.
ÉRASTE.
Non: ne bougez, j'attendrai qu'il ait fait. C'est pour lui mettre entre
les mains certain parent que nous avons, dont on lui a parlé, et qui se
trouve attaqué de quelque folie, que nous serions bien aise qu'il pût
guérir avant que de le marier.
L'APOTHICAIRE.
Je sais ce que c'est, je sais ce que c'est; et j'étois avec lui quand
on lui a parlé de cette affaire. Ma foi, ma foi vous ne pouviez pas
vous adresser à un médecin plus habile. C'est un homme qui sait la
médecine à fond, comme je sais ma croix de par Dieu, et qui, quand on
devroit crever, ne démordroit pas d'un _iota_ des règles des anciens.
Oui, il suit toujours le grand chemin, le grand chemin, et ne va point
chercher midi à quatorze heures; et, pour tout l'or du monde, il ne
voudroit pas avoir guéri une personne avec d'autres remèdes que ceux
que la Faculté permet.
ÉRASTE.
Il fait fort bien. Un malade ne doit point vouloir guérir que la
Faculté n'y consente.
L'APOTHICAIRE.
Ce n'est pas parce que nous sommes grands amis que j'en parle; mais
il y a plaisir, il y a plaisir d'être son malade; et j'aimerois mieux
mourir de ses remèdes que de guérir de ceux d'un autre. Car, quoiqu'il
puisse arriver, on est assuré que les choses sont toujours dans
l'ordre; et, quand on meurt sous sa conduite, vos héritiers n'ont rien
à vous reprocher.
ÉRASTE.
C'est une grande consolation pour un défunt!
L'APOTHICAIRE.
Assurément; on est bien aise au moins d'être mort méthodiquement. Au
reste, il n'est pas de ces médecins qui marchandent les maladies, c'est
un homme expéditif, expéditif, qui aime à dépêcher ses malades; et
quand on a à mourir, cela se fait avec lui le plus vite du monde.
ÉRASTE.
En effet, il n'est rien tel que de sortir promptement d'affaire.
L'APOTHICAIRE.
Cela est vrai. A quoi bon tant barguigner[74] et tant tourner autour du
pot? Il faut savoir vivement le court ou le long d'une maladie.
ÉRASTE.
Vous avez raison.
L'APOTHICAIRE.
Voilà déjà trois de mes enfans dont il m'a fait l'honneur de conduire
la maladie, qui sont morts en moins de quatre jours, et qui, entre les
mains d'un autre, auroient langui plus de trois mois.
ÉRASTE.
Il est bon d'avoir des amis comme cela.
L'APOTHICAIRE.
Sans doute. Il ne me reste plus que deux enfans, dont il prend soin
comme des siens; il les traite et gouverne à sa fantaisie, sans que je
me mêle de rien; et, le plus souvent, quand je reviens de la ville, je
suis tout étonné que je les trouve saignés ou purgés par son ordre.
ÉRASTE.
Voilà des soins fort obligeans.
L'APOTHICAIRE.
Le voici, le voici, le voici qui vient.
[74] Voyez la note, tome III, page 210.
SCÈNE VIII.--ÉRASTE, PREMIER MÉDECIN, UN APOTHICAIRE, UN PAYSAN, UNE
PAYSANNE.
LE PAYSAN, au médecin.
Monsieur, il n'en peut plus, et il dit qu'il sent dans la tête les plus
grandes douleurs du monde.
PREMIER MÉDECIN.
Le malade est un sot; d'autant plus que, dans la maladie dont il est
attaqué, ce n'est pas la tête, selon Galien, mais la rate, qui lui doit
faire mal.
LE PAYSAN.
Quoi que c'en soit, monsieur, il a toujours, avec cela, son cours de
ventre depuis six mois.
PREMIER MÉDECIN.
Bon! c'est signe que le dedans se dégage. Je l'irai visiter dans deux
ou trois jours; mais, s'il mouroit avant ce temps-là, ne manquez pas de
m'en donner avis, car il n'est pas de la civilité qu'un médecin visite
un mort.
LA PAYSANNE, au médecin.
Mon père, monsieur, est toujours malade de plus en plus.
PREMIER MÉDECIN.
Ce n'est pas ma faute. Je lui donne des remèdes; que ne guérit-il?
Combien a-t-il été saigné de fois?
LA PAYSANNE.
Quinze, monsieur, depuis vingt jours.
PREMIER MÉDECIN.
Quinze fois saigné?
LA PAYSANNE.
Oui.
PREMIER MÉDECIN.
Et il ne guérit point?
LA PAYSANNE.
Non, monsieur.
PREMIER MÉDECIN.
C'est signe que la maladie n'est pas dans le sang. Nous le ferons
purger autant de fois, pour voir si elle n'est pas dans les humeurs;
et, si rien ne nous réussit, nous l'enverrons aux bains.
L'APOTHICAIRE.
Voilà le fin, cela; le fin de la médecine.
SCÈNE IX.--ÉRASTE, PREMIER MÉDECIN, UN APOTHICAIRE.
ÉRASTE, au médecin.
C'est moi, monsieur, qui vous ai envoyé parler, ces jours passés, pour
un parent un peu troublé d'esprit, que je veux vous donner chez vous,
afin de le guérir avec plus de commodité, et qu'il soit vu de moins de
monde.
PREMIER MÉDECIN.
Oui, monsieur; j'ai déjà disposé tout, et promets d'en avoir tous les
soins imaginables.
ÉRASTE.
Le voici.
PREMIER MÉDECIN.
La conjoncture est tout à fait heureuse, et j'ai ici un ancien de mes
amis, avec lequel je serai bien aise de consulter sa maladie.
SCÈNE X.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, ÉRASTE, PREMIER MÉDECIN, UN
APOTHICAIRE.
ÉRASTE, à monsieur de Pourceaugnac.
Une petite affaire m'est survenue, qui m'oblige à vous quitter,
(montrant le médecin) mais voilà une personne entre les mains de qui je
vous laisse, qui aura soin pour moi de vous traiter du mieux qu'il lui
sera possible.
PREMIER MÉDECIN.
Le devoir de ma profession m'y oblige, et c'est assez que vous me
chargiez de ce soin.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part.
C'est son maître d'hôtel, et il faut que ce soit un homme de qualité.
PREMIER MÉDECIN, à Éraste.
Oui, je vous assure que je traiterai monsieur méthodiquement, et dans
toutes les régularités de notre art.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Mon Dieu! il ne me faut point tant de cérémonies, et je ne viens pas
ici pour incommoder.
PREMIER MÉDECIN.
Un tel emploi ne me donne que de la joie.
ÉRASTE, au médecin.
Voilà toujours six pistoles d'avance, en attendant ce que j'ai promis.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Non, s'il vous plaît; je n'entends pas que vous fassiez de dépense, et
que vous envoyiez rien acheter pour moi.
ÉRASTE.
Mon Dieu! laissez faire, ce n'est pas pour ce que vous pensez.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je vous demande de ne me traiter qu'en ami.
ÉRASTE.
C'est ce que je veux faire. (Bas au médecin.) Je vous recommande
surtout de ne le point laisser sortir de vos mains; car, parfois, il
veut s'échapper.
PREMIER MÉDECIN.
Ne vous mettez pas en peine.
ÉRASTE, à monsieur de Pourceaugnac.
Je vous prie de m'excuser de l'incivilité que je commets.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Vous vous moquez; et c'est trop de grâce que vous me faites.
SCÈNE XI.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, PREMIER MÉDECIN, SECOND MÉDECIN,
UN APOTHICAIRE.
PREMIER MÉDECIN.
Ce m'est beaucoup d'honneur, monsieur, d'être choisi pour vous rendre
service.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je suis votre serviteur.
PREMIER MÉDECIN.
Voici un habile homme, mon confrère, avec lequel je vais consulter la
manière dont nous vous traiterons.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Il ne faut point tant de façons, vous dis-je; et je suis homme à me
contenter de l'ordinaire.
PREMIER MÉDECIN.
Allons, des siéges.
Des laquais entrent et donnent des siéges.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à part.
Voilà, pour un jeune homme, des domestiques bien lugubres.
PREMIER MÉDECIN.
Allons, monsieur; prenez votre place, monsieur.
Les deux médecins font asseoir monsieur de Pourceaugnac entre eux deux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, s'asseyant.
Votre très-humble valet. (Les deux médecins lui prennent chacun une
main pour lui tâter le pouls.) Que veut dire cela?
PREMIER MÉDECIN.
Mangez-vous bien, monsieur?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui, et bois encore mieux.
PREMIER MÉDECIN.
Tant pis. Cette grande appétition du froid et de l'humide est une
indication de la chaleur et sécheresse qui est au dedans. Dormez-vous
fort?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui, quand j'ai bien soupé.
PREMIER MÉDECIN.
Faites-vous des songes?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Quelquefois.
PREMIER MÉDECIN.
De quelle nature sont-ils?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
De la nature des songes. Quelle diable de conversation est-ce là?
PREMIER MÉDECIN.
Vos déjections, comment sont-elles?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ma foi, je ne comprends rien à toutes ces questions; et je veux plutôt
boire un coup.
PREMIER MÉDECIN.
Un peu de patience: nous allons raisonner sur votre affaire devant
vous, et nous le ferons en françois, pour être plus intelligibles.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Quel grand raisonnement faut-il pour manger un morceau?
PREMIER MÉDECIN.