Eh! est-ce que la peur de la justice le fait extravaguer? (A Valère.)

Que nous brouilles-tu ici de ma fille?

VALÈRE.

Je dis, monsieur, que j'ai eu toutes les peines du monde à faire

consentir sa pudeur à ce que vouloit mon amour.

HARPAGON.

La pudeur de qui?

VALÈRE.

De votre fille; et c'est seulement depuis hier qu'elle a pu se résoudre

à nous signer mutuellement une promesse de mariage.

HARPAGON.

Ma fille t'a signé une promesse de mariage?

VALÈRE.

Oui, monsieur, comme de ma part, je lui en ai signé une.

HARPAGON.

O ciel! autre disgrâce!

MAITRE JACQUES, au commissaire.

Écrivez, monsieur, écrivez.

HARPAGON.

Rengrégement[67] de mal! surcroît de désespoir! (Au commissaire.)

Allons, monsieur, faites le dû de votre charge; et dressez-lui-moi un

procès comme larron et comme suborneur.

MAITRE JACQUES.

Comme larron et comme suborneur.

VALÈRE.

Ce sont des noms qui ne me sont point dus; et quand on saura qui je

suis...

[66] Pour: je ne le ferai pas. Archaïsme latin très-regrettable et

d'une admirable énergie.

[67] Pour: accroissement. Archaïsme. Du latin, _rursus grandoir_;

devenu _greignour_ au moyen âge. Rengréger, c'est re-en-gréger,

_rursus in grangius crescere_, devenir de nouveau plus fort.

SCÈNE IV.--HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, VALÈRE, FROSINE, MAITRE JACQUES,

UN COMMISSAIRE.

HARPAGON.

Ah! fille scélérate! fille indigne d'un père comme moi! c'est ainsi

que tu pratiques les leçons que je t'ai données? Tu te laisses prendre

d'amour pour un voleur infâme, et tu lui engages ta foi sans mon

consentement! Mais vous serez trompés l'un et l'autre. (A Élise.)

Quatre bonnes murailles me répondront de ta conduite; (à Valère) et une

bonne potence, pendard effronté! me fera raison de ton audace!

VALÈRE.

Ce ne sera point votre passion qui jugera l'affaire, et l'on

m'écoutera, au moins, avant que de me condamner.

HARPAGON.

Je me suis abusé de dire une potence; et tu seras roué tout vif.

ÉLISE, aux genoux d'Harpagon.

Ah! mon père, prenez des sentimens un peu plus humains, je vous prie,

et n'allez point pousser les choses dans les dernières violences

du pouvoir paternel. Ne vous laissez point entraîner aux premiers

mouvemens de votre passion, et donnez-vous le temps de considérer ce

que vous voulez faire. Prenez la peine de mieux voir celui dont vous

vous offensez. Il est tout autre que vos yeux ne le jugent; et vous

trouverez moins étrange que je me sois donnée à lui, lorsque vous

saurez que, sans lui, vous ne m'auriez plus il y a longtemps. Oui, mon

père, c'est celui qui me sauva de ce grand péril que vous savez que

je courus dans l'eau, et à qui vous devez la vie de cette même fille

dont...

HARPAGON.

Tout cela n'est rien; et il valoit bien mieux pour moi qu'il te laissât

noyer que de faire ce qu'il a fait.

ÉLISE.

Mon père, je vous conjure, par l'amour paternel, de me...

HARPAGON.

Non, non; je ne veux rien entendre, et il faut que la justice fasse son

devoir.

MAITRE JACQUES, à part.

Tu me payeras mes coups de bâton!

FROSINE, à part.

Voici un étrange embarras!

SCÈNE V.--ANSELME, HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE, VALÈRE, UN

COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES.

ANSELME.

Qu'est-ce, seigneur Harpagon? Je vous vois tout ému.

HARPAGON.

Ah! seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné de tous les

hommes; et voici bien du trouble et du désordre au contrat que

vous venez faire! On m'assassine dans le bien, on m'assassine dans

l'honneur; et voilà un traître, un scélérat, qui a violé tous les

droits les plus saints, qui s'est coulé chez moi sous le titre de

domestique[68], pour me dérober mon argent, et pour me suborner ma

fille.

VALÈRE.

Qui songe à votre argent, dont vous me faites un galimatias?

HARPAGON.

Oui, ils se sont donné l'un à l'autre une promesse de mariage. Cet

affront vous regarde, seigneur Anselme; et c'est vous qui devez vous

rendre partie contre lui, et faire toutes les poursuites de la justice,

pour vous venger de son insolence.

ANSELME.

Ce n'est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien

prétendre à un cœur qui se seroit donné; mais, pour vos intérêts, je

suis prêt à les embrasser, ainsi que les miens propres.

HARPAGON.

Voilà monsieur, qui est un honnête commissaire, qui n'oubliera rien,

à ce qu'il m'a dit, de la fonction de son office. (Au commissaire,

montrant Valère.) Chargez-le comme il faut, monsieur, et rendez les

choses bien criminelles.

VALÈRE.

Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j'ai pour

votre fille, et le supplice où vous croyez que je puisse être condamné

pour notre engagement, lorsqu'on saura ce que je suis...

HARPAGON.

Je me moque de tous ces contes; et le monde aujourd'hui n'est plein que

de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs qui tirent avantage

de leur obscurité, et s'habillent insolemment du premier nom illustre

qu'ils s'avisent de prendre.

VALÈRE.

Sachez que j'ai le cœur trop bon pour me parer de quelque chose qui

ne soit point à moi; et que tout Naples peut rendre témoignage de ma

naissance.

ANSELME.

Tout beau! prenez garde à ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus

que vous ne pensez; et vous parlez devant un homme à qui tout Naples

est connu, et qui peut aisément voir clair dans l'histoire que vous

ferez.

VALÈRE, en mettant fièrement son chapeau.

Je ne suis point homme à rien craindre; et, si Naples vous est connu,

vous savez qui étoit don Thomas d'Alburci.

ANSELME.

Sans doute, je le sais; et peu de gens l'ont connu mieux que moi.

HARPAGON.

Je ne me soucie ni de don Thomas ni de don Martin.

Harpagon, voyant deux chandelles allumées, en souffle une.

ANSELME.

De grâce, laissez-le parler; nous verrons ce qu'il en veut dire.

VALÈRE.

Je veux dire que c'est lui qui m'a donné le jour.

ANSELME.

Lui?

VALÈRE.

Oui.

ANSELME.

Allez; vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire qui vous

puisse mieux réussir, et ne prétendez pas vous sauver sous cette

imposture.

VALÈRE.

Songez à mieux parler. Ce n'est point une imposture, et je n'avance

rien qu'il ne me soit aisé de justifier.

ANSELME.

Quoi! vous osez vous dire fils de don Thomas d'Alburci?

VALÈRE.

Oui, je l'ose; et suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce

soit.

ANSELME.

L'audace est merveilleuse! Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a

seize ans, pour le moins, que l'homme dont vous nous parlez périt

sur mer avec ses enfans et sa femme, en voulant dérober leur vie aux

cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et

qui en firent exiler plusieurs nobles familles.

VALÈRE.

Oui; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de

sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau

espagnol; et que ce fils sauvé est celui qui vous parle. Apprenez que

le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour

moi; qu'il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent

mon emploi, dès que je m'en trouvai capable; que j'ai su, depuis peu,

que mon père n'étoit point mort, comme je l'avois toujours cru; que,

passant ici pour l'aller chercher, une aventure, par le ciel concertée,

me fit voir la charmante Élise; que cette vue me rendit esclave de ses

beautés, et que la violence de mon amour et les sévérités de son père

me firent prendre la résolution de m'introduire dans son logis, et

d'envoyer un autre à la quête de mes parens.

ANSELME.

Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent

assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une

vérité?

VALÈRE.

Le capitaine espagnol; un cachet de rubis qui étoit à mon père; un

bracelet d'agate que ma mère m'avoit mis au bras; le vieux Pedro, ce

domestique qui se sauva avec moi du naufrage.

MARIANE.

Hélas! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez

point; et tout ce que vous dites me fait connoître clairement que vous

êtes mon frère.

VALÈRE.

Vous, ma sœur?

MARIANE.

Oui. Mon cœur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche;

et notre mère, que vous allez revoir, m'a mille fois entretenue des

disgrâces de notre famille. Le ciel ne nous fit point aussi périr dans

ce triste naufrage; et ce furent des corsaires qui nous recueillirent,

ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans

d'esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté; et nous

retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans

y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes,

où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d'une succession

qu'on avoit déchirée; et de là, fuyant la barbare injustice de ses

parens, elle vint en ces lieux, où elle n'a presque vécu que d'une vie

languissante.

ANSELME.

O ciel! quels sont les traits de ta puissance! et que tu fais bien voir

qu'il n'appartient qu'à toi de faire des miracles! Embrassez-moi, mes

enfans, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.

VALÈRE.

Vous êtes notre père?

MARIANE.

C'est vous que ma mère a tant pleuré?

ANSELME.

Oui, ma fille; oui mon fils; je suis don Thomas d'Alburci, que le ciel

garantit des ondes avec tout l'argent qu'il portoit, et qui, vous ayant

tous crus morts durant seize ans, se préparoit, après de longs voyages,

à chercher dans l'hymen d'une douce et sage personne la consolation

de quelque nouvelle famille. Le peu de sûreté que j'ai vu pour ma vie

à retourner à Naples m'a fait y renoncer pour toujours; et, ayant su

trouver moyen d'y faire vendre ce que j'avois, je me suis habitué ici,

où, sous le nom d'Anselme, j'ai voulu m'éloigner les chagrins de cet

autre nom qui m'a causé tant de traverses.

HARPAGON, à Anselme.

C'est là votre fils?

ANSELME.

Oui.

HARPAGON.

Je vous prends à partie pour me payer dix mille écus qu'il m'a volés.

ANSELME.

Lui! vous avoir volé?

HARPAGON.

Lui-même.

VALÈRE.

Qui vous dit cela?

HARPAGON.

Maître Jacques.

VALÈRE, à maître Jacques.

C'est toi qui le dis?

MAITRE JACQUES.

Vous voyez que je ne dis rien.

HARPAGON.

Oui. Voilà monsieur le commissaire qui a reçu sa déposition.

VALÈRE.

Pouvez-vous me croire capable d'une action si lâche?

HARPAGON.

Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent.

[68] Voyez la note, t. III, page 194.

SCÈNE VI.--HARPAGON, ANSELME, ÉLISE, MARIANE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE,

UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES, LA FLÈCHE.

CLÉANTE.

Ne vous tourmentez point, mon père, et n'accusez personne. J'ai

découvert des nouvelles de votre affaire; et je viens ici pour vous

dire que, si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane,

votre argent vous sera rendu.

HARPAGON.

Où est-il?

CLÉANTE.

Ne vous en mettez point en peine. Il est en lieu dont je réponds; et

tout ne dépend que de moi. C'est à vous de me dire à quoi vous vous

déterminez; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de

perdre votre cassette.

HARPAGON.

N'en a-t-on rien ôté?

CLÉANTE.

Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire à ce mariage,

et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la

liberté de faire un choix entre nous deux.

MARIANE, à Cléante.

Mais vous ne savez pas que ce n'est pas assez que ce consentement; et

que le ciel, (montrant Valère) avec un frère que vous voyez, vient de

me rendre un père (montrant Anselme) dont vous avez à m'obtenir.

ANSELME.

Le ciel, mes enfans, ne me redonne point à vous pour être contraire

à vos vœux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d'une

jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père: allons, ne

vous faites point dire ce qu'il n'est point nécessaire d'entendre; et

consentez, ainsi que moi, à ce double hyménée.

HARPAGON.

Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.

CLÉANTE.

Vous la verrez saine et entière.

HARPAGON.

Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfans.

ANSELME.

Et bien, j'en ai pour eux; que cela ne vous inquiète point.

HARPAGON.

Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages?

ANSELME.

Oui, je m'y oblige. Êtes-vous satisfait?

HARPAGON.

Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit.

ANSELME.

D'accord. Allons jouir de l'allégresse que cet heureux jour nous

présente.

LE COMMISSAIRE.

Holà! messieurs, holà! tout doucement, s'il vous plaît: qui me payera

mes écritures?

HARPAGON.

Nous n'avons que faire de vos écritures!

LE COMMISSAIRE.

Oui, mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.

HARPAGON, montrant maître Jacques.

Pour votre payement, voilà un homme que je vous donne à pendre.

MAITRE JACQUES.

Hélas! comment faut-il donc faire? on me donne des coups de bâton pour

dire vrai, et on me veut pendre pour mentir!

ANSELME.

Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.

HARPAGON.

Vous payerez donc le commissaire?

ANSELME.

Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.

HARPAGON.

Et moi, voir ma chère cassette.

FIN DE L'AVARE

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC

COMÉDIE-BALLET

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A CHAMBORD, LE 6 OCTOBRE 1669, ET A

PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 15 NOVEMBRE SUIVANT.

Molière avait joué _Georges Dandin_ à Versailles en juillet 1668; en

septembre, l'_Avare_ à Paris; puis le _Tartufe_ au mois de janvier

1669. En octobre de la même année, il reparaissait à Chambord devant le

roi, sous la forme de _Monsieur de Pourceaugnac_. Activité prodigieuse,

secondée par celle de sa troupe, et qui prouve sans réplique la bonne

administration de Molière et son talent pour gouverner les hommes.

C'est encore ici le hobereau de province, le gentilhomme de campagne.

Il a des traits de M. de Montespan, lequel, depuis sa disgrâce, vivait

exilé dans ses terres, au pied des Pyrénées, avec un grand crêpe et

vêtu de noir. C'est la continuation de la guerre livrée du plein

consentement de Louis XIV, et à sa grande joie sans doute, à ces

Sottenvilles du Midi et du Nord qui avaient inquiété sa jeunesse, et

auxquels la vie nomade de Molière, entre 1640 et 1660, avait associé

l'héritier futur des Rabelais et des Villon.

Imaginez cette joyeuse farce et ces mascarades burlesques représentées

avec luxe dans le château de Chambord, au milieu des forêts verdoyantes

qui entourent ce bijou architectural de la renaissance. Combien la

cour élégante et voluptueuse de Louis XIV, dominée par madame de

Montespan et pleine de dédain pour les nobliaux de province, dut rire

de ce gentilhomme en _gnac_, épais et crédule, fort sur le droit et sur

son droit, escorté de médecins formalistes et de graves apothicaires,

dupe d'une petite fille effrontée et entendant retentir à ses oreilles

le patois criard des campagnes du Nord et l'harmonieux dialecte

du Languedoc! Molière, un peu gêné dans ses grandes œuvres par la

solennité artistique de Boileau, prenait ici sa revanche et se donnait

libre carrière. C'est une tour de Babel que _Pourceaugnac_: le flamand,

le picard, le suisse, le languedocien, s'y entre-croisent et s'y jouent.

L'œuvre est tout empreinte des souvenirs de sa vie nomade. Suivant la

légende de Molière, un gentilhomme limousin, ayant eu querelle sur le

théâtre avec les acteurs, servit de type à Molière, qui vengea ainsi

sa troupe insultée; on prétend aussi que cette farce ébouriffante eut

pour premier motif le mauvais accueil fait au jeune Molière par les

habitants de Limoges. L'érudition, de son côté, a découvert dans les

_Ménechmes_ de Plaute, dans l'_Histoire générale des larrons_, par

Gabriel Chapuis, dans les _Nouveaux contes à rire_ du sieur d'Ouville,

dans les _Repues franches_ attribuées à Villon, des traits analogues

aux infortunes de _Monsieur de Pourceaugnac_.

Les mésaventures de ce grand homme sont celles d'Arlequin dans la farce

italienne _le Disgrazie d'Arlecchino_. Qu'importe après tout? Les vues

de Molière s'étendaient plus loin qu'un simple plagiat ou une puérile

vengeance; personne mieux que lui n'a su ce qu'il faisait. Son procédé

nous est connu: nous ne nous étonnerons plus de le voir jeter dans le

même creuset et fondre dans le moule créé par sa philosophique ironie,

les souvenirs, les passions, les observations, les lectures de sa vie

entière.

PERSONNAGES ACTEURS

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. MOLIÈRE.

ORONTE. BÉJART.

JULIE, fille d'Oronte. Mlle MOLIÈRE.

ÉRASTE, amant de Julie. LA GRANGE.

NÉRINE, femme d'intrigue, feinte Picarde. Mad. BÉJART.

LUCETTE, feinte Gasconne. HUBERT.

SBRIGANI, Napolitain, homme d'intrigue. DU CROISY.

PREMIER MÉDECIN.

SECOND MÉDECIN.

UN APOTHICAIRE.

UN PAYSAN.

UNE PAYSANNE.

PREMIER SUISSE.

SECOND SUISSE.

UN EXEMPT.

DEUX ARCHERS.

PERSONNAGES DU BALLET

UNE MUSICIENNE.

DEUX MUSICIENS.

TROUPE DE DANSEURS.

DEUX MAITRES à danser.

DEUX PAGES, dansans.

QUATRE CURIEUX DE SPECTACLES dansans.

DEUX SUISSES dansans.

DEUX MÉDECINS GROTESQUES.

MATASSINS[69] dansans.

DEUX AVOCATS chantans.

DEUX PROCUREURS dansans.

DEUX SERGENS dansans.

TROUPE DE MASQUES.

UNE ÉGYPTIENNE chantante.

UN ÉGYPTIEN chantant.

UN PANTALON[70] chantant.

CHŒUR DE MASQUES chantans.

SAUVAGES dansans.

BISCAYENS dansans.

La scène est à Paris.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--ÉRASTE, UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS CHANTANS,

PLUSIEURS AUTRES JOUANT DES INSTRUMENTS; TROUPE DE DANSEURS.

ÉRASTE, aux musiciens et aux danseurs.

Suivez les ordres que je vous ai donnés pour la sérénade. Pour moi, je

me retire et ne veux point paroître ici.

[69] Danseurs grotesques. De l'espagnol _matachines_, pour

_mata-chinches_, tue-punaises.

[70] L'un des masques de la comédie italienne, d'origine vénitienne,

_pianta leone_ (lion, plante-lion). Il s'agit du lion de Saint-Marc.

SCÈNE II.--UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS CHANTANS,

PLUSIEURS AUTRES JOUANT DES INSTRUMENS; TROUPE DE DANSEURS.

Cette sérénade est composée de chant, d'instrumens et de danse. Les

paroles qui s'y chantent ont rapport à la situation où Éraste se

trouve avec Julie, et expriment les sentimens de deux amans qui sont

traversés dans leurs amours par le caprice de leurs parens.

UNE MUSICIENNE.

Répands, charmante nuit, répands sur tous les yeux

De tes pavots la douce violence;

Et ne laisse veiller, en ces aimables lieux,

Que les cœurs que l'amour soumet à sa puissance.

Tes ombres et ton silence,

Plus beaux que le plus beau jour,

Offrent de doux momens à soupirer d'amour.

PREMIER MUSICIEN.

Que soupirer d'amour

Est une douce chose,

Quand rien à nos vœux ne s'oppose!

A d'aimables penchans notre cœur nous dispose;

Mais on a des tyrans à qui l'on doit le jour.

Que soupirer d'amour

Est une douce chose,

Quand rien à nos vœux ne s'oppose!

SECOND MUSICIEN.

Tout ce qu'à nos vœux on oppose

Contre un parfait amour ne gagne jamais rien;

Et, pour vaincre toute chose,

Il ne faut que s'aimer bien.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Aimons-nous donc d'une ardeur éternelle:

Les rigueurs des parens, la contrainte cruelle,

L'absence, les travaux, la fortune rebelle,

Ne font que redoubler une amitié fidèle.

Aimons-nous donc d'une ardeur éternelle:

Quand deux cœurs s'aiment bien,

Tout le reste n'est rien.

PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.

Danse de deux maîtres à danser.

DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.

Danse de deux pages.

TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET.

Quatre curieux de spectacles, qui ont pris querelle pendant la danse

des deux pages, dansent en se battant l'épée à la main.

QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET.

Deux Suisses séparent les quatre combattans, et, après les avoir mis

d'accord, dansent avec eux.

SCÈNE III.--JULIE, ÉRASTE, NÉRINE.

JULIE.

Mon Dieu, Éraste, gardons d'être surpris. Je tremble qu'on ne nous voie

ensemble; et tout seroit perdu après la défense que l'on m'a faite.

ÉRASTE.

Je regarde de tous côtés et je n'aperçois rien.

JULIE, à Nérine.

Aie aussi l'œil au guet, Nérine; et prends bien garde qu'il ne vienne

personne.

NÉRINE, se retirant dans le fond du théâtre.

Reposez-vous sur moi, et dites hardiment ce que vous avez à vous dire.

JULIE.

Avez-vous imaginé pour notre affaire quelque chose de favorable? et

croyez-vous, Éraste, pouvoir venir à bout de détourner ce fâcheux

mariage que mon père s'est mis en tête?

ÉRASTE.

Au moins y travaillons-nous fortement; et déjà nous avons préparé un

bon nombre de batteries pour renverser ce dessein ridicule.

NÉRINE, accourant, à Julie.

Par ma foi, voilà votre père.

JULIE.

Ah! séparons-nous vite.

NÉRINE.

Non, non, non, ne bougez; je m'étois trompée.

JULIE.

Mon Dieu! Nérine, que tu es sotte de nous donner de ces frayeurs!

ÉRASTE.

Oui, belle Julie, nous avons dressé pour cela quantité de machines; et

nous ne feignons point de mettre tout en usage, sur la permission que

vous m'avez donnée. Ne nous demandez point tous les ressorts que nous

ferons jouer; vous en aurez le divertissement; et, comme aux comédies,

il est bon de vous laisser le plaisir de la surprise, et de ne vous

avertir point de tout ce qu'on vous fera voir: c'est assez de vous

dire que nous avons en main divers stratagèmes tout prêts à produire

dans l'occasion, et que l'ingénieuse Nérine et l'adroit Sbrigani

entreprennent l'affaire.

NÉRINE.

Assurément. Votre père se moque-t-il, de vouloir vous anger[71] de son

avocat de Limoges, monsieur de Pourceaugnac, qu'il n'a vu de sa vie,

et qui vient par le coche vous enlever à notre barbe? faut-il que trois

ou quatre mille écus de plus, sur la parole de votre oncle, lui fassent

rejeter un amant qui vous agrée? et une personne comme vous est-elle

faite pour un Limosin? S'il a envie de se marier, que ne prend-il une

Limosine, et ne laisse-t-il en repos les chrétiens? Le seul nom de

monsieur de Pourceaugnac m'a mise dans une colère effroyable. J'enrage

de monsieur de Pourceaugnac. Quand il n'y auroit que ce nom-là,

monsieur de Pourceaugnac, j'y brûlerai mes livres, ou je romprai ce

mariage; et vous ne serez point madame de Pourceaugnac. Pourceaugnac!

cela se peut-il souffrir? Non, Pourceaugnac est une chose que je ne

saurois supporter; et nous lui jouerons tant de pièces, nous lui ferons

tant de niches, sur niches, que nous renverrons à Limoges monsieur de

Pourceaugnac.

ÉRASTE.

Voici notre subtil Napolitain, qui nous dira des nouvelles.

[71] Pour: vexer, fatiguer. Du teutonique _angst_, angoisse,

tourment. Cette étymologie semble préférable à celle qui fait venir

_anger_ de _angere_, ou du persan _angari_, ou du latin _angere_. La

racine primitive est sanscrite, et a produit toute cette famille de

mots, depuis le persan _angari_ jusqu'au français _angoisse_.

SCÈNE IV.--JULIE, ÉRASTE, SBRIGANI, NÉRINE.[72]

SBRIGANI.

Monsieur, votre homme arrive; je l'ai vu à trois lieues d'ici, où a

couché le coche; et, dans la cuisine, où il est descendu pour déjeuner,

je l'ai étudié une bonne grosse demi-heure, et je le sais déjà par

cœur. Pour sa figure, je ne veux point vous en parler: vous verrez de

quel air la nature l'a dessinée, et si l'ajustement qui l'accompagne

y répond comme il faut. Mais, pour son esprit, je vous avertis, par

avance, qu'il est des plus épais qui se fassent; que nous trouvons en

lui une matière tout à fait disposée pour ce que nous voulons, et qu'il

est homme enfin à donner dans tous les panneaux qu'on lui présentera.

ÉRASTE.

Nous dis-tu vrai?

SBRIGANI.

Oui, si je me connois en gens.

NÉRINE.

Madame, voilà un illustre. Votre affaire ne pouvoit être mise en de

meilleures mains, et c'est le héros de notre siècle pour les exploits

dont il s'agit; un homme qui vingt fois en sa vie, pour servir ses

amis, a généreusement affronté les galères; qui, au péril de ses bras

et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les aventures les plus

difficiles, et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays

pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement

entreprises.

SBRIGANI.

Je suis confus des louanges dont vous m'honorez; et je pourrois vous

en donner avec plus de justice sur les merveilles de votre vie, et

principalement sur la gloire que vous acquîtes lorsque, avec tant

d'honnêteté, vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune

seigneur étranger que l'on mena chez vous; lorsque vous fîtes galamment

ce faux contrat qui ruina toute une famille; lorsque, avec tant de

grandeur d'âme, vous sûtes nier le dépôt qu'on vous avoit confié; et

que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre

ces deux personnes qui ne l'avoient pas mérité.

NÉRINE.

Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu'on en parle; et vos

éloges me font rougir.

SBRIGANI.

Je veux bien épargner votre modestie, laissons cela: et, pour commencer

notre affaire, allons vite joindre notre provincial, tandis que de

votre côté vous nous tiendrez prêts au besoin les autres acteurs de la

comédie.

Molière - Œuvres complètes, Tome 4 · 第 12 / 19 段