HARPAGON.

Non: demeurez. Elles iront bien toutes seules, et j'ai besoin de vous.

SCÈNE III.--HARPAGON, CLÉANTE.

HARPAGON.

Or çà, intérêt de belle-mère à part, que te semble, à toi, de cette

personne?

CLÉANTE.

Ce qui m'en semble?

HARPAGON.

Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit.

CLÉANTE.

Là, là.

HARPAGON.

Mais encore?

CLÉANTE.

A vous en parler franchement, je ne l'ai pas trouvée ici ce que je

l'avois crue. Son air est de franche coquette, sa taille est assez

gauche, sa beauté très-médiocre, et son esprit des plus communs.

Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter; car,

belle-mère pour belle-mère, j'aime autant celle-là qu'une autre.

HARPAGON.

Tu lui disois tantôt pourtant...

CLÉANTE.

Je lui ai dit quelque douceur en votre nom, mais c'étoit pour vous

plaire.

HARPAGON.

Si bien donc que tu n'aurois pas d'inclination pour elle?

CLÉANTE.

Moi? point du tout!

HARPAGON.

J'en suis fâché, car cela rompt une pensée qui m'étoit venue dans

l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, réflexion sur mon âge; et j'ai

songé qu'on pourra trouver à redire de me voir marier à une si jeune

personne. Cette considération m'en faisoit quitter le dessein; et,

comme je l'ai fait demander et que je suis pour elle engagé de parole,

je te l'aurois donnée, sans l'aversion que tu témoignes.

CLÉANTE.

A moi?

HARPAGON.

A toi.

CLÉANTE.

En mariage?

HARPAGON.

En mariage.

CLÉANTE.

Écoutez. Il est vrai qu'elle n'est pas fort à mon goût; mais, pour vous

faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l'épouser, si vous voulez.

HARPAGON.

Moi, je suis plus raisonnable que tu ne penses. Je ne veux point forcer

ton inclination.

CLÉANTE.

Pardonnez-moi; je me ferai cet effort pour l'amour de vous.

HARPAGON.

Non, non. Un mariage ne sauroit être heureux, où l'inclination n'est

pas.

CLÉANTE.

C'est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite; et l'on dit

que l'amour est souvent un fruit du mariage.

HARPAGON.

Non. Du côté de l'homme, on ne doit point risquer l'affaire; et ce sont

des suites fâcheuses, où je n'ai garde de me commettre. Si tu avois

senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure; je te l'aurois

fait épouser au lieu de moi; mais, cela n'étant pas, je suivrai mon

premier dessein, et je l'épouserai moi-même.

CLÉANTE.

Eh bien, mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous

découvrir mon cœur; il faut vous révéler notre secret. La vérité est

que je l'aime depuis un jour que je la vis dans une promenade; que mon

dessein étoit tantôt de vous la demander pour femme; et que rien ne

m'a retenu que la déclaration de vos sentimens et la crainte de vous

déplaire.

HARPAGON.

Lui avez-vous rendu visite?

CLÉANTE.

Oui, mon père.

HARPAGON.

Beaucoup de fois?

CLÉANTE.

Assez, pour le temps qu'il y a.

HARPAGON.

Vous a-t-on bien reçu?

CLÉANTE.

Fort bien, mais sans savoir qui j'étois; et c'est ce qui a fait tantôt

la surprise de Mariane.

HARPAGON.

Lui avez-vous déclaré votre passion, et le dessein où vous étiez de

l'épouser?

CLÉANTE.

Sans doute, et même j'en avois fait à sa mère quelque peu d'ouverture.

HARPAGON.

A-t-elle écouté, pour sa fille, votre proposition?

CLÉANTE.

Oui, fort civilement.

HARPAGON.

Et la fille correspond-elle fort à votre amour?

CLÉANTE.

Si j'en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu'elle a

quelque bonté pour moi.

HARPAGON, bas à part.

Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret; et voilà justement

ce que je demandois. (Haut.) Or sus, mon fils, savez-vous ce qu'il y

a? C'est qu'il faut songer, s'il vous plaît, à vous défaire de votre

amour, à cesser toutes vos poursuites auprès d'une personne que je

prétends pour moi, et à vous marier dans peu avec celle qu'on vous

destine.

CLÉANTE.

Oui, mon père; c'est ainsi que vous me jouez! Eh bien, puisque les

choses en sont venues là, je vous déclare, moi, que je ne quitterai

point la passion que j'ai prise pour Mariane; qu'il n'y a point

d'extrémité où je ne m'abandonne pour vous disputer sa conquête;

et que, si vous avez pour vous le consentement d'une mère, j'aurai

d'autres secours, peut-être, qui combattront pour moi.

HARPAGON.

Comment, pendard! tu as l'audace d'aller sur mes brisées!

CLÉANTE.

C'est vous qui allez sur les miennes, et je suis le premier en date.

HARPAGON.

Ne suis-je pas ton père, et ne me dois-tu pas respect?

CLÉANTE.

Ce ne sont point ici des choses où les enfans soient obligés de déférer

aux pères, et l'amour ne connoît personne.

HARPAGON.

Je te ferai bien me connoître avec de bons coups de bâton.

CLÉANTE.

Toutes vos menaces ne feront rien.

HARPAGON.

Tu renonceras à Mariane.

CLÉANTE.

Point du tout.

HARPAGON.

Donnez-moi un bâton tout à l'heure!

SCÈNE IV.--HARPAGON, CLÉANTE, MAITRE JACQUES.

MAITRE JACQUES.

Hé! hé! hé! messieurs, qu'est ceci? à quoi songez-vous?

CLÉANTE.

Je me moque de cela!

MAITRE JACQUES, à Cléante.

Ah! monsieur, doucement!

HARPAGON.

Me parler avec cette impudence!

MAITRE JACQUES, à Harpagon.

Ah! monsieur, de grâce!

CLÉANTE.

Je n'en démordrai point!

MAITRE JACQUES, à Cléante.

Eh quoi! à votre père?

HARPAGON.

Laissez-moi faire!

MAITRE JACQUES, à Harpagon.

Eh quoi! à votre fils? Encore passe pour moi.

HARPAGON.

Je te veux faire toi-même, maître Jacques, juge de cette affaire, pour

montrer comme j'ai raison.

MAITRE JACQUES.

J'y consens. (A Cléante.) Éloignez-vous un peu.

HARPAGON.

J'aime une fille que je veux épouser; et le pendard a l'insolence de

l'aimer avec moi, et d'y prétendre malgré mes ordres.

MAITRE JACQUES.

Ah! il a tort.

HARPAGON.

N'est-ce pas une chose épouvantable, qu'un fils qui veut entrer en

concurrence avec son père? et ne doit-il pas, par respect, s'abstenir

de toucher à mes inclinations?

MAITRE JACQUES.

Vous avez raison. Laissez-moi lui parler, et demeurez là.

CLÉANTE, à maître Jacques qui s'approche de lui.

Eh bien, oui, puisqu'il veut te choisir pour juge, je n'y recule point;

il ne m'importe qui ce soit; et je veux bien aussi me rapporter à toi,

maître Jacques, de notre différend.

MAITRE JACQUES.

C'est beaucoup d'honneur que vous me faites.

CLÉANTE.

Je suis épris d'une jeune personne qui répond à mes vœux, et reçoit

tendrement les offres de ma foi; et mon père s'avise de venir troubler

notre amour, par la demande qu'il en fait faire.

MAITRE JACQUES.

Il a tort assurément.

CLÉANTE.

N'a-t-il point de honte, à son âge, de songer à se marier? Lui sied-il

bien d'être amoureux? et ne devroit-il pas laisser cette occupation aux

jeunes gens?

MAITRE JACQUES.

Vous avez raison; il se moque. Laissez-moi lui dire deux mots. (A

Harpagon.) Eh bien, votre fils n'est pas si étrange que vous le dites,

et il se met à la raison. Il dit qu'il sait le respect qu'il vous doit;

qu'il ne s'est emporté que dans la première chaleur, et qu'il ne fera

point refus de se soumettre à ce qu'il vous plaira, pourvu que vous

vouliez le traiter mieux que vous ne faites, et lui donner quelque

personne en mariage, dont il ait lieu d'être content.

HARPAGON.

Ah! dis-lui, maître Jacques, que, moyennant cela, il pourra espérer

toutes choses de moi, et que, hors Mariane, je lui laisse la liberté de

choisir celle qu'il voudra.

MAITRE JACQUES.

Laissez-moi faire. (A Cléante.) Eh bien, votre père n'est pas si

déraisonnable que vous le faites; et il m'a témoigné que ce sont vos

emportemens qui l'ont mis en colère; qu'il n'en veut seulement qu'à

votre manière d'agir, et qu'il sera fort disposé à vous accorder ce que

vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur,

et lui rendre les déférences, les respects et les soumissions qu'un

fils doit à son père.

CLÉANTE.

Ah! maître Jacques, tu lui peux assurer que, s'il m'accorde Mariane, il

me verra toujours le plus soumis de tous les hommes, et que jamais je

ne ferai aucune chose que par ses volontés.

MAITRE JACQUES, à Harpagon.

Cela est fait; il consent à ce que vous dites.

HARPAGON.

Voilà qui va le mieux du monde.

MAITRE JACQUES, à Cléante.

Tout est conclu; il est content de vos promesses.

CLÉANTE.

Le ciel en soit loué!

MAITRE JACQUES.

Messieurs, vous n'avez qu'à parler ensemble: vous voilà d'accord

maintenant; et vous alliez vous quereller, faute de vous entendre.

CLÉANTE.

Mon pauvre maître Jacques, je te serai obligé toute ma vie.

MAITRE JACQUES.

Il n'y a pas de quoi, monsieur.

HARPAGON.

Tu m'as fait plaisir, maître Jacques; et cela mérite une récompense.

(Harpagon fouille dans sa poche; maître Jacques tend la main; mais

Harpagon ne tire que son mouchoir, en disant:) Va je m'en souviendrai,

je t'assure.

MAITRE JACQUES.

Je vous baise les mains.

SCÈNE V.--HARPAGON, CLÉANTE.

CLÉANTE.

Je vous demande pardon, mon père, de l'emportement que j'ai fait

paroître.

HARPAGON.

Cela n'est rien.

CLÉANTE.

Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.

HARPAGON.

Et moi j'ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.

CLÉANTE.

Quelle bonté à vous d'oublier si vite ma faute!

HARPAGON.

On oublie aisément les fautes des enfans lorsqu'ils rentrent dans leur

devoir.

CLÉANTE.

Quoi! ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances?

HARPAGON.

C'est une chose où tu m'obliges, par la soumission et le respect où tu

te ranges.

CLÉANTE.

Je vous promets, mon père, que, jusques au tombeau, je conserverai dans

mon cœur le souvenir de vos bontés.

HARPAGON.

Et moi, je te promets qu'il n'y aura aucune chose que de moi tu

n'obtiennes.

CLÉANTE.

Ah! mon père, je ne vous demande plus rien; et c'est m'avoir assez

donné que de me donner Mariane.

HARPAGON.

Comment?

CLÉANTE.

Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve

toutes choses dans la bonté que vous avez de m'accorder Mariane.

HARPAGON.

Qui est-ce qui parle de t'accorder Mariane?

CLÉANTE.

Vous, mon père.

HARPAGON.

Moi?

CLÉANTE.

Sans doute.

HARPAGON.

Comment! c'est toi qui as promis d'y renoncer.

CLÉANTE.

Moi, y renoncer?

HARPAGON.

Oui.

CLÉANTE.

Point du tout!

HARPAGON.

Tu ne t'es pas départi d'y prétendre?

CLÉANTE.

Au contraire, j'y suis porté plus que jamais.

HARPAGON.

Quoi, pendard! derechef?

CLÉANTE.

Rien ne me peut changer.

HARPAGON.

Laisse-moi faire, traître!

CLÉANTE.

Faites tout ce qu'il vous plaira.

HARPAGON.

Je te défends de me voir jamais!

CLÉANTE.

A la bonne heure!

HARPAGON.

Je t'abandonne!

CLÉANTE.

Abandonnez!

HARPAGON.

Je te renonce pour mon fils!

CLÉANTE.

Soit.

HARPAGON.

Je te déshérite!

CLÉANTE.

Tout ce que vous voudrez.

HARPAGON.

Et je te donne ma malédiction!

CLÉANTE.

Je n'ai que faire de vos dons.

SCÈNE VI.--CLÉANTE, LA FLÈCHE.

LA FLÈCHE, sortant du jardin avec une cassette.

Ah! monsieur, que je vous trouve à propos! suivez-moi vite.

CLÉANTE.

Qu'y a-t-il?

LA FLÈCHE.

Suivez-moi, vous dis-je; nous sommes bien!

CLÉANTE.

Comment?

LA FLÈCHE.

Voici votre affaire.

CLÉANTE.

Quoi?

LA FLÈCHE.

J'ai guigné ceci tout le jour.

CLÉANTE.

Qu'est-ce que c'est?

LA FLÈCHE.

Le trésor de votre père, que j'ai attrapé.

CLÉANTE.

Comment as-tu fait?

LA FLÈCHE.

Vous saurez tout. Sauvons-nous; je l'entends crier.

SCÈNE VII.--HARPAGON, criant au voleur dès le jardin.

Au voleur! au voleur! à l'assassin! au meurtrier! Justice, juste ciel!

je suis perdu, je suis assassiné! on m'a coupé la gorge: on m'a dérobé

mon argent! Qui peut-ce être? Qu'est-il devenu? Où est-il? Où se

cache-t-il? Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir?

N'est-il point là? N'est-il point ici? Qui est-ce? Arrête! (A lui-même

se prenant par le bras.) Rends-moi mon argent, coquin... Ah! c'est moi!

Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que

je fais. Hélas! mon pauvre argent! mon pauvre argent! mon cher ami! on

m'a privé de toi; et, puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support,

ma consolation, ma joie: tout est fini pour moi, et je n'ai plus que

faire au monde. Sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait;

je n'en puis plus; je me meurs; je suis mort; je suis enterré! N'y

a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher

argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Euh! que dites-vous? Ce n'est

personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec

beaucoup de soin on ait épié l'heure; et l'on a choisi justement le

temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller

quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison; à

servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens

assemblés! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des

soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh! de quoi est-ce qu'on parle

là? de celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là-haut? Est-ce mon

voleur qui y est? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur,

je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous? Ils

me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part,

sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires,

des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences, et des

bourreaux! Je veux faire pendre tout la monde; et, si je ne retrouve

mon argent, je me pendrai moi-même après!

ACTE V

SCÈNE I.--HARPAGON, UN COMMISSAIRE.

LE COMMISSAIRE.

Laissez-moi faire; je sais mon métier, Dieu merci. Ce n'est pas

d'aujourd'hui que je me mêle de découvrir des vols; et je voudrois

avoir autant de sacs de mille francs que j'ai fait pendre de personnes.

HARPAGON.

Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire en main;

et, si l'on ne me fait retrouver mon argent, je demanderai justice de

la justice.

LE COMMISSAIRE.

Il faut faire toutes les poursuites requises. Vous dites qu'il y avoit

dans cette cassette...

HARPAGON.

Dix mille écus bien comptés.

LE COMMISSAIRE.

Dix mille écus!

HARPAGON.

Dix mille écus.

LE COMMISSAIRE.

Le vol est considérable.

HARPAGON.

Il n'y a point de supplice assez grand pour l'énormité de ce crime; et,

s'il demeure impuni, les choses les plus sacrées ne sont plus en sûreté.

LE COMMISSAIRE.

En quelles espèces étoit cette somme?

HARPAGON.

En bons louis d'or et pistoles bien trébuchantes[64].

LE COMMISSAIRE.

Qui soupçonnez-vous de ce vol?

HARPAGON.

Tout le monde; et je veux que vous arrêtiez prisonniers la ville et les

faubourgs.

LE COMMISSAIRE.

Il faut, si vous m'en croyez, n'effaroucher personne, et tâcher

doucement d'attraper quelques preuves afin de procéder après, par la

rigueur, au recouvrement des deniers qui vous ont été pris.

[64] Pour: ayant le poids, essayées à la balance ou au trébuchet.

SCÈNE II.--HARPAGON, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES.

MAITRE JACQUES, dans le fond du théâtre, en se retournant du côté par

lequel il est entré.

Je m'en vais revenir. Qu'on me l'égorge tout à l'heure; qu'on me lui

fasse griller les pieds; qu'on me le mette dans l'eau bouillante, et

qu'on me le pende au plancher.

HARPAGON, à maître Jacques.

Qui? celui qui m'a dérobé?

MAITRE JACQUES.

Je parle d'un cochon de lait que votre intendant me vient d'envoyer, et

je veux vous l'accommoder à ma fantaisie.

HARPAGON.

Il n'est pas question de cela; et voilà monsieur à qui il faut parler

d'autre chose.

LE COMMISSAIRE, à maître Jacques.

Ne vous épouvantez point. Je suis un homme à ne vous point

scandaliser[65], et les choses iront dans la douceur.

MAITRE JACQUES.

Monsieur est de votre souper?

LE COMMISSAIRE.

Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître.

MAITRE JACQUES.

Ma foi, monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et je vous

traiterai du mieux qu'il me sera possible.

HARPAGON.

Ce n'est pas là l'affaire.

MAITRE JACQUES.

Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrois, c'est la

faute de monsieur notre intendant, qui m'a rogné les ailes avec les

ciseaux de son économie.

HARPAGON.

Traître! il s'agit d'autre chose que de souper; et je veux que tu me

dises des nouvelles de l'argent qu'on m'a pris.

MAITRE JACQUES.

On vous a pris de l'argent?

HARPAGON.

Oui, coquin! et je m'en vais te faire pendre, si tu ne me le rends.

LE COMMISSAIRE, à Harpagon.

Mon Dieu! ne le maltraitez point. Je vois à sa mine qu'il est honnête

homme, et que, sans se faire mettre en prison, il vous découvrira ce

que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose,

il ne vous sera fait aucun mal, et vous serez récompensé comme il faut

par votre maître. On lui a pris aujourd'hui son argent, et il n'est pas

que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire.

MAITRE JACQUES, bas, à part.

Voici justement ce qu'il me faut pour me venger de notre intendant.

Depuis qu'il est entré céans, il est le favori; on n'écoute que ses

conseils; et j'ai aussi sur le cœur les coups de bâton de tantôt.

HARPAGON.

Qu'as-tu à ruminer?

LE COMMISSAIRE, à Harpagon.

Laissez-le faire. Il se prépare à vous contenter; et je vous ai bien

dit qu'il étoit honnête homme.

MAITRE JACQUES.

Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je crois que

c'est monsieur votre cher intendant qui a fait le coup.

HARPAGON.

Valère!

MAITRE JACQUES.

Oui.

HARPAGON.

Lui! qui me paroît si fidèle?

MAITRE JACQUES.

Lui-même. Je crois que c'est lui qui vous a dérobé.

HARPAGON.

Et sur quoi le crois-tu?

MAITRE JACQUES.

Sur quoi?

HARPAGON.

Oui.

MAITRE JACQUES.

Je le crois... sur ce que je le crois.

LE COMMISSAIRE.

Mais il est nécessaire de dire les indices que vous avez.

HARPAGON.

L'as-tu vu rôder autour du lieu où j'avois mis mon argent?

MAITRE JACQUES.

Oui vraiment. Où étoit-il votre argent?

HARPAGON.

Dans le jardin.

MAITRE JACQUES.

Justement; je l'ai vu rôder dans le jardin. Et dans quoi est-ce que cet

argent étoit?

HARPAGON.

Dans une cassette.

MAITRE JACQUES.

Voilà l'affaire. Je lui ai vu une cassette.

HARPAGON.

Et cette cassette, comment est-elle faite? Je verrai bien si c'est la

mienne.

MAITRE JACQUES.

Comment elle est faite?

HARPAGON.

Oui.

MAITRE JACQUES.

Elle est faite... elle est faite comme une cassette.

LE COMMISSAIRE.

Cela s'entend. Mais dépeignez-la un peu, pour voir.

MAITRE JACQUES.

C'est une grande cassette.

HARPAGON.

Celle qu'on m'a volée est petite.

MAITRE JACQUES.

Eh! oui, elle est petite, si on le veut prendre par là; mais je

l'appelle grande pour ce qu'elle contient.

LE COMMISSAIRE.

Et de quelle couleur est-elle?

MAITRE JACQUES.

De quelle couleur?

LE COMMISSAIRE.

Oui.

MAITRE JACQUES.

Elle est de couleur... là, d'une certaine couleur. Ne sauriez-vous

m'aider à dire?

HARPAGON.

Euh?

MAITRE JACQUES.

N'est-elle pas rouge?

HARPAGON.

Non, grise.

MAITRE JACQUES.

Eh! oui, gris-rouge; c'est ce que je voulois dire.

HARPAGON.

Il n'y a point de doute; c'est elle assurément. Écrivez, monsieur,

écrivez sa déposition. Ciel! à qui désormais se fier! Il ne faut plus

jurer de rien; et je crois, après cela, que je suis homme à me voler

moi-même.

MAITRE JACQUES, à Harpagon.

Monsieur, le voici qui revient. Ne lui allez pas dire, au moins, que

c'est moi qui ai découvert cela.

[65] Pour: outrager, maltraiter; dans le sens populaire du mot

_esclandre_. Du latin, _scandalum_.

SCÈNE III.--HARPAGON, LE COMMISSAIRE, VALÈRE, MAITRE JACQUES.

HARPAGON.

Approche, viens confesser l'action la plus noire, l'attentat le plus

horrible qui jamais ait été commis.

VALÈRE.

Que voulez-vous, monsieur?

HARPAGON.

Comment, traître! tu ne rougis pas de ton crime?

VALÈRE.

De quel crime voulez-vous donc parler?

HARPAGON.

De quel crime je veux parler, infâme! comme si tu ne savois pas ce

que je veux dire! C'est en vain que tu prétendrois de le déguiser;

l'affaire est découverte, et l'on vient de m'apprendre tout. Comment

abuser ainsi de ma bonté, et s'introduire exprès chez moi pour me

trahir, pour me jouer un tour de cette nature?

VALÈRE.

Monsieur, puisqu'on vous a découvert tout, je ne veux point chercher de

détours et vous nier la chose.

MAITRE JACQUES, à part.

Oh! oh! aurois-je deviné sans y penser?

VALÈRE.

C'étoit mon dessein de vous en parler, et je voulois attendre, pour

cela, des conjonctures favorables; mais, puisqu'il est ainsi, je vous

conjure de ne vous point fâcher, et de vouloir entendre mes raisons.

HARPAGON.

Et quelles belles raisons peux-tu me donner, voleur infâme?

VALÈRE.

Ah! monsieur, je n'ai pas mérité ces noms. Il est vrai que j'ai commis

une offense envers vous; mais après tout, ma faute est pardonnable.

HARPAGON.

Comment! pardonnable? Un guet-apens, un assassinat de la sorte?

VALÈRE.

De grâce, ne vous mettez point en colère. Quand vous m'aurez ouï, vous

verrez que le mal n'est pas si grand que vous le faites.

HARPAGON.

Le mal n'est pas si grand que je le fais! Quoi! mon sang, mes

entrailles, pendard!

VALÈRE.

Votre sang, monsieur, n'est pas tombé dans de mauvaises mains. Je suis

d'une condition à ne lui point faire de tort; et il n'y a rien, en tout

ceci, que je ne puisse bien réparer.

HARPAGON.

C'est bien mon intention, et que tu me restitues ce que tu m'as ravi.

VALÈRE.

Votre honneur, monsieur, sera pleinement satisfait.

HARPAGON.

Il n'est pas question d'honneur là dedans. Mais, dis-moi, qui t'a porté

à cette action?

VALÈRE.

Hélas! me le demandez-vous?

HARPAGON.

Oui vraiment, je te le demande!

VALÈRE.

Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu'il fait faire, l'Amour.

HARPAGON.

L'Amour?

VALÈRE.

Oui.

HARPAGON.

Bel amour, bel amour, ma foi! l'amour de mes louis d'or?

VALÈRE.

Non, monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m'ont tenté, ce n'est

pas cela qui m'a ébloui; et je proteste de ne prétendre rien à tous

vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j'ai.

HARPAGON.

Non ferai[66], de par tous les diables! je ne te le laisserai pas! Mais

voyez quelle insolence, de vouloir retenir le vol qu'il m'a fait.

VALÈRE.

Appelez-vous cela un vol?

HARPAGON.

Si je l'appelle un vol? Un trésor comme celui-là!

VALÈRE.

C'est un trésor, il est vrai, et le plus précieux que vous ayez, sans

doute; mais ce ne sera pas le perdre que de me le laisser. Je vous le

demande à genoux, ce trésor plein de charmes; et, pour bien faire, il

faut que vous me l'accordiez.

HARPAGON.

Je n'en ferai rien! Qu'est-ce à dire cela?

VALÈRE.

Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait serment de ne

nous point abandonner.

HARPAGON.

Le serment est admirable, et la promesse plaisante!

VALÈRE.

Oui, nous nous sommes engagés d'être l'un à l'autre à jamais.

HARPAGON.

Je vous en empêcherai bien, je vous assure!

VALÈRE.

Rien que la mort ne nous peut séparer.

HARPAGON.

C'est être bien endiablé après mon argent!

VALÈRE.

Je vous ai déjà dit, monsieur, que ce n'étoit point l'intérêt qui

m'avoit poussé à faire ce que j'ai fait. Mon cœur n'a point agi par

les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m'a inspiré cette

résolution.

HARPAGON.

Vous verrez que c'est par charité chrétienne qu'il veut avoir mon bien!

Mais j'y donnerai bon ordre; et la justice, pendard effronté! me va

faire raison de tout.

VALÈRE.

Vous en userez comme vous voudrez, et me voilà prêt à souffrir toutes

les violences qu'il vous plaira; mais je vous prie de croire, au moins,

que, s'il y a du mal, ce n'est que moi qu'il en faut accuser, et que

votre fille, en tout ceci, n'est aucunement coupable.

HARPAGON.

Je le crois bien, vraiment! il seroit fort étrange que ma fille eût

trempé dans ce crime. Mais je veux ravoir mon affaire, et que tu me

confesses en quel endroit tu me l'as enlevée.

VALÈRE.

Moi? je ne l'ai point enlevée; et elle est encore chez vous.

HARPAGON, à part.

O ma chère cassette! (Haut.) Elle n'est point sortie de ma maison?

VALÈRE.

Non, monsieur.

HARPAGON.

Eh! dis-moi donc un peu; tu n'y as point touché?

VALÈRE.

Moi y toucher? Ah! vous lui faites tort, aussi bien qu'à moi; et c'est

d'une ardeur toute pure et respectueuse que j'ai brûlé pour elle.

HARPAGON, à part.

Brûlé pour ma cassette!

VALÈRE.

J'aimerois mieux mourir que de lui avoir fait paroître aucune pensée

offensante: elle est trop sage et trop honnête pour cela.

HARPAGON, à part.

Ma cassette trop honnête!

VALÈRE.

Tous mes désirs se sont bornés à jouir de sa vue; et rien de criminel

n'a profané la passion que ses beaux yeux m'ont inspirée.

HARPAGON, à part.

Les beaux yeux de ma cassette! Il parle d'elle comme un amant d'une

maîtresse.

VALÈRE.

Dame Claude, monsieur, sait la vérité de cette aventure; et elle vous

peut rendre témoignage...

HARPAGON.

Quoi! ma servante est complice de l'affaire?

VALÈRE.

Oui, monsieur: elle a été témoin de notre engagement; et c'est après

avoir connu l'honnêteté de ma flamme qu'elle m'a aidé à persuader votre

fille de me donner sa foi, et recevoir la mienne.

HARPAGON, à part.

Molière - Œuvres complètes, Tome 4 · 第 11 / 19 段