Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.

MAITRE JACQUES.

Attendez: ceci s'adresse au cocher. (Maître Jacques remet sa casaque.)

Vous dites...

HARPAGON.

Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tout prêts pour

conduire à la foire...

MAITRE JACQUES.

Vos chevaux, monsieur! ma foi, ils ne sont point du tout en état de

marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière: les pauvres

bêtes n'en ont point, et ce seroit mal parler, mais vous leur faites

observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées

ou des façons de chevaux.

HARPAGON.

Les voilà bien malades! Ils ne font rien.

MAITRE JACQUES.

Et pour ne faire rien, monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger? Il

leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup,

de manger de même. Cela me fend le cœur de les voir ainsi exténués; car

enfin, j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est

moi-même, quand je les vois pâtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les

choses de la bouche; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur,

que de n'avoir nulle pitié de son prochain.

HARPAGON.

Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire.

MAITRE JACQUES.

Non, je n'ai pas le courage de les mener; et je ferois conscience

de leur donner des coups de fouets en l'état où ils sont. Comment

voudriez-vous qu'il traînassent un carrosse? ils ne peuvent pas se

traîner eux-mêmes.

VALÈRE.

Monsieur, j'obligerai le voisin Picard à se charger de les conduire;

aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.

MAITRE JACQUES.

Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que

sous la mienne.

VALÈRE.

Maître Jacques fait bien le raisonnable!

MAITRE JACQUES.

Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire!

HARPAGON.

Paix!

MAITRE JACQUES.

Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs; et je vois que ce

qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le

bois, le sel et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et

vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours

d'entendre ce qu'on dit de vous; car, enfin, je me sens pour vous de la

tendresse, en dépit que j'en aie; et, après mes chevaux, vous êtes la

personne que j'aime le plus.

HARPAGON.

Pourrois-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi?

MAITRE JACQUES.

Oui, monsieur, si j'étois assuré que cela ne vous fâchât point.

HARPAGON.

Non, en aucune façon.

MAITRE JACQUES.

Pardonnez-moi; je sais fort bien que je vous mettrois en colère.

HARPAGON.

Point du tout; au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien

aise d'apprendre comme on parle de moi.

MAITRE JACQUES.

Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se

moque partout de vous, qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à

votre sujet, et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul

et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine.

L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous

faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des

jeûnes où vous obligez votre monde; l'autre, que vous avez toujours une

querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes

ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur

donner rien. Celui-là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat

d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d'un gigot de

mouton; celui-ci, que l'on vous surprit, une nuit, en venant dérober

vous-même l'avoine de vos chevaux; et que votre cocher, qui étoit celui

d'avant moi, vous donna, dans l'obscurité, je ne sais combien de coups

de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je

vous dise? on ne sauroit aller nulle part où l'on ne vous entende

accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout le

monde; et jamais on ne parle de vous que sous les noms d'avare, de

ladre, de vilain, et de fesse-mathieu.

HARPAGON, en battant maître Jacques.

Vous êtes un sot, un maraud, un coquin et un impudent!

MAITRE JACQUES.

Eh bien, ne l'avois-je pas deviné? Vous ne m'avez pas voulu croire. Je

vous avois bien dit que je vous fâcherois de vous dire la vérité.

HARPAGON.

Apprenez à parlez!

[58] Arme qu'on ne quitte pas, qu'on met sous le chevet pendant le

sommeil.

[59] Voyez la note, t. III, p. 331.

SCÈNE VI.--VALÈRE, MAITRE JACQUES.

VALÈRE, riant.

A ce que je puis voir, maître Jacques, on paye mal votre franchise.

MAITRE JACQUES.

Morbleu! monsieur le nouveau venu, qui faites l'homme d'importance; ce

n'est pas votre affaire. Riez de vos coups de bâton quand on vous en

donnera, et ne venez point rire des miens.

VALÈRE.

Ah! monsieur maître Jacques, ne vous fâchez pas, je vous prie.

MAITRE JACQUES, à part.

Il file doux. Je veux faire le brave, et s'il est assez sot pour me

craindre, le frotter quelque peu. (Haut.) Savez-vous bien monsieur le

rieur, que je ne rie pas, moi, et que si vous m'échauffez la tête, je

vous ferai rire d'une autre sorte?

Maître Jacques pousse Valère jusqu'au fond du théâtre en le menaçant.

VALÈRE.

Eh! doucement!

MAITRE JACQUES.

Comment doucement? Il ne me plaît pas, moi!

VALÈRE.

De grâce!

MAITRE JACQUES.

Vous êtes un impertinent!

VALÈRE.

Monsieur maître Jacques...

MAITRE JACQUES.

Il n'y a point de monsieur maître Jacques, pour un double[60]. Si je

prends un bâton, je vous rosserai d'importance.

VALÈRE.

Comment! un bâton? (Valère fait reculer maître Jacques à son tour.)

MAITRE JACQUES.

Eh! je ne parle pas de cela.

VALÈRE.

Savez-vous bien, monsieur le fat, que je suis homme à vous rosser

vous-même?

MAITRE JACQUES.

Je n'en doute pas.

VALÈRE.

Que vous n'êtes, pour tout potage, qu'un faquin de cuisinier?

MAITRE JACQUES.

Je le sais bien.

VALÈRE.

Et que vous ne me connoissez pas encore!

MAITRE JACQUES.

Pardonnez-moi.

VALÈRE.

Vous me rosserez, dites-vous?

MAITRE JACQUES.

Je le disois en raillant.

VALÈRE.

Et moi je ne prends point de goût à votre raillerie. (Donnant des coups

de bâton à maître Jacques.) Apprenez que vous êtes un mauvais railleur.

MAITRE JACQUES, seul.

Peste soit la sincérité! c'est un mauvais métier: désormais j'y

renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe encore pour mon maître, il

a quelque droit de me battre, mais, pour ce monsieur l'intendant, je

m'en vengerai si je puis.

[60] Pièce de monnaie qui valait deux deniers.

SCÈNE VII.--MARIANE, FROSINE, MAITRE JACQUES.

FROSINE.

Savez-vous, maître Jacques, si votre maître est au logis?

MAITRE JACQUES.

Oui vraiment, il y est; je ne le sais que trop.

FROSINE.

Dites-lui, je vous prie, que nous sommes ici.

SCÈNE VIII.--MARIANE, FROSINE.

MARIANE.

Ah! que je suis, Frosine, dans un étrange état! et, s'il faut dire ce

que je sens, que j'appréhende cette vue!

FROSINE.

Mais pourquoi, et quelle est votre inquiétude?

MARIANE.

Hélas! me le demandez-vous? et ne vous figurez-vous point les alarmes

d'une personne toute prête à voir le supplice où l'on veut l'attacher?

FROSINE.

Je vois bien que, pour mourir agréablement, Harpagon n'est pas le

supplice que vous voudriez embrasser; et je connois, à votre mine,

que le jeune blondin dont vous m'avez parlé vous revient un peu dans

l'esprit.

MARIANE.

Oui. C'est une chose, Frosine, dont je ne veux pas me défendre; et

les visites respectueuses qu'il a rendues chez nous ont fait, je vous

l'avoue, quelque effet dans mon âme.

FROSINE.

Mais avez-vous su quel il est?

MARIANE.

Non, je ne sais point quel il est. Mais je sais qu'il est fait d'un air

à se faire aimer; que, si l'on pouvoit mettre les choses à mon choix,

je le prendrois plutôt qu'un autre, et qu'il ne contribue pas peu à me

faire trouver un tourment effroyable dans l'époux qu'on veut me donner.

FROSINE.

Mon Dieu! tous ces blondins sont agréables, et débitent fort bien leur

fait; mais la plupart sont gueux comme des rats: il vaut mieux, pour

vous, de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien. Je vous

avoue que les sens ne trouvent pas si bien leur compte du côté que je

dis, et qu'il y a quelques petits dégoûts à essuyer avec un tel époux;

mais cela n'est pas pour durer; et sa mort, croyez-moi, vous mettra

bientôt en état d'en prendre un plus aimable, qui réparera toutes

choses.

MARIANE.

Mon Dieu! Frosine, c'est une étrange affaire, lorsque, pour être

heureuse, il faut souhaiter ou attendre le trépas de quelqu'un; et la

mort ne suit pas tous les projets que nous faisons.

FROSINE.

Vous moquez-vous? Vous ne l'épousez qu'aux conditions de vous laisser

veuve bientôt; et ce doit être là un des articles du contrat. Il seroit

bien impertinent de ne pas mourir dans trois mois! Le voici en propre

personne.

MARIANE.

Ah! Frosine, quelle figure!

SCÈNE IX.--HARPAGON, MARIANE, FROSINE.

HARPAGON, à Mariane.

Ne vous offensez pas, ma belle, si je viens à vous avec des lunettes.

Je sais que vos appas frappent assez les yeux, sont assez visibles

d'eux-mêmes, et qu'il n'est pas besoin de lunettes pour les apercevoir;

mais enfin, c'est avec des lunettes qu'on observe les astres; et je

maintiens et garantis que vous êtes un astre, mais un astre, le plus

bel astre qui soit dans le pays des astres. Frosine, elle ne répond

mot, et ne témoigne, ce me semble, aucune joie de me voir.

FROSINE.

C'est qu'elle est encore toute surprise; et puis, les filles ont

toujours honte à témoigner d'abord ce qu'elles ont dans l'âme.

HARPAGON, à Frosine.

Tu as raison. (A Mariane.) Voilà, belle mignonne, ma fille qui vient

vous saluer.

SCÈNE X.--HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE.

MARIANE.

Je m'acquitte bien tard, madame, d'une telle visite.

ÉLISE.

Vous avez fait, madame, ce que je devois faire; et c'étoit à moi de

vous prévenir.

HARPAGON.

Vous voyez qu'elle est grande, mais mauvaise herbe croît toujours.

MARIANE, bas à Frosine.

Oh! l'homme déplaisant!

HARPAGON, bas à Frosine.

Que dit la belle?

FROSINE.

Qu'elle vous trouve admirable.

HARPAGON.

C'est trop d'honneur que vous me faites, adorable mignonne.

MARIANE, à part.

Quel animal!

HARPAGON.

Je vous suis trop obligé de ces sentimens.

MARIANE, à part.

Je n'y puis plus tenir!

SCÈNE XI.--HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE,

BRINDAVOINE.

HARPAGON.

Voici mon fils aussi, qui vous vient faire la révérence.

MARIANE, bas à Frosine.

Ah! Frosine, quelle rencontre! C'est justement celui dont je t'ai parlé.

FROSINE, à Mariane.

L'aventure est merveilleuse.

HARPAGON.

Je vois que vous vous étonnez de me voir de si grands enfans; mais je

serai bientôt défait et de l'un et de l'autre.

CLÉANTE, à Mariane.

Madame, à vous dire le vrai, c'est ici une aventure où sans doute, je

ne m'attendois pas; et mon père ne m'a pas peu surpris lorsqu'il m'a

dit tantôt le dessein qu'il avoit formé.

MARIANE.

Je puis dire la même chose. C'est une rencontre imprévue, qui m'a

surprise autant que vous; et je n'étois point préparée à une telle

aventure.

CLÉANTE.

Il est vrai que mon père, madame, ne peut pas faire un plus beau choix,

et que ce m'est une sensible joie que l'honneur de vous voir; mais avec

tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où

vous pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment, je vous

l'avoue, est trop difficile pour moi; et c'est un titre, s'il vous

plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux

yeux de quelques-uns; mais je suis assuré que vous serez personne à le

prendre comme il faudra; que c'est un mariage, madame, où vous vous

imaginez bien que je dois avoir de la répugnance; que vous n'ignorez

pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts; et que vous

voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon père,

que, si les choses dépendoient de moi, cet hymen ne se feroit point.

HARPAGON.

Voilà un compliment bien impertinent! Quelle belle confession à lui

faire!

MARIANE.

Et moi, pour vous répondre, j'ai à vous dire que les choses sont fort

égales; et que, si vous auriez[61] de la répugnance à me voir votre

belle-mère, je n'en aurois pas moins, sans doute, à vous voir mon

beau-fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à

vous donner cette inquiétude. Je serois fort fâchée de vous causer du

déplaisir; et, si je ne m'y vois forcée par une puissance absolue, je

vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous

chagrine.

HARPAGON.

Elle a raison. A sot compliment il faut une réponse de même. Je vous

demande pardon, ma belle, de l'impertinence de mon fils: c'est un jeune

sot qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu'il dit.

MARIANE.

Je vous promets que ce qu'il m'a dit ne m'a point du tout offensée;

au contraire, il m'a fait plaisir de m'expliquer ainsi ses véritables

sentimens. J'aime de lui un aveu de la sorte; et, s'il avoit parlé

d'autres façons, je l'en estimerois bien moins.

HARPAGON.

C'est beaucoup de bonté à vous de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le

temps le rendra plus sage, et vous verrez qu'il changera de sentimens.

CLÉANTE.

Non, mon père, je ne suis point capable d'en changer, et je prie

instamment madame de le croire.

HARPAGON.

Mais voyez quelle extravagance! il continue encore plus fort.

CLÉANTE.

Voulez-vous que je trahisse mon cœur?

HARPAGON.

Encore! Avez-vous envie de changer de discours?

CLÉANTE.

Eh bien, puisque vous voulez que je parle d'autre façon, souffrez,

madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous

avoue que je n'ai rien vu dans le monde de si charmant que vous; que

je ne conçois rien d'égal au bonheur de vous plaire, et que le titre

de votre époux est une gloire, une félicité que je préférerois aux

destinées des plus grands princes de la terre. Oui, madame, le bonheur

de vous posséder est, à mes regards, la plus belle de toutes les

fortunes; c'est où j'attache toute mon ambition. Il n'y a rien que

je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse; et les

obstacles les plus puissans...

HARPAGON.

Doucement, mon fils, s'il vous plaît.

CLÉANTE.

C'est un compliment que je fais pour vous à madame.

HARPAGON.

Mon Dieu! j'ai une langue pour m'expliquer moi-même, et je n'ai pas

besoin d'un procureur[62] comme vous. Allons, donnez des siéges.

FROSINE.

Non; il vaut mieux que, de ce pas, nous allions à la foire, afin d'en

revenir plus tôt, et d'avoir tout le temps ensuite de nous entretenir.

HARPAGON, à Brindavoine.

Qu'on mette donc les chevaux au carrosse.

[61] Locution qui n'est plus française. On serait forcé de dire: s'il

est vrai que vous auriez.

[62] Pour: chargé d'affaires, remplaçant. Du latin, _pro curator_.

SCÈNE XII.--HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE.

HARPAGON, à Mariane.

Je vous prie de m'excuser, ma belle, si je n'ai pas songé à vous donner

un peu de collation avant que de partir.

CLÉANTE.

J'y ai pourvu, mon père, et j'ai fait apporter ici quelques bassins

d'oranges de la Chine, de citrons doux et de confitures, que j'ai

envoyé quérir de votre part.

HARPAGON, bas à Valère.

Valère!

VALÈRE, à Harpagon.

Il a perdu le sens.

CLÉANTE.

Est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez? Madame

aura la bonté d'excuser cela, s'il lui plaît.

MARIANE.

C'est une chose qui n'étoit pas nécessaire.

CLÉANTE.

Avez-vous jamais vu, madame, un diamant plus vif que celui que vous

voyez que mon père a au doigt?

MARIANE.

Il est vrai qu'il brille beaucoup.

CLÉANTE, ôtant du doigt de son père le diamant, et le donnant à Mariane.

Il faut que vous le voyez de près.

MARIANE.

Il est fort beau sans doute, et jette quantité de feux.

CLÉANTE, se mettant au-devant de Mariane, qui veut rendre le diamant.

Nenni, madame, il est en de trop belles mains. C'est un présent que mon

père vous fait.

HARPAGON.

Moi?

CLÉANTE.

N'est-il pas vrai, mon père, que vous voulez que madame le garde pour

l'amour de vous?

HARPAGON, bas à son fils.

Comment?

CLÉANTE, à Mariane.

Belle demande! il me fait signe de vous le faire accepter.

MARIANE.

Je ne veux point...

CLÉANTE, à Mariane.

Vous moquez-vous? Il n'a garde de le reprendre.

HARPAGON, à part.

J'enrage!

MARIANE.

Ce seroit...

CLÉANTE, empêchant toujours Mariane de rendre le diamant.

Non, vous dis-je, c'est l'offenser.

MARIANE.

De grâce...

CLÉANTE.

Point du tout.

HARPAGON, à part.

Peste soit...

CLÉANTE.

Le voilà qui se scandalise de votre refus.

HARPAGON, bas à son fils.

Ah! traître!

CLÉANTE, à Mariane.

Vous voyez qu'il se désespère.

HARPAGON, bas à son fils, en le menaçant.

Bourreau que tu es!

CLÉANTE.

Mon père, ce n'est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l'obliger

à le garder; mais elle est obstinée.

HARPAGON, bas à son fils, en le menaçant.

Pendard!

CLÉANTE.

Vous êtes cause, madame, que mon père me querelle.

HARPAGON, bas à son fils, avec les mêmes gestes.

Le coquin!

CLÉANTE, à Mariane.

Vous le ferez tomber malade. De grâce, madame, ne résistez point

davantage.

FROSINE, à Mariane.

Mon Dieu! que de façons! Gardez la bague, puisque monsieur le veut.

MARIANE, à Harpagon.

Pour ne vous point mettre en colère, je la garde maintenant, et je

prendrai un autre temps pour vous la rendre.

SCÈNE XIII.--HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE,

BRINDAVOINE.

BRINDAVOINE.

Monsieur, il y a là un homme qui veut vous parler.

HARPAGON.

Dis-lui que je suis empêché, et qu'il revienne une autre fois.

BRINDAVOINE.

Il dit qu'il vous apporte de l'argent.

HARPAGON, à Mariane.

Je vous demande pardon; je reviens tout à l'heure.

SCÈNE XIV.--HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, LA

MERLUCHE.

LA MERLUCHE, courant, et faisant tomber Harpagon.

Monsieur...

HARPAGON.

Ah! je suis mort!

CLÉANTE.

Qu'est-ce, mon père? vous êtes-vous fait mal?

HARPAGON.

Le traître, assurément, a reçu de l'argent de mes débiteurs pour me

faire rompre le cou!

VALÈRE, à Harpagon.

Cela ne sera rien.

LA MERLUCHE, à Harpagon.

Monsieur, je vous demande pardon; je croyois bien faire d'accourir vite.

HARPAGON.

Que viens-tu faire ici, bourreau?

LA MERLUCHE.

Vous dire que vos deux chevaux sont déferrés.

HARPAGON.

Qu'on les mène promptement chez le maréchal.

CLÉANTE.

En attendant qu'ils soient ferrés, je vais faire pour vous, mon père,

les honneurs de votre logis, et conduire madame dans le jardin, où je

ferai porter la collation.

SCÈNE XV.--HARPAGON, VALÈRE.

HARPAGON.

Valère, aie un peu l'œil à tout cela, et prends soin, je te prie, de

m'en sauver le plus que tu pourras, pour le renvoyer au marchand.

VALÈRE.

C'est assez.

HARPAGON, seul.

O fils impertinent! as-tu envie de me ruiner?

ACTE IV

SCÈNE I.--CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE.

CLÉANTE.

Rentrons ici; nous serons beaucoup mieux. Il n'y a plus autour de nous

personne de suspect, et nous pouvons parler librement.

ÉLISE.

Oui, madame, mon frère m'a fait confidence de la passion qu'il a

pour vous. Je sais les chagrins et les déplaisirs que sont capables

de causer de pareilles traverses; et c'est, je vous assure, avec une

tendresse extrême que je m'intéresse à votre aventure.

MARIANE.

C'est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne

comme vous; et je vous conjure, madame, de me garder toujours cette

généreuse amitié, si capable de m'adoucir les cruautés de la fortune.

FROSINE.

Vous êtes, par ma foi, de malheureuses gens l'un et l'autre de ne

m'avoir point, avant tout ceci, avertie de votre affaire. Je vous

aurois, sans doute, détourné cette inquiétude, et n'aurois point amené

les choses où l'on voit qu'elles sont.

CLÉANTE.

Que veux-tu? c'est ma mauvaise destinée qui l'a voulu ainsi. Mais,

belle Mariane, quelles résolutions sont les vôtres?

MARIANE.

Hélas! suis-je en pouvoir de faire des résolutions? Et, dans la

dépendance où je me vois, puis-je former que des souhaits?

CLÉANTE.

Point d'autre appui pour moi dans votre cœur que de simples souhaits?

Point de pitié officieuse? Point de secourable bonté? Point d'affection

agissante?

MARIANE.

Que saurois-je vous dire? Mettez-vous en ma place, et voyez ce que je

puis faire. Avisez, ordonnez vous-même: je m'en remets à vous, et je

vous crois trop raisonnable pour ne vouloir exiger de moi que ce qui

peut m'être permis par l'honneur et la bienséance.

CLÉANTE.

Hélas! où me réduisez-vous, que de me renvoyer à ce que voudront

permettre les fâcheux sentimens d'un rigoureux honneur et d'une

scrupuleuse bienséance?

MARIANE.

Mais que voulez-vous que je fasse? Quand je pourrois passer sur

quantité d'égards où notre sexe est obligé, j'ai de la considération

pour ma mère. Elle m'a toujours élevée avec une tendresse extrême, et

je ne saurois me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez

auprès d'elle; employez tous vos soins à gagner son esprit. Vous pouvez

faire et dire tout ce que vous voudrez; je vous en donne la licence;

et, s'il ne tient qu'à me déclarer en votre faveur, je veux bien

consentir à lui faire un aveu, moi-même, de tout ce que je sens pour

vous.

CLÉANTE.

Frosine, ma pauvre Frosine, voudrois-tu nous servir?

FROSINE.

Par ma foi, faut-il le demander? je le voudrois de tout mon cœur. Vous

savez que, de mon naturel, je suis assez humaine. Le ciel ne m'a point

fait l'âme de bronze, et je n'ai que trop de tendresse à rendre de

petits services, quand je vois des gens qui s'entr'aiment en tout bien

et en tout honneur. Que pourrions-nous faire à ceci?

CLÉANTE.

Songe un peu, je te prie.

MARIANE.

Ouvre-nous des lumières.

ÉLISE.

Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.

FROSINE.

Ceci est assez difficile. (A Mariane.) Pour votre mère, elle n'est pas

tout à fait déraisonnable, et peut-être pourroit-on la gagner et la

résoudre à transporter au fils le don qu'elle veut faire au père. (A

Cléante.) Mais le mal que j'y trouve, c'est que votre père est votre

père.

CLÉANTE.

Cela s'entend.

FROSINE.

Je veux dire qu'il conservera du dépit si l'on montre qu'on le refuse,

et qu'il ne sera point d'humeur ensuite à donner son consentement

à votre mariage. Il faudroit, pour bien faire, que le refus vînt

de lui-même, et tâcher, par quelque moyen, de le dégoûter de votre

personne.

CLÉANTE.

Tu as raison.

FROSINE.

Oui, j'ai raison; je le sais bien. C'est là ce qu'il faudroit; mais

le diantre[63] est d'en pouvoir trouver les moyens. Attendez: si nous

avions quelque femme un peu sur l'âge qui fût de mon talent, et jouât

assez bien pour contrefaire une dame de qualité, par le moyen d'un

train fait à la hâte, et d'un bizarre nom de marquise ou de vicomtesse,

que nous supposerions de la Basse-Bretagne, j'aurois assez d'adresse

pour faire accroire à votre père que ce seroit une personne riche,

outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant; qu'elle

seroit éperdument amoureuse de lui, et souhaiteroit de se voir sa

femme, jusqu'à lui donner tout son bien par contrat de mariage; et je

ne doute point qu'il ne prêtât l'oreille à la proposition. Car enfin

il vous aime fort, je le sais, mais il aime un peu plus l'argent; et

quand, ébloui de ce leurre, il auroit une fois consenti à ce qui vous

touche, il importeroit peu ensuite qu'il se désabusât, en venant à

vouloir voir clair aux effets de notre marquise.

CLÉANTE.

Tout cela est fort bien pensé.

FROSINE.

Laissez-moi faire. Je viens de me ressouvenir d'une de mes amies qui

sera notre fait.

CLÉANTE.

Sois assurée, Frosine, de ma reconnoissance, si tu viens à bout de la

chose. Mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner

votre mère; c'est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage.

Faites-y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu'il vous

sera possible. Servez-vous de tout le pouvoir que vous donne sur elle

cette amitié qu'elle a pour vous. Déployez sans réserve les grâces

éloquentes, les charmes tout-puissans que le ciel a placés dans vos

yeux et dans votre bouche; et n'oubliez rien, s'il vous plaît, de ces

tendres paroles, de ces douces prières et de ces caresses touchantes à

qui je suis persuadé qu'on ne sauroit rien refuser.

MARIANE.

J'y ferai tout ce que je puis, et n'oublierai aucune chose.

[63] Pour: diable. Les gens sévères ne voulaient pas prononcer ce

dernier mot, de même qu'en Angleterre on dit encore _dence_ au lieu

de _devil_.

SCÈNE II.--HARPAGON, CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE.

HARPAGON, à part, sans être aperçu.

Ouais! mon fils baise la main de sa prétendue belle-mère, et sa

prétendue belle-mère ne s'en défend pas fort! Y auroit-il quelque

mystère là-dessous?

ÉLISE.

Voilà mon père.

HARPAGON.

Le carrosse est tout prêt; vous pouvez partir quand il vous plaira.

CLÉANTE.

Puisque vous n'y allez pas, mon père, je m'en vais les conduire.

Molière - Œuvres complètes, Tome 4 · 第 10 / 19 段