aventure que l'on m'a adressé à lui; mais vous serez de toutes choses
éclairci par lui-même, et son homme m'a assuré que vous serez content
quand vous le connoîtrez. Tout ce que je saurois vous dire, c'est
que sa famille est fort riche, qu'il n'a plus de mère déjà, et qu'il
s'obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu'il soit huit
mois.
HARPAGON.
C'est quelque chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige à
faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons.
MAITRE SIMON.
Cela s'entend.
LA FLÈCHE, bas à Cléante, reconnoissant maître Simon.
Que veut dire ceci? Notre maître Simon qui parle à votre père!
CLÉANTE, bas à la Flèche.
Lui auroit-on appris qui je suis? et serois-tu pour me trahir?
MAITRE SIMON, à la Flèche.
Ah! ah! vous êtes bien pressé! Qui vous a dit que c'étoit céans? (A
Harpagon.) Ce n'est pas moi, monsieur, au moins, qui leur ai découvert
votre nom et votre logis; mais, à mon avis, il n'y a pas grand mal
à cela; ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous
expliquer ensemble.
HARPAGON.
Comment?
MAITRE SIMON, montrant Cléante.
Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille
livres dont je vous ai parlé.
HARPAGON.
Comment, pendard! c'est toi qui t'abandonnes à ces coupables extrémités!
CLÉANTE.
Comment, mon père, c'est vous qui vous portez à ces honteuses actions!
Maître Simon s'enfuit, et la Flèche va se cacher.
SCÈNE III.--HARPAGON, CLÉANTE.
HARPAGON.
C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables?
CLÉANTE.
C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles?
HARPAGON.
Oses-tu bien, après cela, paroître devant moi?
CLÉANTE.
Osez-vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde?
HARPAGON.
N'as-tu point de honte, dis-moi, d'en venir à ces débauches-là, de te
précipiter dans des dépenses effroyables, et de faire une honteuse
dissipation du bien que tes parens t'ont amassé avec tant de sueurs?
CLÉANTE.
Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces
que vous faites, de sacrifier gloire et réputation au désir insatiable
d'entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d'intérêt, sur les
plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres
usuriers?
HARPAGON.
Ote-toi de mes yeux, coquin! ôte-toi de mes yeux!
CLÉANTE.
Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont
il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire?
HARPAGON.
Retire-toi, te dis-je, et ne m'échauffe pas les oreilles! (Seul.) Je ne
suis pas fâché de cette aventure; et ce m'est un avis de tenir l'œil
plus que jamais sur toutes ses actions.
SCÈNE IV.--FROSINE, HARPAGON.
FROSINE.
Monsieur...
HARPAGON.
Attendez un moment: je vais revenir vous parler. (A part.) Il est à
propos que je fasse un petit tour à mon argent.
SCÈNE V.--LA FLÈCHE, FROSINE.
LA FLÈCHE, sans voir Frosine.
L'aventure est tout à fait drôle! Il faut bien qu'il ait quelque part
un ample magasin de hardes; car nous n'avons rien reconnu au mémoire
que nous avons.
FROSINE.
Eh! c'est toi, mon pauvre la Flèche! D'où vient cette rencontre?
LA FLÈCHE.
Ah! ah! c'est toi, Frosine! Que viens-tu faire ici?
FROSINE.
Ce que je fais partout ailleurs: m'entremettre d'affaires, me rendre
serviable aux gens, et profiter du mieux qu'il m'est possible des
petits talens que je puis avoir. Tu sais que, dans ce monde, il faut
vivre d'adresse, et qu'aux personnes comme moi le ciel n'a donné
d'autres rentes que l'intrigue et que l'industrie.
LA FLÈCHE.
As-tu quelque négoce avec le patron du logis?
FROSINE.
Oui. Je traite pour lui quelque petite affaire dont j'espère une
récompense.
LA FLÈCHE.
De lui? Ah! ma foi, tu seras bien fine si tu en tires quelque chose; et
je te donne avis que l'argent céans est fort cher.
FROSINE.
Il y a de certains services qui touchent merveilleusement.
LA FLÈCHE.
Je suis votre valet, et tu ne connois pas encore le seigneur Harpagon.
Le seigneur Harpagon est de tous les humains l'humain le moins humain,
le mortel de tous les mortels le plus dur et le plus serré. Il n'est
point de service qui pousse sa reconnoissance jusqu'à lui faire ouvrir
les mains. De la louange, de l'estime, de la bienveillance en paroles,
et de l'amitié, tant qu'il vous plaira; mais de l'argent, point
d'affaires. Il n'est rien de plus sec et de plus aride que ses bonnes
grâces et ses caresses; et _donner_ est un mot pour qui il a tant
d'aversion, qu'il ne dit jamais: _Je vous donne_, mais: _Je vous prête
le bonjour_.
FROSINE.
Mon Dieu! je sais l'art de traire les hommes! j'ai le secret de
m'ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs cœurs, de trouver les
endroits par où ils sont sensibles.
LA FLÈCHE.
Bagatelles ici! Je te défie d'attendrir du côté de l'argent l'homme
dont il est question. Il est Turc là-dessus, mais d'une turquerie
à désespérer tout le monde; et l'on pourroit crever, qu'il n'en
branleroit pas. En un mot, il aime l'argent plus que réputation,
qu'honneur et que vertu; et la vue d'un demandeur lui donne des
convulsions: c'est le frapper par son endroit mortel, c'est lui percer
le cœur, c'est lui arracher les entrailles; et si... Mais il revient:
je me retire.
SCÈNE VI.--HARPAGON, FROSINE.
HARPAGON, bas.
Tout va comme il faut. (Haut.) Eh bien, qu'est-ce, Frosine?
FROSINE.
Ah! mon Dieu, que vous vous portez bien, et que vous avez là un vrai
visage de santé!
HARPAGON.
Qui? moi?
FROSINE.
Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard.
HARPAGON.
Tout de bon?
FROSINE.
Comment, vous n'avez de votre vie été si jeune que vous êtes; et je
vois des gens de vingt-cinq ans qui sont plus vieux que vous.
HARPAGON.
Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés.
FROSINE.
Eh bien, qu'est-ce que cela, soixante ans? voilà bien de quoi! C'est la
fleur de l'âge, cela; et vous entrez maintenant dans la belle saison de
l'homme.
HARPAGON.
Il est vrai: mais vingt années de moins, pourtant, ne me feroient point
de mal, que je crois.
FROSINE.
Vous moquez-vous? Vous n'avez pas besoin de cela, et vous êtes d'une
pâte à vivre jusques à cent ans.
HARPAGON.
Tu le crois?
FROSINE.
Assurément. Vous en avez toutes les marques. Tenez-vous un peu. Oh! que
voilà bien, entre vos deux yeux, un signe de longue vie!
HARPAGON.
Tu te connois à cela?
FROSINE.
Sans doute. Montrez-moi votre main. Ah! mon Dieu, quelle ligne de vie!
HARPAGON.
Comment?
FROSINE.
Ne voyez-vous pas jusqu'où va cette ligne-là?
HARPAGON.
Eh bien, qu'est-ce que cela veut dire?
FROSINE.
Par ma foi, je disois cent ans; mais vous passerez les six-vingts[52].
HARPAGON.
Est-il possible!
FROSINE.
Il faudra vous assommer, vous dis-je; et vous mettrez en terre et vos
enfans et les enfans de vos enfans.
HARPAGON.
Tant mieux! Comment va notre affaire?
FROSINE.
Faut-il le demander? et me voit-on me mêler de rien dont je ne vienne
à bout? J'ai, surtout pour les mariages, un talent merveilleux. Il
n'est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le
moyen d'accoupler; et je crois, si je me l'étois mis en tête, que je
marierois le Grand Turc avec la république de Venise. Il n'y avoit pas,
sans doute, de si grandes difficultés à cette affaire-ci. Comme j'ai
commerce chez elles, je les ai à fond l'une et l'autre entretenues
de vous; et j'ai dit à la mère le dessein que vous aviez conçu pour
Mariane, à la voir passer dans la rue et prendre l'air à sa fenêtre.
HARPAGON.
Qui a fait réponse...
FROSINE.
Elle a reçu la proposition avec joie; et, quand je lui ai témoigné
que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce soir au contrat de
mariage qui se doit faire de la vôtre, elle y a consenti sans peine, et
me l'a confiée pour cela.
HARPAGON.
C'est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur
Anselme; et je serai bien aise qu'elle soit du régal.
FROSINE.
Vous avez raison. Elle doit, après dîner, rendre visite à votre fille,
d'où elle fait son compte d'aller faire un tour à la foire, pour venir
ensuite au souper.
HARPAGON.
Eh bien, elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai.
FROSINE.
Voilà justement son affaire.
HARPAGON.
Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut
donner à sa fille? Lui as-tu dit qu'il falloit qu'elle s'aidât un peu,
qu'elle fît quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion comme
celle-ci? Car encore n'épouse-t-on point une fille sans qu'elle apporte
quelque chose.
FROSINE.
Comment! c'est une fille qui vous apporte douze mille livres de rente.
HARPAGON.
Douze mille livres de rente!
FROSINE.
Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne
de bouche. C'est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de
fromage et de pommes, et à laquelle, par conséquent, il ne faudra ni
table bien servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels,
ni les autres délicatesses qu'il faudroit pour une autre femme; et
cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne monte bien, tous les ans, à
trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse que
d'une propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni les
riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec
tant de chaleur; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres
par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n'est
pas commun aux femmes d'aujourd'hui; et j'en sais une de nos quartiers
qui a perdu, à trente-et-quarante, vingt mille francs cette année. Mais
n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et
quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres;
et mille écus que nous mettons pour la nourriture: ne voilà-t-il pas
par année vos douze mille francs comptés?
HARPAGON.
Oui: cela n'est pas mal; mais ce compte-là n'est rien de réel.
FROSINE.
Pardonnez-moi. N'est-ce pas quelque chose de réel que de vous apporter
en mariage une grande sobriété, l'héritage d'un grand amour de
simplicité de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine pour
le jeu?
HARPAGON.
C'est une raillerie que de vouloir me constituer sa dot de toutes les
dépenses qu'elle ne fera point. Je n'irai point donner quittance de ce
que je ne reçois pas; et il faut que je touche quelque chose.
FROSINE.
Mon Dieu! vous toucherez assez; et elles m'ont parlé d'un certain pays
où elles ont du bien, dont vous serez le maître.
HARPAGON.
Il faut voir cela. Mais, Frosine, il y a encore une chose qui
m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois; les jeunes gens,
d'ordinaire, n'aiment que leurs semblables, et ne cherchent que leur
compagnie; j'ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goût, et
que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne
m'accommoderoient pas.
FROSINE.
Ah! que vous la connoissez mal! C'est encore une particularité que
j'avois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour les jeunes
gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards.
HARPAGON.
Elle?
FROSINE.
Oui, elle. Je voudrais que vous l'eussiez entendue parler là-dessus.
Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme; mais elle n'est
point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard
avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus
charmans; et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que
vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire; et il n'y
a pas quatre mois encore qu'étant prête d'être mariée, elle rompit
tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avoit que
cinquante-six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le
contrat.
HARPAGON.
Sur cela seulement?
FROSINE.
Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante-six
ans; et surtout elle est pour les nez qui portent des lunettes.
HARPAGON.
Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.
FROSINE.
Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre
quelques tableaux et quelques estampes; mais que pensez-vous que ce
soit? Des Adonis, des Céphales, des Pâris et des Apollons? Non: de
beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon
père Anchise sur les épaules de son fils.
HARPAGON.
Cela est admirable! Voilà ce que je n'aurois jamais pensé; et je suis
bien aise d'apprendre qu'elle est de cette humeur. En effet, si j'avois
été femme, je n'aurois point aimé les jeunes hommes.
FROSINE.
Je le crois bien! Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les
aimer! ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux, pour donner
envie de leur peau; et je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux!
HARPAGON.
Pour moi, je n'y en comprends point, et je ne sais pas comment il y a
des femmes qui les aiment tant.
FROSINE.
Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable, est-ce avoir
le sens commun? Sont-ce des hommes que des jeunes blondins, et peut-on
s'attacher à ces animaux-là?
HARPAGON.
C'est ce que je dis tous les jours: avec leur ton de poule laitée,
leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs
perruques d'étoupes, leurs hauts-de-chausses tombans, et leurs estomacs
débraillés!
FROSINE.
Eh! cela est bien bâti, auprès d'une personne comme vous! Voilà un
homme, cela; il y a là de quoi satisfaire à la vue; et c'est ainsi
qu'il faut être fait et vêtu, pour donner de l'amour.
HARPAGON.
Tu me trouves bien?
FROSINE.
Comment! vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournez-vous
un peu, s'il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie
marcher. Voilà un corps taillé, et dégagé comme il faut, et qui ne
marque aucune incommodité.
HARPAGON.
Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci! Il n'y a que ma fluxion[53] qui
me prend de temps en temps.
FROSINE.
Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez
grâce à tousser.
HARPAGON.
Dis-moi un peu: Mariane ne m'a-t-elle point encore vu? N'a-t-elle point
pris garde à moi en passant?
FROSINE.
Non; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un
portrait de votre personne, et je n'ai pas manqué de lui vanter votre
mérite, et l'avantage que ce lui seroit d'avoir un mari comme vous.
HARPAGON.
Tu as bien fait, et je t'en remercie.
FROSINE.
J'aurois, monsieur, une petite prière à vous faire. J'ai un procès que
je suis sur le point de perdre, faute d'un peu d'argent (Harpagon prend
un air sérieux) et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce
procès, si vous aviez quelque bonté pour moi. Vous ne sauriez croire
le plaisir qu'elle aura de vous voir. (Harpagon reprend un air gai.)
Ah! que vous lui plairez, et que votre fraise à l'antique fera sur son
esprit un effet admirable! Mais surtout elle sera charmée de votre
haut-de-chausses attaché au pourpoint avec aiguillettes. C'est pour
la rendre folle de vous; et un amant aiguilleté[54] sera pour elle un
ragoût merveilleux.
HARPAGON.
Certes, tu me ravis de me dire cela.
FROSINE.
En vérité, monsieur, ce procès m'est d'une conséquence tout à fait
grande. (Harpagon reprend son air sérieux.) Je suis ruinée, si je le
perds; et quelque petite assistance me rétabliroit mes affaires... Je
voudrois que vous eussiez vu le ravissement où elle étoit à m'entendre
parler de vous. (Harpagon reprend son air gai.) La joie éclatoit dans
ses yeux au récit de vos qualités; et je l'ai mise enfin dans une
impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.
HARPAGON.
Tu m'as fait grand plaisir, Frosine; et je t'en ai, je te l'avoue,
toutes les obligations du monde.
FROSINE.
Je vous prie, monsieur, de me donner le petit secours que je vous
demande. (Harpagon reprend son air sérieux.) Cela me remettra sur pied,
et je vous en serai éternellement obligée.
HARPAGON.
Adieu. Je vais achever mes dépêches.
FROSINE.
Je vous assure, monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans
un plus grand besoin.
HARPAGON.
Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la
foire.
FROSINE.
Je ne vous importunerois pas si je ne m'y voyois forcée par la
nécessité.
HARPAGON.
Et j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire
malades.
FROSINE.
Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez
croire, monsieur, le plaisir que...
HARPAGON.
Je m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt.
FROSINE, seule.
Que la fièvre te serre, chien de vilain, à tous les diables! Le ladre
a été ferme à toutes mes attaques; mais il ne me faut pas pourtant
quitter la négociation; et j'ai l'autre côté, en tous cas, d'où je suis
assurée de tirer bonne récompense.
[52] Pour cent vingt; six fois vingt ans. Archaïsme encore usité dans
le patois de quelques provinces, surtout dans le Midi.
[53] Allusion à la santé de Molière, qui jouait ce rôle.
[54] Voyez plus haut la note deuxième, p. 153.
ACTE III
SCÈNE I.--HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE, DAME CLAUDE, tenant un
balai, MAITRE JACQUES, LA MERLUCHE, BRINDAVOINE.
HARPAGON.
Allons, venez çà tous; que je vous distribue mes ordres pour tantôt,
et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude; commençons par
vous. Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au soin
de nettoyer partout; et surtout prenez garde de ne point frotter les
meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue,
pendant le souper, au gouvernement des bouteilles; et, s'il s'en écarte
quelqu'une, et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai à vous,
et le rabattrai sur vos gages.
MAITRE JACQUES, à part.
Châtiment politique!
HARPAGON, à dame Claude.
Allez.
SCÈNE II.--HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE, MAITRE JACQUES,
BRINDAVOINE, LA MERLUCHE.
HARPAGON.
Vous, Brindavoine, et vous, la Merluche, je vous établis dans la charge
de rincer les verres et de donner à boire, mais seulement lorsque l'on
aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinens de
laquais, qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire
lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous demande plus d'une fois,
et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau.
MAITRE JACQUES, à part.
Oui. Le vin pur monte à la tête.
LA MERLUCHE.
Quitterons-nous nos siquenilles[55], monsieur?
HARPAGON.
Oui, quand vous verrez venir les personnes: et gardez bien de gâter vos
habits.
BRINDAVOINE.
Vous savez bien, monsieur, qu'un des devans de mon pourpoint est
couvert d'une grande tache de l'huile de la lampe.
LA MERLUCHE.
Et moi, monsieur, que j'ai mon haut-de-chausses tout troué par
derrière, et qu'on me voit, révérence parler...
HARPAGON, à La Merluche.
Paix! Rangez cela adroitement du côté de la muraille, et présentez
toujours le devant au monde. (A Brindavoine, en lui montrant comment
il doit mettre son chapeau au-devant de son pourpoint, pour cacher la
tache d'huile.) Et vous, tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque
vous servirez.
[55] On dit aujourd'hui _souquenilles_.
SCÈNE III.--HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE, MAITRE JACQUES.
HARPAGON.
Pour vous, ma fille, vous aurez l'œil sur ce que l'on desservira, et
prendrez garde qu'il ne s'en fasse aucun dégât: cela sied bien aux
filles. Mais cependant préparez-vous à bien recevoir ma maîtresse[56],
qui vous doit venir visiter et vous mener avec elle à la foire.
Entendez-vous ce que je vous dis?
ÉLISE.
Oui, mon père.
[56] Voyez la note, t. II. p. 227.
SCÈNE IV.--HARPAGON, CLÉANTE, VALÈRE, MAITRE JACQUES.
HARPAGON.
Et vous, mon fils le damoiseau, à qui j'ai la bonté de pardonner
l'histoire de tantôt, ne vous allez pas aviser non plus de lui faire
mauvais visage.
CLÉANTE.
Moi, mon père? mauvais visage! Et par quelle raison?
HARPAGON.
Mon Dieu! nous savons le train des enfans dont les pères se remarient,
et de quel œil ils ont coutume de regarder ce qu'on appelle belle-mère.
Mais, si vous souhaitez que je perde le souvenir de votre dernière
fredaine, je vous recommande surtout de régaler[57] d'un bon visage
cette personne-là, et de lui faire enfin tout le meilleur accueil
qu'il vous sera possible.
CLÉANTE.
A vous dire le vrai, mon père, je ne puis pas vous promettre d'être
bien aise qu'elle devienne ma belle-mère: je mentirois si je vous le
disois. Mais pour ce qui est de la bien recevoir et de lui faire bon
visage, je vous promets de vous obéir ponctuellement sur ce chapitre.
HARPAGON.
Prenez-y garde au moins.
CLÉANTE.
Vous verrez que vous n'aurez pas sujet de vous en plaindre.
HARPAGON.
Vous ferez sagement.
[57] Voyez la note, t. III, p. 17.
SCÈNE V.--HARPAGON, VALÈRE, MAITRE JACQUES.
HARPAGON.
Valère, aide-moi à ceci. Or çà, maître Jacques, je vous ai gardé pour
le dernier.
MAITRE JACQUES.
Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous
voulez parler? car je suis l'un et l'autre.
HARPAGON.
C'est à tous les deux.
MAITRE JACQUES.
Mais à qui des deux le premier?
HARPAGON.
Au cuisinier.
MAITRE JACQUES.
Attendez donc, s'il vous plaît.
Maître Jacques ôte sa casaque de cocher, et paroît vêtu en cuisinier.
HARPAGON.
Quelle diantre de cérémonie est-ce là?
MAITRE JACQUES.
Vous n'avez qu'à parler.
HARPAGON.
Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.
MAITRE JACQUES, à part.
Grande merveille!
HARPAGON.
Dis-moi un peu: nous feras-tu bonne chère?
MAITRE JACQUES.
Oui, si vous me donnez bien de l'argent.
HARPAGON.
Que diable! toujours de l'argent! Il semble qu'ils n'aient autre chose
à dire: de l'argent, de l'argent, de l'argent! Ah! ils n'ont que ce mot
à la bouche, de l'argent! toujours parler d'argent! Voilà leur épée de
chevet[58], de l'argent!
VALÈRE.
Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une
belle merveille de faire bonne chère avec bien de l'argent! C'est une
chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît
bien autant; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire
bonne chère avec peu d'argent.
MAITRE JACQUES.
Bonne chère avec peu d'argent!
VALÈRE.
Oui.
MAITRE JACQUES, à Valère.
Par ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire
voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier; aussi bien vous
mêlez-vous céans[59] d'être le factotum.
HARPAGON.
Taisez-vous! Qu'est-ce qu'il nous faudra?
MAITRE JACQUES.
Voilà monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu
d'argent.
HARPAGON.
Haye! je veux que tu me répondes!
MAITRE JACQUES.
Combien serez-vous de gens à table?
HARPAGON.
Nous serons huit ou dix; mais il ne faut prendre que huit: quand il y a
à manger pour huit, il y en a bien pour dix.
VALÈRE.
Cela s'entend.
MAITRE JACQUES.
Eh bien, il faudra quatre grands potages et cinq assiettes...
Potages... Entrées.
HARPAGON.
Que diable! voilà pour traiter toute une ville entière.
MAITRE JACQUES.
Rôt...
HARPAGON, mettant la main sur la bouche de maître Jacques.
Ah! traître! tu manges tout mon bien.
MAITRE JACQUES.
Entremets...
HARPAGON, mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques.
Encore?
VALÈRE, à maître Jacques.
Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde? et monsieur
a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille?
Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux
médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger
avec excès.
HARPAGON.
Il a raison.
VALÈRE.
Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge
qu'une table remplie de trop de viandes; que, pour se bien montrer ami
de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas
qu'on donne; et que, suivant le dire d'un ancien, _il faut manger pour
vivre, et non pas vivre pour manger_.
HARPAGON.
Ah! que cela est bien dit! Approche, que je t'embrasse pour ce mot.
Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie. _Il faut
vivre pour manger, et non pas manger pour vi..._ Non, ce n'est pas
cela. Comment est-ce que tu dis?
VALÈRE.
Qu'_il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger_.
HARPAGON, à maître Jacques.
Oui. Entends-tu? (A Valère.) Qui est le grand homme qui a dit cela?
VALÈRE.
Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
HARPAGON.
Souviens-toi de m'écrire ces mots: je les veux faire graver en lettres
d'or sur la cheminée de la salle.
VALÈRE.
Je n'y manquerai pas. Et, pour votre souper, vous n'avez qu'à me
laisser faire; je réglerai tout cela comme il faut.
HARPAGON.
Fais donc.
MAITRE JACQUES.
Tant mieux! j'en aurai moins de peine.
HARPAGON, à Valère.
Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient
d'abord: quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien
garni de marrons.
VALÈRE.
Reposez-vous sur moi.
HARPAGON.