à voir ce chien de boiteux-là[37]! Certes, ce n'est pas une petite
peine que de garder chez soi une grande somme d'argent; et bienheureux
qui a tout son fait[38] bien placé, et ne conserve seulement que ce
qu'il faut pour sa dépense! On n'est pas peu embarrassé à inventer,
dans toute une maison, une cache fidèle; car, pour moi, les coffres
forts me sont suspects, et je ne veux jamais m'y fier. Je les tiens
justement une franche amorce à voleur; et c'est toujours la première
chose que l'on va attaquer.
[37] Allusion à l'infirmité récente de Béjart cadet, qui jouait ce
rôle. Voyez plus haut, p. 138.
[38] Pour: capital argent acquis. Du latin _factus_ achevé, accompli.
SCÈNE V.--HARPAGON, ÉLISE ET CLÉANTE, parlant ensemble et restant dans
le fond du théâtre.
HARPAGON, se croyant seul.
Cependant je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir enterré dans mon
jardin dix mille écus qu'on me rendit hier. Dix mille écus en or, chez
soi, est une somme assez... (A part, apercevant Élise et Cléante.) O
ciel! je me serai trahi moi-même! la chaleur m'aura emporté, et je
crois que j'ai parlé haut en raisonnant tout seul. (A Cléante et à
Élise.) Qu'est-ce?
CLÉANTE.
Rien, mon père.
HARPAGON.
Y a-t-il longtemps que vous êtes là?
ÉLISE.
Nous ne venons que d'arriver.
HARPAGON.
Vous avez entendu...
CLÉANTE.
Quoi? mon père.
HARPAGON.
Là...
ÉLISE.
Quoi?
HARPAGON.
Ce que je viens de dire.
CLÉANTE.
Non.
HARPAGON.
Si fait, si fait!
ÉLISE.
Pardonnez-moi.
HARPAGON.
Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C'est que je
m'entretenois en moi-même de la peine qu'il y a aujourd'hui à trouver
de l'argent, et je disois qu'il est bien heureux qui peut avoir dix
mille écus chez soi.
CLÉANTE.
Nous feignions[39] à vous aborder, de peur de vous interrompre.
HARPAGON.
Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre
les choses de travers, et vous imaginer que je dise que c'est moi qui
ai dix mille écus.
CLÉANTE.
Nous n'entrons point dans vos affaires.
HARPAGON.
Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus!
CLÉANTE.
Je ne crois pas...
HARPAGON.
Ce seroit une bonne affaire pour moi.
ÉLISE.
Ce sont des choses...
HARPAGON.
J'en aurois bon besoin.
CLÉANTE.
Je pense que...
HARPAGON.
Cela m'accommoderoit fort.
ÉLISE.
Vous êtes...
HARPAGON.
Et je ne me plaindrois pas, comme je fais, que le temps est misérable.
CLÉANTE.
Mon Dieu! mon père, vous n'avez pas lieu de vous plaindre, et l'on sait
que vous avez assez de bien.
HARPAGON.
Comment! j'ai assez de bien! Ceux qui le disent en ont menti! Il n'y
a rien de plus faux; et ce sont des coquins qui font courir tous ces
bruits-là!
ÉLISE.
Ne vous mettez point en colère.
HARPAGON.
Cela est étrange, que mes propres enfans me trahissent et deviennent
mes ennemis!
CLÉANTE.
Est-ce être votre ennemi que de dire que vous avez du bien?
HARPAGON.
Oui. De pareils discours, et les dépenses que vous faites, seront cause
qu'un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la
pensée que je suis tout cousu de pistoles.
CLÉANTE.
Quelle grande dépense est-ce que je fais?
HARPAGON.
Quelle? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que
vous promenez par la ville? Je querellois hier votre sœur; c'est encore
pis. Voilà qui crie vengeance au ciel; et, à vous prendre depuis
les pieds jusqu'à la tête, il y auroit là de quoi faire une bonne
constitution[40]. Je vous l'ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos
manières me déplaisent fort; vous donnez furieusement dans le marquis;
et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.
CLÉANTE.
Eh! comment vous dérober?
HARPAGON.
Que sais-je? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'état que
vous portez?
CLÉANTE.
Moi, mon père? c'est que je joue; et, comme je suis fort heureux, je
mets sur moi tout l'argent que je gagne.
HARPAGON.
C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez
profiter, et mettre à honnête intérêt l'argent que vous gagnez, afin
de le trouver un jour. Je voudrois bien savoir, sans parler du reste,
à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les
pieds jusqu'à la tête, et si une demi-douzaine d'aiguillettes[41] ne
suffit pas pour attacher un haut-de-chausses. Il est bien nécessaire
d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut porter des
cheveux de son cru, qui ne coûtent rien! Je vais gager qu'en perruques
et rubans il y a du moins vingt pistoles; et vingt pistoles rapportent
par année dix-huit livres six sous huit deniers, à ne les placer qu'au
denier douze[42].
CLÉANTE.
Vous avez raison.
HARPAGON.
Laissons cela, et parlons d'autre affaire. (Apercevant Cléante et Élise
qui se font des signes.) Eh! (Bas à part.) Je crois qu'ils se font
signe l'un à l'autre de me voler ma bourse. (Haut.) Que veulent dire
ces gestes-là?
ÉLISE.
Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier, et nous
avons tous deux quelque chose à vous dire.
HARPAGON.
Et moi j'ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.
CLÉANTE.
C'est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler.
HARPAGON.
Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir.
ÉLISE.
Ah! mon père?
HARPAGON.
Pourquoi ce cri? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait
peur?
CLÉANTE.
Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous
pouvez l'entendre; et nous craignons que nos sentimens ne soient pas
d'accord avec votre choix.
HARPAGON.
Un peu de patience; ne vous alarmez point. Je sais ce qu'il faut à tous
deux, et vous n'aurez, ni l'un ni l'autre aucun lieu de vous plaindre
de tout ce que je prétends faire; et, pour commencer par un bout. (A
Cléante.) Avez-vous vu, dites-moi, une jeune personne appelée Mariane,
qui ne loge pas loin d'ici?
CLÉANTE.
Oui, mon père.
HARPAGON.
Et vous?
ÉLISE.
J'en ai ouï parler.
HARPAGON.
Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille?
CLÉANTE.
Une fort charmante personne.
HARPAGON.
Sa physionomie?
CLÉANTE.
Tout honnête et pleine d'esprit.
HARPAGON.
Son air et sa manière?
CLÉANTE.
Admirables, sans doute.
HARPAGON.
Ne croyez-vous pas qu'une fille comme cela mériteroit assez que l'on
songeât à elle?
CLÉANTE.
Oui, mon père.
HARPAGON.
Que ce seroit un parti souhaitable?
CLÉANTE.
Très-souhaitable.
HARPAGON.
Qu'elle a toute la mine de faire un bon ménage?
CLÉANTE.
Sans doute.
HARPAGON.
Et qu'un mari auroit satisfaction avec elle?
CLÉANTE.
Assurément.
HARPAGON.
Il y a une petite difficulté: c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas,
avec elle, tout le bien qu'on pourroit prétendre.
CLÉANTE.
Ah! mon père, le bien n'est pas considérable, lorsqu'il est question
d'épouser une honnête personne.
HARPAGON.
Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu'il y a à dire, c'est que, si
l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on souhaite, on peut tâcher de
regagner cela sur autre chose.
CLÉANTE.
Cela s'entend.
HARPAGON.
Enfin, je suis bien aise de vous voir dans mes sentimens; car son
maintien honnête et sa douceur m'ont gagné l'âme, et je suis résolu de
l'épouser, pourvu que j'y trouve quelque bien.
CLÉANTE.
Euh?
HARPAGON.
Comment?
CLÉANTE.
Vous êtes résolu, dites-vous...
HARPAGON.
D'épouser Mariane.
CLÉANTE.
Qui? Vous, vous!
HARPAGON.
Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela?
CLÉANTE.
Il m'a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d'ici.
HARPAGON.
Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un verre d'eau
claire.
[39] Pour: hésitions. La racine de ce mot n'est pas le latin
_fingere_, mais le teutonique _faint_, faiblesse, défaillance,
hésitation. Archaïsme très-ancien, suranné même du temps de Molière.
[40] Pour: création d'une rente ou cette rente elle-même.
[41] Cordon ferré des deux bouts, qui remplaçait les boutons et les
boutonnières.
[42] Un peu plus de huit pour cent. Voyez plus loin, page 166.
SCÈNE VI.--HARPAGON, ÉLISE.
HARPAGON.
Voilà de mes damoiseaux flouets[43], qui n'ont non plus de vigueur que
des poules. C'est là ma fille, ce que j'ai résolu pour moi. Quant à ton
frère, je lui destine une certaine veuve dont, ce matin, on m'est venu
parler; et, pour toi, je te donne au seigneur Anselme.
[43] Pour: fluets, délicats. Archaïsme déjà ancien du temps de
Molière.
ÉLISE.
Au seigneur Anselme?
HARPAGON.
Oui; un homme mûr, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans,
et dont on vante les grands biens.
ÉLISE, faisant la révérence.
Je ne veux point me marier, mon père, s'il vous plaît.
HARPAGON, contrefaisant Élise.
Et moi, ma petite fille, ma mie, je veux que vous vous mariiez, s'il
vous plaît.
ÉLISE, faisant encore la révérence.
Je vous demande pardon, mon père.
HARPAGON, contrefaisant Élise.
Je vous demande pardon, ma fille.
ÉLISE.
Je suis très-humble servante au seigneur Anselme; mais, (Faisant encore
la révérence.) avec votre permission, je ne l'épouserai point.
HARPAGON.
Je suis votre très-humble valet; mais, (Contrefaisant Élise.) avec
votre permission, vous l'épouserez dès ce soir.
ÉLISE.
Dès ce soir?
HARPAGON.
Dès ce soir.
ÉLISE, faisant encore la révérence.
Cela ne sera pas, mon père.
HARPAGON, contrefaisant encore Élise.
Cela sera, ma fille.
ÉLISE.
Non.
HARPAGON.
Si.
ÉLISE.
Non, vous dis-je!
HARPAGON.
Si, vous dis-je!
ÉLISE.
C'est une chose où vous ne me réduirez point.
HARPAGON.
C'est une chose où je te réduirai.
ÉLISE.
Je me tuerai plutôt que d'épouser un tel mari!
HARPAGON.
Tu ne te tueras point, et tu l'épouseras. Mais voyez quelle audace!
A-t-on jamais vu une fille parler de la sorte à son père?
ÉLISE.
Mais a-t-on jamais vu un père marier sa fille de la sorte?
HARPAGON.
C'est un parti où il n'y a rien à redire; et je gage que tout le monde
approuvera mon choix.
ÉLISE.
Et moi, je gage qu'il ne sauroit être approuvé d'aucune personne
raisonnable.
HARPAGON, apercevant Valère de loin.
Voilà Valère. Veux-tu qu'entre nous deux nous le fassions juge de cette
affaire?
ÉLISE.
J'y consens.
HARPAGON.
Te rendras-tu à son jugement?
ÉLISE.
Oui; j'en passerai par ce qu'il dira.
HARPAGON.
Voilà qui est fait.
SCÈNE VII.--VALÈRE, HARPAGON, ÉLISE.
HARPAGON.
Ici, Valère. Nous t'avons élu pour nous dire qui a raison de ma fille
ou de moi.
VALÈRE.
C'est vous, monsieur, sans contredit.
HARPAGON.
Sais-tu bien de quoi nous parlons?
VALÈRE.
Non. Mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison.
HARPAGON.
Je veux, ce soir, lui donner pour époux un homme aussi riche que sage;
et la coquine me dit au nez qu'elle se moque de le prendre. Que dis-tu
de cela?
VALÈRE.
Ce que j'en dis?
HARPAGON.
Oui.
VALÈRE.
Eh! eh!
HARPAGON.
Quoi?
VALÈRE.
Je dis que, dans le fond, je suis de votre sentiment; et vous ne pouvez
pas que vous n'ayez raison[44]. Mais aussi n'a-t-elle pas tort tout à
fait, et...
HARPAGON.
Comment! le seigneur Anselme est un parti considérable; c'est un
gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage et fort accommodé[45], et
auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit-elle
mieux rencontrer?
VALÈRE.
Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c'est un peu précipiter
les choses, et qu'il faudroit au moins quelque temps pour voir si son
inclination pourroit s'accommoder avec...
HARPAGON.
C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici
un avantage qu'ailleurs je ne trouverois pas; et il s'engage à la
prendre sans dot.
VALÈRE.
Sans dot?
HARPAGON.
Oui.
VALÈRE.
Ah! je ne dis plus rien. Voyez-vous? voilà une raison tout à fait
convaincante; il se faut rendre à cela.
HARPAGON.
C'est pour moi une épargne considérable.
VALÈRE.
Assurément; cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que
votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande
affaire qu'on ne peut croire; qu'il y va d'être heureux ou malheureux
toute sa vie; et qu'un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se
doit jamais faire qu'avec de grandes précautions.
HARPAGON.
Sans dot!
VALÈRE.
Vous avez raison: voilà qui décide tout; cela s'entend. Il y a des gens
qui pourroient vous dire qu'en de telles occasions l'inclination d'une
fille est une chose, sans doute, où l'on doit avoir de l'égard; et que
cette grande inégalité d'âge, d'humeur et de sentimens, rend un mariage
sujet à des accidens très-fâcheux...
HARPAGON.
Sans dot!
VALÈRE.
Ah! il n'y a pas de réplique à cela; on le sait bien. Qui diantre peut
aller là contre? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantité de pères qui
aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l'argent
qu'ils pourroient donner; qui ne les voudroient point sacrifier à
l'intérêt, et chercheroient, plus que toute autre chose, à mettre dans
un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur,
la tranquillité et la joie; et que...
HARPAGON.
Sans dot!
VALÈRE.
Il est vrai; cela ferme la bouche à tout. Sans dot! Le moyen de
résister à une raison comme celle-là?
HARPAGON, à part, regardant du côté du jardin.
Ouais! il me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est-ce point
qu'on en voudroit à mon argent? (A Valère.) Ne bougez; je reviens tout
à l'heure.
[44] Pour: vous ne pouvez pas parler sans que. Ellipse et latinisme;
c'est le quin des Latins, que Molière et Boileau ont essayé de faire
pénétrer dans notre idiome, mais sans succès.
[45] Voyez plus haut la note, p. 144.
SCÈNE VIII.--ÉLISE, VALÈRE.
ÉLISE.
Vous moquez-vous, Valère, de lui parler comme vous faites?
VALÈRE.
C'est pour ne point l'aigrir, et pour en venir mieux à bout. Heurter de
front ses sentimens est le moyen de tout gâter; et il y a de certains
esprits qu'il ne faut prendre qu'en biaisant; des tempéramens ennemis
de toute résistance; des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer,
qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison, et
qu'on ne mène qu'en tournant où l'on veut les conduire. Faites semblant
de consentir à ce qu'il veut, vous en viendrez mieux à vos fins; et...
ÉLISE.
Mais ce mariage, Valère!
VALÈRE.
On cherchera des biais pour le rompre.
ÉLISE.
Mais quelle invention trouver, s'il se doit conclure ce soir?
VALÈRE.
Il faut demander un délai, et feindre quelque maladie.
ÉLISE.
Mais on découvrira la feinte, si l'on appelle des médecins.
VALÈRE.
Vous moquez-vous? Y connoissent-ils quelque chose? Allez, allez, vous
pourrez avec eux avoir quel mal il vous plaira; ils vous trouveront des
raisons pour vous dire d'où cela vient.
SCÈNE IX.--HARPAGON, ÉLISE, VALÈRE.
HARPAGON, à part, dans le fond du théâtre.
Ce n'est rien, Dieu merci!
VALÈRE, sans voir Harpagon.
Enfin, notre dernier recours, c'est que la fuite nous peut mettre à
couvert de tout; et si votre amour, belle Élise, est capable d'une
fermeté... (Apercevant Harpagon.) Oui, il faut qu'une fille obéisse à
son père. Il ne faut point qu'elle regarde comme un mari est fait; et,
lorsque la grande raison de _sans dot_ s'y rencontre, elle doit être
prête à prendre tout ce qu'on lui donne.
HARPAGON.
Bon! voilà bien parlé, cela!
VALÈRE.
Monsieur, je vous demande pardon si je m'emporte un peu, et prends la
hardiesse de lui parler comme je fais.
HARPAGON.
Comment! j'en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir
absolu. (A Élise.) Oui, tu as beau fuir, je lui donne l'autorité que
le ciel me donne sur toi, et j'entends que tu fasses tout ce qu'il te
dira.
VALÈRE, à Élise.
Après cela, résistez à mes remontrances!
SCÈNE X.--HARPAGON, VALÈRE.
VALÈRE.
Monsieur, je vais la suivre, pour lui continuer les leçons que je lui
faisois.
HARPAGON.
Oui, tu m'obligeras. Certes...
VALÈRE.
Il est bon de lui tenir un peu la bride haute.
HARPAGON.
Cela est vrai. Il faut...
VALÈRE.
Ne vous mettez pas en peine. Je crois que j'en viendrai à bout.
HARPAGON.
Fais, fais. Je m'en vais faire un petit tour en ville, et je reviens
tout à l'heure.
VALÈRE, adressant la parole à Élise, en s'en allant du côté par où elle
est sortie.
Oui, l'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous
devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a
donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre
une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est
renfermé là dedans, et _sans dot_ tient lieu de beauté, de jeunesse, de
naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.
HARPAGON.
Ah! le brave garçon! Voilà parlé comme un oracle. Heureux qui peut
avoir un domestique[46] de la sorte!
[46] Voyez la note, t. III, p. 194.
ACTE II.
SCÈNE I.--CLÉANTE, LA FLÈCHE.
CLÉANTE.
Ah! traître que tu es! où t'es-tu donc allé fourrer? Ne t'avois-je pas
donné ordre...
LA FLÈCHE.
Oui, monsieur, et je m'étois rendu ici pour vous attendre de pied
ferme: mais monsieur votre père, le plus mal gracieux des hommes, m'a
chassé dehors malgré moi, et j'ai couru risque d'être battu.
CLÉANTE.
Comment va notre affaire? Les choses pressent plus que jamais; et,
depuis que je t'ai vu, j'ai découvert que mon père est mon rival.
LA FLÈCHE.
Votre père amoureux?
CLÉANTE.
Oui; et j'ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où
cette nouvelle m'a mis.
LA FLÈCHE.
Lui, se mêler d'aimer! De quoi diable s'avise-t-il? Se moque-t-il du
monde? Et l'amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui?
CLÉANTE.
Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête.
LA FLÈCHE.
Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre amour?
CLÉANTE.
Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver, au besoin, des
ouvertures plus aisées pour détourner ce mariage. Quelle réponse
t'a-t-on faite?
LA FLÈCHE.
Ma foi, monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux; et il faut
essuyer d'étranges choses, lorsqu'on en est réduit à passer comme vous,
par les mains des fesse-mathieux.
CLÉANTE.
L'affaire ne se fera point?
LA FLÈCHE.
Pardonnez-moi. Notre maître Simon, le courtier qu'on nous a donné,
homme agissant et plein de zèle, dit qu'il a fait rage pour vous, et il
assure que votre seule physionomie lui a gagné le cœur.
CLÉANTE.
J'aurai les quinze mille francs que je demande?
LA FLÈCHE.
Oui; mais à quelques petites conditions qu'il faudra que vous
acceptiez, si vous avez dessein que les choses se fassent.
CLÉANTE.
T'a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l'argent?
LA FLÈCHE.
Ah! vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de
soin à se cacher que vous; et ce sont des mystères bien plus grands que
vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom; et l'on doit
aujourd'hui l'aboucher avec vous dans une maison empruntée, pour être
instruit par votre bouche de votre bien et de votre famille; et je ne
doute point que le seul nom de votre père ne rende les choses faciles.
CLÉANTE.
Et principalement notre mère étant morte, dont on ne peut m'ôter le
bien.
LA FLÈCHE.
Voici quelques articles qu'il a dictés lui-même à notre entremetteur,
pour vous être montrés avant que de rien faire:
«Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et que l'emprunteur
soit majeur, et d'une famille où le bien soit ample, assuré, clair et
net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant
un notaire, le plus honnête homme qu'il se pourra, et qui, pour cet
effet, sera choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que l'acte
soit dûment dressé.»
CLÉANTE.
Il n'y a rien à dire à cela.
LA FLÈCHE.
«Le prêteur, pour ne charger sa conscience d'aucun scrupule, prétend ne
donner son argent qu'au denier dix-huit[47].»
CLÉANTE.
Au denier dix-huit? Parbleu! voilà qui est honnête. Il n'y a pas lieu
de se plaindre.
LA FLÈCHE.
Cela est vrai.
«Mais, comme ledit prêteur n'a pas chez lui la somme dont il est
question, et que, pour faire plaisir à l'emprunteur, il est contraint
lui-même de l'emprunter d'un autre sur le pied du denier cinq[48],
il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans
préjudice du reste, attendu que ce n'est que pour l'obliger que ledit
prêteur s'engage à cet emprunt.»
CLÉANTE.
Comment diable! quel Juif, quel Arabe est-ce là? C'est plus qu'au
denier quatre[49].
LA FLÈCHE.
Il est vrai; c'est ce que j'ai dit. Vous avez à voir là-dessus.
CLÉANTE.
Que veux-tu que je voie? J'ai besoin d'argent, et il faut bien que je
consente à tout.
LA FLÈCHE.
C'est la réponse que j'ai faite.
CLÉANTE.
Il y a encore quelque chose?
LA FLÈCHE.
Ce n'est plus qu'un petit article.
«Des quinze mille francs qu'on demande, le prêteur ne pourra compter
en argent que douze mille livres, et, pour les mille écus restans,
il faudra que l'emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux, dont
s'ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus
modique prix qu'il lui a été possible.»
CLÉANTE.
Que veut dire cela?
LA FLÈCHE.
Écoutez le mémoire:
«Premièrement, un lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie,
appliquées fort proprement sur un drap de couleur d'olive, avec six
chaises et la courte-pointe de même: le tout bien conditionné, et
doublé d'un petit taffetas changeant rouge et bleu.
«Plus, un pavillon à queue, d'une bonne serge d'Aumale rose sèche, avec
le mollet et les franges de soie.»
CLÉANTE.
Que veut-il que je fasse de cela?
LA FLÈCHE.
Attendez.
«Plus, une tenture de tapisserie des amours de Gombaud et de Macée[50].
«Plus, une grande table en bois de noyer, à douze colonnes ou piliers
tournés, qui se tire par les deux bouts, et garnie par le dessous de
ses six escabelles.»
CLÉANTE.
Qu'ai-je à faire, morbleu?...
LA FLÈCHE.
Donnez-vous patience.
«Plus, trois gros mousquets tout garnis de nacre de perle, avec les
fourchettes[51] assortissantes.
«Plus, un fourneau de brique, avec deux cornues et trois récipiens,
fort utiles à ceux qui sont curieux de distiller.»
CLÉANTE.
J'enrage!
LA FLÈCHE.
Doucement.
«Plus un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s'en faut.
«Plus, un trou-madame et un damier, avec un jeu de l'oie, renouvelé des
Grecs, fort propres à passer le temps lorsque l'on n'a que faire.
«Plus, une peau d'un lézard de trois pieds et demi, remplie de foin:
curiosité agréable pour pendre au plancher d'une chambre.
«Le tout ci-dessus mentionné valant loyalement plus de quatre mille
cinq cents livres, et rabaissé à la valeur de mille écus, par la
discrétion du prêteur.»
CLÉANTE.
Que la peste l'étouffe avec sa discrétion, le traître, le bourreau
qu'il est! A-t-on jamais parlé d'une usure semblable? et n'est-il pas
content du furieux intérêt qu'il exige, sans vouloir encore m'obliger
à prendre pour trois mille livres les vieux rogatons qu'il ramasse? Je
n'aurai pas deux cents écus de tout cela; et cependant il faut bien me
résoudre à consentir à ce qu'il veut, car il est en état de me faire
tout accepter, et il me tient, le scélérat! le poignard sur la gorge!
LA FLÈCHE.
Je vous vois, monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin
justement que tenoit Panurge pour se ruiner, prenant argent d'avance,
achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe.
CLÉANTE.
Que veux-tu que j'y fasse? Voilà où les jeunes gens sont réduits par
la maudite avarice des pères; et on s'étonne, après cela, que les fils
souhaitent qu'ils meurent!
LA FLÈCHE.
Il faut avouer que le vôtre animeroit contre sa vilenie le plus
posé homme du monde. Je n'ai pas, Dieu merci! les inclinations fort
patibulaires; et parmi mes confrères que je vois se mêler de beaucoup
de petits commerces, je sais tirer adroitement mon épingle du jeu,
et me démêler prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant
soit peu l'échelle; mais, à vous dire vrai, il me donneroit, par ses
procédés, des tentations de le voler; et je croirois, en le volant,
faire une action méritoire.
CLÉANTE.
Donne-moi un peu ce mémoire, que je le voie encore.
[47] Un peu plus de cinq et demi pour cent.
[48] A vingt pour cent.
Cent francs au denier cinq combien font-ils?--Vingt livres.
BOILEAU, Sat. VIII.
[49] A vingt-cinq pour cent.
[50] Pastorale comique populaire pendant la jeunesse de Molière,
comme l'étaient, sous l'Empire, les amours de _Paul et Virginie_ et
de _Malek-Adhel_.
[51] Fer fourchu destiné à appuyer le mousquet.
SCÈNE II.--HARPAGON, MAITRE SIMON, CLÉANTE et LA FLÈCHE, dans le fond
du théâtre.
MAITRE SIMON.
Oui, monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin d'argent; ses affaires
le pressent d'en trouver, et il en passera par tout ce que vous en
prescrirez.
HARPAGON.
Mais croyez-vous, maître Simon, qu'il n'y ait rien à péricliter? et
savez-vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous
parlez?
MAITRE SIMON.