Ma fille, de semblables séparations ne se font point sans grand

scandale; et vous devez vous montrer plus sage que lui, et patienter

encore cette fois.

ANGÉLIQUE.

Comment! patienter après de telles indignités? Non, mon père, c'est une

chose où je ne puis consentir.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Il le faut, ma fille; c'est moi qui vous le commande.

ANGÉLIQUE.

Ce mot me ferme la bouche; et vous avez sur moi une puissance absolue.

CLAUDINE.

Quelle douceur!

ANGÉLIQUE.

Il est fâcheux d'être contrainte d'oublier de telles injures; mais,

quelque violence que je me fasse, c'est à moi de vous obéir.

CLAUDINE.

Pauvre mouton!

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à Angélique.

Approchez.

ANGÉLIQUE.

Tout ce que vous me faites faire ne servira de rien; et vous verrez que

ce sera dès demain à recommencer.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Nous y donnerons ordre. (A George Dandin.) Allons, mettez-vous à genoux.

GEORGE DANDIN.

A genoux?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Oui, à genoux, et sans tarder.

GEORGE DANDIN, à genoux, une chandelle à la main. A part.

O Ciel! (A Monsieur de Sotenville.) Que faut-il dire?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Madame, je vous prie de me pardonner...

GEORGE DANDIN.

Madame, je vous prie de me pardonner...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

L'extravagance que j'ai faite...

GEORGE DANDIN.

L'extravagance que j'ai faite... (A part.) de vous épouser.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Et je vous promets de mieux vivre à l'avenir.

GEORGE DANDIN.

Et je vous promets de mieux vivre à l'avenir.

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.

Prenez-y garde, et sachez que c'est ici la dernière de vos

impertinences que nous souffrirons.

MADAME DE SOTENVILLE.

Jour de Dieu! si vous y retournez, on vous apprendra le respect que

vous devez à votre femme et à ceux de qui elle sort!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Voilà le jour qui va paroître. Adieu. (A George Dandin.) Rentrez chez

vous, et songez bien à être sage. (A madame de Sotenville.) Et nous,

m'amour, allons nous mettre au lit.

SCÈNE XV.--GEORGE DANDIN.

Ah! je le quitte maintenant, et je n'y vois plus de remède. Lorsqu'on

a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu'on puisse

prendre, s'est de s'aller jeter dans l'eau la tête la première.

FIN DE GEORGE DANDIN.

L'AVARE.

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU

PALAIS-ROYAL, LE 9 SEPTEMBRE 1668.

L'étude de Plaute, conseillée par Boileau, avait déjà donné à Molière

un succès éclatant. _Amphitryon_, rapidement improvisé dans un rhythme

vif et nouveau, avait réuni tous les suffrages. Forcé d'attendre

l'assentiment de Louis XIV pour faire reparaître son _Tartuffe_ sur

la scène, il essaya de refaire la _Marmite_ du poëte comique latin,

comme il a refait son _Amphitryon_. Il écrivit sa pièce en une prose

mâle, simple et rapide, qui reproduit sa pensée avec plus de vivacité

et de liberté que le lourd hexamètre, avec plus de concision que ce

mélange de toutes les mesures dont il venait de faire un brillant

usage. Ce qu'il allait tenter dans l'_Avare_, c'était la parfaite copie

du ton bourgeois parisien et de l'intérieur d'une famille naïvement

saisie avec ses passions et ses vices. Le travail de la versification

ne pouvait que gêner cet habile artiste, toujours préoccupé des

proportions et de l'harmonie. L'auteur latin avait imaginé un pauvre

assez tranquille dans sa misère, comme le savetier de la Fontaine,

et qui tout à coup devient maître d'un trésor. Il l'enfouit dans une

marmite, et cette marmite dans son jardin. Adieu dès lors à toute

tranquillité d'esprit. La richesse inattendue bannit de chez le

possesseur de la marmite toute gaieté et même tout repos. Cet homme

n'est pas l'avare; c'est le propriétaire embarrassé d'une richesse dont

il ne sait pas se servir.

Molière féconde l'idée de Plaute; il voit dans ce personnage une

passion et un caractère à la fois; l'égoïsme de la fortune, la féroce

personnalité des richesses, la famille en révolte contre un chef

despotique et cruel, l'avare dupe de sa propre passion; un Mascarille

femelle tirant avantage des vices ridicules et odieux du bourgeois; les

malédictions du père bafoué par le fils; le père usurier se rencontrant

face à face avec son fils dissipateur; le groupe de la famille dissous

et toutes les atteintes à la dignité personnelle de l'humanité

rencontrant leur juste châtiment. Voilà l'œuvre de Molière. C'est un

drame tragique sous la forme la plus bouffonne; et les moralistes qui

ont blâmé le poëte ne sont pas descendus jusqu'au fond de sa pensée.

Est-ce la famille qu'il détruit? Oui, sans doute; cette famille servile

qui ne laisse pas à la volonté humaine son libre essor et qui oublie

que le jeune homme de vingt ans doit créer sa destinée, et, sans perdre

aucun respect, attester sa dignité individuelle en faisant de sa vie

son œuvre. Est-ce la vieillesse que raille Molière? Oui, sans doute;

celle qui fait l'usure et qui affame sa maison. Est-ce le mariage?

Oui, sans doute; celui qui dispose des femmes au moyen d'une dot, sans

considération pour leur bonheur et leur volonté. Un célèbre avare, le

conseiller Tardieu, dont Boileau s'est souvenu, venait de donner à

la société parisienne le sordide spectacle de cette passion ignoble

et de ses suites. Tardieu était mort tragiquement, assassiné par des

bandits. Ce fut un à-propos que Molière voulut faire servir à son

succès. Il créa pour son avare un sobriquet expressif emprunté à Plaute

lui-même, et non pas, comme l'ont prétendu les commentateurs, aux

additions qu'a faites à cette pièce le savant italien _Urcœus Codrus_.

«_Intùs mi harpagatum est_,» on a dérobé (harponné) dans ma maison!

s'écrie le héros. Voilà le nom d'Harpagon tout trouvé. La _Belle

Plaideuse_ de Boisrobert fournit à Molière cette admirable rencontre

du père usurier et du fils emprunteur. _I Suppositi_ «les Personnages

supposés» de l'Arioste, trois canevas italiens, _la Cameriera nobile,

il Dottor Baccettone_, et enfin _Lélie et Arlequin, valets dans la

même maison_, lui payèrent leur tribut accoutumé. Un des membres de

cette petite république dramatique dont il était le roi, Béjart cadet,

se trouvant blessé au pied par la pointe d'une épée, au moment où il

voulait séparer deux amis qui se battaient, Molière pensa qu'un valet

boiteux serait excellent pour un avare, fit boiter la Flèche, et donna

l'exemple à tous les acteurs de province, qui jouèrent désormais en

boitant les rôles de Béjart cadet. Ainsi fut construite avec un art

achevé, et couronnée par un dénoûment postiche qui prouve combien

Molière tenait peu à cette portion mécanique de son art, une des plus

redoutables œuvres de la comédie moderne; œuvre devant laquelle J.-J.

Rousseau lui-même a reculé plein d'effroi.

Elle n'eut aucun succès à la représentation. Il y avait dans les

esprits une idée générale de l'élégance et du beau dans l'art qui se

refusait absolument à considérer la vile prose et le langage ordinaire

comme dignes d'une scène épurée et d'un poëte de génie. C'était la

conséquence naturelle de l'anathème prononcé par Boileau contre le

langage des paysans sur la scène. Le rhythme officiel paraissait

indispensable, la prose semblait indécente. «Cinq actes de prose!

s'écriaient les connaisseurs et les marquis, ce farceur se moque-t-il

de nous? et pour qui nous prend-il?» C'était le reproche littéraire que

l'on avait déjà fait à _Don Juan_. Qui le croirait? telle fut aussi

l'opinion de Boileau, partisan du τò πρέπον des Grecs, de la

suprême décence et de la gravité ornée; cet esprit naturellement juste

se trompait. Défions-nous de tous les jugements contemporains, et

attendons celui de la postérité, souvent lente à prononcer la sentence,

mais infaillible.

PERSONNAGES ACTEURS

HARPAGON, père de Cléante et d'Élise, et MOLIÈRE.

amoureux de Mariane.

CLÉANTE, fils d'Harpagon, amant de Mariane. LA GRANGE.

ÉLISE, fille d'Harpagon, amante de Valère. Mlle MOLIÈRE.

VALÈRE, fils d'Anselme et amant d'Élise. DU CROISY.

MARIANE, amante de Cléante, et aimée Mlle DEBRIE.

d'Harpagon.

ANSELME, père de Valère et de Mariane.

FROSINE, femme d'intrigue. Mad. BÉJART.

MAITRE SIMON, courtier.

MAITRE JACQUES, cuisinier et cocher

d'Harpagon. HUBERT.

LA FLÈCHE, valet de Cléante. BÉJART cadet.

DAME CLAUDE, servante d'Harpagon.

BRINDAVOINE,}

} laquais d'Harpagon.

LA MERLUCHE,}

UN COMMISSAIRE ET SON CLERC.

La scène est à Paris, dans la maison d'Harpagon.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--VALÈRE, ÉLISE.

VALÈRE.

Eh quoi! charmante Élise, vous devenez mélancolique, après les

obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre

foi! Je vous vois soupirer, hélas! au milieu de ma joie! Est-ce du

regret, dites-moi, de m'avoir fait heureux? et vous repentez-vous de

cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre?

ÉLISE.

Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour

vous. Je m'y sens entraînée par une trop douce puissance, et je n'ai

pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à

vous dire vrai, le succès me donne de l'inquiétude; et je crains fort

de vous aimer un peu plus que je ne devrois.

VALÈRE.

Eh! que pouvez-vous craindre, Élise, dans les bontés que vous avez pour

moi?

ÉLISE.

Hélas! cent choses à la fois: l'emportement d'un père, les reproches

d'une famille, les censures du monde; mais plus que tout, Valère, le

changement de votre cœur, et cette froideur criminelle dont ceux de

votre sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardens d'un

innocent amour.

VALÈRE.

Ah! ne me faites pas ce tort, de juger de moi par les autres!

Soupçonnez-moi de tout, Élise, plutôt que de manquer à ce que je vous

dois. Je vous aime trop pour cela; et mon amour pour vous durera autant

que ma vie.

ÉLISE.

Ah! Valère, chacun tient les mêmes discours! Tous les hommes sont

semblables par les paroles; et ce n'est que les actions qui les

découvrent différens.

VALÈRE.

Puisque les seules actions font connoître ce que nous sommes, attendez

donc, au moins, à juger de mon cœur par elles, et ne me cherchez point

des crimes dans les injustes craintes d'une fâcheuse prévoyance. Ne

m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d'un soupçon

outrageux; et donnez-moi le temps de vous convaincre, par mille et

mille preuves, de l'honnêteté de mes feux.

ÉLISE.

Hélas! qu'avec facilité on se laisse persuader par les personnes que

l'on aime! Oui, Valère, je tiens votre cœur incapable de m'abuser.

Je crois que vous m'aimez d'un véritable amour et que vous me serez

fidèle: je n'en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin

aux appréhensions du blâme qu'on pourra me donner.

VALÈRE.

Mais pourquoi cette inquiétude?

ÉLISE.

Je n'aurois rien à craindre, si tout le monde vous voyoit des yeux dont

je vous vois; et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux

choses que je fais pour vous. Mon cœur, pour sa défense, a tout votre

mérite, appuyé du secours d'une reconnoissance où le ciel m'engage

envers vous. Je me représente, à toute heure, ce péril étonnant qui

commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre; cette générosité

surprenante qui vous fit risquer votre vie pour dérober la mienne à

la fureur des ondes; ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes

éclater après m'avoir tirée de l'eau, et les hommages assidus de cet

ardent amour que ni le temps, ni les difficultés n'ont rebuté, et qui,

vous faisant négliger et parens et patrie, arrête vos pas en ces lieux,

y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour

me voir, à vous revêtir de l'emploi de domestique[33] de mon père.

Tout cela fait chez moi, sans doute, un merveilleux effet; et c'en est

assez, à mes yeux, pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir;

mais ce n'est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je

ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentimens.

VALÈRE.

De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je

prétends auprès de vous mériter quelque chose; et, quant aux scrupules

que vous avez, votre père lui-même ne prend que trop de soin de vous

justifier à tout le monde; et l'excès de son avarice, et la manière

austère dont il vit avec ses enfans, pourroient autoriser des choses

plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Élise, si j'en parle ainsi

devant vous. Vous savez que, sur ce chapitre, on n'en peut pas dire de

bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espère, retrouver mes parens,

nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous le rendre favorable. J'en

attends des nouvelles avec impatience, et j'en irai chercher moi même,

si elles tardent à venir.

ÉLISE.

Ah! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie, et songez seulement à vous

bien mettre dans l'esprit de mon père.

VALÈRE.

Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances qu'il m'a

fallu mettre en usage pour m'introduire à son service; sous quel masque

de sympathie et de rapports de sentimens je me déguise pour lui plaire,

et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d'acquérir

sa tendresse. J'y fais des progrès admirables; et j'éprouve que, pour

gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se parer à

leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes,

encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu'ils font. On n'a que faire

d'avoir peur de trop charger la complaisance, et la manière dont on les

joue a beau être visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes

du côté de la flatterie; et il n'y a rien de si impertinent et de si

ridicule qu'on ne fasse avaler, lorsqu'on l'assaisonne en louanges. La

sincérité souffre un peu au métier que je fais; mais, quand on a besoin

des hommes, il faut bien s'ajuster à eux; et, puisqu'on ne sauroit les

gagner que par là, ce n'est pas la faute de ceux qui flattent, mais de

ceux qui veulent être flattés.

ÉLISE.

Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l'appui de mon frère, en cas que

la servante s'avisât de révéler notre secret?

VALÈRE.

On ne peut pas ménager l'un et l'autre; et l'esprit du père et celui du

fils sont des choses si opposées, qu'il est difficile d'accommoder ces

deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de

votre frère, et servez-vous de l'amitié qui est entre vous deux pour

le jeter dans nos intérêts. Il vient. Je me retire. Prenez ce temps

pour lui parler, et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous

jugerez à propos.

ÉLISE.

Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence.

[33] Du latin _domus_, attaché à la maison. Voyez la note, t. III, p.

194.

SCÈNE II.--CLÉANTE, ÉLISE.

CLÉANTE.

Je suis bien aise de vous trouver seule, ma sœur; et je brûlois de vous

parler, pour m'ouvrir à vous d'un secret.

ÉLISE.

Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu'avez-vous à me dire?

CLÉANTE.

Bien des choses, ma sœur, enveloppées dans un mot. J'aime.

ÉLISE.

Vous aimez?

CLÉANTE.

Oui, j'aime. Mais, avant que d'aller plus loin, je sais que je dépends

d'un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés; que nous

ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont

nous tenons le jour; que le ciel les a faits les maîtres de nos vœux,

et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite;

que, n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état de se

tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est

propre; qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que

l'aveuglement de notre passion; et que l'emportement de la jeunesse

nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis

tout cela, ma sœur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le

dire; car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne

me point faire de remontrances.

ÉLISE.

Vous êtes-vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez?

CLÉANTE.

Non: mais j'y suis résolu, et je vous conjure, encore une fois, de ne

me point apporter des raisons pour m'en dissuader.

ÉLISE.

Suis-je, mon frère, une si étrange personne?

CLÉANTE.

Non, ma sœur: mais vous n'aimez pas; vous ignorez la douce violence

qu'un tendre amour fait sur nos cœurs; et j'appréhende votre sagesse.

ÉLISE.

Hélas! mon frère, ne parlons point de ma sagesse; il n'est personne

qui n'en manque, du moins une fois en sa vie; et, si je vous ouvre mon

cœur, peut-être serai-je à vos yeux bien moins sage que vous.

CLÉANTE.

Ah! plût au ciel que votre âme, comme la mienne...

ÉLISE.

Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous

aimez.

CLÉANTE.

Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble

être faite pour donner de l'amour à tous ceux qui la voient. La nature,

ma sœur, n'a rien formé de plus aimable, et je me sentis transporté

dès le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la

conduite d'une bonne femme de mère qui est presque toujours malade, et

pour qui cette aimable fille a des sentimens d'amitié qui ne sont pas

imaginables. Elle la sert, la plaint et la console, avec une tendresse

qui vous toucheroit l'âme. Elle se prend d'un air le plus charmant

du monde aux choses qu'elle fait; et l'on voit briller mille grâces

en toutes ses actions, une douceur pleine d'attraits, une bonté tout

engageante, une honnêteté adorable, une... Ah! ma sœur, je voudrois que

vous l'eussiez vue!

ÉLISE.

J'en vois beaucoup, mon frère, dans les choses que vous me dites; et,

pour comprendre ce qu'elle est, il me suffit que vous l'aimez.

CLÉANTE.

J'ai découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées[34],

et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs

besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma sœur, quelle

joie ce peut être que de relever la fortune d'une personne que l'on

aime; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes

nécessités d'une vertueuse famille; et concevez quel déplaisir ce m'est

de voir que, par l'avarice d'un père, je sois dans l'impuissance de

goûter cette joie, et de faire éclater à cette belle aucun témoignage

de mon amour!

ÉLISE.

Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin.

CLÉANTE.

Ah! ma sœur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car, enfin,

peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu'on

exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l'on nous fait

languir? Eh! que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que

dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir, et

si, pour m'entretenir même, il faut que maintenant je m'engage de tous

côtés; si je suis réduit avec vous à chercher tous les jours le secours

des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raisonnables?

Enfin, j'ai voulu vous parler pour m'aider à sonder mon père sur les

sentimens où je suis: et, si je l'y trouve contraire, j'ai résolu

d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable personne, jouir de la

fortune que le ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout, pour

ce dessein, de l'argent à emprunter; et, si vos affaires, ma sœur, sont

semblables aux miennes, et qu'il faille que notre père s'oppose à nos

désirs, nous le quitterons là tous deux, et nous affranchirons de cette

tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.

ÉLISE.

Il est bien vrai que tous les jours il nous donne de plus en plus sujet

de regretter la mort de notre mère, et que...

CLÉANTE.

J'entends sa voix. Éloignons-nous un peu pour achever notre

confidence; et nous joindrons après nos forces pour venir attaquer la

dureté de son humeur.

[34] Pour: dans l'aisance, assez riches pour vivre commodément.

Archaïsme passé de mode.

SCÈNE III.--HARPAGON, LA FLÈCHE.

HARPAGON.

Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas! Allons, que l'on

détale de chez moi, maître juré filou, vrai gibier de potence!

LA FLÈCHE, à part.

Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard, et je

pense, sauf correction, qu'il a le diable au corps.

HARPAGON.

Tu murmures entre tes dents!

LA FLÈCHE.

Pourquoi me chassez-vous?

HARPAGON.

C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons! Sors vite, que je

ne t'assomme!

LA FLÈCHE.

Qu'est-ce que je vous ai fait?

HARPAGON.

Tu m'as fait que je veux que tu sortes.

LA FLÈCHE.

Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre.

HARPAGON.

Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison, planté

tout droit comme un piquet, à observer ce qui se passe, et faire ton

profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion

de mes affaires, un traître dont les yeux maudits assiégent toutes mes

actions, dévorent ce que je possède, et furettent de tous côtés pour

voir s'il n'y a rien à voler.

LA FLÈCHE.

Comment diantre voulez-vous qu'on fasse pour vous voler? Êtes-vous un

homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle

jour et nuit?

HARPAGON.

Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il

me plaît! Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu'on

fait! (Bas à part.) Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de

mon argent. (Haut.) Ne serois-tu point homme à faire courir le bruit

que j'ai chez moi de l'argent caché?

LA FLÈCHE.

Vous avez de l'argent caché?

HARPAGON.

Non, coquin, je ne dis pas cela. (Bas.) J'enrage! (Haut.) Je demande

si, malicieusement, tu n'irois point faire courir le bruit que j'en ai.

LA FLÈCHE.

Eh! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si

c'est pour nous la même chose?

HARPAGON, levant la main pour donner un soufflet à La Flèche.

Tu fais le raisonneur! je te baillerai de ce raisonnement-ci par les

oreilles! Sors d'ici, encore une fois!

LA FLÈCHE.

Eh bien, je sors.

HARPAGON.

Attends: ne m'emportes-tu rien?

LA FLÈCHE.

Que vous emporterois-je?

HARPAGON.

Tiens, viens çà, que je voie. Montre-moi tes mains.

LA FLÈCHE.

Les voilà.

HARPAGON.

Les autres!

LA FLÈCHE.

Les autres?

HARPAGON.

Oui.

LA FLÈCHE.

Les voilà.

HARPAGON, montrant les hauts-de-chausses de La Flèche.

N'as-tu rien mis ici dedans?

LA FLÈCHE.

Voyez vous-même.

HARPAGON, tâtant le bas des haut-de-chausses de La Flèche.

Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les recéleurs des

choses qu'on dérobe; et je voudrois qu'on en eût fait pendre quelqu'un.

LA FLÈCHE, à part.

Ah! qu'un homme comme cela mériteroit bien ce qu'il craint! et que

j'aurois de joie à le voler!

HARPAGON.

Euh?

LA FLÈCHE.

Quoi?

HARPAGON.

Qu'est-ce que tu parles de voler?

LA FLÈCHE.

Je vous dis que vous fouillez bien partout pour voir si je vous ai volé.

HARPAGON.

C'est ce que je veux faire.

Harpagon fouille dans les poches de La Flèche.

LA FLÈCHE, à part.

La peste soit de l'avarice et des avaricieux!

HARPAGON.

Comment? que dis-tu?

LA FLÈCHE.

Ce que je dis?

HARPAGON.

Oui; qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux?

LA FLÈCHE.

Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux!

HARPAGON.

De qui veux-tu parler?

LA FLÈCHE.

Des avaricieux.

HARPAGON.

Et qui sont-ils ces avaricieux?

LA FLÈCHE.

Des vilains et des ladres.

HARPAGON.

Mais qui est-ce que tu entends par là?

LA FLÈCHE.

De quoi vous mettez-vous en peine?

HARPAGON.

Je me mets en peine de ce qu'il faut.

LA FLÈCHE.

Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous?

HARPAGON.

Je crois ce que je crois; mais je veux que tu me dises à qui tu parles

quand tu dis cela.

LA FLÈCHE.

Je parle... je parle à mon bonnet.

HARPAGON.

Et moi, je pourrois bien parler à ta barrette[35].

LA FLÈCHE.

M'empêcherez-vous de maudire les avaricieux?

HARPAGON.

Non: mais je t'empêcherai de jaser et d'être insolent. Tais-toi!

LA FLÈCHE.

Je ne nomme personne.

HARPAGON.

Je te rosserai si tu parles!

LA FLÈCHE.

Qui se sent morveux, qu'il se mouche.

HARPAGON.

Te tairas-tu?

LA FLÈCHE.

Oui, malgré moi.

HARPAGON.

Ah! ah!

LA FLÈCHE, montrant à Harpagon une poche de son justaucorps.

Tenez, voilà encore une poche: êtes-vous satisfait?

HARPAGON.

Allons, rends-le-moi sans te fouiller[36].

LA FLÈCHE.

Quoi?

HARPAGON.

Ce que tu m'as pris.

LA FLÈCHE.

Je ne vous ai rien pris du tout.

HARPAGON.

Assurément?

LA FLÈCHE.

Assurément.

HARPAGON.

Adieu. Va-t'en à tous les diables!

LA FLÈCHE, à part.

Me voilà fort bien congédié.

HARPAGON.

Je te le mets sur la conscience, au moins.

[35] Bonnet rouge des cardinaux. Autrefois c'était un bonnet de

paysan gascon.

[36] Pour: sans que je faille te fouiller. Faute de français qui rend

la phrase plus nette et plus vive.

SCÈNE IV.--HARPAGON.

Molière - Œuvres complètes, Tome 4 · 第 7 / 19 段