De l'émigration et du rapatriement.
La situation faite à l'Angleterre par l'émancipation devint bientôt pour
elle une cause d'embarras sérieux, coloniaux et métropolitains, et comme
nous, plus tard, dans des circonstances identiques, elle crut pouvoir y
obvier par l'immigration africaine. De 1840 à 1854, 27,000 travailleurs
furent ainsi livrés à ses colonies à titre d'engagés libres. De ce
nombre 4,000 avaient été repris aux négriers par les croiseurs anglais
et déposés jusqu'alors à Sierra-Leone et à Sainte-Hélène. C'était
sagement les utiliser.
Mais le gouvernement anglais avait compté sans les sociétés d'abolition:
elles crièrent au rétablissement de la traite, dans le Parlement et dans
la presse; elles crièrent si haut, qu'il fallut céder à cette incroyable
pression, malgré l'opposition de nombreux adversaires, de M. Hume, entre
autres, et de sir Robert Peel lui-même.
«J'ai toujours désiré, disait M. Hume, le rappel des vingt-sept
bâtiments britanniques stationnés en ce moment sur la côte d'Afrique.
Je crois que tout ce que nous ayons fait n'aura d'autre résultat que
d'aggraver _les souffrances des victimes de la traite_, et que le
meilleur moyen d'épargner aux esclaves le redoublement d'horreurs que
notre croisière a causé consiste à éloigner au plus tôt nos croiseurs de
cette côte.
«Je dis qu'il faut _acheter des esclaves africains_, les affranchir et
les débarquer dans nos colonies; en agissant ainsi, nous ferons acte de
générosité et d'humanité. L'entretien de la flotte destinée à supprimer
la traite coûte 500,000 livres sterling par an (12,500,000 francs);
rappelez nos croiseurs et consacrez la moitié de cette somme à
l'immigration de travailleurs dans nos colonies. Faites mieux: essayez
d'employer pendant une année seulement cette somme entière pour
l'immigration, à titre d'essai; l'abolition générale de l'esclavage sera
le résultat infaillible de cette politique.»
«Donnez, ajoutait sir Robert Peel, donnez tous les encouragements en
votre pouvoir à l'immigration de travailleurs libres et n'ayez aucun
souci d'imputations que vous savez n'être pas fondées[74].»
[Note 74: Chambre des communes, discours cité par M. Baumès dans son
excellent travail: _Immigration et traite des noirs_.--M. le baron Ch.
Dupin, _Forces productives des nations_.]
Il n'y a point de faits ni d'éloquence qui tiennent contre le parti pris
d'une routine aveugle et systématique, dont le point de départ est un
préjugé.--M. Hume et sir Robert Peel échouèrent donc contre la cabale
traditionnelle des vieilles influences abolitionnistes qu'il ne faut
point ici confondre avec le peuple anglais ni avec son gouvernement
éclairé; mais les sociétés pour l'abolition ont acquis en Angleterre une
puissance qui s'enchevêtre dans le gouvernement par ses ramifications
dans les Chambres, par ses moyens d'action dans les élections, par la
presse dans l'opinion publique. Être abolitionniste, c'est avoir une
profession qui, à défaut d'autre, pose un personnage dans le monde;
prétexte à discours, prétexte à vanité de philanthrope, la pire de
toutes, et dont l'effet s'évanouirait avec sa cause s'il n'y avait plus
d'esclaves au monde. Il n'y a plus de louvetiers en Angleterre depuis
qu'il n'y a plus de loups; mais qui donc oserait y supprimer les
renards? Quelles clameurs parmi les gentilshommes des comtés!
Le gouvernement anglais, nous le répétons, accusé de _raviver la
traite_, car le mot ne nous est arrivé qu'à sa seconde édition, dut,
sous la pression abolitionniste, rapporter l'autorisation qu'il avait
donnée à ses colonies de se recruter d'engagés à la côte d'Afrique; il
ne faut pas chercher ailleurs le secret de son apparente contradiction
avec lui-même, et des clameurs qui, dix ans après, l'assaillirent quand
la France à son tour recourut à l'immigration des noirs.
Nous ne raviverons point ce débat regrettable; mais nous constaterons
que la question de principe, de nouveau mise en cause, a trouvé de zélés
défenseurs. «Assurément, disait le _Times_, une expérience dont l'objet
est non-seulement de rendre la prospérité aux colonies libres des
tropiques, mais encore de tirer la race africaine de l'état de
dégradation dans lequel elle a été maintenue depuis des siècles, vaut
bien la peine d'être tentée. Si elle réussit, elle ne pourra produire
que du bien: ce sera le plus terrible coup qui ait encore été porté à la
traite des esclaves; si elle échoue, il n'en pourra résulter aucun mal,
car les choses ne sauraient être pires qu'elles sont en ce moment.»
Quoi qu'il en soit, la nécessité d'une immigration noire dans les
Antilles étant démontrée et cette alternative étant posée, que, si
elle ne s'opère pas ouvertement et loyalement, sous le patronage des
gouvernements européens, elle se perpétuera par les négriers, où peut
être l'indécision? «La guerre! objectera-t-on, la guerre! vous la
perpétuerez en même temps dans l'Afrique intérieure.» Tout ce que nous
avons écrit annihile l'objection: la guerre est inhérente aux moeurs
des Soudaniens; l'abolition de la traite ne l'a pas détruite, pas même
atténuée; elle fait comme autrefois des victimes, avec cette différence,
qu'au lieu de les mettre en réserve pour la vente, elle les entasse pour
la mort. Ce n'est point à la guerre qu'il faut s'en prendre directement,
on ne la détruira pas par un effet subit de quelque mesure que ce soit;
ce sera l'oeuvre du temps, aidé de la civilisation progressive que les
peuples chrétiens ont mission d'introduire en Afrique.
Soit! si l'on veut: une demande périodique d'engagés noirs ravivera
chez eux la guerre et les ghrazias; mais elle aura pour résultat de
soustraire les prisonniers, dont le placement sera prévu et d'autant
plus avantageux qu'ils auront été plus épargnés, aux horreurs des
sacrifices et des exécutions sanglantes, pour cause d'encombrement, aux
atrocités d'un esclavage sans pitié.
Par les rapatriements successifs des émigrants, elle s'atténuera cette
fois, et, dans un temps donné, fera place à des recrutements pacifiques
et de bonne volonté; elle aura un terme, enfin, tandis qu'avec la
permanence des conditions actuelles nous la continuerons indéfiniment.
Ce fait douteux acquis, à tout prendre, que nous allons mettre en feu
la Nigritie, quel pays n'y avons-nous donc pas mis? Et, pourtant,
l'incendie ne s'y est-il pas éteint?--De même il s'éteindrait dans le
Soudan, si nous savions le ramener aux proportions de ceux que les
peuples civilisés allument l'un chez l'autre.--Vaut-il mieux l'y savoir
moins grand peut-être, mais incessant ici ou là?
Comme conséquence de cette idée de guerre dont nous font un épouvantail
les adversaires de l'émigration nègre, il a été proposé d'exclure les
Africains du bénéfice de l'engagement, et de n'y admettre que des
Chinois et des Indiens.--C'était déplacer la question: elle est
africaine en effet et point du tout asiatique; elle a été soulevée
en vue de l'amélioration du sort des nègres, qu'ont à faire ici les
Chinois? Mais il est remarquable que d'un point de départ purement moral
elle est, par la traverse, arrivée à un but tout économique, qu'elle eût
atteint plus sûrement si on l'eût laissée dans sa voie; car c'est avec
les nègres et par les nègres seulement qu'il sera donné à l'Europe d'en
trouver la double solution.
L'opinion publique est maintenant unanime sur ce fait: «qu'il n'y a
point de Chinois estimables disposés à s'expatrier pour vendre leur
travail à nos colons. Tous ceux qu'il est possible d'enrôler par masses
sont d'exécrables sujets. Les archives judiciaires de la Réunion en
fourniraient au besoin la preuve. Leur passage, d'ailleurs, leur
nourriture, leur entretien, leurs salaires, et enfin leur prix de
cession, occasionnent des dépenses que les colonies ne pourraient
couvrir sans sacrifices ruineux.
«L'essai qu'on en a fait a-t-il donc inutilement prouvé qu'ils sont trop
vicieux individuellement pour n'être pas dangereux partout où ils sont
réunis en assez grand nombre[75]?»
[Note 75: _La Crise alimentaire et l'immigration des travailleurs
étrangers à l'île de la Réunion_, par A. Fitau, conseiller colonial.
(Paris, 1859.)]
«En échange des avantages qui leur sont assurés, ils apportent leur
travail, qui est d'assez médiocre qualité. Leur corps est faible, leur
âme est vicieuse, leur esprit est imbu de superstitions sans nombre.
Presque tous du sexe masculin, ils vivent à part, consomment très-peu de
produits européens, empruntent fort peu à la civilisation européenne et
ne donnent que de mauvais exemples. Enfin, ils épuisent le pays quand
ils le quittent, en emportant tout l'argent qu'ils ont pu se procurer.
En fait, l'émigration chinoise n'est pas une émigration proprement dite;
_c'est pire que la barbarie naturelle, c'est de la barbarie systématique
et artificielle_.
«Les émigrants de cette espèce peuvent bien prêter une assistance
temporaire à des capitalistes, à des producteurs de denrées coloniales;
mais ils ruinent le pays même et tendent à l'empêcher de devenir un
foyer permanent de civilisation[76].»
[Note 76: _Immigration des travailleurs libres_. (_Revue Britannique_,
décembre 1858.)]
Des coolis de l'Inde, également indolents, superstitieux,
incivilisables, on peut dire à peu près ce que l'on a dit des Chinois,
avec cette seule différence que, s'ils sont moins corrompus, ils
sont moins industrieux. A supposer d'ailleurs qu'il fût loisible à
l'Angleterre de les faire émigrer aussi facilement qu'on le suppose à
tort, ce serait les vouer aux chances d'une mortalité qui, du mois de
juillet 1856 an mois de juin 1857, en a enlevé 900 sur 4,994, durant
la traversée, et moitié pendant la période de leur résidence à la
Jamaïque[77].
[Note 77: Documents officiels cités par l'_Akhbar_ du 17 mars 1859.]
Des nègres donc! et rien que des nègres; «ils sont plus forts, plus
faciles à civiliser que les coolis et les Chinois; ils n'ont point
de préjugés enracinés contre le christianisme; ils consomment sans
difficulté tous les produits de l'industrie européenne; ils acceptent
les boissons comme les aliments en usage chez les chrétiens; ils
dépensent largement dans le pays l'argent qu'ils y gagnent[78].»
[Note 78: _Revue Britannique_, lieu cité.]
Au point de vue économique, ce sont de rudes travailleurs, les seuls qui
ne faiblissent point sous cet âpre soleil des tropiques qui fait fondre
un corps blanc en sueurs énervantes et le dissout tout à fait à la
longue; au point de vue moral, ils rentreront chez eux, nous l'avons dit
ailleurs, comme autant de missionnaires de civilisation. Mais que les
Chinois rentrent en Chine: s'ils sont chrétiens, ils seront martyrisés,
et s'ils ne doivent pas y rentrer chrétiens, pourquoi les appeler chez
nous? Que les Indiens rentrent dans l'Inde, avec quelques notions, si
faibles qu'elles soient, de notre langue et de nos moeurs, ils iront
renforcer l'élément menaçant qui tient en échec l'Angleterre. Ils seront
d'ailleurs absorbés, les uns par une population de 400 millions d'âmes,
les autres par une population de 160 millions, sans bénéfice aucun pour
l'humanité.
Et pourquoi encore des scrupules à l'endroit du recrutement des nègres
qui ne seraient pas libres ou libérés? Ce n'est là évidemment qu'une
concession au préjugé; car ce sont avant tout les esclaves qu'il importe
de soustraire à la tyrannie de leurs maîtres.--Les acheter, c'est
les racheter, c'est étendre à des millions de captifs l'oeuvre de
miséricorde des frères de la Merci.
Ils le savent par ouï-dire ou le sentent d'instinct, ces malheureux: un
des officiers supérieurs de notre marine, chargé de la surveillance des
recrutements sur la côte occidentale d'Afrique, écrivait récemment à
ce sujet: «_Il est impossible de ne pas être touché de la joie que
témoignent cet infortunés arrachés à la misérable existence qu'ils
menaient sous l'impitoyable autorité de leur maîtres. Cet hommes se
souviendront toujours que leur terre natale a été pour eux d'une rigueur
inouïe_[79].»
[Note 79: _Moniteur de la flotte_.--Bulletin de l'émigration dans les
colonies françaises, septembre 1858.]
Quant à la façon dont ces recrutements s'opèrent et dont on se fait en
Europe une si fausse idée, la _Revue coloniale_ du mois d'août 1858 nous
a donné les renseignements suivants émanés d'un agent commercial de la
côte d'Afrique:
«Lorsque les marchands arrivent aux factoreries, nous soumettons à
l'inspection du médecin les sujets qu'ils nous amènent: si leur état de
santé et leur âge nous conviennent, nous faisons expliquer aux captifs
par nos interprètes les conditions auxquelles nous consentirons à les
racheter; nous avons établi des formules claires et précises. Chaque
individu sait parfaitement qu'il sera libre, qu'il pourra se marier et
que ses enfants seront libres comme lui, que l'esclavage n'existe
pas dans les pays français; il connaît les salaires qui lui seront
attribués, et la faculté qui lui est réservée de retourner dans son
pays après les dix années d'engagement. Nous ne manquons pas de leur
expliquer la différence qui existe entre ces engagements pris avec les
Français et leur condition avec les négriers; et nous finissons toujours
par leur demander s'ils consentent à toutes les conditions que nous leur
proposons.
«Vous dire que la joie la plus vive éclate sur la figure de ces
malheureux au fur et à mesure que les explications leur sont données,
vous le croirez sans peine, car vraiment ils comprennent qu'ils seront
heureux, libres et salariés avec les Français, ou esclaves avec les
Portugais et les Espagnols; il n'y a pas à balancer. Aussi tous
répondent avec joie: «Nous voulons aller avec les Français,» et cette
décision est traduite par des battements de mains et par des danses
joyeuses.
«Dès que l'engagement est fait et signé, nous faisons passer les engagés
dans les grands baracoons préparés pour leurs logements. Le barbier leur
rase la tête, nous les envoyons ensuite aux bains de mer et nous leur
remettons des pagnes neufs pour se vêtir.
«Chaque matin, les escouades sont conduites au bord de la mer pour y
prendre un bain de propreté; elles reviennent ensuite dans l'enceinte de
la factorerie, où nous les occupons à des travaux souvent inutiles, à
transporter de la terre sur un point pour l'y rapporter le lendemain,
mais ce travail les occupe et c'est nécessaire.
«Dans chaque cour nous avons un noir bomba, qui raconte des histoires,
chante des chansons, préside aux danses et entretient la gaieté parmi
les engagés.
«Les repas se composent de racines de manioc et de haricots, parfois de
poisson frais ou sec, quelquefois de cabris ou moutons lorsqu'on peut se
les procurer. Ces repas sont au nombre de deux par jour, à neuf heures
et à quatre heures du soir. La nourriture revient, en moyenne, à
soixante centimes par jour, y compris le tabac et les fruits du pays,
qu'on leur distribue de temps à autre dans la journée.
«Les femmes sont séparées des hommes dans des baraques à part pendant la
nuit, et occupent une division marquée sous les hangars pendant le jour
et aux heures des repas.»
Voilà pour les prétendues violences avec lesquelles s'exerceraient les
engagements, et voici pour l'accueil fait aux engagés dans nos colonies:
«Nous vous annonçons avec plaisir, écrivait à la _Revue coloniale_
un des plus honorables habitants de la Martinique, que les Africains
introduits par la _Stella_ satisfont les colons; leur santé est
excellente; _la plupart jargonnent déjà le français_; ils travaillent
bien et sont très-contents.
«_Ce sont là surtout les Africains qu'il nous faut_, et non pas de
ces Africains recrutés à Sierra-Leone, qui sont la plupart de mauvais
sujets, malins, roués et voleurs. Ceux-là sont, au contraire,
d'excellents travailleurs, de caractère doux et obéissant. J'en ai
cinq sur mon habitation, je voudrais en avoir cent. Je les amènerai de
l'habitation le jour de l'arrivée du _Dahomey_, pour qu'ils apprennent
aux nouveaux venus le bonheur dont ils jouissent ici, et pour aider à ne
pas séparer les engagés des mêmes tribus.
«Vous aurez une idée du bonheur que ces Africains éprouvent dans ce
pays, en sachant que la plus forte peine qu'on peut leur infliger, c'est
la menace de les renvoyer en Afrique. Alors ils se jettent à nos pieds
et promettent de ne plus commettre de fautes[80].»
[Note 80: _Revue coloniale_ d'août 1858.]
«Dans ces hommes, venus librement au milieu de vous pour vous assister
dans vos travaux, disait M. le gouverneur de la Guadeloupe aux
conseillers généraux de l'île, en octobre dernier, nous devons voir
autre chose que des instruments de travail, nous devons voir surtout
des hommes libres, engagés par un contrat légal et appelés sous la
protection de nos lois et la garantie de nos règlements tutélaires. D'où
vient donc que l'immigration africaine, accomplie dans ces conditions de
surveillance et de garantie, a excité des défiances, ému des scrupules
dont il faut respecter la sincérité? D'où vient que ces méfiances et ces
scrupules ne se sont pas manifestés au sujet de l'immigration indienne,
accomplie dans des conditions identiques? Et, cependant, _l'Africain,
en débarquant sur cette terre peuplée d'hommes de sa race, est sûr d'y
rencontrer plus de sympathies que l'Indien; cette terre n'est pas pour
lui une terre étrangère: il y retrouve, au sein d'une société qui lui
tend la main, les vestiges encore vivants de son idiome natal, et dans
ce milieu sympathique si différent de celui qu'il vient de quitter, il
puisera une plus facile initiation à la foi chrétienne et au régime de
liberté et de civilisation auquel il est convié_.
«D'où vient donc, je le répète, que l'immigration africaine, oeuvre
d'humanité et de civilisation, a suscité ces défiances, ému ces
scrupules? C'est que l'immigration africaine se recrute dans cette race
où, pendant des siècles, s'est recruté l'esclavage; c'est qu'au lieu
de tourner les yeux vers l'avenir, on les détourne obstinément vers le
passé, et que cette contemplation égare l'opinion dans des comparaisons
impossibles; c'est qu'enfin ce passé avec lequel nous répudions toute
solidarité comme toute comparaison, ce passé pèse encore sur le présent
pour le dénaturer et le flétrir.
«Eh bien! messieurs, c'est à l'administration coloniale, c'est aux
habitants à s'inspirer de la pensée du gouvernement, pensée d'humanité
et de civilisation, non moins que d'intérêt pour les colonies; c'est à
eux à seconder ses vues généreuses et fécondes et à répondre par leur
vigilance et leur sollicitude à sa vigilance et à sa sollicitude. Voilà
le devoir que je vous signalais tout à l'heure. Nous n'y faillirons
pas et j'ose dire ici, messieurs, _que ce devoir a été compris et
pratiqué_.»
Ces quelques lignes, nous l'avouons, sont pour nous consolantes et le
seront également sans doute pour beaucoup d'autres. Chez qui donc,
en effet, le seul mot d'_engagé_ n'éveille-t-il pas je ne sais quel
sentiment de mélancolie? Pauvre jeune homme, à vingt ans, s'arracher aux
bras de son vieux père et de sa mère en larmes; se courber une dernière
fois sur le groupe inquiet de ses frères et de ses soeurs; partir en
laissant là son coeur et, du haut de la colline, saluer de la main la
cabane où sa place accoutumée sera vide ce soir!
Eh! ne vous apitoyez pas à distance, faites grâce à cet engagé de votre
sensiblerie; chaque année, sous vos yeux, dans les mêmes conditions à
peu près, le recrutement en prend 80,000 qui laissent, eux aussi, leur
coeur à la maison; enfants, il en fera des hommes; ignorants, il
les instruira et les rendra bientôt à leurs familles, dégrossis
d'intelligence et de tournure, fiers de tenue, causeurs en bon langage,
alertes au travail et joyeux au repos. C'est par le va-et-vient
périodique de ses engagés que la France, en cinquante ans, s'est comme
eux dégrossie et régénérée. Il en sera de même des engagés noirs et de
la Nigritie.
Puisons-y donc à pleins vaisseaux et que «_les faits de Dieu par nous
s'accomplissent_.» Cette vieille devise française est ici celle de tous
les peuples chrétiens, et, de tous, l'Angleterre est la plus intéressée
à l'écrire sur son drapeau; car c'est elle surtout que presse le besoin
d'une large immigration noire, non pas seulement en raison de l'état
de ses colonies, mais parce qu'elle y peut trouver un moyen facile et
pratique de s'affermir à jamais dans l'Inde.
L'expérience lui a aujourd'hui démontré qu'elle ne peut faire aucune
foi sur ses cipayes, ni même sur la population de son vaste empire de
l'Asie.--Il n'y aura jamais alliance ni assimilation du mahométan avec
le chrétien, non plus que du brahme,--car pour qu'il y eût alliance
entre eux, il faudrait qu'il y eût communauté d'intérêts; pour
assimilation, conversion des uns aux moeurs et à la religion des autres;
or, leurs intérêts sont opposés et le prosélytisme chrétien le plus
dévoué a toujours échoué chez un peuple qui se targue d'une religion
révélée; le païen, au contraire, dont les idées sur Dieu sont indécises
et qui n'a point de culte organisé, est aisément convertissable. Quels
progrès ont faits, par exemple, les missions dans l'Inde, et de quelle
influence, au point de vue religieux, y a été la domination anglaise,
pas plus que la nôtre en Algérie?
De même, si les missions d'Afrique avaient eu quelque espoir d'agir sur
l'esprit des Soudaniens musulmans de la haute Égypte, elles se seraient
établies au centre du pays, et non pas à son extrémité sud, ainsi
qu'elles l'ont fait, pour diriger de là leur action exclusive sur le
Soudan central et païen.
Il y a moins de soixante ans que toute la zone soudanienne du Sénégal
au lac Tchad était païenne; elle est musulmane aujourd'hui, comme ses
conquérants, les Fellaths.--Le nègre enfin sera ce qu'on voudra le
faire, musulman au Maroc, à Tunis, en Égypte, à Constantinople, en
Arabie; chrétien dans les Antilles, dans les Guyanes, au Brésil, selon
que son éducateur sera lui-même chrétien ou musulman. Sa facilité
d'assimilation s'étend également au langage et aux habitudes spéciales
qu'on veut lui faire prendre; agriculteur, ouvrier d'art, serviteur
de la famille, matelot comme au Sénégal, soldat comme en Égypte avec
Napoléon, comme au Maroc, comme en Algérie avec nos tirailleurs, comme à
Sainte-Marie Bathurst et à Makarty avec les Anglais.
«La garnison de Sainte-Marie Bathurst est forte de deux compagnies de
soldats noirs commandées par des officiers anglais appartenant aux _west
indies_, régiments qui forment les garnisons de la côte ouest d'Afrique
et qui fournissent aussi des détachements sur quelques points de la côte
est de l'Amérique ... Les Anglais traitent leurs soldats noirs comme des
Européens: ils sont bien nourris, bien logés, bien payés et assurés d'un
avancement régulier. Aussi sont-ils devenus de véritables soldats;
leur tenue est excellente, et ils portent l'uniforme avec une certaine
coquetterie et une sorte d'orgueil militaire; fréquemment exercés, et
n'étant jamais employés à autre chose qu'à leur service, ils manoeuvrent
avec ensemble et précision. La manière dont je leur ai vu faire
l'exercice de tirailleurs (c'est un officier français qui parle), sans
autre commandement que le son du clairon, m'a étonné[81].»
[Note 81: Hyacinthe Hecquard, _Voyage sur la côte et dans l'Afrique
occidentale_ (1855).]
Cette digression, qui, du reste, est suffisamment motivée par les
déductions qu'on en peut tirer, avait pour but de nous amener où nous en
sommes; à savoir que les Anglais ont su par la discipline militaire et
des soins intelligents transformer des sauvages en bons soldats. Quel
enseignement pour l'Angleterre que celui-là, et pourquoi donc, à défaut
de soldats nationaux, irait-elle en chercher ailleurs que sur les deux
côtes de l'Afrique pour les opposer dans l'Inde à la révolte et y
assurer sa domination? Zanzibar, Berbera, les Comores, Madagascar sont
à la porte de Calcutta; elle peut en six mois y lever une armée, et
l'avoir, six mois après, disciplinée et mise en marche.
Les nouveaux engagés, acclimatés d'avance, mais absolument étrangers
par leur langage au langage de l'ennemi, par conséquent inaccessibles
à toute tentative de défection; de plus en plus anglais d'ailleurs, à
mesure qu'ils s'identifieraient davantage avec leurs chefs et avec leurs
compagnons blancs qui seraient pour eux autant de moniteurs, élèveraient
bientôt leur vanité native jusqu'à l'orgueil d'un dévouement national.
Leurs officiers feraient le reste; et n'oublions pas que le prix de
rachat d'un nègre n'est que de 15 à 20 francs sur la côte est de
l'Afrique.
Il ne nous appartient pas de développer ce projet, mais son exposé
suffira, nous l'espérons, pour nous faire pardonner par les
abolitionnistes d'outre-Manche notre boutade de tout à l'heure, à moins
qu'ils ne soient aveuglément plus abolitionnistes qu'Anglais.
Les Etats-Unis, qui, jusqu'à ce jour, se sont tenus à peu près en dehors
du progrès qu'ont fait dans le monde civilisé les idées antislavistes,
ne sauraient cependant y être indifférents autant qu'ils le paraissent,
aussitôt que se sont apaisés les incidents plus ou moins graves dont les
élections présidentielles sont la cause ordinaire.
Dans l'Union américaine, en effet, la question de l'esclavage a pris la
gravité d'une question vitale qui, dans un temps donné, se résoudra par
un cataclysme.
Que l'abolition de l'esclavage soit décrétée dans le Congrès, et les
Etats du Sud, s'ils se soumettent à cette décision, sont livrés à
plus de cinq millions d'esclaves, donc au pillage, aux massacres, à
l'incendie comme Saint-Domingue, ou tout au moins au chômage comme les
Antilles; qu'ils ne s'y soumettent pas, et la violence des discussions
parlementaires poussées à ce sujet de l'injure aux coups de cravache
nous donne une idée de ce que sera la lutte transportée en dehors du
Congrès et compliquée de la révolte des noirs.
Et cependant les Etats du Nord, par leurs émissaires et par leurs
déclamations abolitionnistes, surexcitent ce terrible élément noir
qui menace les Etats du Sud, à ce point qu'on n'ose plus s'y avouer
l'imminence de la catastrophe, faute d'un expédient pour la conjurer.
Qu'on le cherche où on voudra, cet expédient indispensable, il en faudra
venir, pour le trouver, à un grand mouvement par flux et reflux entre
l'Afrique et l'Amérique.
Ce principe accepté, la difficulté, de politique et sociale qu'elle est
aujourd'hui, ne sera plus que financière; mais les Etats du Sud sont
assez riches, assez prévoyants pour s'assurer contre un péril de ruine
absolue par un sacrifice d'argent.--Ce sacrifice d'ailleurs ne sera que
momentané, ainsi que nous le prouverons plus loin; encore vaut-il mieux
faire la part au feu que de laisser aller l'incendie.
Quant à la France, à l'Espagne, au Portugal et aux autres pays à
colonies, quant au Brésil lui-même, s'il n'y a pas pour eux, ainsi que
pour l'Angleterre et les Etats-Unis, un intérêt politique aussi direct,
aussi flagrant dans cette mise en mouvement de l'élément nègre, ils
se doivent de l'organiser en vue de leurs intérêts économiques, qui
périclitent faute de bras, et de s'y associer comme chrétiens.
Il ne s'agit pas, en effet, de restreindre cette oeuvre miséricordieuse
à telles ou telles mottes de terre éparpillées dans les océans, mais
de l'étendre à trois continents du globe; car elle est de celles qui,
sacrées du signe de Dieu, s'imposent de temps à autre à l'humanité comme
une phase nécessaire dans sa marche progressive.
A cet effet donc, que les gouvernements s'emparent résolument de la
traite, et, sous le nom d'émigration, l'élèvent à la hauteur d'une
institution de bienfaisance.
Que l'avis en soit donné dans le continent africain, à tous les rois
nègres riverains et du centre, dont les étables sont encombrées
d'esclaves.
Que ces malheureux leur soient rachetés en aussi grand nombre que
possible.
Qu'ils soient embarqués par groupes de famille et de nationalité, avec
des interprètes chargés de leur faire comprendre qu'il n'y a plus de
guerre au pays où on les mène; qu'ils ne souffriront plus ni la faim,
ni la soif; qu'on ne les battra point; qu'on ne les accablera point de
travail; que ce même vaisseau qui les emporte les rapportera libres et
riches, dans un temps donné. Beaucoup étant déjà trop heureux de quitter
leurs maîtres, quelques bons soins aidant, les plus désespérés seront
bien vite résignés:--ce sont de grands enfants.
Arrivés au port de débarquement, ils seraient placés chez les
industriels et les planteurs à titre d'engagés, avec salaire convenu,
et sous la surveillance de l'administration, qui, par toutes voies de
droit, s'assurerait de l'exécution mutuelle des clauses du contrat
d'engagement.
Sous la même surveillance, dans chaque paroisse, il serait pourvu à
leur éducation morale et religieuse, en même temps que par leur travail
journalier ils s'en feraient une professionnelle.
Tous les dimanches, les hommes seraient exercés au maniement des armes,
en vue de les préparer aux luttes qu'ils auront certainement à soutenir,
comme les fondateurs de Libéria, après leur rapatriement.
On pourrait même, ainsi que l'idée en a été émise devant le Conseil
d'État en 1854, après avoir été appliquée aux affranchis, avec un plein
succès, dès 1853, par M. le contre-amiral comte Gueydou, gouverneur de
la Martinique, faire rentrer les engagés pour une part assez notable
dans les garnisons coloniales, jusqu'ici presque exclusivement composées
d'Européens dont le surcroît de solde, les frais d'hôpitaux et les
transports constituent une dépense énorme, et dont la mortalité est
effrayante[82].
[Note 82: _Revue coloniale_, avril 1858.]
Leurs enfants seraient élevés jusqu'à six ans dans des salles d'asile;
de six à dix ans, dans des écoles tenues par des religieux pour les
garçons, par des religieuses pour les filles; et, passé cet âge,
utilisés, à prix réduit, sur les habitations, selon leur aptitude et
leurs forces, jusqu'à quatorze ans, où ils seraient admis dans la
catégorie des hommes.
Ce sont là, du reste, ou à peu près, les conditions générales du
système d'engagement actuel dans nos colonies, mais elles nous semblent
incomplètes:
1° En ce qu'elles laissent partie à la charge de la Caisse
d'immigration, partie à la charge de l'engagiste qui s'en rembourse sur
le salaire de ses engagés, le prix de ces derniers, évalué par homme
de quatorze à trente-six ans, et par femme de douze à vingt-cinq, dits
adultes, à 500 francs; par non adulte, à 300 francs, et par enfant
accompagnant sa mère, à 50 francs, frais de rachat, de transport, de
vêtements et de nourriture à bord compris[83].
[Note 83: Traité Régis pour l'introduction d'engagés africains à la
Martinique et à la Guadeloupe.--Décision de M. le gouverneur de la
Martinique; Journal _les Antilles_, 24 novembre 1858.
Qu'il nous soit permis d'offrir ici tous nos remercîments à M. Régis,
vice-président de la Chambre de commerce de Marseille, pour l'obligeance
qu'il a mise à nous fournir de précieux renseignements.]
2° En ce que le salaire des engagés, 12 francs par mois pour les hommes,
10 francs pour les femmes, et 8 francs pour les, non adultes, sur lequel
il est prélevé mensuellement 3 francs, 2 francs, et 1 fr. 50 c. pour
couvrir leurs frais de libération, plus un dixième pour couvrir ceux
de leur rapatriement, est insuffisant; car il en résulte qu'en fin
d'engagement le pauvre nègre, qui n'a aucun instinct d'économie, et
à qui d'ailleurs il serait difficile d'économiser, est rapatrié sans
ressources d'aucune sorte.
3° En ce que la période d'engagement n'étant que de dix années, sur
lesquelles deux sont à peu près perdues en apprentissage, l'engagiste
a intérêt à rengager les mêmes individus, ce qui tend à les domicilier
définitivement au détriment possible de la sécurité du pays où, dans un
temps donné d'ailleurs, les vieillards consommeront sans produire; et au
détriment certain de l'oeuvre civilisatrice, qui ne s'accomplira dans
les Soudans que par le rapatriement intégral et périodique de ses
émigrants.
Nous proposerions donc, et qu'on veuille bien se rappeler qu'il
s'agit ici d'étendre la mesure à toutes les colonies du globe, nous
proposerions de porter à douze années la période d'engagement, et
d'élever le salaire des engagés à 20 francs par mois pour les hommes,
à 15 francs pour les femmes, et à 12 francs pour les non adultes, qui
bénéficieraient pendant huit années de leur passage à quatorze ans dans
la catégorie des hommes.
Sur chaque solde mensuelle de ce salaire, il serait opéré une retenue
qui, versée dans une caisse-tontine dite d'_immigration_, produirait
intérêt et se grossirait de toutes les sommes laissées vacantes par les
décédés.
Cette retenue pourrait être, par jour, pour les hommes, de 25 centimes,
soit pour douze années, avec les intérêts accumulés
(chiffre rond), de 1,450 fr.
Pour les femmes, de 20 centimes 1,160
Pour les non adultes, de 5 centimes pendant
quatre ans 78 fr}
Et de 25 centimes pendant huit ans. 1,050 } 1,128
La moyenne constatée de la mortalité des esclaves étant autrefois de
2-3/4 pour 100 dans nos colonies, et de 3 pour 100 dans les Antilles
anglaises[84], nous devons supposer que celle des engagés, placés dans
des conditions de bien-être et d'état moral beaucoup meilleures, ne sera
que de 2 pour 100 ou, pour douze années, de 24, d'où il suit que pour
chaque catégorie le pécule accumulé par les retenues s'augmentera par
les successions d'un sixième environ, et s'élèvera par conséquent:
Pour les hommes, à 1,690 fr.
Pour les femmes, à 1,350
Pour les non adultes faits hommes, à 1,315
De cette somme, il serait fait trois parts, dont l'une serait acquise
à la caisse-tontine d'immigration à titre de remboursement du prix de
rachat, de transport et de rapatriement de l'engagé; dont l'autre serait
payée à chaque ayant droit en marchandises à son choix et selon qu'il
les jugerait de défaite plus avantageuse dans les Soudans, avec
obligation aux hommes toutefois d'y comprendre un fusil, un sabre, de
la poudre et des balles; et dont la troisième lui serait remise en
numéraire.
[Note 84: _Recherches statistiques sur l'esclavage colonial_, par Moreau
de Jonnès.]
Ces trois parts seraient:
Prix de rachat
et de rapatriement Argent Marchandises
Hommes, 700 fr. 600 fr. 390 fr.
Femmes, 700 500 150
Non adultes faits hommes, 500 600 215
Quant aux enfants proprement dits, ils seraient rapatriés à la charge de
leurs parents.
Or, en opérant de concert sur un recrutement annuel de 130,000 engagés,
qu'on pourrait aisément, s'il en était besoin, portera 150,000 et même à
200,000, car le Brésil à lui seul, avant d'avoir adhéré à l'abolition de
la traite, en absorbait de 50,000 à 70,000 par voie de négriers, malgré
les croisières anglaises[85], et d'après Mgr Kobès, vicaire apostolique
de la Guinée et de la Sénégambie, le chiffre des populations
soudaniennes s'élève à 50 millions d'âmes[86]; en opérant de concert,
les puissances à colonies et les Etats américains se pourvoiraient en
douze ans de 1,560,000 travailleurs inoffensifs sans contredit, en
raison de la position qui leur serait faite, et les seuls qui puissent
leur donner la somme la plus grande de travail possible.
[Note 85: Adresse du comité de l'Association anglaise et étrangère pour
l'abolition de l'esclavage au comte Derby (juin 1858).]
[Note 86: Mission apostolique de la Guinée et de la Sénégambie.]
Réduits, en fin d'engagement, à 100,000, environ, par une mortalité
normale et proportionnelle, c'est-à-dire à 54,000 hommes, 38,000 femmes
et 8,000 non adultes faits hommes, sans tenir compte des enfants pour
simplifier nos calculs, ils doteraient à leur départ les caisses
d'immigration d'une somme _à elles acquise_ de SOIXANTE-HUIT MILLIONS
QUATRE CENT MILLE FRANCS, qui désormais, assurant les opérations de
recrutement sans retenue sur le salaire des engagés, permettrait de le
réduire d'autant au bénéfice des engagistes;
Ils laisseraient au commerce, en échange de leurs pacotilles,
CINQUANTE-SIX MILLIONS DEUX CENT MILLE FRANCS;
Et ils emporteraient, argent comptant, une somme de VINGT-HUIT MILLIONS
QUATRE CENT QUATRE-VINT MILLE FRANCS à peu près, qui vivifierait les
Soudans et reviendrait bientôt elle-même à son point de départ en
échange d'objets d'exportation dont le prix de fabrique aurait été cinq
ou six fois moindre, et d'objets d'importation qui quintupleraient de
valeur sur les marchés européens et coloniaux.
Ce mouvement annuel de 100,000 individus, une fois le courant d'aller
et de retour établi, entraînerait donc un mouvement commercial de CENT
CINQUANTE-TROIS MILLIONS DE FRANCS, et ce ne serait là qu'un chiffre
insignifiant comparé à celui qui s'agiterait dans les manufactures et
sur les marchés du monde européen, en raison des produits coloniaux
désormais surabondants, par conséquent à la portée des classes les plus
pauvres, et sur les marchés soudaniens.
Quant à nos engagés, outre qu'ils seraient initiés à la vie civilisée,
ils se seraient enrichis d'une somme relativement considérable et telle
qu'une famille composée, par exemple, du père, de la mère, d'un non
adulte fait homme en cours d'engagement et d'un ou plusieurs enfants
en bas âge, après avoir remboursé son prix de rachat et son double
transport, après avoir vécu douze ans dans une véritable aisance,
posséderait en propre 755 francs en argent et 1,700 francs en
marchandises, plus les économies qu'elle aurait pu réaliser.
Le rapatriement périodique s'opérerait enfin sur des points de la côte
d'Afrique achetés ou même occupés par la force dans ce but; car il ne
s'agit pas de marchander avec les moyens, et jamais coups de canon
n'auraient été tirés pour plus noble cause.
Les cessions de territoire ne seraient ni coûteuses d'ailleurs,
ni difficiles à obtenir; celui de Libéria, d'une étendue de 2,000
kilomètres de côtes sur une profondeur de 645, et que cédèrent, en 1821,
au capitaine Stockton et au docteur Elie Ayres quatre rois riverains qui
apposèrent une croix pour signature au traité, ne coûta pas un millier
de francs représenté par six mousquets, une boîte de verroteries, dix
boucauts de tabac, un baril de poudre, six pots de fer, douze couteaux
et douze fourchettes, un baril de clous, quatre parapluies, un baril de
rhum et autres bagatelles.
L'Angleterre, en 1852, acquit du roi de Cartebar un vaste pied-à-terre,
au même prix à peu près, dissimulé sous forme de présent, par cette
clause adroite du contrat de vente: «La reine d'Angleterre, par suite de
son amitié pour le roi de Cartebar, et en considération de ce qu'il a
conclu le présent traité, lui fait don des objets suivants: une livre
d'ambre, dix gallons de rhum, soixante-quinze livres de tabac, etc.,
etc.»
Rien n'empêcherait que, simultanément à notre système de recrutement, on
appliquât notre organisation des engagés à tous ces affranchis
fainéants dont regorgent aujourd'hui les colonies anglaises et les
nôtres.--Attentat à la liberté! non vraiment: répression du vagabondage,
organisation du travail, prévoyance humaine et charitable, mesure
économique et politique.
Il en pourrait être de même pour les esclaves du Brésil, de l'Espagne,
des Etats-Unis, etc., etc.
Qu'ils soient déclarés libres et engagés, et, cette première
satisfaction leur étant donnée, ils cesseront d'être impatients de
liberté sans frein et de révolte.--Dans l'Union américaine, elle sera
saluée comme une ère de réconciliation entre les Etats du Nord et les
Etats du Sud, en même temps qu'elle aura pour conséquence de substituer
dans tous les pays à esclaves l'engagement à l'esclavage, dans nos
colonies et dans les colonies anglaises l'engagement à l'émancipation
brutale, et d'introduire partout un élément nouveau, par conséquent
inoffensif, en prélevant d'autant sur l'élément ancien, qui, se
désagrégeant et se renouvelant ainsi peu à peu, sera mis promptement
hors de valeur dangereuse sans que les travailleurs perdent en force
numérique.
Il en résultera encore pour Cuba, le Brésil et les Etats-Unis, où un
esclave, acheté 150 on 200 francs à la côte d'Afrique, se vend de
1,500 à 2,000 francs, parce que les négriers exploitent leur position
compromettante de contrebandiers, que les travailleurs leur seront
livrés au prix de 500 francs _une fois payés_ à la caisse d'immigration.
Et qu'on ne suppose point un renchérissement dans le taux actuel des
rachats ou des engagements, car pour bien longtemps encore l'offre sera
malheureusement supérieure à la demande.
Que si, dans les conditions plus haut posées et sur les trente millions
d'hommes importés depuis trois cents ans dans les colonies d'Amérique
ou d'Asie, quinze millions seulement, plus on moins ébauchés par la
civilisation, eussent été rapatriés, il serait, à n'en pas douter,
arrivé ceci:
Sous leur influence civilisatrice, des besoins nouveaux se seraient
révélés dans les Soudans;
Sous la même influence, le commerce d'importation se serait centuplé;
Celui d'exportation se serait enrichi d'une somme énorme de richesses
minérales, animales et végétales, qui nous sont inconnues ou ne nous
sont connues que par échantillon;
La chasse aux nègres, qui coûte la vie à dix hommes pour un qu'elle
livre à la traite, n'existerait plus;
A la traite elle-même se serait substitué un système de recrutement par
engagement volontaire;
Par contre, nous aurions détruit l'esclavage chez les musulmans et la
traite par caravane;
L'Afrique, enfin, acquise au christianisme, affiliée à la civilisation,
serait à présent relevée de la malédiction qui pèse sur elle depuis
quatre mille ans, et le monde chrétien n'aurait pas à se laver du crime
de lèse-humanité qui le souille depuis trois siècles.
Or, ce qu'on n'a pas fait, qu'on le fasse: et la zone des Libéria, qui
d'abord étreindra la Nigritie barbare et sauvage, s'étendant chaque
année davantage, en moins d'un demi-siècle l'aura tout à fait étouffée.
Il n'y a point à se dissimuler quelles nombreuses difficultés
entraveront ce vaste système à l'application; et, loin que ce nous soit
une raison pour en formuler les dispositions de détail, ce nous en est
une pour ne le poser qu'en principe. Il touche à tant et de si complexes
intérêts; il tend à une révolution si radicale, que sa mise à l'étude,
quant aux moyens d'exécution, ne doit et ne peut être élucidée que par
autant d'hommes compétents qu'il met en cause de parties. Mais que la
France, par le droit que lui en a laissé Montesquieu de provoquer _une
convention générale de miséricorde et de pitié_, fasse appel à tous les
pays à esclaves ou à colonies, et que dans un congrès ouvert à Paris,
où chacun d'eux déléguerait, selon son importance, un ou plusieurs
représentants, on discute et l'on élabore une série de questions toutes
relatives au sujet qui nous occupe; l'ensemble de leurs solutions
partielles sera la solution même du grand problème resté debout, malgré
l'abolition de la traite et l'émancipation, tel que nous l'a posé la
Providence.
Que si, pour les difficultés d'intervenir activement dans la mise en
application de l'oeuvre civilisatrice dont je viens d'esquisser le
programme, on nous faisait l'honneur de la laisser à notre charge,
acceptons-la résolument. Aussi bien nous semble-t-elle en partie dévolue
par la conquête de l'Algérie et par notre position au Sénégal.
Attaquons la Nigritie par ces deux points simultanément.
Au Sénégal, où M. le colonel Faidherbe, l'un des officiers les plus
éminents de l'école Bugeaud, accomplit, par un système de guerre
identique à celui du grand maréchal qui nous a donné l'Algérie, une
révolution dont on ne saurait nier le caractère providentiel quant à
l'ordre d'idées qui nous occupe; au Sénégal, sur la rive droite, la
blanche, ménageons-nous des influences auprès des Maures Trarzas,
Braknas, Dowich, qui sont évidemment des Berbers Senhadjas[87], en
possession, ainsi que leur commerce l'atteste, des forêts de gommiers
du désert; en relation nécessaire avec les Touaregs disséminés jusqu'au
Touat, et dont, pour ce motif, il nous importe d'assurer la protection
aux caravanes que nous allons diriger tout à l'heure du Sahara algérien
sur Tombouctou et le haut Sénégal[88].
[Note 87: Le mot _Sénégal_ n'est que la corruption du mot _Senhadja_, et
il viendrait de l'émigration des Senhadjas, Berbers du Moghreb, sur la
rive droite du fleuve. D'après Iben Rhaldoun, cette émigration aurait eu
lieu au commencement du neuvième siècle.]
[Note 88: La nouvelle de la bataille d'Isly est arrivée au Sénégal par
le désert.]
Sur la rive gauche, la noire, faisons également des traités d'amitié
avec tous les chefs, déjà nos alliés intéressés ou nos serviteurs plus
ou moins soumis, et, en échange de la protection dont nous les avons
couverts, de la paix que nous leur avons donnée, obtenons d'eux des
cessions de territoires suffisants pour y créer des villages.
Faisons de Bakel une ville de huit ou dix mille âmes qui, par sa
position, dominerait le haut du fleuve, protégerait nos établissements
de la Falémé, que nous multiplierions, et serait un entrepôt de transit
pour les importations du bassin du Niger, où nous arriverons de proche
en proche par le Khasso et le Bélédégou.
Peuplons ces premières occupations, stratégiquement combinées, avec des
familles nègres exportées de nos colonies; et dans cette émigration de
bonne volonté, immergeons de force, s'il le faut, les meneurs dangereux
qui se sont signalés dans les dernières séditions avec tous ces libres
vagabonds déclassés par l'émancipation à leur préjudice autant qu'au
préjudice du pays qu'ils affament en parasites.
En retour, fournissons-nous de captifs rachetés et d'engagés libres que
nous placerons à loyer dans nos Antilles aux conditions déjà connues.
Après douze années révolues, et sans insister autrement sur les effets
moraux produits, nous aurions pour effets matériels acquis et constatés,
au Sénégal et sur le Niger, la densité d'un peuplement agricole, à nous
dévoué; une production considérable qui nous fait défaut en coton,
en arachides, en indigo, etc., etc., la traite des gommes assurée et
l'exploitation facile des riches mines d'or du Bambouk; aux Antilles,
une affluence de travailleurs et l'extinction du vagabondage.
Pas plus que pour le projet général, je n'entrerai pour ce projet
partiel dans les détails d'exécution; il doit être étudié par une
commission sous la présidence de M. le ministre des colonies.
Je serai plus explicite au point de vue algérien.