D'une immigration de noirs libres en Algérie.
Les pages qui précèdent et celles qui vont suivre, moins les
modifications de détail justifiées par l'actualité et les nouvelles
preuves à l'appui qu'il nous a été donné d'y introduire, furent écrites
il y a dix ans, sous l'impression que nous avait laissée l'exploration,
par renseignements, du Sahara, du grand désert et du Soudan, que venait
de faire, de 1843 à 1848, M. le sénateur, général Daumas, alors colonel,
directeur général des affaires arabes à Alger, et à laquelle il avait
bien voulu nous associer[89]. Si nous ne les avons pas publiées plus
tôt, c'est qu'elles avaient contre elles de devancer l'opinion publique,
pour un moment enrayée par le préjugé sur la voie sans issue où
l'avaient égarée l'abolition de la traite et l'émancipation des
esclaves. La conscience satisfaite--par la mise en application de ces
deux tristes mesures, dont l'une a eu pour effet d'interner tous les
nègres de l'Afrique dans la barbarie, en les externant de tout contact
avec les blancs; l'autre de les rendre à leurs instincts brutaux natifs
et de ruiner nos colonies,--la philanthropie dormait en paix.
[Note 89: _Le Sahara algérien_, publié par le ministère de la guerre
(1845). _Le Grand Désert_, ou voyage d'une caravane du Sahara au pays
des nègres (1847).]
Gardez-vous bien, nous disait-on, de l'éveiller en sursaut, au milieu de
son rêve humanitaire. Quelque précaution oratoire que vous y mettiez,
elle criera sur vous--en français aussi bien qu'en anglais--au
rétablissement de la traite!
Nous ne nous sentions pas assez fort pour braver l'anathème; mais
aujourd'hui qu'en plein Parlement il a été porté contre S. M. l'empereur
lui-même, c'est un devoir pour tous que de prendre parti dans un débat
devenu national.
Nous avons, d'ailleurs, autorité, nous autres Algériens,
providentiellement placés que nous sommes à la porte de sortie des
émigrants; nous aussi, qui manquons de bras au grand détriment de la
France; nous avons autorité pour réclamer à notre bénéfice, et plus
encore peut-être au bénéfice des nègres eux-mêmes, esclaves aujourd'hui
chez eux, demain libres chez nous, et que dans un temps donné nous
rendrons à leur case paternelle chrétiens, riches et relativement
civilisés, la mise en application d'un projet identique à celui qui doit
raviver nos colonies.
Ce n'est pas pour la première fois du reste que la question est ainsi
posée: dès 1841, dans un ouvrage en deux volumes, l'un des plus
remarquables par la perspicacité des aperçus et l'intuition de l'avenir,
qui aient été publiés sur l'Algérie, M. le baron Baude émettait cet
avis, qu'il fallait appeler à nous les nègres du Soudan pour en faire
à la fois des soldats, des matelots, des travailleurs agricoles, des
serviteurs de la famille.
«Osons donc, disait-il, rétablir les caravanes dont les importations des
noirs sont l'aliment: les noirs ramenés par elles s'identifieront avec
les moeurs, les idées, les intérêts _de leurs maîtres_. Admis dans la
famille, ils apprendront à s'en former une; associés aux travaux des
blancs, ils contracteront des habitudes laborieuses.... Si l'éducation
que nous devons aux noirs est bien conduite en Algérie, un jour viendra
où ceux qui l'auront reçue reflueront vers la patrie de leurs aïeux, et,
missionnaires puissants, lui porteront, sous les bannières de la France,
le christianisme et la liberté. Nous aurons alors mieux fait que
l'Angleterre: elle poursuit la traite sur les mers, et, grâce à nous, on
pourra _la permettre impunément_[90].»
[Note 90: _L'Algérie_, par M. le baron Baude; NÈGRES, chap. XVII, 2e
vol., p. 303.]
De quelques considérations économiques, philosophiques et religieuses
que cette idée fût étayée, elle était trop audacieuse pour son
époque.--Son heure n'était pas venue.--Elle avait d'ailleurs, elle a
contre elle encore aujourd'hui d'opérer avec l'élément esclave, et de
raviver, bien que dans des conditions meilleures, cet abominable trafic
dont le nom doit être à jamais rayé du vocabulaire de toute nation
civilisée.
En d'autres termes, dans l'esprit de M. Baude, le rétablissement du
commerce algérien-soudanien était subordonné au rétablissement de la
traite par caravane, et l'amélioration du sort des importés à leur
servitude préalable chez nous et chez les musulmans.
Nous devons, nous pouvons mieux faire.
Plus tard, M. le général Duvivier, dans un opuscule de quelques pages,
en appelait aux mêmes considérations à peu près, pour arriver au même
but.
Et M. le général Daumas, dont le nom se retrouve partout où l'on parle
de l'Algérie, signait avec nous cette phrase, dont ce nouveau travail
n'est que le développement:
«Des intérêts d'une haute gravité se rattachent à la connaissance de
l'Afrique intérieure qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, peut
être ouverte au commerce de notre colonie. Les caravanes sont le seul
moyen de communication possible entre ce Nord et ce Midi séparés par
l'immensité.
«......Est-ce un moyen, est-ce le seul moyen de moraliser les nègres et
de les initier à la civilisation que de les arracher à leur pays;
ou vaut-il mieux, en les laissant chez eux, les voir s'égorger par
milliers, ou, captifs du parti vainqueur, travailler enchaînés et mourir
à la peine, par la faim et sous le bâton[91]?»
[Note 91: Préface du _Grand Désert_; 1re édition.]
Enfin, la Chambre consultative d'agriculture d'Alger, justement émue
de l'état languissant où se débat, faute de bras, l'élément premier de
colonisation dont elle représente les intérêts, émit l'avis, il y a deux
ans, qu'il y avait lieu de faire appel à l'immigration des noirs.
Ce sont là, sans contredit, de graves autorités, confirmées par celle du
_Moniteur algérien_, journal officiel de la colonie, où nous lisons:
«.......Les esclaves ne sont pas admis dans nos possessions, et nous
tenons à honneur de ne pas profiter de ce commerce, quelque lucratif
qu'il soit; mais la philanthropie, qui a voulu justement l'abolition de
l'esclavage, ne nous paraît pas avoir dit encore à ce sujet son dernier
mot. Elle parviendra un jour, nous l'espérons, à sauver tous ces
malheureux qui, pris à la guerre, et ne pouvant être vendus ni nourris
par le vainqueur, seraient inévitablement destinés à être massacrés.
«Le moyen d'atteindre ce but, nous l'ignorons. Nous dirons seulement
que ces nègres pourraient nous rendre d'utiles services, et que cette
branche si importante du commerce soudanien exercé dans des conditions
humanitaires que la civilisation n'aurait pas à désavouer, deviendrait
pour l'Algérie une source de prospérité[92].»
[Note 92: Numéro du 10 janvier 1858.]
Le moyen d'atteindre ce but, nous l'avons dans la main par notre prise
de possession d'El-Aghouat, de Tugurt, de toutes les oasis du Sahara,
situées sous la même latitude; par nos relations désormais assurées
avec les Beni-M'zab, les Chambas-Ouergla et surtout les Touaregs qui,
d'étapes en étapes, rayonnent par eux-mêmes ou par influence sur tous
les marchés du Soudan, du lac Tchad au Niger et jusque sur les rives du
Sénégal.
A nous donc aujourd'hui de mettre à profit la situation que nous nous
sommes faite par les armes, par la paix, par l'équité; certes, la France
peut être fière d'un aussi noble résultat, et nul ne saurait justement
lui contester le droit d'en recueillir les avantages.
Cette condition première de sécurité parfaite étant donnée dans ce pays
de l'anarchie traditionnelle, des guerres sans merci et des coupeurs de
route,--qu'une jeune fille peut aujourd'hui traverser une couronne d'or
sur la tête,--le mot est saharien,--cette condition première étant
donnée, et la bonne renommée de notre loyauté nous ayant devancés sur
tous les chemins du Soudan, notre jeune Algérie ne saurait être plus mal
venue que ses soeurs des Antilles à dire à l'Empereur:
«Sire, Dieu m'a livrée barbare à la France; me voici déjà chrétienne
et civilisée. Je suis impatiente de reconnaissance envers ma mère
d'adoption, et j'ai sous les pieds des trésors enfouis qui lui sont
destinés, mais que je ne puis suffire à ramener sur le sol.
«Des travailleurs, sire, j'en vois à l'horizon par milliers qui
n'attendent qu'un signe de vous pour venir à moi.--Pauvres barbares,
plus que je ne l'étais moi-même, et que je ferai chrétiens; pauvres
esclaves que je ferai libres; pauvres ignorants que je civiliserai.--En
échange de cette éducation morale, professionnelle, agricole, qu'ils
recevront à mon école, ils me donneront à mains pleines, et je donnerai
moi-même à la France un tribut assez riche pour l'exonérer des centaines
de millions qu'elle expatrie à l'étranger.
«Leur temps d'école accompli et leur éducation faite, je rapatrierai
mes travailleurs en même temps que j'en appellerai d'autres; et, par ce
double courant régulier, j'initierai les Soudans à la loi de l'Evangile,
et je les absorberai dans des relations commerciales dont le va-et-vient
annuel, sur Maroc, Tunis et Tripoli, s'élève à plus de cent millions.»
Quant aux moyens pratiques d'exécution qui doivent nous conduire à notre
but, et quant à leurs résultats économiques, industriels, agricoles et
commerciaux, traduits en chiffres,--car ici le bénéfice va de pair avec
la bonne oeuvre,--les voici:
Nous allons avoir à traverser le grand désert en plusieurs sens,--c'est
une véritable navigation. La métaphore est acceptée, nous la
continuerons: dans l'ordre d'idées qui nous occupe, la mise en scène y
gagnera en clarté; il est, d'ailleurs, singulier qu'en parlant du grand
désert on arrive forcément à la technologie de la géographie maritime.
Le désert, c'est la mer; une mer qui baigne deux continents: le Tell
et le Soudan, à cinq cents lieues de distance. Les derniers rameaux de
l'Atlas lui font des golfes et des caps, des baies et des falaises, et
les villes du Sahara sont ses ports d'atterrage. Au sud, elle meurt sur
la plage ou dort dans les criques des dunes.
Cette mer a sa houle avec le vent du nord, ses vagues avec le vent
d'est, ses tempêtes et ses naufrages avec les vents de l'ouest et du
sud. Ses îles sont les oasis, ici groupées en archipel, là-bas isolées
dans l'espace, escales ou ports de relâche; ses flottes sont les
caravanes, faisant parallèlement à la côte le petit et le grand
cabotage; du nord au sud, des voyages au long cours; guidées par les
étoiles, comme celles de l'Océan avant l'invention de la boussole. Les
Touaregs sont ses pirates et ses douaniers. Les armateurs des maisons du
Maroc ont des comptoirs à Tombouctou, à Djenné, à Ségo; ceux de Tunis
en ont à Sakkatou, à Kanou et à Cachena; ceux de Tripoli dans le
Bournou.--Nous seuls n'en avons nulle part.
Ce ne sont cependant point les Barbaresques qui bénéficient en propre de
ce commerce: ils ne sont guère qu'entreposeurs, courtiers, revendeurs
et colporteurs: il est accaparé presque en entier,--exportation et
importation,--par l'Angleterre, à Souira (Mogador), Rebat, Tanger,
Tetuan, Tunis et Tripoli, et même, sur nos limites est et ouest, par
contrebande. A peine fournissons-nous au petit cabotage des caravanes,
quand, de notre position centrale, nous pourrions rayonner sur toute la
Nigritie et faire de l'Algérie le grand port du Soudan.
Cet état de choses a plusieurs raisons d'être: elles ressortiront d'un
exposé succinct du mouvement commercial des Sahariens.
Ce mouvement est celui du flux et du reflux: à des époques fixes, les
nomades, et avec eux, sous leur protection, les marchands des villes et
des kessours, se rapprochent du Tell pour s'y approvisionner de grains,
écouler les produits de leur sol, de leur industrie, de leurs chasses,
de leurs troupeaux, et se fournir, par échange ou par achat, d'objets
manufacturés ou de nécessité première. Ces opérations terminées, ils
rebroussent chemin, et c'est alors que s'organisent dans les centres
d'entrepôt les caravanes du Soudan. J'ai dit _s'organisent_, j'aurais
dû dire _s'organisaient_; car, bien que les hardis aventuriers qui
tentaient ces périlleux voyages gagnassent 500 ou 600 pour 100 sur les
objets d'exportation, c'était surtout sur les esclaves importés qu'ils
réalisaient d'énormes bénéfices. Or, les premiers effets de la conquête
de l'Algérie ont eu pour double conséquence de faire diverger vers le
Maroc et vers Tunis les caravanes soudaniennes; et, par contre, de
suspendre toutes relations de notre sud avec la Nigritie. Avec la paix,
les petites caravanes, celles que j'ai appelées de _cabotage_, sont en
partie revenues à nous, et il en eût été ainsi sans doute des caravanes
de long cours, si nous ne leur avions pas enlevé leur premier mobile en
proclamant la liberté des noirs et l'abolition de l'esclavage dans nos
possessions. _C'est une prétendue bonne oeuvre, qui, sans résultat aucun
pour l'amélioration du sort des nègres_, mais au grand bénéfice du Maroc
et du Tripoli, donc des Anglais, leurs fournisseurs, porte au commerce
algérien un coup fatal; car, outre qu'une somme considérable de
marchandises s'écoulait par les caravanes soudaniennes, et qu'elles en
versaient à leur lieu d'arrivage une somme plus considérable encore et
surtout plus précieuse, elles vivifiaient tous les marchés de la régence
et y attiraient de nombreux trafiquants qui s'en sont retirés avec
elles.
Il faut bien l'avouer d'ailleurs, si pénible que soit l'aveu: on a trop
souvent, ici, donné raison à M. Blanqui, l'économiste, qui écrivait dans
le _Dictionnaire du commerce_: «Acheter à bon marché et vendre cher,
mentir et tromper, résume, aux yeux d'un grand nombre de marchands, la
science commerciale.»
Si nombreuses que soient les honorables exceptions que n'atteint point
cette appréciation, elles seront sans influence et subiront la méfiance
des indigènes aussi longtemps qu'elles resteront a l'état d'exceptions.
Quand nos marchands comprendront-ils donc ce que l'on comprend si bien
en Angleterre: qu'en commerce la véritable adresse est la bonne foi?--Et
cette adroite bonne foi, les Anglais la poussent jusqu'au scrupule:
leurs pièces de cotonnades et de toiles sont livrées à tel aunage,
calculé sur le retrait qu'elles subiront au lavage. Ce fait que j'ai
pu constater à Tunis se reproduit partout où l'Angleterre ouvre un
comptoir, et jusqu'au fond de la Nigritie où nous avons précisément à
lui faire concurrence.
Aussi, les tissus anglais jouissent-ils au détriment des nôtres d'une
faveur si marquée, qu'en 1844, quand ils furent frappés en Algérie
d'un droit prohibitif, la maison Cohen Scali, d'Oran, qui s'en trouva
largement pourvue, réalisa en quelques mois une fortune énorme.
Si donc, en même temps que nous rappellerons à nous les caravanes en
leur rendant l'aliment nègre qui nous les ramènera certainement, nous
ne prenons de très-sérieuses mesures pour contraindre notre commerce
à lutter de loyauté avec ses concurrents, nous verrons encore les
Sahariens se bifurquer les uns à droite, les autres à gauche, dans leurs
migrations périodiques, au risque des pillards et des impôts, mais à
l'abri de nos marchands.
A toutes ces raisons que j'essaye d'exposer avec tous les ménagements
possibles, mais qu'il faut bien, en somme, exposer clairement; à toutes
ces raisons qui tendent à refouler les indigènes eh dehors de nos
marchés, j'en ai entendu joindre une autre qui ne me paraît pas
aussi concluante. Comme on la pose toutefois sous forme d'aphorisme
philosophique, et qu'elle en acquiert un certain semblant
d'importance, je suis forcé de la prendre au sérieux et de la détruire
consciencieusement.
On croit donc que notre qualité de chrétiens réduit les relations
commerciales des musulmans avec nous aux exigences les plus étroites de
la nécessité et de la politique.
C'est ne connaître ni les Arabes, ni l'histoire de leurs relations avec
la France, l'Espagne et l'Italie au moyen âge, à cette époque de la
glorification la plus insensée du fanatisme religieux musulman; ni ces
curieux traités qui, non-seulement ouvraient les ports barbaresques à
l'Europe méridionale, mais qui donnaient droit de cité sur la côte à
des comptoirs, à des couvents, permettaient aux Pisans de se mêler
aux caravanes sahariennes, et dont les dates ont cela de remarquable,
qu'elles coïncident avec celles des croisades. Ainsi, pendant que, d'un
côté, les chevaliers chrétiens guerroyaient avec l'infidèle, l'infidèle,
de l'autre, pactisait avec les marchands chrétiens[93].
[Note 93: Voir, pour tous ces traités: _L'Algérie_, par M. le baron
Baude, 2e vol.;--_Aperçu des Relations commerciales de l'Italie avec les
Etats barbaresques_, par M. de Mas-Latrie;--_Mémoires historiques
sur l'Algérie_, par H. Pelissier;--_Notice des principaux traités de
commerce conclus entre la France et les Etats barbaresques_;--_Du
commerce de l'Afrique septentrionale_, par M. de Maury;--_Lettres
édifiantes_, 2e vol., mission du Levant;--_L'Orient, Marseille et le
Méditerranée_, par M. Ed. Salvador.]
On disait de Pisé, au douzième siècle: C'est une ville impie où l'on
trouve des Turcs, des Arabes, des Libyens, des Parthes, des Chaldéens et
autres païens[94].
[Note 94: Lebas, _Histoire du moyen âge_, p. 479.]
Que n'en peut-on dire autant d'Alger!
Les Arabes en général, comme tous les peuples en enfance, qu'ils en
soient là parce qu'ils sont trop jeunes ou parce qu'ils sont trop vieux,
ont pour premier mobile l'égoïsme, l'intérêt; les Sahariens, dont nous
avons surtout à nous occuper, subissent particulièrement cette loi de
nécessité, imposée à toute société rudimentaire ou en décadence; ils
en ont fait un proverbe: «Nous ne sommes, disent-ils, ni musulmans ni
chrétiens; nous sommes de notre ventre.» Ils ajoutent: «La terre du Tell
est notre mère, celui qui l'a épousée est notre père.» Si donc nous
savons donner satisfaction à cet égoïsme du ventre; si nous ne le
trompons point dans ses appétits; si, au contraire, nous l'exploitons
avec intelligence, ainsi que Fourier veut qu'on fasse de la gourmandise
chez les enfants; si, en somme, aujourd'hui que les Sahariens sont
assurés de trouver sur nos routes sécurité, protection, justice, toutes
garanties essentielles qui leur manquent sur les chemins de Fez et de
Tunis; le prix et la qualité de nos marchandises et la bonne foi de nos
marchands étant, d'ailleurs, les mêmes que dans l'est et dans l'ouest,
ils viendront droit à nous.
Cette revue rétrospective des transactions commerciales du monde
chrétien avec le monde musulman pendant près de cinq siècles, du dixième
au quinzième, témoigne assez de l'énorme quantité de marchandises qu'ils
échangeaient entre eux, et, comme conséquence, de l'énorme mouvement de
fonds mis par eux en circulation au grand bénéfice de nos fabriques.
Ce commerce toutefois, quand nous avons pris Alger, n'était plus
que relativement insignifiant. Depuis longtemps déjà, deux grands
événements, la découverte de Colomb et celle de Gama, l'avaient
dépaysé. Ce fut toute une révolution pour le commerce en général. De
méditerranéen qu'il était jusque-là, il devint transatlantique et
transaustral. Les riches produits de l'Asie intérieure cessèrent
d'arriver aux ports de la mer Noire, de la Syrie, de l'Arabie et de
l'Égypte, pour descendre dans ceux de l'Inde et du golfe Persique, où
les flottes européennes venaient à leur avance[95].
[Note 95: Le commerce qui se fait à Alep, de toutes sortes de
marchandises qu'on y apporte de Perse et des Indes, rend la ville
très-peuplée; mais on remarque que ce commerce, qui était autrefois
très-grand, est un peu diminué depuis que les négociants européens ont
trouvé le moyen d'aller par mer aux Indes. (Mémoire sur la vie d'Alep,
_Lettres édifiantes_, t. II, p. 75.)]
En Amérique, on pillait l'or à pleins vaisseaux.
Cette terrible et double concurrence devait ruiner l'Afrique, et la
mettre, par contre, en oubli. On ne se souvint d'elle que pour lui
demander des esclaves. L'avarice réhabilita l'esclavage: digne origine!
«De là date la décadence des Etats barbaresques que les Turcs, leurs
nouveaux conquérants, opprimaient d'ailleurs en même temps qu'ils
substituaient aux relations commerciales des musulmans avec les
chrétiens la piraterie organisée et la traite des blancs.»
Mais nous ne saurions admettre, quoi qu'on en ait dit, que les guerres
des Espagnols, en deçà et au delà du détroit, aient concouru, avec la
découverte de l'Amérique et du cap de Bonne-Espérance, à séquestrer les
Barbaresques en dehors du monde commercial. Quelque acharnées qu'on
les suppose, elles n'auraient pas autrement agi sans doute que les
croisades; elles eurent, au contraire, pour résultat de verser en
Barbarie, avec les Maures expulsés d'Espagne, un renfort d'industrie et
de civilisation. Ce que nous en avons trouvé en Algérie, ce qu'on
en trouve encore à Tunis et dans le Maroc, ordre d'architecture,
orfèvrerie, armurerie, damasquinage, broderie sur cuir et sur étoffe,
tissages, calligraphie, n'est, pour la forme et le dessin, qu'un
décalque plus ou moins habile des types merveilleux de l'art
mauresque-espagnol. Il en est de même pour les sciences: les plus
savants en sont encore, en médecine, en astronomie, en géographie, en
jurisprudence, en histoire, à ce que leur ont légué leurs premiers
siècles. Arts et sciences traditionnels, les uns incertains, les autres
légendaires, tous à la fois dégénérés sous la fatalité de cette loi
commune aux sociétés comme aux individus: progrès ou décadence.
Quelles que soient du reste les causes qui pendant plus de trois cents
ans ont expatrié le commerce européen de la Méditerranée, elles cessent
d'avoir tout effet aujourd'hui par la constitution de la Grèce en État
indépendant; par la position da l'Angleterre à Malte et à Corfou; par
la nôtre en Algérie; par les tendances de Tunis à se dégager de la
barbarie; par l'impuissant isolement de Tripoli; par cette alternative
faite au Maroc de s'ouvrir à la civilisation, comme l'Égypte, on de lui
être acquis par les armes, comme Alger; par la force des choses qui
entraîne Constantinople et qui entraînera la Perse dans le concert
européen; par les derniers événements qui se sont accomplis dans la
mer Noire; par ceux qui se préparent dans l'Inde, en Chine et en
Cochinchine; par la multiplicité toujours croissante de ces flottes
pacifiques à vapeur qui relient l'ouest au levant;--et surtout par
l'ouverture de ce simple fossé, qui s'appellera le détroit Lesseps, et
qui rapprochera de trois mille lieues les deux mondes.
Nulle nation mieux que la France, par Marseille et par Alger, n'est en
position de se donner le premier rôle dans cette révolution commerciale,
et de la faire pénétrer jusque dans les Soudans.
Le commerce soudanien d'ailleurs, tout réduit qu'il est à ne pourvoir
qu'à des besoins de nécessité première ou de luxe peu coûteux, et à
n'exporter que des produits naturels, peut à bon droit déjà, et plus
qu'il ne l'a fait encore, solliciter notre attention.
Une quantité considérable d'or natif, dit M. Perron, ancien directeur de
l'école de médecine du Caire[96], est apportée du Soudan au Mareb par
les caravanes; les redevances ou tributs que s'imposent les uns
aux autres les petits Etats et les provinces ou qu'imposent les
gouvernements à leurs chefs de district sont souvent fixés par once
d'or.
[Note: 96: _Précis de jurisprudence musulmane_, traduit par M. Perron,
t. III, p. 568. Voir également, pour la production en or des mines de
la Falémé, l'ouvrage de M. Anne Raffenel.--Ce sont celles dont le
gouvernement français a prescrit l'exploitation.]
«.... De douze à quinze millions d'or natif sortent annuellement du
Soudan pour s'embarquer sur les navires d'Europe qui courent les côtes
occidentales de la moitié septentrionale de l'Afrique. De vingt à trente
autres millions, encore or natif, _traversent tous les ans les sables du
Sahara_, pour passer sur la rive nord de toute la Mauritanie, et s'en
aller par mer du côté de la Turquie, de la Grèce, de l'Asie Mineure, de
la Syrie et pénétrer jusqu'en Perse et dans les Indes. Il y a environ
quarante ans, il s'exportait, au Maroc seulement, plus de soixante
millions, dont la plus grande partie était de la poudre d'or[97].
D'après Mac Queen, l'État de Tombouctou payait au Maroc, en 1590, un
tribut annuel de soixante quintaux d'or.»
[Note 97: La poudre d'or est recueillie par les nègres dans des tuyaux
de plumes ou de roseaux, on même dans de simples chiffons noués; les
marchands voyageurs la portent dans des sacs faits de la peau du cou
d'un chameau. L'or s'exporte également, grossièrement ouvré, en tiges ou
en chaînons plats ou tordus, non soudés. Sous les deux formes, il est
estimé par mitkal; le mitkal représente 4 gr. 78-1/2 ou une valeur de 14
fr. 82 c.--A Tombouctou, 2 mitkals d'or, soit 29 fr. 62 c., s'échangent
contre 1 douro d'Espagne, 5 francs. Le poids de 100 mitkals s'appelle
_zarra_. (Prax, _Commerce de l'Algérie avec l'intérieur de l'Afrique_,
1850.)]
On lit dans Ibn Khaldoun, cité par M. Berbrugger, que le roi de Malli
arriva de son pays au Caire avec quatre-vingts charges de poudre d'or,
pesant chacune trois quintaux.
«Un homme véridique de Selgemessa, ajoute le même historien, m'a
raconté, en 776 (1374 de notre ère), que dans le pays de Kaskar, chez
les noirs, le sultan Data, successeur de Mensa-Moussa, vendit le célèbre
bloc d'or regardé comme le trésor le plus rare des sultans de Malli. Il
pesait vingt quintaux et était tel qu'on l'avait retiré de la mine.»
Un Anglais qui voyageait en 1842 dans le Maroc et l'Algérie résumait
comme il suit ses impressions de voyage[98]:
«L'occupation complète de l'Algérie par la France livrera à cette
nation un commerce d'importation et d'exportation que j'estime à _cent
soixante-quinze millions_. Aujourd'hui, la majeure partie du négoce
avec Tombouctou et le désert se fait par Tlemcen et Fez, d'où _les
marchandises anglaises_ sont emportées dans le sud par les trafiquants
indigènes.
[Note 98: Scott, _A Journal of residence in the Esmailla_, p. 150.]
«Mais si la ligne de la Tafna est jamais occupée par les troupes
françaises, il y aura peu de demandes en Algérie de marchandises
anglaises, dussent-elles y entrer franches de droits, parce que les
manufacturiers français pourraient fournir à meilleur marché que les
nôtres. En voici la raison: les marchandises européennes payent 10 pour
100 au moment du débarquement dans un port du Maroc; elles payent
un autre droit de 10 pour 100 quand elles doivent aller à
l'intérieur.--Elles auraient donc acquitté 20 pour 100 avant d'atteindre
l'Algérie ou le sud. Bien plus, les Français, mettant à profit les
droits élevés que les produits européens payent dans le Maroc,
pourraient introduire leurs marchandises en contrebande par la frontière
de l'ouest et en inonder les Etats de Moula Abd-er-Rhaman.»
Or, ce commerce considérable, qu'il dépend de nous d'élever à des
proportions toujours progressives, en raison directe des besoins
nouveaux que notre apport plus ou moins actif de civilisation fera
se révéler chez les races nègres, nous pouvons, sans nous faire
contrebandiers, comme nous le conseille M. Scott, mais ouvertement et
loyalement, l'accaparer tout entier, importation et exportation, par un
système intelligent de caravanes.--Nous pouvons, par nos ports, inonder
l'Algérie de nos produits, et, par elle, le Sahara, et par le Sahara la
Nigritie. En retour, tout cet or en pondre, en paillettes, en torsades,
en chaînons, si patiemment recueilli dans les sables étincelants des
tropiques, et si magnifiquement donné par les nègres et les négresses en
échange de verroteries, d'étoffes voyantes, d'aiguilles, de miroirs,
de tabac, de poudre, de quincaillerie, etc., toutes choses dont nous
n'avons que faire, nous pouvons l'attirer à nous avec toutes ces
cargaisons d'ivoire, de parfums, d'épices, de gomme, de civette, d'alun,
d'encens, de plumes d'autruche, etc., etc., sous le poids desquelles
s'agenouillent cent mille chameaux.
La Nigritie, du Sénégal au lac Tchad, forme la base d'un triangle dont
l'Algérie est le sommet, et dont les deux côtés sont les routes des
caravanes,--position unique au monde!--Tout le commerce soudanien
peut, à l'exportation, rayonner du sommet à la base; à l'importation,
s'engouffrer de la base au sommet.
Si nous avons donné à cette question un aussi long développement, c'est
que nous la considérons comme capitale: le commerce, au temps où nous
vivons, est ou doit être l'agent le plus actif de la civilisation; et
pour n'appliquer la formule qu'à l'exception qui nous occupe, nous
demeurons convaincu que si le commerce en se retirant des côtes
barbaresques les a réduites au déplorable état où nous les avons
trouvées, il peut les rappeler a la vie, et, de là, par le grand désert,
porter en Nigritie notre contagion moralisatrice.
Avec chaque ballot s'importe une idée.
Les intérêts agricoles de l'Algérie et, avec eux, ceux de sa métropole,
sont ici placés directement en cause, comme ceux de leur commerce:
l'Algérie complète, en effet, cette zone régionale des cultures
industrielles, circonscrites dans quelques-uns de nos départements
méridionaux, et dont la production en huiles, en matières soyeuses
brutes ou préparées, en essences, en garance, etc., etc., reste de 200
millions au-dessous des besoins de la France.
Quant aux autres produits que la France demande à l'étranger, soit comme
apport à sa production générale insuffisante, soit parce que son climat
les lui refuse, et que l'Algérie peut lui fournir, ils s'élèvent à la
valeur de 450 millions[99].
[Note 99: Voir, pour les chiffres exacts et spéciaux à chaque objet, la
_Statistique générale de la France_ et le _Catalogue des produits de
l'Algérie à l'Exposition universelle de 1855_, publié par le ministre de
la guerre.]
Or, toutes ces richesses de la terre, que le ciel a réparties d'un
hémisphère à l'autre, comme pour inviter les peuples, dont les besoins
sont communs et les ressources dispersées, à fraterniser entre eux,
nous pouvons les grouper sur notre sol algérien, dans ce vaste jardin
d'acclimatation générale où ces deux associés prédestinés, le nègre et
le blanc, peuvent impunément se donner rendez-vous; et dont le coton de
l'Amérique, les arachides de la Guinée, le café de l'Yémen, peut-être,
occuperont le sud; le riz de l'Italie, l'embouchure des fleuves; le blé,
le tabac, la cochenille, la garance, le mûrier, les vastes plaines;
l'olivier, les montagnes; le figuier, la vigne et l'amandier, les
coteaux; tous les arbres à fruits d'Europe, les vallées; tous les arbres
à fruits des deux Amériques et de l'Asie, les vergers; tous les arbres à
fleurs du globe, les jardins.
Nous pouvons multiplier, dans nos prairies, les plus beaux et les
meilleurs chevaux du monde; développer par des soins intelligents les
qualités natives des bestiaux indigènes; façonner au joug les buffles
des Maremmes; y parquer les vaches de la Suisse, du Piémont et du
Charolais.--Nous pouvons, sur les hauts plateaux, parfumés de plantes
aromatiques, et déjà peuplés de gazelles, nous donner par milliers les
mérinos d'Andalousie, les chèvres de Cachemire et celles d'Angora.
Pour nos plaisirs de luxe, nous pouvons enfin peupler nos forêts--où
fourmillent les sangliers, les renards, les chacals et le menu
gibier--de daims, de chevreuils et de cerfs.
Ne désespérons donc point de voir un jour l'émigration européenne
prendre le chemin le plus court pour arriver à la fortune.--Il semble
contraire, en effet, à l'esprit de la Providence que le trop-plein de
l'Europe se déverse en Amérique quand elle a l'Algérie à sa porte.
Mais, comme sous tous les climats méridionaux où la race de Japhet va se
faire une patrie nouvelle, il lui faudra, sous le nôtre, l'indispensable
auxiliaire de la race de Cham d'avance acclimatée.--Peut-être même Dieu
n'attend-il, pour faire diverger vers l'Algérie le courant d'émigration
des blancs, que l'arrivée au même point d'une émigration soudanienne,
qui prépare le terrain à recevoir ses nouveaux hôtes.
Ainsi que le fait remarquer M. Baude, que nous avons toujours à citer,
«certaines entreprises ne sont exécutables que par les mains des noirs.
Les défrichements, dont les résultats donnent à la longue le meilleur de
tous les assainissements, ne se font pas toujours impunément, même
en Europe; et lorsque la terre est exposée à l'action de l'air et du
soleil, après y avoir été longtemps soustraite, elle ne reprend sa
fertilité qu'après s'être purgée de miasmes d'autant plus dangereux
que le climat est plus chaud; mais les nègres bravent impunément des
émanations mortelles pour les blancs, et cette propriété les appelle _à
devenir les pionniers avancés de l'Algérie_.
«C'est à eux à dessécher les marais qui repoussent le laboureur, à
creuser des canaux et des ports, à apprendre enfin dans ces travaux à
cultiver le sol pour leur propre compte.»
La race nègre, en effet, si elle n'a point en elle le principe de
la perfectibilité spontanée, possède à un haut degré les facultés
d'imitation et d'assimilation. Dans tous les pays où ils ont été
importés, les noirs ont donné d'excellents ouvriers agricoles et d'art,
et de précieux serviteurs de la maison.
Sans arriver, sinon difficilement, à parler très-purement la langue
de leurs maîtres, ils arrivent très-vite à s'en faire une dont le
vocabulaire est assez étendu pour suffire à l'échange obligé des idées
où leur intelligence est appelée à se mouvoir.
Nous n'avons point, du reste, à nous préoccuper des objections qu'on
pourrait nous faire quant à leurs aptitudes générales, leur soumission,
leur fidélité. Une expérience de trois cents ans donne à la question
valeur de chose jugée; s'ils ont pris quelque part, comme à
Saint-Domingue, une attitude de révolte absolue, ou de sédition, comme à
la Martinique et à la Guadeloupe; s'ils en ont une aujourd'hui menaçante
aux Etats-Unis, c'est que dans leur condition d'esclaves et de bétail
humain leurs passions et leurs instincts devaient tôt ou tard se
traduire par un dévergondage de liberté, mais il est remarquable que
dans les Etats musulmans, où le nègre esclave n'est que le serviteur de
son maître; où la couleur de sa peau n'est point un stigmate d'infamie;
où sa condition n'est qu'une condition inférieure, rien de plus; où
l'affranchi rentre dans la société sans que son origine le relègue à
distance du mépris des blancs, l'histoire de l'esclavage n'offre pas un
seul exemple de sédition.
La position que nous leur ferons sera bien autre encore, et telle que
nous n'aurons point à craindre qu'ils arrivent jamais, quel que soit
leur nombre, à l'état de valeur dangereuse.
Dans l'ordre politique, il y va d'ailleurs d'un résultat immédiat non
moins grave. Avec quatre ou cinq cent mille hectares seulement en
culture de blé, l'Algérie, dont le rendement est de quinze à seize
hectolitres à l'hectare (façon européenne), comblerait le déficit annuel
de la France et la mettrait à l'abri de toute éventualité de disette.
Or, toute année de disette est le prélude de quelques perturbations
politiques,--_malesuada fames_, que les Arabes traduisent par: «Quand
le ventre est creux, il gronde; quand il est plein, il dit à la tête:
Chante!»
Et cette question d'alimentation, à laquelle est plus ou moins
subordonnée la stabilité des Etats modernes, prend chaque jour des
proportions plus effrayantes. M. Michel Chevalier, qui fait autorité
en pareille matière, démontré que rapport annuel en blé des pays
producteurs, tel que la Russie et les Etats-Unis, n'est que de treize
millions d'hectolitres qui répondent à peine aux besoins de la seule
Angleterre; et il est arrivé à en conclure qu'il faut s'habituer à faire
entrer le maïs pour une part considérable dans la panification[100].
[Note 100: _Le blé_, par Michel Chevalier (_Annuaire de l'Economie
politique, 1855).]
Nous admettons avec lui «que l'Égypte ne produit plus que très-peu de
blé, parce que les cultures dites commerciales, le coton et le sucre,
envahissent son territoire, et qu'il en est de même pour tous les pays
chauds, notamment pour le royaume des Deux Siciles.»
En France même, ajouterons-nous, la vigne, la betterave et le colza se
sont substitués au blé sur de vastes étendues, et la consommation du
blé, pourtant, y est toujours croissante en raison du grand nombre
d'ouvriers appelés dans les villes et sur les chantiers par l'industrie,
et qui, dans leurs villages et leurs hameaux, ne vivaient autrefois que
de pain inférieur, avec supplément de châtaignes, de sarrasin et de
gaudes.
Mais, si constantes et si progressives que soient les causes d'une
diminution notable dans la production des blés et d'une augmentation
dans leur consommation, l'Algérie, sans laquelle a compté M. Chevalier,
sera là pour les atténuer, au moins quant à la France.
Avec elle nous n'avons point à redouter les effets des regrettables
phénomènes économiques dont peuvent être menacés les autres États: elle
ne faillira point à son honneur traditionnel; elle nourrira la France
aujourd'hui comme elle nourrissait Rome autrefois.
A ce point de vue, surtout, elle aura bien mérité de tous dans la
métropole, peuple et gouvernement.
Tous ces résultats, je le répète, et avec eux une franche et large
émigration de colons européens, sont subordonnés à l'introduction
préalable de nègres dans notre colonie.
Au nom de la religion qui s'en fera des prosélytes; au nom de la
philanthropie qui en fera des heureux, et,--pour faire la part à
tous,--au nom des intérêts matériels de la France et de l'Algérie,
engagés dans cette oeuvre humanitaire pour sept cent millions,
appelons-les donc à nous.
Pour en avoir cent mille, ce pourrait être l'affaire de trois ans; car
par cela même que les marchands de Ratt, de Ghadamès et des Touaregs
Azegeurs qui se fournissent d'esclaves dans le Soudan central, et les
écoulaient autrefois sur Tunis et Tripoli, subissent les conséquences de
l'adhésion des beys des deux régences à l'abolition de la traite, ils
cherchent d'autres débouchés; et d'après des renseignements que nous
pouvons considérer comme dignes de foi, «ce n'est pas le moindre motif
de la visite à El-Aghouat et à Alger des trois chefs touaregs que nous y
avons vus en 1857. «Il ne tient qu'à vous, disaient-ils, que El-Aghouat
ne succède à Ratt et à Ghadamès.»
Si encore les Touaregs Hoggars qui exploitent Kachena et Tombouctou ont,
pour les mêmes motifs, abandonné les routes de notre Sahara et pris
celles du Maroc, ils reviendront à nous a la première demande que nous
leur ferions d'un convoi de nègres.
A n'en pas douter donc, toutes les caravanes nous arriveront aussitôt
que nos relations seront ouvertes avec le Bournou par Tuggurt, Souf,
Ratt, Murzouk et la route de Clapperton; avec Kachena par El-Aghouat,
Insalah, le Djebel Hoggard, Ahir, Agdez et Dmergou;--avec Tombouctou par
El-Aghouat, Insalah et la route de Caillé;--avec le Ludamar, le Kâarta,
le Bambouk par une route à peu près parallèle au départ, mais obliquant
ensuite au sud-ouest pour franchir les forêts de gommiers dont les
produits se traitent dans nos escales du haut Sénégal.
Alger dès lors, à travers cette immensité, tendra la main à Bakel et à
Saint-Louis.
Nous avons sous les yeux cinq brochures dont le titre est à peu près le
même: _Projet d'une expédition française dans l'Afrique_ _centrale_.
Elles témoignent certainement, quant au fond, des excellentes intentions
de leurs auteurs et d'études sérieuses. Mais en ce qui concerne les
renseignements de détail qu'elles donnent sur les approvisionnements
indispensables des caravanes transsahariennes, sur leur organisation
en vue de toute éventualité, et sur la route à suivre de leur point de
départ à leur point d'arrivée, nous demandons la permission d'en faire
ce que nous ferons également de ceux que nous pourrions produire: nous
n'en tiendrons pas compte.
La première condition de réussite, en effet, est de ne point embarrasser
d'Européens les caravanes que nous aurons à diriger vers le sud, et de
nous en remettre absolument, pour les approvisionnements et pour la
route, aux khrebirs ou conducteurs; pour la protection, aux Touaregs.
Un proverbe saharien dit: «Jamais grenouille n'a traversé le pays de la
soif;» et, tous, nous sommes plus ou moins grenouilles.
Que l'on risque plus tard quelques savants, comme l'indique M. le baron
Aucapitaine, dans une très-bonne étude sur la caravane de la Mecque, les
grandes caravanes et le commerce de l'Algérie[101], nous l'admettons;
mais pour aujourd'hui nous devons, dans l'intérêt même de la science,
assurer à notre entreprise un succès décisif, purement commercial!
[Note 101: _Revue contemporaine_ du 15 octobre 1857.]
C'était l'avis du chef touareg azegeur Ikhenouken, l'un de ceux dont
nous venons de parler. «Je me charge, disait-il, de conduire, où vous le
voudrez, une de vos caravanes et de la ramener avec le bien; mais pas
de marchands chrétiens. La sollicitude dont je serais obligé de les
entourer, les exigences de leurs habitudes, auxquelles il me faudrait
pourvoir, ne me laisseraient pas ma liberté d'action. Nous verrons plus
tard, et, quand le temps sera venu, je répondrai d'eux sur ma tête.»
L'archipel montagneux occupé par les Touaregs du Nord, dans l'océan
saharien, s'étend de l'oasis de Ratt, à l'est, au Djebel Hoggard, à
l'ouest, sur une longueur de 250 à 300 lieues, et barre ainsi la route à
toutes les caravanes soudaniennes.
Avant d'arriver à destination, d'ailleurs, elles ont encore à franchir
le pays des Touaregs du Sud, placés à l'avant-garde du Bournou et du
Tombouctou.
Pirates et douaniers dans cet immense espace de cent mille lieues
carrées, ils y prêtèrent sur le commerce un droit de protection et de
transit ou s'arment en course contre les contrebandiers.
Il y va donc de notre intérêt absolu de nous en faire des
intermédiaires, comme il y va du leur de nous en servir; et leur loyauté
nous est acquise par cet intérêt même.
Or, et dès 1857, grâce à l'initiative de M. le maréchal comte Randon
et à l'intelligente activité de M. Marguerite, commandant supérieur
d'El-Aghouat, «nos rapports avec eux ayant été plus fréquents et de plus
en plus satisfaisants, quelques-uns se sont rendus encore à El-Agbouat,
conduits par le cheikh Ottman, l'un des personnages qui ont fait le
voyage d'Alger, et se sont chargés de conduire jusqu'à Ratt une caravane
organisée par nos soins[102].»
[Note 102: Ratt est une petite ville de 400 à 500 maisons. Tous les
ans, au mois de novembre, les caravanes y arrivent de toutes parts et
y forment un marché considérable. C'est le moment ou les marchands de
R'damès, de Tripoli et du Djérid y reçoivent les caravanes qu'ils ont
envoyées dans le Soudan l'année précédente et en forment de nouvelles.
(_Moniteur algérien_ des 10 et 25 janvier 1858.)]
Cette caravane, dans laquelle trois caïds des Ouled Nayls avaient engagé
chacun mille francs et trois charges de marchandises, comptait soixante
et quelques chameaux chargés de blé, de laine, de beurre et d'une somme
de vingt mille francs argent. Elle se composait de gens des Ouled Nayls,
des Laarbas, des Béni Laghouat et des Beni M'zab; et les fantassins qui
l'accompagnaient, comme chameliers, appartenaient à la Smala même de
Laghouat. Tout ce personnel laissait donc derrière lui, chez nous, ses
biens et sa famille; et son chef, ses intérêts d'avenir.
Ainsi tentée dans des conditions pratiques dont nous ne devons point
nous départir de longtemps encore, cette première expérience devait
être décisive; et si, bien qu'elle eût complètement réussi, avec gros
bénéfices et sans perte d'un seul homme ni d'un seul chameau, elle n'eût
pas paru suffisamment concluante, celle qui la suivit, l'année d'après,
n'eût plus laissé de doutes sur le succès impossible ou certain de
semblables entreprises.
Une caravane nouvelle, cette fois, sous la conduite de M. Bouderbah,
indigène, interprète de l'armée, dont l'éducation a été faite à Paris,
et qui par conséquent représentait l'élément français assez pour
l'accréditer dignement, sans le mettre en suspicion ouverte vis-à-vis
des susceptibilités qu'il est prudent de ménager, partait d'El-Aghouat
le 1er août 1858 et, guidée par le cheikh Ottman, campait sons les
murs de Ratt le 29 septembre, sans autres difficultés que celles qui
résultent d'un voyage de trois cent cinquante lieues à travers le
désert.
Le moment était pourtant peu favorable: Ratt, où deux partis se
disputaient l'autorité, était en plein état d'anarchie, avec
complication de l'effet produit par cette nouvelle qu'y avaient répandue
des lettres de Manzouk, qu'une caravane de Français voulait s'emparer
de la ville. Aussi en avait-on fermé les portes, en réparait-on les
remparts ébréchés ou menaçant ruine; et ces dispositions déjà
peu rassurantes prenaient un caractère tout à fait sérieux de
l'intermittente fusillade et des cris dont le bruit arrivait au bivouac
de nos voyageurs. Nous avions heureusement des intelligences dans la
place avec le cheikh Ikhenouken, notre ancien hôte à Alger, et celui de
MM. Marguerite et Bouderbah a El-Aghouat. «Vous avez bien accueilli les
Anglais, disait-il aux opposants, en faisant sans doute allusion
au séjour prolongé de Richardson au milieu d'eux, pourquoi
n'accueilleriez-vous pas les Français? Ils sont riches et puissants;
s'ils voulaient prendre la ville, ils enverraient une armée et non pas
une caravane de marchands; ce qu'ils veulent, c'est reconnaître le degré
de sécurité des routes, l'importance commerciale du pays avant d'y
risquer leur argent; recevez-les donc sans crainte; ne perdez pas
cette occasion de nouer avec eux des relations qui assureront nos
approvisionnements à bon marché et ouvriront un large débouché à nos
marchandises.»
Cette logique de l'intérêt, développée par M. Bouderbah aux quelques
chefs qu'Ikhenouken avait décidés à le visiter, et l'impassible
contenance avec laquelle il continuait à procéder aux préparatifs de son
installation, amenèrent bientôt à son camp une foule curieuse et de plus
en plus confiante; la ville enfin lui fut ouverte. Des négociants de
Ghadamès et de Murzouk y attendaient, avec six cents charges de chameaux
accumulées déjà, les grandes caravanes du Bournou et du Haoussa qui
s'y rencontrent annuellement en novembre pour en repartir fin décembre
approvisionnées en soieries, soies et bourre de soie, draps communs,
cotonnades, tapis, haïcs et chachias, quincaillerie, papiers, ambre
jaune, corail long, verroterie, sucre, café, armes de toutes sortes, le
tout de provenance anglaise, par Tunis et Tripoli. L'année précédente
pourtant, un marchand de Souf, probablement approvisionné à Constantine,
avait apporté a Ratt des objets français qu'il avait écoulés à plus de
100 pour 100 de bénéfice.
Ces notes, à l'adresse de nos Chambres de commerce, sont extraites du
manuscrit de M. Bouderbah où sont également consignées, a l'adresse de
la science, des observations météorologiques, géologiques, botaniques et
même nosologiques, qui, si nous sommes bien informé, vont valoir à cet
excellent travail les honneurs mérités d'une publication officielle.
Deux fois donc nous avons poussé des reconnaissances jusqu'à mi-chemin
du Soudan central, sur la route du Bournou, par Mourzouk et Bilma; sur
celle du Haoussa par Abir et Damergou; il nous sera tout aussi facile de
cheminer par le Touat sur le Tombouctou et le Sénégal. Alger dès lors
tendra la main à Bakel et à Saint-Louis.
Un jour viendra sans doute où se réalisera la vaste idée émise, il y a
douze ou treize ans, par M. Fournel, et qui semblerait encore un rêve
si elle n'avait reçu un commencement d'exécution dans notre Sahara
oriental; un jour viendra où nous jalonnerons le grand désert de puits
artésiens et d'oasis, la nuit illuminés de fanaux qui, d'étapes en
étapes, guideront nos caravanes de long cours dont le soleil boit
aujourd'hui les outres, et qu'ensevelissent ou dispersent des ouragans
de sables. Désormais au repos à la source, par la chaleur, et toujours
assurées d'un approvisionnement facile, elles accompliront leur
voyage sans péril aucun pour elles et sans fatigue pour les émigrants
soudaniens que nous appellerons à nous.
Pour le présent, et sans attendre _cette rénovation de la terre_, non
plus que le chemin de fer qui, pour nos enfants, en sera la conséquence
nécessaire et forcée la science peut mettre à notre disposition ses
moyens peux coûteux de conserver à l'état salubre et de garantir
d'évaporation les provisions d'eau de nos voyageurs; d'améliorer et de
préserver de corruption leurs provisions de vivres; d'épargner enfin
aux nègres que nous attendons les tortures de ces marches impitoyables
durant lesquelles nous les avons vus chargés outre mesure, les pieds
brûlés, exténués de soif et, ne pouvant plus suivre, abandonnés aux
hyènes et aux chacals.
Toutes ces précautions prises pour parer à ces éventualités,
entendons-nous avec les Touaregs pour lancer à la fois trois caravanes
dans le Soudan avec mission d'y racheter en notre nom des captifs et
promesse de les payer au prix de revient sur un point donné: Tugurt,
El-Agbonat, El-Biad, par exemple.
A leur arrivée, que des représentants du gouvernement les reçoivent et,
dans une solennité publique, les déclarent libres au nom de la France.
Qu'on organise aussitôt les hommes en bataillon, sous le commandement
hiérarchique d'officiers, de sous-officiers et de caporaux du génie,
avec quelques soldats de la même arme, bons ouvriers d'art, à titre de
moniteurs; des aumôniers, des soeurs de charité et des médecins.
Réunis ensuite en famille, qu'on les groupe en smala dans les trois
provinces, sur des points désignés, pour l'exécution de grands travaux
d'utilité publique et la création de villages dont nous allons trouver
plus loin la destination.
Par les soins intelligents de leurs chefs militaires et par leur tâche
de chaque jour, en même temps que les hommes se façonneraient à la
discipline, au maniement du fusil, de la pioche et de la charrue, les
femmes et les enfants se feraient aux travaux du jardinage et des champs
et, tous ensemble, recevraient des aumôniers une éducation chrétienne.
Ils s'acclimateront ainsi peu à peu et se familiariseront avec nos
moeurs et notre langue.
Ce ne sont pas précisément des soldats qu'il s'agit de nous donner.
Aussi leur laisserons-nous leur costume indigène, le serwal, la
gandoura, et pour l'hiver un burnous. Serrée autour des reins avec une
ceinture, la gandoura ne gênera pas plus qu'une blouse le maniement du
fusil, et beaucoup moins que la capote ou la veste le maniement de la
pioche; mais, outre que la discipline militaire à laquelle ils seront
soumis est, ce me semble, pour des barbares, la meilleure école
de civilisation, nous aurions en eux, au premier appel, et dans
l'éventualité d'une guerre qui appellerait notre armée d'Afrique sur
l'autre continent, un contingent d'hommes nombreux, faits à brûler des
cartouches, étrangers aux Arabes par leur langue et leur religion, qui
serait la nôtre, et que nous ne pourrions leur opposer.
Deux années suffiraient à cette première initiation, durant laquelle ils
pourraient être également utilisés par le service des ponts et chaussées
et mis exceptionnellement, pour les travaux urgents de la moisson, à la
disposition des colons.
On les livrerait alors à l'agriculture et à l'industrie privée, dans
les conditions plus haut posées: salaire de 20, 15 et 12 francs par
mois,--retenue mensuelle au profit de la caisse d'immigration, etc.
S'il en était dans le nombre de trop rebelles au travail ou d'instincts
dangereux, le fait serait constaté par procès-verbal et ils seraient
renvoyés à la smala, où des peines disciplinaires--légales--leur
seraient infligées, et où ils feraient corps à part dans les conditions
à peu près où sont placés les ateliers des condamnés.
Ce serait là, du reste, l'objet d'un règlement d'administration dont
nous avons dû nous borner à tracer à larges esquisses les données
principales, et dont celui qui régit la matière aux Antilles et
le décret présidentiel des 13 février-12 mars 1852, _relatif à
l'immigration des travailleurs dans les colonies, aux engagements
de travail et aux obligations des travailleurs et de ceux qui les
emploient, à la police rurale et à la répression du vagabondage_,
serviraient naturellement de base.
L'organisation de nos travailleurs, différant toutefois en plusieurs
points essentiels de celle qui les régit dans les Antilles, notre
législation devrait, par contre, nous être elle-même spéciale.
A leur arrivée chez nous, en effet, ils deviendraient pour deux ans
engagés de l'État, qui, par conséquent, devrait pourvoir aux frais de
leur rachat à 250 francs par homme et femme adultes, et à 150 francs par
enfant de dix à quatorze ans, soit pour 100,000 (55,000 hommes, 36,000
femmes et 9,000 non adultes) 14 millions environ, à 100 francs de plus
par tête qu'ils ne se payent à Ratt et sur les marchés du Maroc[103].
[Note 103: Léon G..., _le Maroc en 1858 1859._]
Ce ne serait là, du reste, qu'une avance de trois annuités qui
se couvrirait au moyen des retenues versées à la caisse-tontine
d'immigration, et qui resterait en définitive au compte des engagistes.
Que si l'on calcule d'ailleurs le bénéfice en main-d'oeuvre à prix
réduit de 200 pour 100 au moins qu'en retirerait l'État pour l'exécution
de ses grands travaux, et ce que lui coûte un ouvrier civil qui vient en
Algérie avec frais de route, passage gratuit, nourriture à bord, séjour
au dépôt des ouvriers, secours éventuels, frais d'hôpitaux, et dont le
retour en France double quelques mois après la dépense inutile, les
chiffres donneront bien autrement valeur à notre proposition.
En appliquant ici les calculs du chapitre précédent, le rapatriement
du premier tiers de nos engagés, à terme d'engagement, entraînerait
un mouvement de 38 millions de francs, dont 17 acquis à la caisse
d'immigration; d'où il suit que, dès le second rapatriement effectué, et
l'État s'étant remboursé de ses 24 millions avancés, il en resterait 10
encore à la caisse pour continuer dorénavant ses opérations de rachat et
de recrutement.
A partir de cette époque, on pourrait réduire proportionnellement les
retenues et par conséquent le salaire des engagés, donc les charges des
engagistes.
Il y a là, ce nous semble, les éléments d'une combinaison financière
qui pourrait tenter les capitalistes et faire que, sans en appeler à
l'intervention de l'État, le commerce algérien et les colons, réunis en
société, pourvussent eux-mêmes au besoin urgent de bras qui les presse,
et s'ouvrissent les marchés soudaniens, avec intérêt de 25 à 30 pour 100
des capitaux engagés dans l'entreprise.
Quanta nos rapatriés, nous opérerons avec eux dans le Soudan central
comme nous avons opéré sur la lisière du continent africain avec les
rapatriés de l'Amérique et de l'Asie, de façon à leur assurer des
installations agricoles et commerciales dans des villages qu'ils
seraient à même de bâtir, de fortifier et de défendre.
L'Algérie a tenu parole: ces malheureux noirs qu'elle a pris tout à
l'heure à l'orée du désert, païens, captifs, pauvres et nus, elle vient
de les rendre à leur pays natal, chrétiens, libres, riches et civilisés.
Elle y a gagné, pour elle, la première année, plus de 8 millions de
journées de travail, la seconde année plus de 16 millions, la troisième
plus de 24, au prix de 66 centimes pour les hommes. 50 centimes pour les
femmes, 40 centimes pour les non adultes, soit, en moyenne, 53 centimes
de solde et 60 centimes de nourriture,--1 fr. 13 c. environ, qu'elle
paye aujourd'hui, quand elle en peut avoir, de 3 à 5 francs.
Son industrie s'est développée, et ses chefs d'ateliers, pourvus d'une
main-d'oeuvre sûre et constante, se sont débarrassés comme elle de
ces prétendus ouvriers, plus souvent au cabaret qu'à l'ouvrage, bras
fainéants, bouches parasites qui vivent d'étapes en étapes, à la
recherche d'un travail qu'ils ne veulent pas trouver, des aumônes de
l'administration.
Ceux-là disparaîtront, et les autres, les bons, trouveront place sur la
terre, désormais offerte à tous les travailleurs de bonne volonté.
Il ne doit point y avoir d'ouvriers nomades en Algérie; il faut à
l'Algérie des colons attachés au sol, et son sol est assez vaste pour
qu'une part y soit faite à tous.
Elle y a gagné des canaux, des barrages, des ponts, des routes,
le dessèchement de ses marais, le défrichement de ses terres, une
production au niveau des besoins de la France; des hameaux et des
villages dans toutes ses plaines et sur toutes les lignes que suivront
un jour ses voies ferrées.
Ces hameaux et ces villages seraient tout prêts à recevoir des hôtes,
jusqu'ici vainement attendus, effrayés qu'ils sont de risquer leurs
femmes et leurs enfants, et de se risquer eux-mêmes, hors de vue du coq
de leur clocher, pour se lancer dans cet inconnu qu'on leur a dit peuplé
de lions et de panthères; où il leur faudra bivaquer en attendant un
abri et vivre de mince épargne du premier coup de pioche au dernier coup
de faucille[104].
[Note 104: «Je vous écris cette lettre, c'est pour m'informer de ce
qu'est devenu M... et toute sa famille, qui sont venus s'établir à
Boufarick, parce qu'il me donne une grande inquiétude. Je vous dirai que
j'ai entendu dire qu'il avait été mangé par les bêtes féroces.» (Lettre
d'un paysan de la Charente.)]
Mais qu'un ou plusieurs villages, bâtis dans des conditions convenables,
maisons suffisantes, église, école, presbytère, lavoir couvert,
abreuvoir, aménagement des eaux, soient mis en adjudication, avec plans
à l'appui du cahier des charges, dans un département de France;--et
qu'il soit énoncé dans l'avis de vente que les acquéreurs, partis
avec leur acte d'acquisition en poche, seront attendus au port de
débarquement en Algérie, par un agent de l'administration qui, pour
toute salutation de bienvenue, leur remettra la clef de leur nouveau
domicile; quel est donc le chef de famille qui ne ferait écus de
quelques arpents pour se donner pignon sur rue et quinze ou vingt
hectares de terre,--un domaine?
Il n'est point d'amour de clocher plus fort que l'amour de la propriété;
et d'ailleurs, eux tous, les acquéreurs de ces cinquante maisonnettes,
dont le groupe prendrait un nom de leur pays, ne s'encourageraient-ils
pas à l'audace de l'émigration, enhardis par une solidarité mutuelle,
des habitudes communes, des amitiés traditionnelles et de plus jeunes
amitiés, sans compter la juste ambition du mieux-être?
C'est par centaines de villages que nous peuplerions l'Algérie en
quelques années, si les idées que nous venons d'émettre étaient
acceptées; et ce serait par milliers, si elles étaient fécondées à
la fois par la mise en application du vaste projet de M. le maréchal
Randon, qui, par le cantonnement des indigènes, sans leur porter
préjudice aucun, livrerait à la colonisation des millions
d'hectares;--et de celui de M. le général baron de Chabaud-Latour,
qui, pour en terminer avec les grands travaux d'utilité publique, leur
affecterait 300 millions.
Solidaires que nous sommes de nos colonies, par cette solidarité filiale
qui nous unit comme elle à la France, nous ajouterons qu'il leur serait
économique de se recruter de travailleurs par nos ports algériens, au
lien d'aller les prendre en Guinée et jusqu'au Congo.
Il résulte, en effet, de ce long voyage et de la concurrence que font
les négriers aux agents de l'immigration, d'abord, que l'immigration
même est insuffisante, ensuite, que chaque immigrant n'arrive à
destination qu'au prix de 500 francs.
Si les Antilles au contraire s'alimentaient par l'Algérie, les
conséquences les plus immédiates de ce fait, sans les considérer au
point de vue des nouveaux intérêts qu'elles feraient se développer dans
nos trois provinces, seraient que les engagés libres et les captifs
rachetés pourraient être livrés, à nos planteurs de l'Océan, à 350 ou
400 francs au plus; et, circonstance importante, ce ne seraient pas
seulement les engagistes qui bénéficieraient de la différence, ce
seraient surtout les engagés qui remboursent, comme on l'a vu, les frais
de leur engagement.
De plus, les négriers ne trouvant plus à s'approvisionner sur la
cote d'Afrique, en raison de la direction centrale que prendrait
l'émigration, leur trafic infamant serait de beaucoup réduit d'abord,
anéanti bientôt après.
En attendant, enfin, que le gouvernement patronne ou qu'une compagnie
financière, dont nous ne saurions comprendre l'hésitation, provoque une
immigration qui nous soit spéciale, ceux de nos colons algériens, et
ils sont nombreux, qui pensent avec nous que les nègres leur seraient
d'utiles auxiliaires, en engageraient au passage et tenteraient ainsi
une expérience désormais décisive.
En modifiant, comme nous venons de le faire, dans quelques-unes de ses
dispositions, un projet qui, s'il a en les honneurs de très chauds
assentiments, a soulevé de très-vives oppositions, nous faisons
volontiers acte de déférence envers nos adversaires; mais nous croyons
devoir à la cause que nous défendons et à ceux qui s'y sont ralliés de
ne pas aller plus loin.
On nous a reproché de faire intervenir l'État, pour une somme qu'on
a beaucoup exagérée, dans l'immigration algérienne; la combinaison
nouvelle que nous proposons laisserait l'État libre de la prendre à sa
charge ou de la confier, sous sa surveillance, à une association qui
bientôt aurait en mains le monopole exclusif de tout le commerce
soudanien, importation et exportation. Que nos adversaires en calculent
les bénéfices et la portée.
On nous a crié de Paris: «Vous avez plus de bras que vous n'en pouvez
employer, qu'avez-vous besoin de nègres?» et l'Algérie font entière, par
la presse, par des pétitions collectives, par ses conseils généraux,
continue à demander des bras.
On nous a dit: «Vous ferez les nègres chrétiens, oui, de nom, si l'on
ajoute le baptême à toutes les autres violences, sinon, non.» Nous avons
répondu par ce fait qu'ils se font chrétiens sans violence dans les
colonies; que le père Gaver, seul avec sa charité, en a baptisé plus de
trois cent mille au dix-huitième siècle, et qu'au contraire c'est par la
violence que les Fellahs les ont faits musulmans du Niger au lac Tchad.
On nous a objecté que «nous ravivions la chasse à l'homme; que cette
chasse serait primée et soudoyée par la France;» nous avons prouvé
qu'elle existe comme autrefois, sans suppression possible dans l'état
actuel des choses, primée et soudoyée qu'elle est par la traite de
contrebande, et qu'à supposer que nous la ravivions pour un moment, nous
y mettrions fin dans un temps prévu.
On nous a appelé «négrier philanthrope.» La même honorable injure avait
assailli le fondateur de Libéria et, pendant quarante ans, poursuivi
Wilberforce; l'un a vécu sur sa devise: _Je sait que ce dessein est de
Dieu_; l'autre est mort en disant: _Ce que j'ai fait est bien_.
Les gouvernements européens ont fait de l'esclavage ce que l'édilité des
grandes villes fait des immondices. Montfaucon n'existe-t-il pas pour
être en dehors de Paris? Mais qui donc semble y croire, sinon par
quelques bouffées de vent que corrige bien vite un mouchoir parfumé? Eh
bien! nous nous sommes placé, nous, au centre du Montfaucon africain et
nous vous déclarons, à vous qui niez son infection à distance, que notre
coeur bondit à l'odeur de ce charnier que vous protégez d'un cordon
sanitaire.