IV.

De l'abolition de la traite.--État de l'Afrique intérieure.

Quand on a songé à réprimer la traite, elle avait pour débouchés les

trois côtés de ce triangle immense qu'affecte dans sa forme le continent

africain: l'un à l'ouest, sur l'océan Atlantique, où se fournissaient

les deux Amériques et les Antilles; l'autre à l'est, sur la mer des

Indes, où se fournissaient les îles de l'Afrique, la Perse et l'Arabie

particulièrement; le troisième au nord, où se fournissaient, par

les ports de la mer Rouge et la vallée du Nil, l'Égypte, la Syrie,

Constantinople; par les étapes du désert, Tripoli, Tunis, l'Algérie, le

Maroc et leurs vastes Sahara.

Il s'y faisait annuellement un mouvement de 200,000 esclaves environ,

ainsi répartis:

Par l'ouest 150,000

Par l'est 50,000

Par le nord 22,000

--------

Total 202,000

Ces deux derniers chiffres, que nous donnons d'après MM. Moreau de

Jonnès[49] et Fowel Buxton[50], ont été portés à 80,000 par la _Revue

Africaine_ de décembre 1853[51], et réduits par M. le comte d'Escayrac

de Lauture à 10,000 seulement[52].

[Note 49: _Recherches statistiques sur l'esclavage colonial_.]

[Note 50: _De la traite des esclaves en Afrique_.]

[Note 51: _De l'importance de l'occupation de Constantine_, par de

Montvéran.]

[Note 52: _Le Désert et le Soudan_.]

Si pourtant le Maroc ne se recrutait annuellement que de 1,000 esclaves,

comme l'avance M. d'Escayrac, il nous semble difficile que par cet

apport insignifiant le nombre total de ceux qu'on y compte se soit élevé

à 120,000 comme il est constaté[53].

[Note 53: Graberg de Hamzo (_Specchio de l'Imperio di Maroco_), et

_Antislavery Reporter_ (cité par M. d'Escayrac).]

Quoi qu'il en soit de ces erreurs de statistique, le problème à résoudre

était celui-ci: fermer à la traite tous ses débouchés, sous peine, n'en

laissât-on qu'un seul ouvert, de n'avoir attaqué l'esclavage ni dans sa

cause ni dans ses effets.

C'était tout simplement impossible; et cette impossibilité de fait

ressortira d'une promenade par citations, autour de l'Afrique et dans le

Soudan.

«D'après un rapport du capitaine Thomas Smee, qui fit en 1811 un voyage

d'exploration sur la côte orientale d'Afrique, dit M. le capitaine de

vaisseau Guillain, le nombre des esclaves annuellement exportés alors

du port de Zanzibar à Mascate, dans l'Inde, à l'île de France, etc.,

n'était pas moindre de 6,000 à 10,000.

«Tarir, diminuer, ou gêner même une source si féconde de richesse,

c'était jeter dans les intérêts de la population marchande, habituée

à ce trafic que son code religieux approuve implicitement, une

perturbation aussi énorme qu'injustifiable à ses yeux, et semer dans les

esprits des rancunes implacables.--L'Angleterre ne s'émut ni des uns ni

des autres, et, ceci est à sa gloire, elle a su constamment mettre au

service de cette oeuvre généreuse une patience et une énergie dont nous

devons regretter de n'avoir pas donné l'exemple.--Je l'avoue pour mon

compte, rien ne me prouve l'égoïsme machiavélique dont on accuse cette

grande nation à propos de la grave question qui nous occupe[54].»

[Note 54: _Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de

l'Afrique orientale_, 5 vol. in-8°, avec atlas.--Ouvrage publié par

ordre du gouvernement, par M. le capitaine de vaisseau Guillain.]

Après ces considérations loyales, auxquelles il est temps qu'enfin tout

homme d'examen sérieux s'associe, M. le capitaine de vaisseau Guillain

rappelle les traités divers qui, de 1822 à 1847, ont amené l'iman de

Mascate, aux sollicitations de l'Angleterre, à supprimer la traite au

nord de l'équateur.

A la même époque, M. Rochet d'Héricourt écrivait:

«Les négociants qui font le commerce des Petites Échelles de la partie

de cette mer voisine du golfe Arabique naviguent avec de gros navires à

trois mâts.--Ils achètent des esclaves que les Danakiles et les Soumalis

amènent du sein des tribus les plus féroces des Gallas. Ils en achètent

à Odéida, à Moka, où les transportent les naturels de Toujourra et

autres, et viennent compléter leur chargement sur les marchés de

Berbera[55].»

[Note 55: Rochet d'Héricourt, lettre datée d'Angola, 1848 (_Revue

Orientale_).]

«En Afrique, ajoutait trois ans après M. le comte d'Escayrac de Lauture,

la traite se fait sur la côte occidentale et la côte orientale. La

première seule est bien surveillée. Il est à ma connaissance qu'en

1851 un navire à vapeur de 600 chevaux de force a chargé _à la côte

orientale_, entre Mozambique et Zanzibar, 1,500 noirs à destination

du Brésil. Ce navire peut, année moyenne, faire quatre voyages et

introduire à lui seul 6,000 esclaves en Amérique.

«Les esclaves ne valent aujourd'hui (1853) que 15 francs sur la côte

orientale d'Afrique, où on les achète en masse, par lots de 50 à 1,000,

à tant par tête en moyenne; ils en coûtent environ 80 à la côte opposée

et se vendent de 1,200 à 1,400 francs au Brésil.--Le propriétaire de la

frégate dont je viens de parler pourrait donc, dès la première année

et tout en mettant 2 millions de côté, armer quatre autres frégates

à vapeur et transporter, l'année suivante, 30,000 noirs sur ses cinq

navires[56].»

[Note 56: Comte d'Escayrac de Lauture, _Le Désert et le Soudan_.]

Que la traite, d'ailleurs, soit plus ou moins officiellement empêchée de

ce côté, l'esclavage local n'en continue pas moins à se recruter dans

l'intérieur sans rien perdre de sa stabilité première et de sa valeur

d'état social, car les esclaves forment les deux tiers ou les trois

quarts de la population totale de Zanzibar: ce sont des Africains

provenant de toutes les peuplades qui occupent les régions intérieures

de l'Afrique orientale comprise entre le Mozambique et le Djoub. Inutile

de mentionner spécialement les individus isolés appartenant à d'autres

contrées, tels que, par exemple, les esclaves abyssiniennes qui ornent

le harem du sultan et celui de quelques hauts dignitaires[57].

[Note 57: M. le capitaine de vaisseau Guillain.]

Comme complément de ces témoignages acquis à notre proposition, et qu'il

est inutile de multiplier, ajoutons que la foire pittoresque de Berbera,

rendez-vous annuel des tribus de l'intérieur, des marchands de l'Yémen,

de Mascate, de Ras-el-Kina, de Bossera, de Sour, etc., etc., des riches

banians de Porbendeur, de Mandévi et de Bombay, n'a rien perdu de

son importance comme marché d'esclaves. «De temps en temps un groupe

d'enfants poudreux et harassés de fatigue y indique l'approche des

caravanes d'esclaves, dont la plus riche est celle de l'Abyssinie, et

dont les conducteurs sont attendus par leurs correspondants de Bossera,

de Bendeur-Abbas et de Bagdad[58].»

[Note 58: _Idem_.]

Voilà pour l'est.

Sur le débouché nord où l'Égypte, Tripoli, Tunis ont adhéré à la

suppression de la traite, où nous avons nous-mêmes aboli l'esclavage,

a-t-elle perdu de son activité?

«Dans le Soudan tout entier, a dit un voyageur au Darfour, la branche de

commerce la plus étendue et sur laquelle, _aujourd'hui encore_, repose

réellement tout le mouvement commercial, est la vente et l'achat des

esclaves.

«A Noufi, il n'est pas un marchand qui n'ait toujours 8,000 ou 10,000

esclaves tout prêts et des commis esclaves eux-mêmes associés à son

commerce ou commerçant pour leur propre compte qui n'en aient chacun

1,000, 2,000, plus ou moins.

«Mohamed Ali, en frappant de droits énormes l'importation des esclaves

en Égypte, _a tâché_ d'entraver ce commerce. On ne sait pas combien de

milliers d'esclaves perdent la vie pour quelques centaines qui finissent

par arriver en Égypte, au Moghreb, à Constantinople: il en meurt des

milliers dans les ghrazias ou chasses qu'on leur fait pour les capturer;

des milliers pour s'acclimater dans le pays de leurs ravisseurs,

s'habituer à un nouveau régime de vie et aux travaux qui leur sont

imposés; des milliers pour sortir du Soudan et traverser à pied

d'énormes déserts; des milliers pour fournir des eunuques; des milliers

pour avoir à supporter le froid de la Syrie, de la Turquie, de la

Perse[59].»

[Note 59: _Commerce et industrie dont le Soudan_.--Relation d'un voyage

dans le Darfour. Traduit et annoté par M. Perron, directeur de

l'École de médecine du Caire, 1845, aujourd'hui directeur du collège

arabe-français à Alger.]

«Avant les Turcs, dit un voyageur au Sennar, quand le Sennar était

administré par des chefs indigènes, le roi de ce pays rassemblait, après

le temps des pluies, deux ou trois cents cavaliers, une centaine de

fantassins, puis, se portant sur le Fazoglet avec le souverain de cette

contrée, il délibérait sur le point qu'il convenait d'attaquer; arrivés

à leur destination, fantassins et cavaliers se couchaient dans les

ravins, dans les bois et les herbes. Ils y attendaient la nuit, puis

ils grimpaient sur la montagne, mettaient le feu aux habitations,

égorgeaient, assommaient les malheureux nègres qui osaient résister,

s'emparaient des enfants et reprenaient la route de leur pays.

«On faisait de même dans le Cordofan et, _aujourd'hui encore_, les chefs

n'ont pas d'autre expédient pour se procurer des esclaves. Quand,

parmi les prisonniers, il s'en trouve de vigoureux, les vainqueurs

confectionnent de longues fourches en bois, et, dans l'intervalle

des branches, serrent le cou du captif qui, ainsi maintenu, ne peut

s'enfuir.

«Après la conquête du Sennar, les commandants de Mohamed Ali ont

continué le commerce des esclaves et, _chaque année, le délégué du

vice-roi à Kartoum fait trois expéditions_.

«Il faut avoir vu soi-même la traite des nègres pour se faire une

idée des horreurs que les hommes commettent sur leurs semblables: une

caravane part d'Éthiopie, composée de filles et de garçons; elle chemine

lentement dans le désert sous la conduite d'un chef; si l'un des

esclaves est malade, si, harassé, il ne peut continuer sa route, on

l'abandonne dans un dépôt pour le guérir, l'engraisser, afin que plus

tard on puisse s'en défaire avantageusement. Mais si la caravane se

trouve éloignée de toute habitation, l'esclave reste sur place et meurt

de faim ou devient la proie d'une bête féroce.

«Toutefois, comme le conducteur est tenu de rendre compte de sa

marchandise, il fait saisir l'esclave et, malgré ses cris, il lui coupe

les deux oreilles, qu'il salera pour les conserver et les exhiber lors

de la reddition des comptes[60].»

[Note 60: Hamont, _Voyage dans le Sennar_, 1843.]

«Le roi de Darfour, dit un voyageur au Cordofan, _exporte_ chaque année

8,000 ou 9,000 esclaves dont un quart meurt dans les fatigues d'une

marche impitoyable à travers le désert. Cette grande caravane est

approvisionnée seulement pour le nombre de jours nécessaires; il faut

que l'escorte fasse avancer tout le monde et gagne la plaine ou la

montagne fixée pour la halte du soir. Dans cette navigation à travers

les sables, on voit les malheureux naufragés qu'on laisse en arrière

supplier, se tordre les bras. Ils ne demandent qu'une journée de repos,

et ils montrent à quelques pas de là la seule escorte qui consente à les

attendre: les hyènes et les chacals. Le chef de la troupe est sourd à

leurs cris; il est cruel par humanité; le sort de la caravane dépendrait

d'un retard, ce retard ne s'accorde jamais.

«Et quand, à quelques jours de là, voyageur monté sur un agile

dromadaire, je traversais rapidement le même désert, c'est par les

carcasses humaines nouvellement dépecées que j'ai trouvé mon chemin et

que, le soir, j'ai reconnu la halte.

«Tel Turc, sur les deux rives du Nil, à côté de son harem, possède cent

femmes noires qu'il livre, dans sa basse-cour, à une dizaine de nègres.

Ces femelles mettent bas un enfant qui sera mutilé pour l'usage des

harems et vendu quand il aura douze ans. Ces haras d'hommes _donnent_,

année commune, 2,000 esclaves que la douane du pacha surveille et taxe

et qui viennent au Caire se vendre au marché[61].»

[Note 61: Léo de Laborde, _Chasse aux hommes dans le Cordofan_, 1844.]

Ces tristes épisodes sont vieux déjà de douze à quatorze ans; mais quoi

qu'aient fait Mohamed Ali et Saïd Pacha surtout, s'ils ne viennent plus

se dénouer aujourd'hui dans les bazars du Caire par un encan public, ils

ne s'en perpétuent pas moins en dehors de l'Égypte proprement dite et de

l'action directe du vice-roi.

Comme partout, l'abolition de la traite n'a fait ici que rétrécir le

périmètre d'action où s'exerce la chasse à l'homme.

Encore un témoin oculaire qui cette fois écrivait en 1853[62]:

[Note 62: M. le comte d'Escayrac de Lauture, _Le Désert et le Soudan_.]

«Parmi les peuples musulmans, la traite des noirs a toujours été _et

est encore_, de nos jours, alimentée par deux sources principales: les

ghrazias, grandes chasses auxquelles prennent part des armées entières,

et les enlèvements partiels d'enfants et de femmes commis par des Arabes

isolés....

«Les ghrazias dirigées par les noirs musulmans contre les noirs païens

ont tantôt lieu sous le patronage du prince, comme dans le Ouady, tantôt

elles sont entreprises à leurs risques et périls par des chefs audacieux

auxquels leur renommée et l'appât du butin ont bientôt formé une troupe.

«La colonne d'attaque, profitant de la saison sèche, se met en marche,

et ce n'est quelquefois qu'après un mois qu'elle atteint les frontières

du Soudan idolâtre. A son approche, les villages sont abandonnés: elle

les brûle; les populations fuient: elle les traque et les atteint.

«Quelquefois un village placé sur le sommet d'un roc inaccessible

cherche à résister: le blocus en est décidé... Les envahisseurs,

s'apercevant enfin qu'il n'est plus défendu, se hasardent à y pénétrer,

et parmi les cadavres déjà froids de leurs victimes, ils cherchent

à reconnaître ceux qu'il est encore temps de rappeler à la vie: les

chasseurs de nègres possèdent au plus haut degré l'art de ranimer les

victimes de la soif et de la faim. Ils savent, si elles y opposent

un refus obstiné, en triompher en leur bouchant les narines, en

introduisant dans leur bouche un instrument de fer ou de bois qui les

contraint à l'ouvrir; ils y jettent rapidement de l'eau et de la farine,

du beurre fondu qu'ils poussent avec leurs doigts dans le gosier de ces

malheureux....

«Le Nubien n'acquiert d'esclaves que pour les revendre; c'est, à ses

yeux, une marchandise, un bétail, une monnaie. S'il en possède une

cinquantaine de l'un et de l'autre sexe, il les accouple sous ses yeux

et livre au commerce les produits de ses haras. S'il ne possède que

des femmes, il les loue moyennant une dizaine de francs par mois à des

soldats turcs, égyptiens, à des blancs de préférence.--Il obtient ainsi

des mulâtres dont la qualité est de beaucoup supérieure à celle des

Abyssiniens et dont la couleur promet un prix élevé. Tout pour lui est

matière à commerce, et il ne dédaigne pas d'ajouter quelquefois sa

progéniture à l'assortiment de son magasin.

«L'esclave est sa monnaie; aussi toutes les marchandises

s'évaluent-elles en têtes de noirs. Les tributs et les contributions ne

s'acquittent guère autrement... Le gouvernement égyptien ne paye pas

autrement aujourd'hui ses employés dans le Sennar, le Fazogl, le

Cordofan, et l'officier traîne sa solde au marché...

«La facilité extrême, le bon marché avec lesquels on acquiert des

esclaves dans le Soudan, font que tout le monde en possède, que leur

perte devient peu sensible et que dès lors on ne prend d'eux aucun soin;

_malades, on les abandonne; estropiés, on les tue; morts, on jette leur

cadavre hors de la ville et les hyènes les font disparaître_.»

Les esclaves étaient _choses_ du moins chez nous et, par là, sujets à

ménagement et à conservation; en déclarant que ce n'était pas assez,

nous avons été logiques avec nos principes de morale et de civilisation;

mais où nous avons cessé de l'être, c'est quand nous avons implicitement

ajouté que, pour n'avoir pas à rougir de faire un homme _chose_, il

fallait le laisser moins que rien. Or, cette transition relativement

immense du _rien_ à la _chose_ s'opérait par la traite.

Et si cette réflexion nous échappe à notre retour du Soudan égyptien,

quelles autres plus amères nous poindront quand nous aurons sondé toute

l'Afrique!

A peine Richardson, Overweg et Barth étaient-ils partis de Tripoli pour

s'avancer dans le Soudan central par la route de Denham et de Clapperton

qu'ils «voient de loin une masse mouvante s'avancer vers eux; c'était

une caravane d'esclaves uniquement composée de jeunes filles[63].»

[Note 63: Malte-Brun, _Résumé historique de l'exploration de l'Afrique

centrale, de 1850 à 1855_.--REVUE BRITANNIQUE, _Voyages du docteur

Barth_.]

Un peu plus au sud, Vogel, en 1854, fait rencontre à Gadrone, entre

Mursouk et Tedjerry, de la grande caravane du Bournou, composée de

quatre à cinq cents esclaves, pour la plupart jeunes filles et jeunes

garçons de dix à douze ans.

«Ce fut la première fois, écrivait Vogel à la _Gazette Allemande_, que

j'eus une idée complète et juste de ce que c'est que l'esclavage. Les

malheureux captifs, obligés, tous sans exception, de porter sur la tête

une charge d'environ vingt-cinq livres, avaient non-seulement perdu

leurs cheveux, mais même la peau sur le sommet de la tête.

«En outre, il leur fallait faire avec les fers aux pieds une route

déjà excessivement pénible; ils étaient traités d'une manière vraiment

révoltante, et ne recevaient qu'une nourriture insuffisante et

mauvaise.»

Dans le Zinder, Richardson «a le regret de voir que la vente des

esclaves était le principal objet de commerce, et que le Sarki avait

pour habitude, quand ses affaires étaient gênées, de les rétablir en

faisant, sous un prétexte quelconque, des ghrazias sur les districts

voisins du Demergou; c'est ainsi qu'_il fut témoin_ d'une expédition

contre le Korgoum, canton situé à deux journées de Zinder et composé

d'une ville et de trois villages sur le penchant et au pied d'une chaîne

de rochers.»

Barth outre-passant ses deux compagnons de voyage pénètre dans le vaste

et beau pays de l'Adamua qu'aucun Européen n'avait encore visité.

«On y rencontre de grandes villes toutes les trois ou quatre heures de

marche, avec des villages dans l'intervalle, exclusivement habités par

les esclaves. Les Fellatahs, jusqu'aux plus pauvres, en possèdent de

deux à quatre, et les chefs du pays ont des multitudes innombrables de

ces pauvres créatures. En aucun pays du monde l'esclavage n'est aussi

répandu; les esclaves et les bestiaux sont considérés comme la base de

la richesse des habitants et forment avec l'ivoire, qui est à très-bon

marché, le principal article d'exportation.»

Il est bien entendu que toutes les horreurs de la ghrazia, de l'affût et

de la battue, dont la bête de chasse est un homme, n'ont rien ici perdu

de leur atrocité.

Vogel, que nous avons laissé tout à l'heure au sud de Mourzouk, poursuit

la route qu'avaient suivie Clapperton et Denham en 1824, et sur laquelle

venaient de le devancer Richardson, Overweg et Barth. Triste route! et

qui serait la _Via Scelerata_ du désert si toutes ne l'étaient pas;

cimetière en plein vent, où, comme ses devanciers de vingt ans et ceux

de l'année précédente, Vogel s'oriente par les squelettes humains

sonnant sous les pas de son chameau.--Au départ d'une étape, dans le

Bournou, il trouve au pied d'un arbre une forme humaine, décharnée, mais

respirant encore; c'était un esclave abandonné depuis trois jours par

une caravane qu'il n'avait pas pu suivre, malgré la lance et le bâton

dont on l'avait aiguillonné; un peu de bouillon le ranima, et, moyennant

un cadeau, un homme du pays consentit à s'en charger. S'il l'a guéri, ne

l'a-t-il pas vendu?

Trois lieues plus loin, la piété moins heureuse du voyageur ne trouvait

plus à s'exercer qu'en ensevelissant dans le sable ce que les chacals

avaient laissé d'un cadavre à moitié dévoré.

Comme Denham, Overweg et Barth, Vogel voulut voir de ses yeux une de ces

terribles ghrazias qu'exécutent de temps à autre les sultans du Bournou

pour alimenter leur dépôt épuisé de captifs.

L'armée bournouène, forte de 2,200 cavaliers, de 3,000 chameaux portant

les bagages et de 5,000 boeufs conduits par 1,500 fantassins, allait se

mettre en marche (mars 1854). Vogel obtint l'autorisation de la suivre.

Le but était le pays des Musgos, par le dixième degré de latitude nord.

Un premier coup de main donna 1,500 prisonniers; un second 2,500, non

sans massacre d'un plus grand nombre. Un soir, Vogel est éveillé par un

bruit étrange. Trente captifs gisaient sur le sol, se tordant en tronçon

dans les convulsions d'une atroce agonie: on leur avait cisaillé jusqu'à

séparation, avec un mauvais couteau, la jambe gauche au genou, le bras

droit au coude.

Trois autres paraissaient avoir été épargnés; ceux-là, messagers de

terreur, devaient aller dire aux leurs quel sort les attendait s'ils

osaient résister jamais au puissant chef du Bournou; un moment après,

ils étaient libres en effet; mais chacun d'eux laissait à terre sa main

droite détachée du poignet par ce même affreux couteau de plus en plus

ébréché et criant sur les os!

Deux moururent la nuit même; le lendemain, le troisième gisait encore

sur le lieu du carnage, les traits décomposés et le visage sillonné de

quelques larmes stoïques qu'il refusait en vain à la douleur.

Une pauvre femme était accouchée à la halte, dans un marais.--Vogel lui

donna sa chemise. Mais une esclave, fut-elle mère, n'est pas apte à

posséder même un lambeau de toile pour envelopper son enfant: son maître

le lui prit.

Imitons Vogel, fuyons en toute hâte cette désolation. Que nous importe à

présent de suivre nos voyageurs? nous retrouverions les mêmes atrocités

sur toute notre route.

Avec Barth, pourtant, reposons-nous un moment sur le chemin de

Tombouctou, dans la case d'un pauvre vieux nègre qui, après vingt-sept

ans d'esclavage au Brésil, était revenu au pays natal, savant de son

expérience, et s'était arrangé d'instinct une petite _Liberia_ de

quelques arpents où il cultivait la canne à sucre et des fruits en

famille.

Quelle leçon nous donne, ce me semble, et bien autrement éloquente que

celle de M. Philipps, cette pastorale au désert!

A l'ouest du continent africain, d'où s'exportait le plus grand nombre

d'esclaves pour les besoins des deux Amériques, la traite est bien

autrement empêchée que dans l'est et le nord.--Les résultats de la

quasi-suppression de ce côté nous laisseront donc préjuger de ce qu'il

adviendrait si elle était partout exactement supprimée.

Voici ces résultats appréciés sur les lieux:

«Les captifs sont traités avec une rigueur que nous n'avions pas encore

remarquée; les uns portent aux pieds des fers joints entre eux par une

courte barre qui les oblige à sauter pour avancer; les autres traînent,

également aux pieds, une pièce de bois d'une lourdeur et d'un volume

tels qu'on a été obligé, pour qu'ils puissent se mouvoir, de la leur

suspendre au cou par une corde d'étoffe.

«Au centre du continent africain, _l'esclavage est en effet bien

autrement odieux que dans les pays civilisés_; et lorsque le voyageur se

trouve en face de toutes ces misères, qu'il est forcé de les voir et de

les toucher, il ne peut que gémir de regret et de douleur; il ne peut

que s'écrier, le désespoir dans l'âme, _que jusqu'ici nous n'avons

employé que des moyens impuissants et inefficaces_.

«Quand la traite était permise, les prisonniers étaient bien nourris. On

les soignait, on leur évitait de trop grandes fatigues pour en tirer un

plus haut prix..... Aujourd'hui, au contraire, les esclaves sont traités

avec une barbarie qui dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir:

il est inutile de les avoir gras et bien portants; car les Africains

sont trop pauvres pour les payer et, quand ils les achètent, ils les

trouvent toujours assez bons. Telle est du moins la règle ordinaire;

l'exception a lieu lorsque le hasard donne à l'esclave un maître qui

considère ses captifs plutôt comme un objet de luxe que comme un

instrument de travail et que, par orgueil plutôt que par intérêt, il

adoucit leur sort par des soins matériels; avoir de beaux captifs est,

pour certains chefs africains, une satisfaction de vanité qui équivaut,

chez nous, à avoir de beaux chevaux.

«Mais tous les chefs ne sont pas dominés par des intérêts de vanité; il

en est beaucoup qui achètent des captifs uniquement pour cultiver leurs

champs, et exécuter de grossiers travaux, et ceux-ci n'exigent aucun

soin. On les nourrit à peine, on ne les vêt pas; on les parque comme des

bêtes immondes; on les soumet à la torture des entraves et des fers pour

prévenir leur évasion. Quant au travail qu'on doit en obtenir, on a

la ressource du bâton; et cette crainte d'un châtiment que ceux qui

l'infligent savent toujours rendre terrible donne au pauvre esclave une

excitation nerveuse qui tient lieu de la force qu'il n'a plus[64].»

[Note 64: Anne Raffenel, _Voyage dans l'Afrique occidentale_,

1843-1845.]

L'abolition de la traite donne donc raison à Senelgrave et à Mungo-Park,

qui écrivaient, l'un en 1730, l'autre en 1805:

«Par un usage immémorial, les nègres font esclaves les captifs qu'ils

prennent à la guerre; mais avant que leur commerce fût établi avec les

Européens, _ils tuaient en grande partie leurs prisonniers dans la

crainte qu'étant devenus trop nombreux ils ne leur causassent de

l'embarras par leurs révoltes. Il demeure prouvé que le commerce des

esclaves sauve la vie à quantité de nègres_[65].

[Note 65: Senelgrave, _Voyage en Afrique_, 1730-32.]

«Si l'on me demandait ce que je pense de l'influence qu'une

discontinuation du commerce des esclaves produirait sur les moeurs de

l'Afrique, je n'hésiterais point à dire que, dans l'état d'ignorance où

vivent ses habitants, l'effet de cette mesure ne serait, selon moi, ni

si avantageux ni si considérable que plusieurs gens de bien avisent à le

penser[66].»

[Note 66: Mungo-Park, _Second Voyage en Afrique_, 1805.]

Après l'affirmation, les faits:

1er mars 1847.--On mande de Gorée: «Les Anglais s'étaient chargés de

bloquer Gallinas, où devaient s'embarquer des nègres pour les Antilles.

Tous les passages étaient si bien gardés que les propriétaires de ces

malheureux, contraints de les nourrir sans pouvoir les vendre, ont pris

une résolution atroce: ils ont de sang-froid tranché la tête à leurs

deux mille esclaves et ont attaché ces hideux trophées à des poteaux sur

la grève, en vue des croiseurs.

«Des officiers français s'étant trouvés à _l'Agouade_, avec les

chefs qui avaient ordonné cette boucherie, et leur en ayant fait des

reproches: «Si nous ne pouvons vendre nos prisonniers, leur fut-il

répondu, que voulez-vous que nous en fassions[67]?»

[Note 67: Les journaux de mars 1847.]

«Le roi de l'État d'Iariba, vaste contrée de la Nigritie occidentale,

a entrepris, en 1851, une grande guerre, à la suite de laquelle il

a massacré cinq mille prisonniers dont il n'a pas voulu avoir la

charge[68].»

[Note 68: Le journal _le Pays_, 1857.]

Ces deux drames en quelques lignes ont été reproduits sans commentaires,

à quelques années de distance, par toute la presse européenne; combien

d'autres, restés inconnus, s'étaient joués avant, se sont joués depuis

dans cet âpre pays et s'y joueront encore, dont nous serons de fait,

sinon d'intention, les auteurs responsables!

En voici la contre-partie:

«Le même roi d'Iariba, pendant une guerre qu'il a eue en 1857, a fait

quatre mille prisonniers, et sachant, d'après les bruits répandus

aujourd'hui dans toute l'Afrique, _qu'il peut en tirer parti pour

l'immigration_, il les a épargnés et les conserve à Ksatonga, sa

capitale[69].»

[Note 69: _Le Pays_, suite de l'article cité.]

Est-ce concluant?

Et sans le triste malentendu qui a imposé un temps d'arrêt à

l'émigration nègre, le nouveau roi de Dahomey, au lieu d'inaugurer son

règne en égorgeant mille esclaves sur la tombe de son père et de se

mettre en chasse, le sacrifice étant incomplet, pour en aller chercher

deux mille autres, eût imité sans doute le lucratif exemple que lui

avait donné le roi d'Iariba. A n'en pas douter non plus, il en eût été

bientôt de même dans la Nigritie tout entière, ainsi qu'en témoigne ce

renseignement encore inédit, _mais officiel_, recueilli en plein grand

désert, à plus de huit cents lieues du premier effet produit sur

le littoral atlantique par le recrutement de nos quelques milliers

d'engagés.

M. Bouderbah, interprète de l'armée à El-Aghouat, le seul voyageur

algérien à qui il ait été donné de dépasser les limites du Sahara,

arrivait à Rat, chez les Touaregs-Azegeur, à trois cent quarante-neuf

lieues de son point de départ, en septembre dernier; on y attendait

les grandes caravanes du Bournou et du Haoussa, _qui y conduisent

annuellement de 3,000 à 4,000 esclaves, et l'on y disait que leur prix

de vente ordinaire, 100 à 150 francs, s'élèverait probablement à 250

francs, parce qu'il y avait à Noufi une recrudescence de demande pour

les côtes de Guinée_[70].

[Note 70: Voyage exécuté avec l'autorisation de M. le maréchal comte

Randon, alors gouverneur général de l'Algérie.]

Ainsi, les rachats que nous opérions au Gabon, dans l'Abyssinie, an

grand Bassam, à la baie de Biafra, avaient déjà eu pour résultat de

mettre en faveur la marchandise--quelle phrase appliquée à des hommes!

si elle n'était corrigée par celle-ci--et de faire par conséquent que la

marchandise même fût soumise à des procédés intéressés de ménagements et

de conservation.

Combien donc l'Europe chrétienne avec son abolition de la traite,

dont la conséquence rigoureuse serait l'abolition de toute émigration

soudainement libre et spontanée, combien donc l'Europe chrétienne

est loin, ainsi que le remarquait H. Raffenel, de réaliser son rêve

religieux!

Rêve en effet, car du voyage de Senelgrave à ceux de Mungo-Park,

avant l'abolition de la traite; de ceux de M. Raffenel à celui de M.

Hecquard[71], depuis qu'elle est abolie, rien n'a changé: la traite,

encore la traite! ainsi que le prouve surabondamment le nombre des

négriers qui chargent à la côte et dont plus des deux tiers échappent

aux croiseurs.

[Note 71: Hyacinthe Hecquard, _Voyage sur la côte et dans l'Afrique

occidentale_, 1855 (Publié avec l'autorisation du ministre de la marine

et des colonies.)]

Nous n'avançons rien là d'ailleurs qui ne soit de notoriété publique et

officielle.

Dès 1840, M. Fowel Buxton écrivait à la première page de son livre, le

plus complet sans contredit et le mieux étudié qui ait été publié sur la

question de l'esclavage:

«Ma première proposition est que 150,000 créatures humaines sont

annuellement enlevées au sol africain et transportées à travers

l'Atlantique pour être vendues comme esclaves.»

La même année, le prince Albert ouvrait la séance de la Société pour

l'abolition de la traite par un discours où nous lisons cette phrase:

«Je regrette profondément que les généreux et persévérants efforts de

l'Angleterre pour abolir cet infâme trafic de créatures humaines, qui

est à la fois la désolation de l'Afrique et une tache pour l'Europe

civilisée, n'aient pu aboutir encore à aucun résultat satisfaisant.»

En 1844, l'Angleterre avait inutilement dépensé 400 millions pour ce

résultat négatif.

En 1848, un comité nommé par la Chambre des communes pour faire une

enquête _sur l'état de la traite des noirs et sur le degré d'efficacité

de la mesure employée pour la réprimer_, rédigea deux rapports dont

les conclusions furent: «Que le gouvernement devait songer à renoncer,

aussitôt que possible, aux moyens employés jusqu'alors pour la

suppression du trafic des noirs[72].»

[Note 72: _Revue coloniale_, t. I et II.]

La presse anglaise tout entière s'émut à cette révélation; et _le

Times_, prenant texte du témoignage rendu devant la commission d'enquête

par le commodore Hottam, _l'un des derniers chefs d'escadre employés à

la répression de la traite_; et s'appuyant sur un opuscule du capitaine

William Allen, _l'ancien chef de l'expédition du Niger_, se prononça

pour le rappel de l'escadre britannique.

«Les escadres de blocus, disait _le Times_, ont complètement manqué leur

but, qui était de balayer l'Océan des négriers, et, _dans l'opinion du

comité_, elles le manqueront toujours, quels que soient d'ailleurs les

forces et le talent qu'on mette au service de ce système.»

L'an dernier enfin, une députation de négociants anglais soumettait à

lord Palmerston ses observations «sur les mesures à employer pour amener

les gouvernements européens à exercer une action plus efficace en

matière de traite des noirs,» et _concluait à l'immigration_[73].

[Note 73: _Revue coloniale_;--_Revue contemporaine_, janvier 1858.]

Il reste donc acquis que la traite se fait partiellement encore sur

l'est et sur l'ouest du continent africain, et qu'elle n'y a rien perdu

de son activité du sud au nord, par caravanes; que sa quasi-suppression

n'a rien modifié à l'état de guerre immémorial et permanent des rois

soudaniens entre eux, et qu'elle a pour effet, au contraire, de

substituer à l'esclavage des nègres chez les blancs, relativement

très-tolérable, un esclavage sur place atroce, impitoyable, pire cent

fois que le premier, pire que l'esclavage antique.

Voici donc ce que les gouvernements de l'Europe, sous la pression d'une

ignorante philanthropie, au nom de la religion, de la morale et de la

liberté, ont trouvé de mieux à faire pour ces quarante ou cinquante

millions de pauvres nègres qui peuplent les Soudans! Ils les ont

condamnés moitié à l'esclavage, sans rachat possible, et tous au

paganisme et à la barbarie à perpétuité.

Admettons pour un moment l'impossible: deux escadres de mille vaisseaux

croisant en vue des côtes dans l'océan Atlantique et la mer des Indes;

des postes échelonnés depuis la haute Égypte, au travers du désert,

jusqu'au sud du Maroc, veillant l'arme au bras; pas un négrier ne peut

échapper au canon des escadres, pas une caravane ne franchira cette

vaste haie de baïonnettes; pas un nègre désormais ne sortira du Soudan;

la traite sera supprimée, cette fois, à n'en pas douter.

Eh bien! vous aurez un grand cirque, un cirque d'un million de lieues

carrées où des millions d'hommes s'égorgeront sans merci; car, plus

impitoyables que le peuple-roi quand il se donnait la joie d'un combat

de gladiateurs, vous aurez fermé la _janua vivaria_, la porte de vie par

où s'échappaient de l'amphithéâtre les combattants épargnés.

La _janua vivaria_, c'était la traite:--ce sera l'émigration.

Cham et Japhet, ou De l'émigration des nègres chez les blancs considérée comme moyen providentiel de régénérer la race nègre et de civiliser l'Afrique intérieure. · 第 10 / 12 题