à l'honneur, au dévouement, à la loyauté... et s'il était vrai...
LA BARONNE.
Eh bien, Monsieur... Permettez-moi...
=(On entend des cris au dehors; Destournelles entre impétueusement.)=
SCÈNE VII.
LE MARQUIS, LA BARONNE, DESTOURNELLES, BERNARD.
DESTOURNELLES.
Venez, venez, noble jeune homme... Oh! pardon, madame la baronne,
pardon, monsieur le marquis, mais je suis si ému...
LE MARQUIS.
Qu'est-ce donc?
DESTOURNELLES.
Tout le village... que j'ai rencontré, et à qui je n'ai pu taire le
retour miraculeux de notre jeune guerrier...
LA BARONNE.
Eh quoi! vous vous êtes permis...
DESTOURNELLES.
Cette nouvelle inattendue a excité une surprise, un enthousiasme
universel... Ils sont là... deux cents paysans... qui demandent à grands
cris le compagnon de leurs premiers jeux... le héros de Volontina!
LE MARQUIS.
Monsieur Destournelles!...
DESTOURNELLES.
Si monsieur le marquis veut se mettre à cette fenêtre, il jouira d'un
spectacle bien émouvant: deux cents villageois se disputant les mains de
leur nouveau seigneur. =(Les cris augmentent.)=
LE MARQUIS, =passant devant la Baronne.=[28]
Monsieur Destournelles!
DESTOURNELLES.[29] =(Il va à la porte-fenêtre à droite.)=
Tenez, tenez, les entendez-vous?... Voyez! ils ont forcé la grille, les
voilà dans la cour.
BERNARD.
Un tel accueil!... j'étais loin de m'attendre...
DESTOURNELLES.
Hâtez-vous... ils sont capables de faire irruption dans le château.
LE MARQUIS.
Irruption!... Qu'ils viennent... je les attends!... Holà... Jasmin, La
Brisée... tous mes laquais!
BERNARD.
N'appelez personne, Monsieur; ce sont mes amis, et je suffirai pour les
congédier. Venez-vous, monsieur Destournelles?
=(Il sort par la porte-fenêtre de droite.)=
DESTOURNELLES, =en sortant, au Marquis.=
Comment donc! mon client l'objet d'une ovation aussi populaire!... Ah!
monsieur le marquis, quel épisode pour ma plaidoirie!
=(Il sort avec Bernard.--À leur aspect les cris redoublent au dehors.)=
SCÈNE VIII.
LA BARONNE, LE MARQUIS.
LE MARQUIS.
Quel vacarme!... Ces animaux-là ne criaient pas autrement quand je suis
revenu.
LA BARONNE.
Maudit avocat!
LE MARQUIS.
Oh!... il ne mourra que sous ma canne... et quant à son client...
LA BARONNE.
Calmez-vous.
LE MARQUIS, =parcourant la scène.=
Comment! un drôle, dont j'ai vu la mère apporter ici pendant dix ans le
lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien!
LA BARONNE.
Calmez-vous, vous dis-je.
LE MARQUIS.
Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tôt, se fût estimé trop heureux de
panser mes chevaux et de les conduire à l'abreuvoir!
LA BARONNE.
Bienfaits de la révolution!
LE MARQUIS.
Le malheureux!... Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de
bouvier a parlé des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont
tout dit: La sueur!... la sueur de leurs pères!... Les impertinents et
les sots!... Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le
travail! S'imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi?
Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau?
LA BARONNE.
Il peut rentrer d'un instant à l'autre.
LE MARQUIS.
Et ce Destournelles, avec son héros de Volontina.... Les voilà ces
héros! Voilà ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait
si grand bruit! Il se trouve qu'en fin de compte, les morts se
ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s'en portent que mieux. Madame la
baronne, quand un La Seiglière tombe, c'est pour ne plus se relever.
LA BARONNE.
À la bonne heure.
LE MARQUIS.
Mais ne fût-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la
France, c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux
gens. Si ce garnement avait pour deux sous de coeur, il rougirait de se
sentir en vie, et il irait se jeter tête baissée dans la rivière.
LA BARONNE, ==riant==.
Que voulez vous?... ça ne sait pas vivre.
LE MARQUIS.
Qu'il vive donc, mais qu'il se cache!--«Cache ta vie,» a dit le sage.
Que ne restait-il en Sibérie? il y avait ses habitudes.
LA BARONNE.
Un héritage d'un million!... On peut quitter pour moins les coteaux de
l'Oural et l'intimité des Baskirs.
LE MARQUIS.
Un héritage d'un million!... Tenez, Baronne, s'il me pousse à bout...
LA BARONNE.
Que ferez-vous?
LE MARQUIS.
Je le traînerai de tribunaux en tribunaux.
LA BARONNE.
Vous lui épargnerez la peine de vous y traîner lui-même; car, vous le
voyez, il connaît ses droits; il est bien conseillé.
LE MARQUIS, =irrité.=
Oui, par ce Destournelles.
LA BARONNE.
Qui l'excite, qui l'aiguillonne... et tant que Bernard sera sous cette
influence... Ah! si l'on pouvait les séparer... je répondrais bien
encore...
LE MARQUIS, =haussant les épaules.=
Oui, mais comment?... c'est impossible!
LA BARONNE, =vivement.=
Attendez!... oh! quelle idée!... nous le tenons!...
LE MARQUIS.
Quoi donc?
LA BARONNE.
Nous le tenons, vous dis-je. Ma lettre?... cette lettre de tantôt?...
que je vous ai donnée?...
LE MARQUIS, ==montrant la table à gauche==.
Eh bien! cette lettre, elle est là, dans le tiroir.
LA BARONNE, =court à la table, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne.=
Jasmin!
LE MARQUIS.
Que voulez-vous faire?
LA BARONNE.
Vous le saurez.--Jasmin!
LE MARQUIS.
Mais expliquez-moi du moins...
LA BARONNE.
Comment, vous ne comprenez pas?... Cette lettre, vous le savez, appelle
Destournelles à Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller
dépend de sa promptitude à se rendre auprès du ministre.
LE MARQUIS.
Eh bien?
LA BARONNE.
Eh bien! les intérêts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les
siens propres; et, soyez-en sûr, dans un quart d'heure il partira.
LE MARQUIS.
Vous pourriez croire?...
LA BARONNE.
J'en réponds, et, une fois parti, je vous garantis qu'il restera là-bas
plus de temps qu'il ne nous en faudra pour avoir raison de son
client.--Jasmin!--Dieu! Bernard!
=(Bernard rentre par la droite.)=
SCÈNE IX.
LE MARQUIS, LA BARONNE, BERNARD.
BERNARD.
Merci, mes bons amis, merci.--Braves gens! j'ai vu le moment où ils
forçaient la porte; et sans monsieur Destournelles... oh! je ne m'en
défends pas, je suis touché jusqu'au fond de l'âme.
LA BARONNE.
Au moins, Monsieur, vous pourrez croire que tout le monde ici ne vous
hait pas.
BERNARD, =sans lui répondre, la salue profondément, passe devant elle et
va au Marquis.=[30]
Monsieur le marquis, avant de sortir de ce château où je ne dois plus
rentrer qu'en maître, je reviens le coeur apaisé pour vous dire que si je
n'abandonne aucun de mes droits, si je les revendique tous, vous n'avez
à redouter de ma part rien de blessant pour votre dignité, rien qui soit
au-dessous de la mienne. Je pars, je vous livre à vos inspirations;
consultez votre honneur: mieux que moi, mieux que la justice, il vous
dira ce que vous avez à faire. =(Il s'incline, le Marquis lui rend son
salut. Bernard se dirige vers la porte-fenêtre.)=
LA BARONNE, =allant au Marquis, bas.=
Il s'en va.
LE MARQUIS.
Qu'il s'en aille! =(Il va s'asseoir dans un fauteuil, à gauche.)=
LA BARONNE, =se rapprochant vivement de Bernard.=
Eh quoi! Monsieur, est-ce ainsi?...
BERNARD, =se retournant, près de la fenêtre.=
Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous saluer.
=(Il s'incline et va sortir; entre Hélène du fond.)=
SCÈNE X.
LE MARQUIS ==(assis)==, HÉLÈNE, LA BARONNE; ==au second plan,== BERNARD,
==entendant Hélène, a quitté la fenêtre et est descendu sur le devant de
la scène.==
HÉLÈNE.
Ce que je viens d'apprendre est-il vrai?... Mon père! serait-ce
possible?... Monsieur Stamply... Bernard...
LE MARQUIS, =montrant Bernard.=
Il est devant toi.
HÉLÈNE =se retourne vivement, et à la vue de Bernard pousse un cri.=
Ah!
BERNARD.
Mademoiselle...
=hélène.=
Vous vivez... vous vivez, Monsieur... c'est donc vrai?
BERNARD.
Mademoiselle...
HÉLÈNE.
Vous vivez... oh! merci, mon Dieu!... Oui... j'aurais dû vous
reconnaître... tant de fois j'ai entendu parler de vous... Pardon, je
suis toute tremblante... l'émotion... le bonheur...
LA BARONNE.
C'est vrai... Monsieur Bernard est de vos vieux amis.
HÉLÈNE.
Et votre père, qui a quitté ce monde avec l'espoir de vous retrouver
dans l'autre![31]... Le ciel a donc aussi ses douleurs et ses
déceptions. Mais pour nous qui restons, quelle joie!... oui, madame la
baronne a dit vrai, vous êtes de mes amis; vous le voulez, Monsieur?
Monsieur Stamply m'aimait, et je l'aimais aussi. Il était mon vieux
compagnon... avec lui je parlais de vous, avec vous je parlerai de lui.
BERNARD.
De lui!
HÉLÈNE.
Mais, j'y songe... mon père, a-t-on fait préparer l'appartement de
monsieur Bernard?
BERNARD.
Eh quoi?
HÉLÈNE.
Car vous êtes ici chez vous, Monsieur.
LE MARQUIS.
Ah! bien, oui, son appartement!... il ne veut rien de nous.
LA BARONNE.
Il nous hait.
HÉLÈNE.
Vous nous haïssez?... J'aimais votre père, vous haïssez le mien... vous
me haïssez, moi... Que vous ai-je fait? comment avons-nous pu mériter
votre haine?
BERNARD.
Non, Mademoiselle, non, je ne vous hais pas.
HÉLÈNE, =regardant autour d'elle.=
Alors... qui donc?
LE MARQUIS.
Ce parquet lui brûle les pieds.
LA BARONNE.
Il lui serait impossible de fermer l'oeil sous ce toit.
HÉLÈNE.
Comment?... =(À elle-même.)= Noble coeur!... victime de la probité de son
père, il refuse par orgueil d'en recevoir le prix.--Monsieur Bernard,
nous n'avons rien à vous donner, nous ne pouvons que vous rendre d'une
main ce que nous avons reçu de l'autre. Vous accepterez pour ne pas nous
humilier.
BERNARD.
Mademoiselle...
LE MARQUIS.
Accepter, lui!... Tu le connais bien... il aimerait mieux se couper le
poignet que de mettre sa main dans la nôtre.
HÉLÈNE, =après un silence, tendant la main à Bernard.=
Est-ce vrai, Monsieur?
BERNARD, =pressant la main d'Hélène.=
Mademoiselle, je vous bénis, je vous vénère, mais...
HÉLÈNE.
Vous ne partirez pas... vous avez été pendant cinq ans le prisonnier des
Russes, vous pouvez bien être un peu le nôtre. C'est donc une
perspective si effrayante que celle de se sentir aimé?... Au nom de
votre père, qui se plaisait à m'appeler son enfant, vous resterez; je le
veux, je l'exige.
BERNARD.
Mademoiselle...
HÉLÈNE.
Je vous en prie.
LA BARONNE, =à part.=
Il est à nous! =(Hélène se rapproche de son père.)=
BERNARD, =à part.=
Cet ange vit avec eux?... Si l'on m'avait trompé.
HÉLÈNE, =se retournant.=
Eh bien?
LA BARONNE, =à part.=
Il hésite!
BERNARD.
Je ne sais... je ne puis...
JASMIN, =entrant par la porte de gauche.=
Monsieur le marquis est servi.
LE MARQUIS, =se levant.=
Bonne nouvelle!... Ma foi, qu'il parte ou qu'il reste, à table! je meurs
de faim.
HÉLÈNE.
Vous dînerez avec nous, du moins; vous serez à côté de moi, nous
parlerons de votre père.
BERNARD.
De mon père!
LE MARQUIS, =près de la Baronne.=
Et nous boirons à sa mémoire d'un petit vin qu'il ne détestait pas.
BERNARD.
Est-ce un rêve?
LE MARQUIS.
Votre bras, Baronne.
HÉLÈNE.
Le vôtre, monsieur Bernard.
LE MARQUIS.
À table!
LA BARONNE.
Allons.....
DESTOURNELLES, =entrant, du fond.=
Ciel! que vois-je?... mon client![32]...
LE MARQUIS.
Monsieur Destournelles!...
LA BARONNE.
Qui arrive à propos.
HÉLÈNE.
Oui. Pour que la fête soit complète, mon bon monsieur Destournelles,
vous allez dîner avec nous.
LE MARQUIS.
Hein? =(Hélène passe près de son père, Destournelles descend vivement à
la gauche de Bernard.)=
DESTOURNELLES.
Comment!...
LA BARONNE, =bas.=
Laissez-la faire.
DESTOURNELLES, =bas à Bernard.=[33]
Malheureux, que faites-vous?
BERNARD, =bas à Destournelles.=
Impossible de refuser... Nous partirons ce soir.
LE MARQUIS, =offrant son bras à la Baronne.=
Madame...
LA BARONNE, =bas au Marquis.=
Non... emmenez Destournelles.
DESTOURNELLES, =à part, vivement.=
Il s'agit de veiller sur mon client. =(Hélène et Bernard sont près de la
porte de gauche.)=
LE MARQUIS.
Allons, Barthole! allons, Cujas, venez-vous?...
DESTOURNELLES.
J'accepte, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Je prétends vous griser et nous chanterons au dessert.
DESTOURNELLES.
Allons!...
=(Ils sortent par la gauche, la Baronne les suit du regard; quand ils
sont dehors, la Baronne appelle d'un ton bref et à demi-voix Jasmin qui
est à sa gauche.)=
LA BARONNE.
Jasmin!
JASMIN.
Madame la baronne?
LA BARONNE.
Cette lettre... prenez... Pendant le dîner vous la remettrez à monsieur
Destournelles, et vous lui direz qu'un exprès... vous entendez, un
exprès, un inconnu vient de l'apporter de Poitiers.
JASMIN.
Oui, Madame. =(Il va pour sortir et revient à droite de la Baronne.)= Il
s'agit?...
LA BARONNE.
De faire ce que je vous dis. Vous avez compris?
JASMIN.
Parfaitement. =(Il sort.)=
LA BARONNE, =seule.=
Et maintenant, Marquis, vous pouvez chanter au dessert.
ACTE TROISIÈME
==Le grand salon du château.--Salon à deux plans, à pans coupés; porte au
fond, portes dans les angles.--Au premier plan de chaque côté de la
scène, une fenêtre. Tables à droite et à gauche de la scène.
Au lever du rideau, Hélène dessine à la table de droite; Bernard est
debout auprès d'elle, il examine son travail. De l'autre côté de la
table la Baronne est assise et fait de la tapisserie. À l'extrémité
opposée de la scène, du côté gauche, le Marquis étendu dans un fauteuil
à bras, lit _la Quotidienne_.==
SCÈNE PREMIÈRE.
LE MARQUIS, BERNARD, HÉLÈNE, LA BARONNE.
HÉLÈNE.
Vous trouvez donc ce dessin exact, monsieur Bernard?
BERNARD.
Très exact.
HÉLÈNE.
Je pourrai vous en montrer beaucoup d'autres. En Allemagne, je ne
rentrais jamais au logis sans un nouveau croquis dans mon portefeuille.
C'est un beau pays que la Bavière, n'est-ce pas?
BERNARD.
Magnifique, Mademoiselle.
HÉLÈNE, =baissant la voix.=
Eh bien! le croiriez-vous? je suis seule ici de mon avis.
LE MARQUIS, =interrompant sa lecture.=
Oh! délicieux!
LA BARONNE.
Qu'est-ce?
LE MARQUIS.
Baronne, écoutez un peu ce que dit _la Quotidienne_.
LA BARONNE.
J'écoute.
LE MARQUIS, =lisant.=
«Depuis le retour de nos princes, la manie des places est devenue en
France une véritable épidémie.»
LA BARONNE.
Ce n'est pas nouveau.
LE MARQUIS.
C'est vrai, il en était de même sous monsieur de Maurepas; mais
attendez. =(Lisant.)= «Dans la foule des aspirants aux grâces
ministérielles, une notabilité du barreau de Poitiers, M. D*** se fait
remarquer depuis six semaines dans les bureaux.» Depuis six semaines,
Baronne!
LA BARONNE.
J'entends bien.
LE MARQUIS, =lisant.=
«Par l'ardente activité de ses démarches. Espérons que M. le garde des
sceaux...» Votre ami monsieur de Malebois... =(Lisant.)= «Prendra pitié de
ce solliciteur infortuné, toujours à la veille d'obtenir à la cour
royale de son département une place de conseiller à laquelle il a des
titres... il y a si longtemps qu'il la demande.»--Le trait est
piquant... Il n'y a que les plumes de notre parti pour écrire de ce
goût. Qu'en dites-vous?
LA BARONNE.
Je dis que... Malebois est un homme d'esprit qui aime à obliger ses
amis, et que ce qu'il fait est bien fait.
HÉLÈNE.
Mais que depuis six semaines monsieur Destournelles ne nous ait pas
donné de ses nouvelles, voilà qui est étrange.
LA BARONNE.
Monsieur le commandant sans doute a été plus heureux que nous?
BERNARD.
Moi, Madame?... qui peut vous faire croire?...
LA BARONNE.
C'est que Jasmin vous remet bien souvent des lettres de Paris... et je
pensais...
HÉLÈNE.
Serait-ce donc pour obtenir cette place de conseiller que monsieur
Destournelles nous a si brusquement quittés?
LA BARONNE.
C'est probable... Quant à moi, je n'en sais rien.
HÉLÈNE.
C'était, je m'en souviens bien, le jour où, pour la première fois,
monsieur Bernard dînait avec nous.
LA BARONNE.
En effet.
HÉLÈNE.
Que de peine ensuite, Monsieur, pour vous retenir au château!... et
encore vous nous quittiez... vous partiez, s'il ne me fût venu à la
pensée de vous offrir la maison du garde.
BERNARD.
C'est là que mon père est mort, Mademoiselle, c'est là que vous lui avez
fermé les yeux.
HÉLÈNE.
Convenez-en, monsieur Bernard, vous aviez contre nous bien des
préventions.
BERNARD.
Je n'avais que de la reconnaissance pour vous, Mademoiselle.
HÉLÈNE.
Ce n'est pas répondre... Je parierais bien qu'aujourd'hui encore...
BERNARD.
Aujourd'hui, ma présence ici ne vous répond-elle pas?
HÉLÈNE.
À la bonne heure... car, je l'avoue, j'ai craint que vos éternelles
discussions avec mon père...
BERNARD.
Ne les regrettez pas, Mademoiselle: la vivacité, l'ardeur de ces
discussions, où le caractère de monsieur le marquis se montre
franchement et à découvert, ont plus fait pour dissiper les préventions
dont vous parlez que tout ce qu'on aurait pu me dire. =(En disant ces
mots Bernard s'est approché du Marquis; ils se serrent la main).=
HÉLÈNE. =(Elle se lève.)=
N'importe... il faut que je vous gronde; vous y mettez, vous, trop
d'obstination, trop d'emportement... Hier, par exemple...
LE MARQUIS, =se levant.=
Hier... Ne le gronde pas, j'avais tort. J'ai été aux informations.
Bernard, je le reconnais, votre Klébert eût été un bon mestre de camp de
monsieur le maréchal de Saxe, ou de monsieur de Castries, et le
chevalier d'Assas n'a pas emporté avec lui tout le dévouement de nos
soldats.[34]
BERNARD, =ironiquement.=
C'est bien de l'honneur que vous leur faites.
LE MARQUIS.
Cependant je tiens à vous dire...
LA BARONNE, =qui s'est levée en même temps que le Marquis, et qui est
descendue à sa droite.=
Oh!... vous allez recommencer...
HÉLÈNE.
C'est vrai; laissons là la politique, qui seule vous divise.
LA BARONNE.
Arrière les batailles!... Parlons plutôt de votre chasse d'hier.
HÉLÈNE.
Oui, sur ce sujet du moins vous êtes toujours d'accord.
LE MARQUIS.
J'en conviens; bon chasseur, joyeux compagnon... il y a plaisir à battre
avec lui les forêts et à trinquer le soir au retour.
BERNARD.
Le plaisir est pour moi, monsieur le marquis. =(Ils se serrent la main.)=
HÉLÈNE.
À la bonne heure, voilà comme je vous aime tous les deux... Mais venez
ici, monsieur le commandant, on a besoin de vous... =(Elle se rassied, le
Marquis en fait autant).= Voyez donc, ne me suis-je pas trompée?...
Est-ce bien là le cours de la rivière?[35]...
BERNARD.
Oui, Mademoiselle, c'est le Regen; la grande route le traverse, ici, de
Nuremberg à Ratisbonne; voilà le clocher du petit village d'Eckmühl, je
le reconnais; c'est là qu'un de nos généraux a conquis son titre de
prince.
LE MARQUIS.
Hein? de quel prince parlez-vous?
BERNARD.
Du duc d'Auerstaedt, du prince d'Eckmühl, du maréchal Davoust.
LE MARQUIS.
Davoust?... Qu'est-ce que c'est que ça?
BERNARD.
Ça, monsieur le marquis? c'est le héros qui prépara Wagram.
LE MARQUIS.
Wagram! =(À part.)= Encore un prince!
BERNARD.
C'est le vainqueur qui nous a ouvert les portes de Vienne, où l'empereur
a élevé une archiduchesse au rang d'impératrice.
LE MARQUIS.
Quel scandale! La fille des Césars... à un petit officier de fortune...
BERNARD.
Au Dieu de la guerre! au maître du monde, monsieur le marquis!
LE MARQUIS, =se levant.=
Bah! pour quelques batailles gagnées en dépit de toutes les règles de
l'art militaire... car avec ce diable d'homme on ne pouvait compter sur
rien... Vous vous le rappelez, Baronne, lors de notre voyage en
Prusse... à peine installés, on le croyait bien loin... il était sur nos
talons.
LA BARONNE, =riant.=
Oui, nous dûmes décamper au plus vite... car en moins de trois
semaines...
BERNARD.
C'en était fait de la Prusse... il partait d'Iéna, et entrait dans
Berlin.[36] =(Hélène inquiète s'est levée et reste près de la table.)=
LE MARQUIS.
Trois semaines... quel manque de formes! Parlez-moi de la guerre de sept
ans... de la guerre de trente ans... à la bonne heure... voilà des
généraux bien élevés!
LA BARONNE, =riant.=
On avait le temps de se reconnaître.
LE MARQUIS.
Maintenant, Dieu merci! il ne peut plus faire des siennes.
BERNARD.
Oui, maintenant on peut dormir tranquille à Vienne et à Berlin.
LE MARQUIS.
Nous l'avons mis à la raison.
BERNARD.
Qui, vous? Pour en venir à bout, il a fallu toute l'Europe.
LE MARQUIS.
Il a reçu enfin le digne prix de ses escapades.
LA BARONNE, =au Marquis.=[37]
Mon ami!
BERNARD, =irrité.=
Ses escapades!...
HÉLÈNE.
Monsieur Bernard!
LE MARQUIS.
Oui, je maintiens le mot: ses escapades!...
BERNARD.
Vous osez?...
HÉLÈNE, =à voix basse.=
Eh quoi! encore!...
BERNARD, =passant devant Hélène.=[38]
Monsieur le marquis...
HÉLÈNE.
Pas un mot de plus... pour mon père!...
BERNARD, =l'écoutant à peine.=
Mademoiselle!...
HÉLÈNE.
Pour moi!...
BERNARD.
Pour vous!... =(Après un silence.)= J'obéis.
HÉLÈNE, =lui tendant la main.=
Merci.
LE MARQUIS.
Je l'ai réduit au silence. =(Il va s'étendre dans son fauteuil.)=
=(Bernard a pressé la main qu'Hélène lui a tendue, et est remonté vers le
fond du théâtre. Hélène se remet à son dessin; Bernard se rapproche
d'elle et s'assied à sa gauche.)=
LA BARONNE, =qui a observé tout ce qui vient de se passer et qui est
debout sur le devant de la scène.=
D'un regard, d'un mot elle l'apaise... le charme continue... c'est bien.
Je le connais, il ne dépouillera jamais la femme qu'il aime... De ce
côté, je suis tranquille.--Mais Hélène... que dois-je croire? Est-ce
qu'oublieuse de sa naissance et de son rang, elle partagerait la passion
qu'elle inspire? J'y veillerai.
LE MARQUIS, =pliant la Quotidienne.=
Passons au _Drapeau blanc_... Mais qui vient là? Raoul!
=(Il se lève et va à lui.)=
SCÈNE II.
LA BARONNE, LE MARQUIS, RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD.
RAOUL, =entrant du fond.=
Moi même. =(Hélène et Bernard se lèvent et restent près de la table.)=
LE MARQUIS.
Nous apportant quelque nouvelle découverte.
RAOUL.
Vous l'avez dit. J'ai découvert...
LA BARONNE.
Quoi donc?
RAOUL.
Je vous le donne en cent.
LE MARQUIS.
Une salamandre?... un blaireau sans queue?...
RAOUL.
Monsieur Destournelles.
TOUS.
Destournelles! =(Mouvement général.)=
LA BARONNE, =à part.=
Déjà de retour!... après ce qui m'a été promis.
BERNARD, =à part.=
Fâcheux contre-temps!
RAOUL.
Oui, monsieur Destournelles, perdu depuis six semaines, et que je viens
de découvrir...
LE MARQUIS.
À l'état fossile?
RAOUL.
Non, ma foi! des plus ingambes, et marchant à grands pas le long de
l'avenue.
BERNARD, =à part.=
Que lui dire?
LE MARQUIS.
Baronne, viendrait-il recevoir nos compliments?
JASMIN, =annonçant du fond.=
Monsieur Destournelles.
LE MARQUIS, =allant s'asseoir.=
Eh! arrivez donc, notre ami.
SCÈNE III.
LA BARONNE, LE MARQUIS, =assis;= RAOUL, =près de la table, derrière le
Marquis;= DESTOURNELLES, HÉLÈNE, BERNARD.
DESTOURNELLES, =qui est entré précipitamment et qui a salué Hélène.=
C'est ce que je fais, monsieur le marquis, j'arrive. =(Apercevant la
Baronne.)= Madame la baronne!
LA BARONNE, =passant devant le Marquis.=[39]
Charmée de vous revoir, monsieur Destournelles; je ne vous attendais pas
si tôt.
DESTOURNELLES.
Je m'en doute bien.
LA BARONNE.
Soyez le bienvenu, pourtant; les joies inespérées sont toujours les plus
vives.
DESTOURNELLES.
Il n'y a que madame la baronne pour tourner ainsi un compliment aux
gens.
LA BARONNE.
Aux gens que j'aime, monsieur Destournelles.
DESTOURNELLES.
Et qui vous le rendent, madame la baronne. =(À part.)= Quelle audace!...
=(Haut.)= Ah!... monsieur Bernard...
BERNARD, =froidement, en remontant la scène=.
Bonjour, monsieur Destournelles, bonjour.
DESTOURNELLES, =à part=.
Cet accueil!... On m'a dit vrai.
HÉLÈNE.
Mais, monsieur Destournelles, votre voyage a-t-il été bon?
DESTOURNELLES, =jetant un regard sur la Baronne.=
Mon voyage?... excellent, Mademoiselle.
LE MARQUIS.
Vraiment!... Que chante donc _la Quotidienne_?
LA BARONNE.
Est-ce à monsieur le conseiller ou à monsieur le président que je dois
tirer ma révérence?
DESTOURNELLES.
Je vais bien vous surprendre, madame la baronne; ni à l'un ni à l'autre.
HÉLÈNE.
Comment?
RAOUL.
Il serait possible?
DESTOURNELLES.
C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
LE MARQUIS.
Un refus, à vous!
LA BARONNE.
Je n'en reviens pas.
DESTOURNELLES.
Une fée... qui m'en veut, qui ne me pardonnera jamais d'avoir su lire au
fond de son âme, a traversé toutes mes démarches.
RAOUL.
Une fée?
HÉLÈNE.
Vous en êtes sûr?
DESTOURNELLES.
Très-sûr.
LA BARONNE.
Il faut qu'elle soit bien habile.
DESTOURNELLES.
Non, mais elle est toute-puissante, et comme vous n'étiez pas là pour
balancer sa maligne influence...
LE MARQUIS.
Un autre que vous l'a emporté.
DESTOURNELLES.
Voilà.
LE MARQUIS.
C'est abominable!
LA BARONNE.