Assurément, monsieur le marquis a le plus beau mollet du Poitou.

LE MARQUIS.

Et comme c'est ferme... Tâte, Jasmin, je te le permets... du marbre!

JASMIN.

Mieux que cela... Du bronze coulé dans un bas de soie.

LE MARQUIS.

Je crois que monsieur de Buonaparte eût été assez embarrassé d'en

montrer autant... Vois-tu, Jasmin, sans l'émigration, le mollet se

perdait en France: c'est nous autres qui l'avons sauvé.

JASMIN.

Si monsieur le marquis voulait se remarier...

LE MARQUIS.

Tu me flattes, coquin!... mais je te pardonne. Allons, encore un verre

de ce vieux vin qui me ragaillardit le coeur.[17] =(Jasmin passe à droite,

prend le flacon sur le guéridon, et verse à boire au Marquis.)= Mon Dieu!

la douce vie!... Comprends-tu, Jasmin, qu'il y ait des gens qui se

plaignent de l'existence? Il n'est pas jusqu'à ta figure bête que je ne

prenne plaisir à regarder.

JASMIN.

Eh! eh!... monsieur le marquis est bien bon.

LE MARQUIS.

Eh! c'est madame la baronne.

SCÈNE IV.

LA BARONNE, =entrant d'un air effaré, du fond;= LE MARQUIS, JASMIN.

LA BARONNE.

Moi-même!... Jasmin, laissez-nous.

LE MARQUIS.

Oui... Va-t'en, faquin. =(Jasmin sort par le fond emportant les guêtres

du Marquis.)= Figurez-vous, Baronne, un cerf gros comme un éléphant!

LA BARONNE, =qui a suivi Jasmin de l'oeil.=

C'est bien de chasse qu'il s'agit!... Nous sommes seuls... Marquis, tout

est perdu.

LE MARQUIS.

Hein?... comment! tout est perdu?

LA BARONNE.

Croyez-vous aux revenants?

LE MARQUIS.

Eh! Madame...

LA BARONNE.

Si vous n'y croyez pas, vous avez tort; le fils Stamply,

Bernard, ce héros mort et enterré depuis cinq ans sous les glaces de la

Russie...

LE MARQUIS.

Eh bien?

LA BARONNE.

Eh bien! on l'a vu aujourd'hui, il n'y a qu'un instant, à Poitiers; on

l'a vu en chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a

parlé, et c'est lui, c'est Bernard, Bernard Stamply, le fils de votre

ancien fermier... Il existe, il vit, le drôle n'est pas mort.

LE MARQUIS.

Eh bien! qu'est-ce que ça me fait?

LA BARONNE.

Comment, ce que cela vous fait?... Le fils de Stamply n'est pas mort, il

est de retour au pays, on a constaté son identité, et vous demandez ce

que cela vous fait?

LE MARQUIS.

Mais sans doute; si ce garçon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux

pour lui qu'il ne soit pas en terre. Je serai charmé de le voir...

Pourquoi ne s'est-il pas déjà présenté?

LA BARONNE.

Oh! soyez calme, il se présentera.

LE MARQUIS.

Qu'il vienne! on le recevra, on aura soin de lui; au besoin, on lui

fera un sort; s'il hésite, qu'on le rassure: il aura ce qu'il demandera.

LA BARONNE.

Et s'il demande tout?

LE MARQUIS.

Hein?

LA BARONNE.

Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code?

LE MARQUIS.

Le Code?

LA BARONNE.

Oui, le Code Napoléon?

LE MARQUIS.

Jamais.

LA BARONNE.

C'est un livre d'un style assez sec, très-goûté lorsqu'il consacre nos

droits, mais peu estimé quand il contrarie nos prétentions. Je doute,

par exemple, que vous en aimiez beaucoup le chapitre des donations

entre-vifs. Lisez-le, cependant, je le recommande à vos méditations.

LE MARQUIS.

Ah! ça, madame la baronne, me ferez-vous l'amitié de m'apprendre ce que

tout cela signifie?

LA BARONNE.

Monsieur le marquis, cela signifie que Thomas Stamply, du vivant de son

fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que de la moitié de ses

biens, et que n'ayant disposé de tout que dans l'hypothèse que son fils

était mort, ces dispositions se trouvent anéanties; cela signifie que

vous n'êtes plus chez vous, que Bernard va vous faire assigner en

restitution de titres, et qu'au premier jour, armé d'un jugement en

bonne forme, ce garçon à qui vous parlez de faire un sort, vous sommera

de déguerpir, et vous mettra poliment à la porte. Comprenez-vous

maintenant?

LE MARQUIS, =passant devant la baronne.=[18]

Ta, ta, ta!... Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations

entre-vifs. Que parlez-vous d'ailleurs de donation? On me restitue ce

qu'on m'a dérobé, et cela s'appelle une donation! Le mot est joli. Une

donation! Un La Seiglière acceptant une donation! Madame la baronne, les

La Seiglière n'ont jamais rien accepté que de la main de Dieu.

LA BARONNE, =à part.=

Vieil enfant!

LE MARQUIS.

Une donation! Comment, ventre-de-loup, je suis chez moi, heureux,

paisible, et parce qu'un vaurien qu'on croyait mort se permet de vivre,

je devrai lui compter la fortune de mes ancêtres? C'est le Code qui le

veut ainsi! mais ce sont donc des cannibales qui l'ont rédigé, votre

Code, qui se dit civil, je crois, l'impertinent!

LA BARONNE.

Voyons, Marquis, parlons sérieusement, la chose en vaut la peine.

Jusqu'ici j'ai respecté vos illusions; la gravité des circonstances ne

me permet plus de ménagements. Votre ancien fermier ne vous avait rien

dérobé; il ne vous devait rien; il pouvait tout garder. C'est donc bel

et bien une donation qu'il vous a faite et que vous avez acceptée.

LE MARQUIS.

Sang de mes aïeux!...

LA BARONNE.

Voilà pour le passé; occupons-nous de l'avenir. Nul doute que ce Bernard

n'arrive ici d'un instant à l'autre, non pas en solliciteur, mais en

maître...

LE MARQUIS.

Mais puisqu'il a été tué à cette bataille de la Moskowa!

LA BARONNE.

On l'a vu, on lui a parlé.

LE MARQUIS.

Impossible!... Il est mort.

LA BARONNE.

Vous êtes donc comme saint Thomas?... Eh bien! aujourd'hui même, sur le

coup de midi, un avocat... de votre connaissance... celui-là même que

vous avez si galamment accueilli ce matin...

LE MARQUIS.

Destournelles?... l'ingrat!...

LA BARONNE.

Destournelles s'est présenté dans l'étude de l'huissier Durousseau, et

là, en vertu d'un plein pouvoir signé de Bernard, il a fait dresser un

acte de sommation qui va tomber chez vous comme un obus, si vous n'êtes

pas disposé à livrer les clefs de la place.

LE MARQUIS.

Comment avez-vous pu savoir?...

LA BARONNE.

C'est le petit Guichard, mon filleul, saute-ruisseau chez Durousseau,

qui a tout vu, tout entendu, et s'est échappé pour venir me donner avis

de la mine chargée sous vos pieds.

LE MARQUIS.

Le petit Guichard... tiens, tiens... j'ai connu sa mère autrefois...

c'était Marie Bontems!... =(Il fredonne).= Marie... Marion...

Marionnette...

LA BARONNE.

Vraiment, je vous admire... Dans une heure, dans un instant peut-être,

Bernard paraîtra devant vous; voyons, répondez, comment comptez-vous le

recevoir?

LE MARQUIS.

Qui ça?... Bernard?... qu'il aille à tous les diables!...

LA BARONNE.

Pourtant, s'il se présente?...

LE MARQUIS.

S'il l'osait, madame la baronne, je me souviendrais qu'il n'est pas

gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n'aurais pas à jeter ma

canne par la fenêtre.

LA BARONNE.

Vous êtes fou, Marquis.

LE MARQUIS.

S'il faut plaider, nous plaiderons.

LA BARONNE.

Marquis, vous êtes un enfant.

LE MARQUIS.

J'aurai pour moi le roi.

LA BARONNE.

La loi sera pour lui.

LE MARQUIS.

J'y mangerai mon dernier champ, plutôt que de lui laisser un brin

d'herbe.

LA BARONNE.

Mêler votre nom à des débats scandaleux! et cela pour arriver à des

conclusions prévues, infaillibles, inévitables. Vous avez un blason;

vous ne lui ferez pas cette injure.

LE MARQUIS.

Mais, pour Dieu! madame la baronne, que voulez-vous que je fasse?

LA BARONNE.

Je vais vous le dire. Savez-vous l'histoire d'un colimaçon qui

s'introduisit étourdiment dans une ruche?

LE MARQUIS.

Un colimaçon!... ce doit être une histoire de votre fils...

LA BARONNE.

Peu importe. Les abeilles l'empâtèrent de miel et de cire; puis

lorsqu'elles l'eurent ainsi emprisonné dans sa coquille, elles roulèrent

cet hôte incommode et le poussèrent hors de leur maison.

LE MARQUIS.

Mais quel rapport voyez-vous entre un colimaçon?...

LA BARONNE.

Marquis, c'est ainsi qu'il faut nous y prendre. Vous ne supposez pas que

ce Bernard ait pour nous une affection bien vive? Pour achever de

l'exaspérer, Destournelles, que j'ai congédié ce matin, n'aura pas

manqué de se faire l'écho de tous les bruits répandus contre nous; en ce

moment Bernard accourt, furieux, le coeur rempli de tempêtes. Eh bien! il

faut que sa colère avorte. Il faut que l'ouragan qui s'attend à briser

des chênes, ne courbe que des roseaux.

LE MARQUIS.

Je commence à comprendre.

LA BARONNE.

Bernard pressent une résistance orgueilleuse; soyons doux, patients,

résignés. Gardez-vous surtout de discuter vos droits ou les siens! Loin

de les contrarier, flattez ses opinions. L'essentiel d'abord est de

l'amener doucement à s'installer comme un hôte dans ce château. Cela

fait, vous gagnez du temps... Le temps et moi nous ferons le reste.

LE MARQUIS.

Ventre-saint-gris!... Madame, je jure comme Henri IV, mais il me semble

que je vais m'y prendre autrement que le Béarnais pour reconquérir mon

royaume.

LA BARONNE.

Le Béarnais était d'avis que Paris valait une messe.

LE MARQUIS.

Passe pour une messe; mais quel rôle allons-nous jouer ici?

LA BARONNE.

Un grand rôle, Monsieur: nous allons combattre pour nos principes, pour

nos autels et pour nos foyers.

LE MARQUIS.

S'il s'agit de combattre, je ne reculerai pas, vive Dieu!

LA BARONNE.

Que voulons-nous d'ailleurs? Il n'est pas question de réduire ce garçon

à la mendicité; vous serez généreux, vous ferez bien les choses; mais,

en bonne conscience, un pauvre diable qui vient de passer cinq années

dans la neige, a-t-il besoin pour se sentir mollement couché d'être

étendu tout de son long sur un million de propriétés?

LE MARQUIS.

En bonne conscience, non... mais... cependant.

LA BARONNE.

Après cela, mon vieil ami, s'il vous reste des scrupules, eh bien!

ruinés de fond en comble, venez, vous et votre fille, chercher un asile

dans l'humble castel des Vaubert, d'où vous pourrez contempler à votre

aise votre château, les ombrages de ce beau parc, et monsieur Bernard

chassant, vivant en liesse et menant grand train sur vos terres.

LE MARQUIS.

Savez-vous, Baronne, que vous avez le génie d'une Médicis?

LA BARONNE.

Ingrat!... J'ai le génie du coeur. Qu'est-ce que je veux? Qu'est-ce que

je demande? le bonheur des êtres que j'aime. Pensez-vous que je

m'effraie à l'idée de vivre pauvrement avec vous dans mon petit manoir?

Mais vous, mais votre belle Hélène, mais les enfants qui naîtront d'une

union charmante...

LE MARQUIS.

C'est vrai, pauvres petits!... sauvons le duvet de leur nid. =(Il lui

baise la main.)=

JASMIN, =annonçant du fond.[19]=

L'étranger que monsieur le marquis a refusé de voir ce matin...

LE MARQUIS.

C'était lui!

JASMIN.

Il est accompagné de monsieur Destournelles.

LE MARQUIS.

Destournelles!

LA BARONNE, =bas au Marquis.=

Oh! le traître!... Il ne le quitte plus... S'il assiste à cette première

entrevue, il déjouera tous nos projets... plus d'espoir.

LE MARQUIS.

Je vais le jeter par la fenêtre.

LA BARONNE.

Y pensez-vous?

LE MARQUIS.

Comment nous en défaire, alors!

LA BARONNE.

Je ne sais, mais je m'en charge. Qu'ils entrent.

LE MARQUIS, =à Jasmin.=

Fais entrer.

LA BARONNE.

Allons, Marquis... l'heure est solennelle. Voici le lion; il faut le

museler.

LE MARQUIS.

Quelle abominable aventure!... Au moment de se mettre à table.

SCÈNE V.

LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD, DESTOURNELLES.

==(Jasmin introduit les deux nouveaux venus et sort après avoir avancé des

fauteuils; Destournelles, qui est entré le premier, salue profondément;

Bernard va droit au Marquis.)==

BERNARD.

C'est à monsieur de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?

LE MARQUIS.

Oui, Monsieur. Puis-je savoir... [20] =DESTOURNELLES, vivement, passant

devant Bernard.=

Permettez... permettez,.. avant de décliner nos noms et qualités... Ah!

madame la baronne...

La place m'est heureuse à vous y rencontrer.

LA BARONNE.

Toujours galant, monsieur Destournelles.

BERNARD, =bas à Destournelles, au côté droit de la scène.=

Madame de Vaubert?

DESTOURNELLES, =de même.=

Oui.

BERNARD, =à part.=

Bien!

LA BARONNE, =bas au Marquis, après avoir examiné Bernard, au côté gauche.=

Ce n'est pas un rustre.

LE MARQUIS, =de même et dédaigneusement.=

C'est le fils de Stamply.

LA BARONNE, =de même.=

Ce regard hautain et décidé... Marquis, tenez-vous sur vos gardes.

LE MARQUIS, =de même.=

Soyez donc tranquille... =(Haut.)= Eh bien! Messieurs, me ferez-vous

l'honneur de m'apprendre à quelle circonstance je dois l'avantage de

vous recevoir?

BERNARD.

Rien de plus aisé, Monsieur; sachez...

DESTOURNELLES.

Permettez... c'est contre nos conventions; laissez parler votre avocat.

LE MARQUIS.

Un avocat!... que signifie?...

DESTOURNELLES.

Vous allez le savoir, monsieur le marquis; mais mon honorable client se

rappellera la promesse qu'il m'a faite de s'en rapporter à mon

expérience et de me laisser exposer le sujet de notre visite.

BERNARD, =se contenant, bas à Destournelles.=

C'est juste, je me suis promis de savourer à longs traits ma vengeance.

DESTOURNELLES, =de même.=

Laissez-moi donc déguster la mienne.

LE MARQUIS.

Eh bien! Monsieur, de quoi s'agit-il?

DESTOURNELLES, =d'un ton posé.=

Monsieur le marquis, parmi les nombreux témoignages de bienveillance

dont vous m'avez comblé ce matin, il en est un surtout que je ne pouvais

oublier. Monsieur le marquis a daigné m'exprimer en termes aussi

touchants que flatteurs pour mon amour-propre le désir de m'entendre

dans quelque importante affaire. Il s'en présente une qui promet d'être

magnifique et paraît devoir exciter au plus haut point l'intérêt de

monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Mon intérêt? =(Bas à la Baronne.)= Il me raille, je crois.

DESTOURNELLES.

C'est un de ces beaux drames que le théâtre envie au temple de Thémis.

Quand il se jouera, si madame la baronne veut bien accompagner son noble

ami, je lui réserverai une place d'honneur, et tâcherai que ma parole

soit digne d'un si brillant auditoire.

LE MARQUIS, =bas à la Baronne.=

Encore!... Baronne, ne me retenez pas!

LA BARONNE, =bas au Marquis et passant derrière lui.=

Du calme, du sang-froid..[21] =(Haut.)= Et cette affaire, monsieur

Destournelles?...

DESTOURNELLES.

Touche de près monsieur le marquis, et c'est précisément l'affaire dont

mon client vient l'entretenir.

LA BARONNE.

Ce sera pour nous un grand charme d'entendre à l'audience l'éloquente

parole de monsieur Destournelles, mais nous ne sommes pas au palais, et

sa présence ici, à titre d'avocat, a lieu, je n'en doute pas, d'étonner

monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

C'est vrai... je ne m'explique pas que monsieur Destournelles...

BERNARD.

Eh bien! soit, c'est moi, Monsieur, qui vais vous adresser...

LE MARQUIS, =fièrement et passant devant la Baronne.[22]=

Monsieur, si un intérêt à débattre entre nous vous amène auprès de moi,

vous auriez pu, ce me semble, mettre tout simplement mon procureur aux

prises avec votre avocat. Si notre entrevue doit avoir un caractère

particulier, je vous dirai, Monsieur, qu'il n'est pas dans mes habitudes

d'admettre un tiers à de pareils entretiens.

LA BARONNE, =à part.=

Très-bien!

DESTOURNELLES.

Par exemple!... Je dois l'appui de mon ministère à mon client.

LE MARQUIS.

Dans votre cabinet... au palais... c'est possible! Mais ici, chez moi,

devant moi, c'est autre chose.

DESTOURNELLES.

Mais...

BERNARD.

Finissons =(Il passe devant Destournelles.)=[23]; ce que j'ai dans le

coeur, personne ne vous le dira mieux que moi... Laissez-nous, monsieur

Destournelles.

DESTOURNELLES.

Comment!...

BERNARD.

Je l'exige.

DESTOURNELLES.

Allons, puisqu'il le faut, puisque monsieur le marquis refuse d'admettre

un tiers à cet entretien... madame la baronne, nous n'avons plus qu'à

nous retirer.

LA BARONNE, =à part.=

Ô ciel!

BERNARD, =vivement.=

Non pas; restez, Madame.

DESTOURNELLES.

Hein?...

LA BARONNE, =à part.=

Je respire.

BERNARD.

Monsieur le marquis, j'en suis sûr, ne s'y opposera pas: ce que j'ai à

dire vous intéresse également tous les deux.

DESTOURNELLES, =bas à Bernard.=

Malheureux!... Vous ne la connaissez pas.

BERNARD, =de même.=

Je la connais, soyez sans crainte.

DESTOURNELLES, =de même.=

Vous ignorez quelle langue dorée...

BERNARD, =de même.=

Je réponds de moi. Encore une fois, laissez-nous.

DESTOURNELLES, =à part.=

Il est perdu... Et si je ne trouve pas le moyen d'interrompre cet

entretien...

LE MARQUIS.

Monsieur Destournelles!...

DESTOURNELLES.

Je me retire. =(Il passe devant Bernard.)=[24] Madame la baronne, je

laisse Renaud dans les jardins d'Armide. Monsieur le marquis, j'ai tout

lieu d'espérer que vous serez satisfait de mon client.

LE MARQUIS, =lui montrant poliment la porte.=

Monsieur Destournelles...

DESTOURNELLES, =saluant.=

Monsieur le marquis... =(Il sort.)=

SCÈNE VI.

LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD.

LE MARQUIS.

Maintenant, Monsieur, nous voilà seuls, veuillez vous asseoir?... je

suis tout prêt à vous entendre. =(Il s'asseoit.)=

BERNARD, =à part, s'asseyant.=

Contenons-nous, s'il est possible, et que chacune de mes paroles les

frappe au coeur comme un remords.

LE MARQUIS.

Puis-je savoir d'abord, Monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?

BERNARD.

Dans un instant, monsieur le marquis. Avant de vous dire qui je suis,

j'ai besoin de rappeler à vos souvenirs des choses que vous avez

oubliées, dit-on; il vous sera facile de comprendre en m'écoutant

pourquoi j'ai voulu vous voir avant de remettre ma cause entre les mains

de la justice.

LE MARQUIS.

Parlez donc, Monsieur, je vous écoute.

BERNARD.

Monsieur le marquis, voilà un quart de siècle, de grandes choses

allaient s'accomplir, une aurore nouvelle se levait sur la France. Vous

n'étiez pas de ceux qui la saluaient alors avec amour, car vous fûtes un

des premiers qui donnèrent le signal du départ. La patrie vous rappela,

c'était son devoir; vous fûtes sourd à son appel, c'était sans doute

votre bon plaisir; elle confisqua vos biens, c'était sa volonté

souveraine.

LE MARQUIS.

Monsieur!...

LA BARONNE, =bas.=

Mon ami!

BERNARD.

Ces biens devinrent la propriété de la nation, un de vos fermiers les

acheta du prix de ses sueurs, et lorsqu'il eut recousu lambeaux par

lambeaux le domaine de vos ancêtres, il s'en dépouilla comme d'un

manteau et vous le mit sur les épaules.

LE MARQUIS.

Monsieur!...

LA BARONNE, =bas.=

Silence!

BERNARD.

Par quel enchantement cet homme se porta-t-il à un tel excès de

générosité? Comment se décida-t-il à résigner entre vos mains la sainte

propriété du travail?... Madame la baronne, peut-être pourriez-vous me

l'apprendre?

LA BARONNE.

Moi, Monsieur?

BERNARD.

Ce que je sais, moi, c'est que cet homme mourut sans s'être seulement

réservé un coin de terre pour son dernier sommeil, vous laissant,

monsieur le marquis, paisible possesseur d'une fortune qui ne vous avait

coûté d'autre peine que de rentrer en France et d'ouvrir la main pour la

recevoir.

LE MARQUIS, =se levant et passant devant la Baronne qui se lève aussi.=

Monsieur... un pareil langage...

BERNARD, =se levant à son tour.[25]=

Oh! vous m'entendrez... vous n'êtes pas au bout... Il faut que vous

sachiez ce que vous avez fait, et ce qui vous attend.

LE MARQUIS.

Prenez garde, Monsieur, je suis ici chez moi, mais je puis l'oublier.

BERNARD.

Chez vous!...

LA BARONNE.

Monsieur le marquis a raison, vos paroles sont cruelles, Monsieur, et

nous blesseraient au coeur, si elles étaient méritées.

BERNARD.

Il est vrai, je m'emporte. Eh bien! Monsieur, voyons, ai-je eu tort? Mes

paroles sont cruelles... Répondez, prouvez-moi qu'elles ne sont pas

méritées?

LE MARQUIS.

Monsieur.....

LA BARONNE.

Asseyez-vous, mon ami. =(Le Marquis s'assied dans le fauteuil occupé

précédemment par la Baronne.)=--Monsieur, puisque vous m'avez priée

d'assister à cet entretien, vous souffrirez sans doute que j'y prenne

part, et, puisque je suis en cause, que je réponde pour tous deux? =(Elle

s'assied ainsi que Bernard.)= Vous êtes jeune, Monsieur; cette nouvelle

aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vu poindre, vous sauriez comme

nous que ce fut une aurore de sang.

BERNARD.

Madame...

LE MARQUIS.

Ah! pardieu! Monsieur, j'aurais bien voulu vous y voir. Si l'on venait

vous dire que ce château menace ruine, si ce parquet tremblait sous vos

pieds, et que le plafond criât et craquât sur nos têtes, resteriez-vous

assis tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache derrière

le dos, vous appelait d'une voix câline, vous empresseriez-vous

d'accourir?

BERNARD.

Monsieur...

LA BARONNE.

Croyez qu'il s'est rencontré dans les rangs de l'émigration de nobles

coeurs demeurés français sur la terre étrangère; Rocroi n'exclut point

Austerlitz; Bouvines et Marengo sont soeurs; ce n'est pas le même

drapeau, mais c'est toujours la France victorieuse.

LE MARQUIS, =prenant une prise de tabac.=

Certainement, certainement. =(Bas.)= Très-bien, Baronne, très-bien.

LA BARONNE.

Et ce petit compte une fois réglé, si vous tenez à savoir par quel

enchantement monsieur Stamply s'est décidé à réintégrer dans ce domaine

une famille qui de tout temps l'avait comblé de ses bontés, je vous

dirai, Monsieur, qu'il n'a fait qu'obéir aux pieux instincts de sa belle

âme.

BERNARD.

En êtes-vous bien sûre, Madame? Ce que je puis vous affirmer, c'est que,

du vivant de son fils, il ne se souciait pas même de savoir si cette

famille existait encore.

LA BARONNE.

Je crois, Monsieur, que vous calomniez sa mémoire.

BERNARD.

Moi!

LA BARONNE.

Si son fils revenait parmi nous...

BERNARD, =se levant.=

Si son fils revenait!... Supposons qu'il revienne en effet... Supposons

que, laissé pour mort sur un champ de bataille, il se soit vu traîné de

steppe en steppe jusqu'au fond de la Sibérie. Après cinq ans d'une

horrible captivité, il va revoir son vieux père qui ne l'attend plus...

Il part, il traverse gaîment les plaines désolées. Il arrive, son père

est mort, son héritage est envahi, il n'a plus ni toit ni foyer. Il

s'informe, et bientôt il apprend qu'on a profité de son éloignement pour

capter un vieillard crédule et sans défense; il apprend qu'après l'avoir

amené à se déposséder, on a payé ses bienfaits de la plus noire

ingratitude. Que fera-t-il alors? (Ce ne sont toujours que des

suppositions.) Il ira trouver les auteurs de ces lâchetés et de ces

trahisons, il leur dira: C'est moi, moi que vous croyiez mort, moi le

fils de l'homme que vous avez dépouillé, laissé mourir d'ennui et de

chagrin; c'est moi, Bernard Stamply! Eux, que répondraient-ils?

LA BARONNE.

Ce qu'ils répondraient?...

LE MARQUIS, =se levant et passant au milieu.=[26]

C'est moi qui vais vous le dire, Monsieur... et laissons là toute

feinte, car nous savons maintenant qui vous êtes.

LA BARONNE, =qui s'est levée après le Marquis, bas.=

Qu'allez-vous faire?

LE MARQUIS.

Laissez-moi.--Quand je rentrai dans le domaine de mes aïeux, votre père,

qui était un brave homme, me reçut au seuil de cette porte et me tint ce

simple discours: «Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.» Je ne vous

en dirai pas davantage: vous êtes chez vous, monsieur Bernard.

BERNARD.

Monsieur le marquis, croyez-vous me l'apprendre?

LE MARQUIS.

Veuillez donc regarder cette maison comme la vôtre. Vous êtes arrivé

avec des intentions hostiles; je ne désespère pas de vous ramener

bientôt à des sentiments meilleurs. Vous pensez avoir à exercer sur ce

domaine des droits dont moi je crois être en mesure de contester la

valeur: commençons par nous connaître... et plus tard un

accommodement...

BERNARD.

Non, Monsieur, non, je n'attends rien de votre bonté, n'attendez rien de

la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous, c'est celui

qu'a prévu la loi. Il n'est pas un coin de ce domaine que mon père n'ait

arrosé de ses sueurs et aussi de ses larmes, il ne convient pas que j'en

fasse le théâtre d'une comédie.

=(Le Marquis remonte vers le fond du théâtre; il redescend ensuite près

de la Baronne.)=

LA BARONNE.[27]

Ah! Monsieur, vous n'êtes pas Bernard, vous n'êtes pas le fils de notre

vieil ami.

BERNARD.

Madame la baronne...

LA BARONNE.

Non, Monsieur. Votre père était un homme équitable, d'un sens droit,

d'un coeur modéré... Ce n'est pas lui qui se fût abandonné aux transports

d'une colère irréfléchie: il eût craint de céder aux suggestions de la

calomnie; avant de se décider à la haine, il eût voulu s'assurer qu'il

n'était pas l'instrument de la vengeance d'un méchant.

BERNARD.

Madame...

LE MARQUIS.

Eh! Baronne, à son aise; de grâce, n'insistez pas.

BERNARD.

Mademoiselle de la Seiglière Comédie en quatre actes, en prose · 第 2 / 6 段