LE MARQUIS.
Destournelles, je m'en plaindrai au roi.
DESTOURNELLES.
Monsieur le marquis, madame la baronne, combien je suis touché...
Rassurez-vous pourtant; si je ne suis ni président, ni conseiller, je
reste avocat, comme par le passé... Mettre sa parole au service des
droits méconnus, dépister l'intrigue et la ruse, relever les faibles,
abattre les puissants, c'est encore une assez belle tâche; ne le
pensez-vous pas, monsieur le marquis? n'est-ce pas votre avis, madame la
baronne?
LE MARQUIS.
Sans doute, sans doute.
LA BARONNE.
La philosophie fut de tout temps le refuge des grandes âmes.
HÉLÈNE, =se rapprochant de Destournelles.=
Et à peine arrivé, mon bon monsieur Destournelles, votre première visite
a été pour nous?
DESTOURNELLES.
Oui, Mademoiselle, oui... pour vous... d'abord... et ensuite...
LA BARONNE.
Et ensuite... pour monsieur Bernard.
BERNARD.
Pour moi?
DESTOURNELLES.
Mais effectivement... je ne vous cacherai pas...
HÉLÈNE, =passant devant Destournelles, et allant à son père, la Baronne
remonte=.
Ah! plus tard, un autre jour...[40] Monsieur Bernard ne s'appartient pas
aujourd'hui; il a promis de nous accompagner au moulin de Gençais.
LE MARQUIS.
Au moulin de Gençais?
HÉLÈNE.
La veuve du meunier est malade, je dois porter à ses enfants quelques
vêtements que je vais rassembler, et si monsieur Bernard veut bien
m'attendre un instant...
BERNARD.
À vos ordres, Mademoiselle.
LE MARQUIS.
Oh! alors, je vais avec vous. Vaubert, êtes-vous des nôtres?
RAOUL.
Non, monsieur le marquis.
LA BARONNE, =à part.=
Maladroit!... =(Haut.)= Pourquoi donc? qu'avez-vous à faire?
RAOUL.
Mademoiselle Hélène le sait. J'ai hâte de mettre fin à un travail qui,
je l'espère, ne sera pas inutile à ses pauvres.
HÉLÈNE.
C'est vrai.
LE MARQUIS, =à part.=
S'ils comptent là-dessus pour avoir des sabots!... =(Haut.)= Allons,
puisqu'il en est ainsi, donne-moi le bras, ma fille, et conduisons-le
jusqu'à la grille. Au revoir, Destournelles. Bernard, dans un instant
nous sommes à vous. Sans rancune, mon brave; à bientôt, mon ami.
=(Il donne une poignée de main à Bernard et sort avec sa fille. Bernard
les accompagne jusqu'à la porte; Raoul serre aussi la main de Bernard en
sortant. Destournelles, qui a suivi ce mouvement, reste stupéfait.
Bernard disparaît pour quelques instants.)=
SCÈNE IV.
LA BARONNE, DESTOURNELLES.
DESTOURNELLES.
Un tel accord!... Malgré tout ce que j'ai appris, je n'en saurais
revenir.
LA BARONNE.
Qu'a donc monsieur Destournelles? On le dirait étonné de ce qu'il vient
de voir et d'entendre.
DESTOURNELLES.
Honneur à vous, Madame; on n'est pas plus adroite, on n'est pas plus
habile.
LA BARONNE.
Vous dites?
DESTOURNELLES.
Je dis que c'est bien joué... et qu'il était impossible de mieux
profiter de mon absence.
LA BARONNE.
Vous voilà revenu, monsieur Destournelles, et rien ne vous empêche de
vous signaler à votre tour. Tenez, sans plus tarder, je vous laisse le
champ libre. =(Bernard reparaît au fond; il suit du regard Hélène et son
père.)= Monsieur Bernard va vous entendre, seul, en tête-à-tête; et,
après cet entretien, que je connais d'avance, et qui ne m'effraie pas,
monsieur Bernard décidera de quel côté se trouve la droiture ou
l'habileté. Monsieur Destournelles, je vous salue.
=(Elle remonte la scène, et rencontre au fond Bernard, qui paraît
embarrassé; elle lui indique gracieusement Destournelles comme ayant à
lui parler, et échange quelques paroles avec lui.)=
SCÈNE V.
DESTOURNELLES, BERNARD.
DESTOURNELLES.
Oh!... nous allons voir... À nous deux maintenant, monsieur Bernard...
Ah! l'on chasse... ah! l'on festine... ah! l'on soupire ici. Place au
trouble-fête... Voici le seigneur Rabat-joie.
BERNARD.
Nous voilà seuls, Monsieur; vous avez désiré me parler, je vous
écoute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits?
DESTOURNELLES.
Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous l'ai dit: je n'aime
pas à me répéter.
BERNARD.
Eh bien! alors...
DESTOURNELLES.
Je ne suis venu que pour connaître vos intentions.
BERNARD.
Mes intentions?...
DESTOURNELLES.
Il m'est permis de les ignorer, puisque vous avez laissé toutes mes
lettres sans réponse; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous
m'avez donnés, et qui sont encore entre mes mains...
BERNARD.
J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans me consulter?
DESTOURNELLES.
Je vous consulte... Que dois-je faire?
BERNARD.
Rien.
DESTOURNELLES.
Ainsi, vous renoncez?...
BERNARD.
Je ne m'explique pas là-dessus... Je verrai, j'aviserai... Nous en
reparlerons, rien ne presse.
DESTOURNELLES.
En effet, de quoi s'agit-il?... de venger votre père... Les morts
peuvent attendre.
BERNARD.
Monsieur!
DESTOURNELLES.
Vous habitez la maison du garde... Je comprends qu'un pareil séjour ait
amolli votre coeur, et lui ait conseillé l'indulgence et l'oubli.
BERNARD.
Encore une fois!...
DESTOURNELLES.
Ah! tenez, laissez-moi vous parler franchement, car ce n'est plus de
votre patrimoine qu'il s'agit, à cette heure; mais de votre honneur, de
votre dignité.
BERNARD.
Monsieur Destournelles!...
DESTOURNELLES.
Monsieur Bernard, vous ne deviez rester ici qu'à la condition d'y
commander en maître... C'est mon avis. Voilà six semaines, c'était aussi
le vôtre. La colère blanchissait vos lèvres, des éclairs partaient de
vos yeux, vous parliez de punir les méchants de leurs iniquités... Et
voilà qu'aujourd'hui vous hésitez!... «Vous verrez... vous aviserez...
rien ne presse!...» Et en attendant, vous vivez en joie au milieu de vos
ennemis, sous le toit d'où ils ont chassé votre père.
BERNARD.
Monsieur... c'est qu'il y a six semaines, j'ignorais certains détails...
on avait su m'inspirer certaines préventions... qui maintenant sont
dissipées.
DESTOURNELLES.
Vraiment?...
BERNARD.
C'est qu'alors... Enfin, Monsieur, qui me dit que ne sont pas là de
nobles coeurs indignement calomniés par l'envie?
DESTOURNELLES.
Qui vous le dit?... Moi. Moi, Sylvain Destournelles, qui n'ai jamais
calomnié personne, quoique avocat... Et que vous le savez bien, que
madame de Vaubert n'est pas une belle âme!... que vous savez bien que le
marquis cache l'égoïsme d'un vieillard sous l'étourderie d'un
enfant!--Osez le nier. Et croyez-vous donc que je ne devine pas le
charme qui vous a retenu, qui vous retient encore?
BERNARD.
Monsieur!
DESTOURNELLES.
Est-il besoin de vous l'apprendre?
BERNARD, =effrayé.=
Monsieur, pas un mot de plus.
DESTOURNELLES.
Ah! pardieu, j'irai jusqu'au bout... vous aimez.
BERNARD.
Silence!... silence, malheureux!
DESTOURNELLES.
Vous aimez mademoiselle de La Seiglière.
BERNARD.
Moi!... Je n'ai rien dit... rien fait...
DESTOURNELLES.
Atteint et convaincu, vous l'aimez. =(Geste de dépit de Bernard; il garde
le silence.)= Eh bien! mon cher monsieur, vous voilà dans une jolie
passe!--Comment comptez-vous en sortir?
BERNARD.
Monsieur... mon parti est pris... Vous en penserez ce que vous
voudrez... je ne dépouillerai jamais la fille qui aida mon père à vivre
et à mourir.
DESTOURNELLES, =à part.=
Le tour est joué. =(Haut.)= Que ferez-vous alors?
BERNARD.
Je partirai.
DESTOURNELLES.
Vous partirez!... vous abandonnerez un million d'héritage?
BERNARD.
Je suis né sous un toit de chaume; j'ai vécu dans les camps, j'ai dormi
sur la neige; mon épée me reste, il suffit.
DESTOURNELLES.
Insensé!... Ne voyez-vous donc pas qu'en agissant ainsi, vous donnez,
tête baissée, dans le piége qu'on vous a tendu?
BERNARD.
Que voulez-vous dire?
DESTOURNELLES.
Ô candeur!... ô naïveté des guerriers!... Monsieur Bernard, je veux
croire avec vous à la droiture du marquis, à la sincérité de l'affection
qu'il vous témoigne. Vous l'amusez: c'est tout ce qu'il lui faut. Je
parierais même qu'il ne sait déjà plus ce que vous êtes venu faire ici.
De son côté, monsieur de Vaubert, absorbé par l'étude des trois règnes
de la nature, ne se doute même pas de ce qui se passe autour de lui:
c'est le privilége de la science. Mais la baronne, mon jeune ami?--Vous
souvient-il de l'apologue du lion amoureux?
BERNARD.
Eh! Monsieur, laissons là la baronne; c'est bien de cette femme qu'il
s'agit!--Que mademoiselle de La Seiglière soit heureuse; qu'elle ignore
à jamais les intrigues qu'elle a servies sans s'en douter; qu'elle
continue de vivre calme, sereine, sans défiance, au milieu du luxe de
ses ancêtres: voilà ce que je veux. Quant à madame de Vaubert, elle peut
triompher tout à son aise, cela m'est vraiment bien égal. =(Il quitte
Destournelles, et va près de la fenêtre, à gauche.)=
DESTOURNELLES, =à part, traversant la scène.=[41]
Diable! diable! c'est plus sérieux que je ne pensais... et si je ne
trouve un moyen... Mais, quelle idée! Si la baronne s'était prise dans
son propre piége?... si mademoiselle de La Seiglière?... Il est bien, ce
garçon!... depuis six semaines ils ne se quittent pas... Ô amour! si
j'ai deviné juste, je te bénis et je t'élève un temple. =(Haut.)= Monsieur
Bernard, vous ne partirez pas.
BERNARD.
Ma résolution est inébranlable.
DESTOURNELLES.
Vous ne partirez pas, vous dis-je.
BERNARD.
Qui m'en empêchera?
DESTOURNELLES.
Qui?... Mademoiselle de La Seiglière.
BERNARD.
Comment?
DESTOURNELLES.
Elle vous aime.
BERNARD.
Vous êtes fou!
DESTOURNELLES.
Elle vous aime... et vous l'épouserez.
BERNARD.
Moi!
DESTOURNELLES.
Vous!... Préférez-vous que ce soit monsieur de Vaubert?
BERNARD.
Monsieur de Vaubert!
DESTOURNELLES.
Irez-vous, du même coup, faire présent à monsieur le baron de votre
femme et de vos domaines?
BERNARD.
Ah! laissez, laissez-moi... Ne troublez pas mon coeur... Comment
m'aimerait-elle? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat.
DESTOURNELLES.
Allons donc!... vous êtes du bois dont l'empereur faisait des princes.
BERNARD.
Songez que je ne puis même pas lui offrir cette fortune à laquelle je
suis prêt à renoncer pour elle. C'est une âme haute et fière... si elle
connaissait mes droits, si elle se doutait seulement...
DESTOURNELLES.
Eh bien! qu'à cela ne tienne! Vous aurez à la fois la joie de tout
donner et la certitude d'être aimé pour vous-même.
BERNARD.
La fille du marquis de La Seiglière n'épousera jamais Bernard Stamply.
DESTOURNELLES.
Bah! si elle vous aime?--L'amour est un bon diable qui n'a pas
d'armoiries.
BERNARD.
Non, non, Destournelles, elle ne m'aime pas.
DESTOURNELLES.
Eh! vertudieu, prenez la peine de vous en assurer. Il sera toujours
temps de partir. Qui m'a donné un amoureux pareil!--Le voici.... Pour
l'honneur de la grande armée, déclarez-vous.
BERNARD.
Jamais!
DESTOURNELLES, =à part.=
Oh! nous verrons bien.
SCÈNE VI.
BERNARD, DESTOURNELLES, HÉLÈNE.
HÉLÈNE, =entrant par la porte de droite.=
Je suis prête, et si mon chevalier veut me donner son bras...
DESTOURNELLES.
Oh! Mademoiselle, votre chevalier... je vous le dénonce: il médite une
félonie.
BERNARD.
Monsieur... pas un mot...
HÉLÈNE.
Une félonie!... monsieur Bernard?
DESTOURNELLES.
Oui, Mademoiselle, une félonie... Jugez vous-même: Il veut...
BERNARD.
Je vous défends...
HÉLÈNE.
Qu'est-ce donc?
BERNARD.
Rien, Mademoiselle, rien... une plaisanterie de monsieur l'avocat.
HÉLÈNE.
Mais encore?
DESTOURNELLES.
Il veut partir... il se dispose à vous quitter.
HÉLÈNE.
Nous quitter!... Ce n'est pas possible... Pour quelles raisons?
DESTOURNELLES.
Oh! pour des raisons... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous
expliquera, pour peu que vous l'en pressiez.
HÉLÈNE.
Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard?
DESTOURNELLES.
Il y est résolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse
l'en empêcher.
HÉLÈNE.
Cette personne?...
DESTOURNELLES.
Ce n'est pas moi, Mademoiselle, aussi je vous demande la permission de
me retirer... =(Hélène troublée va déposer son écharpe sur un fauteuil à
droite.)= =(Bas à Bernard.)= Allons, ventrebleu, en avant!... La charge
sonne... Vive l'empereur!
=(Il salue Hélène et sort par le fond.)=
SCÈNE VII.
BERNARD, HÉLÈNE.
HÉLÈNE.
Ce qu'il vient de dire est-il vrai, Monsieur?... Vous voulez partir,
nous quitter?
BERNARD.
Oui, Mademoiselle... oui, il le faut.
HÉLÈNE.
Pourquoi?... D'où peut venir cette brusque résolution?
BERNARD.
Je ne puis vous le dire, Mademoiselle... Mais croyez qu'un motif
impérieux...
HÉLÈNE.
Je dois le croire... car sans cela... Oh! mon Dieu!... je ne sais ce que
j'éprouve.... =(Timidement)=. Monsieur Bernard, votre coeur a-t-il à se
plaindre de nous?
BERNARD, =vivement.=
Oh! Mademoiselle, vous ne le pensez pas.
HÉLÈNE.
Hélas! je ne sais que croire... qu'imaginer... Mon père aurait-il
involontairement?... Il a parfois encore toute la pétulance, toutes les
mutineries, tous les emportements du jeune âge... C'est un enfant, mon
pauvre père; mais si bon, si charmant! S'il lui est arrivé de vous
offenser, il n'en sait rien lui-même: il ne faut pas lui en vouloir.
BERNARD.
Je n'ai qu'à me louer de monsieur le marquis, Mademoiselle. Je n'ai rien
à lui pardonner.
HÉLÈNE.
Alors, je ne puis comprendre... Si ce n'est lui... c'est moi peut-être
qui, sans m'en douter, vous ai fait de la peine?
BERNARD.
Vous, Mademoiselle... Vous!...
HÉLÈNE.
Mon Dieu! je cherche... je tâche de savoir... car enfin, monsieur
Bernard... on ne part pas... on ne s'en va pas sans motifs.
BERNARD.
Que vous dirai-je, Mademoiselle?... Ma vie s'est passée à l'armée... Je
suis jeune encore... j'aime mon métier.
HÉLÈNE, =souriant d'un air de doute.=
Oh! la guerre est finie... On ne la recommencera pas pour vous.
BERNARD, =embarrassé.=
Non... sans doute... mais...
HÉLÈNE, =lui imposant silence.=
Ce n'est pas cela... soyez franc... D'ailleurs, vous avez tout le temps
de prendre un parti... Nous touchons à l'hiver; il faut rester avec nous
jusqu'au printemps... Vous chasserez avec mon père, et le soir, au coin
du feu, vous me raconterez vos campagnes.
BERNARD.
Non, Mademoiselle, non... Vivre de votre vie est un bonheur qui n'est
pas fait pour moi.
HÉLÈNE.
C'est donc par fierté, par orgueil que vous voulez vous éloigner?
BERNARD.
Par orgueil!... Avec vous, Mademoiselle, je n'ai ni fierté ni orgueil.
HÉLÈNE.
Mais alors, mon Dieu, pourquoi donc, pourquoi partez-vous?
BERNARD.
Tenez, Mademoiselle, je souffre... Au nom du ciel, ne m'interrogez pas.
HÉLÈNE.
Vous souffrez?... Et moi qui vous croyais heureux!... Vous souffrez, et
je n'en savais rien! Dites-moi vos chagrins, ouvrez-moi votre coeur.
Votre père m'appelait sa fille, ne suis-je pas votre soeur?
BERNARD.
Vous êtes un ange de bonté; mais à quoi bon vous affliger en vous
initiant au secret de ma douleur? Vous ne pouvez la guérir.
HÉLÈNE.
Ne puis-je du moins l'alléger en la partageant? Qu'est-ce donc que ce
mal qui s'obstine au silence et repousse la main d'une amie?
BERNARD.
Ah! c'est un mal étrange... c'est un mal sans remède, et dont le secret
doit mourir avec moi.
HÉLÈNE.
Que voulez-vous dire?... Mon Dieu! vous m'effrayez... et je crains
d'entrevoir...
BERNARD.
Si je vous le disais... Oh! non, non, votre coeur ignorera toujours le
martyre que j'endure.
HÉLÈNE, =très-troublée.=
Je n'ose poursuivre... Vous dites que votre mal est sans remède?...
BERNARD.
Sans remède.
HÉLÈNE.
Je devine. Il est peut-être au monde une personne... =(À part.)= Il se
tait! Ah! mon Dieu! jamais une pareille pensée ne m'était venue...
=(Haut.)= Et c'est pour cela que vous nous quittez?... Il y a donc, en
effet, une personne que vous regrettez... que vous aimez peut-être...
=(Bernard ne répond rien.--Elle met la main sur son coeur.)= Oh! je
comprends maintenant ce que vous devez souffrir.
BERNARD.
Non, non, vous ne pouvez le comprendre... Si, plus tard, vous connaissez
l'amour, vous le connaîtrez jeune, charmant, plein d'espérances. Il
n'est pas fait pour vous, le supplice de l'amour malheureux.
HÉLÈNE, =avec une joie contenue.=
Eh! quoi, celle que vous aimez...
BERNARD.
Je l'aime d'un amour sans espoir... d'un amour insensé... Elle est
tellement au-dessus de moi!
HÉLÈNE.
Au-dessus de vous, monsieur Bernard? au-dessus de vous?
BERNARD.
J'ai mesuré la distance qui nous sépare; Dieu m'est témoin que je n'ai
pas songé un seul instant à la franchir.
HÉLÈNE, =souriant.=
Elle est donc née sur les marches d'un trône... c'est donc une princesse
de sang royal?
BERNARD.
Il n'est pas de couronne dont son front n'eût rehaussé l'éclat... Elle
est de noble race, elle est jeune, elle est belle, elle a tous les dons
en partage; et puis-je oser prétendre à sa main... moi, dont le drapeau
est proscrit, moi qui ne suis qu'un soldat?
HÉLÈNE.
Soyez plus juste envers vous-même... Quel coeur si haut placé pourrait se
croire au-dessus du vôtre?
BERNARD.
Qu'entends-je?... Oh! vous ne voudriez pas railler mon désespoir...
C'est par pitié que vous parlez ainsi.
HÉLÈNE.
Par pitié!...
BERNARD.
Si je vous disais que c'est vous que j'aime, un tel aveu dans ma bouche
ne vous offenserait donc pas?
HÉLÈNE.
Monsieur Bernard!
BERNARD.
Eh bien! oui, je vous le dis, c'est vous que j'aime. Dès que je vous ai
vue, j'ai senti que ma vie ne m'appartenait plus. Je détestais la
noblesse, le son de votre voix a suffi pour dompter ma haine; j'avais le
coeur plein de tempêtes, un seul de vos regards a suffi pour l'apaiser.
Vainement j'ai voulu résister au charme qui m'envahissait, je ne pouvais
m'arracher au bonheur de vous voir, de vous entendre, de m'enivrer à
toute heure de votre présence. Mais maintenant que vous savez ce qu'au
prix de ma vie je n'aurais jamais osé vous dire, vous comprenez,
n'est-ce pas? que si je veux vous quitter, vous fuir, c'est que
vous-même à l'instant allez m'en donner l'ordre; c'est que je ne puis
être aimé, c'est qu'enfin tout me défend de rester auprès de vous.....
HÉLÈNE, =très-émue.=
Et si je vous dis que mon coeur me le permet?
BERNARD.
Ah! =(Il se jette sur la main d'Hélène qu'il couvre de baisers.--La porte
du fond s'ouvre, la Baronne paraît, elle saisit ce mouvement. Hélène, en
se retournant, aperçoit la Baronne, elle pousse un cri et retire
brusquement sa main)=.
SCÈNE VIII.
BERNARD, LA BARONNE, HÉLÈNE.
HÉLÈNE.
Madame de Vaubert!
LA BARONNE, =à part.=
Il est temps! =(Haut).= Qu'est-ce donc, mes amis? d'où vient cet embarras?
HÉLÈNE.
Madame!
LA BARONNE.
Est-ce que ma présence dérange votre entretien?
HÉLÈNE.
Pourquoi donc, Madame?
LA BARONNE.
Vous parliez quand je suis entrée... vous vous taisez en me voyant.
BERNARD.
Non, Madame; j'offrais mon bras à mademoiselle jusqu'à la ferme de
Gençais.
HÉLÈNE.
Oui, oui, Madame... et nous allions partir.
LA BARONNE.
Sans votre père?
HÉLÈNE.
Non, sans doute, et je vais... =(Elle fait un pas pour sortir.)=
LA BARONNE.
Inutile... il vient ici... avec mon fils, monsieur de Vaubert.
BERNARD.
Monsieur de Vaubert?
LA BARONNE.
Oui.
BERNARD.
Je croyais... il me semblait lui avoir entendu dire...
LA BARONNE.
Qu'il n'accompagnerait pas tantôt sa fiancée?...
BERNARD, =à part.=
Sa fiancée!... =(Tressaillement d'Hélène).=
LA BARONNE.
Il a changé d'avis.
BERNARD.
Ah!
LA BARONNE.
Oui, en refusant d'abord de vous accompagner, Hélène, mon fils dont le
coeur s'associe aux nobles préoccupations du vôtre, n'avait d'autre
pensée que de continuer pour sa part au bien-être des malheureux dont
vous êtes la providence.
HÉLÈNE, =troublée.=
Eh bien?...
LA BARONNE.
Mais aux termes où vous en êtes...
HÉLÈNE, =à part.=
Ciel! =(Mouvement de Bernard).=
LA BARONNE.
À la veille de resserrer les liens qui vous unissent depuis votre
enfance...
HÉLÈNE.
Ah! malheureuse!
BERNARD.
Quel réveil!
LA BARONNE.
Il n'a pas eu de peine à comprendre qu'il ne doit plus céder à personne
le droit d'être votre chevalier. Et tenez, que vous disais-je? les
voici. =(Le Marquis et Raoul entrent du fond.)=
SCÈNE IX.
BERNARD, LA BARONNE, RAOUL, LE MARQUIS, HÉLÈNE.
LE MARQUIS. =Il a sa canne et son chapeau.=
Oui, le jarret dispos, et prêt à partir. Sois glorieuse, ma fille. Voici
un savant qui, pour tes beaux yeux, jette la science aux orties; mais
gare les distractions le long du chemin!
RAOUL, =passant près d'Hélène devant le Marquis.[42]=
Non, chère Hélène, ne les redoutez pas. Vous le savez, mon coeur ne suit
pas les distractions de mon esprit, et je vous le jure, à l'avenir
l'étude ne me détournera pas du soin de votre bonheur. Je vous appelai
longtemps du nom de soeur; je n'aspire qu'à vous donner un nom plus doux.
LE MARQUIS.
Peste! Le savant se fait poëte. Voilà un madrigal galamment troussé.
LA BARONNE.
Galanterie permise à un mari... =(À part.)= N'hésitons plus. =(Haut.)= Ne
vous semble-t-il pas, mon vieil ami, qu'il est temps de fixer le
jour?...
LE MARQUIS.
Sans doute... sans doute... Nous en reparlerons... On a toujours le
temps de se marier.
LA BARONNE.
Pourtant...
LE MARQUIS.
Dans un pareil moment... Comment puis-je décider?... D'ailleurs ce n'est
pas moi, c'est ma fille que cela regarde.
HÉLÈNE.
Moi?
BERNARD, =à part.=
Grand Dieu!
LA BARONNE.
Alors, Hélène, prononcez.
HÉLÈNE.
Madame... =(À part.)= Eh! quoi, là, sous ses yeux... Oh! je me soutiens à
peine.
RAOUL.
N'insistez pas, ma mère... Mais rappelez-vous, Hélène, que mon bonheur
est entre vos mains.
HÉLÈNE, =à part=.
Son bonheur!
RAOUL.
Et vous ne voudrez pas... Ah! mon Dieu! elle chancèle... Hélène!...
Voyez donc.
=(Il approche vivement le fauteuil qui est derrière elle.)=
TOUS.
Ô ciel! =(Tous se groupent autour d'Hélène.)=[43]
LE MARQUIS.
Ma fille, qu'as-tu donc?
HÉLÈNE.
Moi?... rien... Ah! je me sens mourir.
LE MARQUIS.
Ma fille!... mon enfant!...
RAOUL.
Il faut appeler. =(Courant à la porte du fond.)=
LE MARQUIS.
Oui, du secours... Holà! Jasmin?
HÉLÈNE.
Ce n'est rien, mon père, je me sens mieux.
LE MARQUIS.
Oh! mon Dieu!... Serait-ce?...
HÉLÈNE. =Elle se lève.=[44]
Ce n'est rien, vous dis-je, le grand air me remettra.
LE MARQUIS.
Que diable! Baronne, vous aviez bien besoin...
LA BARONNE.
Pouvais-je prévoir qu'en rappelant à mademoiselle de la seiglière ses
engagements?...
HÉLÈNE, =avec dignité.=
Se j'avais eu le malheur de les oublier un instant, Madame, je vous
remercierais de me les avoir rappelés. =(Bas à Bernard.)= Vous aviez
raison, monsieur Bernard; partez.--Votre bras, mon père?
BERNARD, =à part.=
Ah! =(Hélène s'appuie sur le bras de son père.)=
LA BARONNE.
Mon fils et moi nous ne vous quittons pas, chère enfant. Raoul,
ramenez-la chez elle... =(Raoul passe derrière la Baronne, Destournelles
entre du fond.)= Pardon, monsieur Bernard, de vous laisser ainsi. =(À
part, en sortant et apercevant Destournelles.)= Partie gagnée!
=(Ils sortent par la porte de gauche. Bernard traverse le théâtre.)=
SCÈNE X.
DESTOURNELLES, BERNARD.
DESTOURNELLES.
Qu'est-ce donc?... De quoi s'agit-il?
BERNARD, =avec égarement.=
Adieu, monsieur Destournelles.
DESTOURNELLES.
Comment?... vous partez!... Elle vous aime?
BERNARD.
Oui, elle m'aime et je pars....
DESTOURNELLES.
Pourquoi?
BERNARD.
Avez-vous donc oublié, vous aussi, les engagements qui la lient?
DESTOURNELLES.
Bah! bah!
BERNARD.
Je connais mes devoirs, Monsieur, je saurai les remplir.
DESTOURNELLES.
Qu'allez-vous faire?
BERNARD.
Ce qu'elle m'ordonne... la fuir pour jamais, et, puisque je ne peux
donner ma vie à la femme que j'aime, lui laisser du mon héritage.
DESTOURNELLES.
Ô ciel!... Où allez-vous?
BERNARD.
Chez un notaire. =(Il sort par le fond.)=
SCÈNE XI.
DESTOURNELLES, =seul.=
C'est trop fort! Tous ces gens-là sont aveugles ou fous... Mais,
pardieu! je les sauverai malgré eux. Ah! ah!... monsieur Bernard, mon
ami, vous oubliez les pouvoirs qui sont encore entre mes mains.--Vous
allez chez un notaire... =(Avec résolution.)= Eh bien! moi, je vais chez
un huissier.
=(Il sort précipitamment par le fond.)=
ACTE QUATRIÈME
==Même décor.==
SCÈNE PREMIÈRE.
DESTOURNELLES, =entrant du fond.=