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MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE
COMÉDIE
EN QUATRE ACTES, EN PROSE
PAR JULES SANDEAU
De l'Académie française
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1892
Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés.
Représentée pour la première fois, à la COMÉDIE-FRANÇAISE,
le 4 novembre 1851
PERSONNAGES
LE MARQUIS DE LA SEIGLIÈRE MM. SANSON.
DESTOURNELLES, avocat REGNIER.
RAOUL DE VAUBERT DELAUNAY.
BERNARD MAILLART.
JASMIN, valet de chambre du marquis MATHIEN.
LA BARONNE DE VAUBERT Mmes NATHALIE.
HÉLÈNE, fille du marquis de la Seiglière Mme BROHAN.
==La scène se passe en 1817, au château de la Seiglière, dans le Poitou.==
Les indications de droite et de gauche sont prises dans la salle; les
personnages sont inscrits en tête de chaque scène dans l'ordre qu'ils
occupent: le premier inscrit au nº. 1, tient la première place à
gauche.
MADEMOISELLE
DE
LA SEIGLIÈRE
ACTE PREMIER
==Un petit salon du château de La Seiglière, au rez-de-chausée; porte au
fond; deux portes latérales au second plan de chaque côté du théâtre; à
droite au premier plan, une porte-fenêtre donnant sur un parterre; à
gauche, en regard sur le même plan, une cheminée avec une pendule; au
fond, à gauche, une table toute dressée, avec un déjeuner servi:
derrière cette table, une console sur laquelle est un flacon de vin
d'Espagne, un verre à pied et une assiette de biscuits.--À gauche, au
premier plan, une table Louis XV, des livres, une; à droite, sur le même
plan, un petit guéridon.==
SCÈNE PREMIÈRE
JASMIN, UN JEUNE HOMME.
==(La porte du fond s'ouvre, et un domestique essaie par ses observations
d'empêcher un jeune homme d'entrer plus avant.)==
JASMIN.
Mais, encore une fois, Monsieur, monsieur le marquis de La Seiglière est
à peine levé, et n'est jamais visible à pareille heure.
LE JEUNE HOMME, =s'asseyant à droite.=
C'est bien, j'attendrai.
JASMIN.
Ici!... mais c'est impossible!... le déjeuner est servi.
LE JEUNE HOMME.
C'est pour affaire.
JASMIN.
Pour affaire!... raison de plus. Quand monsieur le marquis de La
Seiglière déjeune, il n'y a pour lui qu'une affaire au monde, c'est son
déjeuner. Si Monsieur veut passer dans le parc, il y a sur le bord de
l'étang un bien joli monument, qui fait l'admiration de tout notre
département de la Vienne.
LE JEUNE HOMME, =qui n'a pas écouté.=
Hein!... vous dites?...
JASMIN.
Je dis, Monsieur, que monsieur le marquis va descendre, et que s'il vous
trouve ici, il me chassera.
LE JEUNE HOMME, =se levant.=[1]
C'est différent!... J'attendrai dans le parc.
JASMIN, =à part.=
C'est bien heureux! =(Haut.)= Monsieur veut-il que je le conduise du côté
de l'étang?
LE JEUNE HOMME.
C'est inutile, je sais le chemin.
JASMIN, =étonné.=
Ah!... Quel nom annoncerai-je à monsieur le marquis?
LE JEUNE HOMME, =après une courte réflexion.=
Aucun. Je repasserai dans une heure.
=(Il sort par le fond.)=
SCÈNE II.
JASMIN, =seul.=
Ah bien, oui, dans une heure!... Dans une heure, monsieur le marquis
partira pour la chasse, et comme c'est probable qu'il s'amusera à
l'écouter! Mais le voici avec sa fille... l'oeil vif, le teint frais et
l'air plus gaillard encore que d'habitude...
SCÈNE III.
JASMIN, LE MARQUIS, HÉLÈNE, =appuyée au bras de son père.=
LE MARQUIS. =(Ils entrent par la porte de droite.)=
Ah! Jasmin... c'est toi?... Eh bien! est-ce que madame la baronne de
Vaubert n'est pas arrivée?
JASMIN.
Non, monsieur le marquis... mais il y a là quelqu'un...
LE MARQUIS.
C'est étrange!... Elle qui se vante d'être plus matinale que moi!...
Elle n'a pourtant qu'à traverser l'allée de tilleuls qui sépare nos deux
châteaux. Aurait-elle oublié sa promesse de suivre en calèche la chasse
de ce jour?
HÉLÈNE.
Mon père, madame de Vaubert était hier soir un peu souffrante.
LE MARQUIS.
Bah! bah!... =(Il va s'asseoir à gauche, Hélène remonte au fond.[2])= Je
ne me suis jamais si bien porté.--Jasmin!
JASMIN.
Monsieur le marquis?
LE MARQUIS.
La Brisée, mon piqueur, s'est-il tenu, comme je l'avais prescrit, au
carrefour de Chambly?
JASMIN.
Oui, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Toute la nuit?
JASMIN.
Toute la nuit.
LE MARQUIS.
Eh bien! que dit-il?
JASMIN.
Il dit... qu'il a un rhumatisme qui le tient à partir du dos...
LE MARQUIS.
Allons!... Je te demande ce qu'il dit du cerf que j'ai détourné hier?
JASMIN.
Ah! c'est autre chose, monsieur le marquis; il dit que le cerf a son
fort dans le buisson des Cormiers.
LE MARQUIS.
Bravo! nous le tenons!
JASMIN.
Il ajoute que c'est un cerf qui fera voir du chemin à monsieur le
marquis.
LE MARQUIS.
Tant mieux! morbleu! A-t-il les pinces et les os gros?
JASMIN.
Très-gros.
LE MARQUIS.
Est-il bas jointé?
JASMIN.
Il n'en dit rien.
LE MARQUIS.
Je vais le savoir, et, ventre-saint-gris! ce cerf, tout cerf qu'il est
par le pied, aura de mes nouvelles.--(=Il se lève. Hélène est redescendue
en scène.=)[3] Mais la Baronne ne vient pas... Près de neuf heures!... Et
son fils, un Vaubert, ton fiancé, mon Hélène, se faire attendre un jour
de chasse!... Il aura passé la nuit à étiqueter les cailloux et les
simples dont il avait hier soir ses poches pleines... Au diable la
science et les savants! J'ai ce matin un appétit de loup.
JASMIN, =à part.=
Ce matin!... on pourrait croire que les autres jours... =(Haut.)=
Monsieur le marquis?
LE MARQUIS.
Qu'est-ce?
JASMIN.
Il est venu pour monsieur le marquis une visite...
LE MARQUIS.
Une visite, à cette heure!
JASMIN.
Un étranger qui a refusé de donner son nom.
LE MARQUIS.
Qu'il le garde.--Tu l'as congédié, c'est bien fait.
JASMIN.
Pardon, monsieur le marquis, il a insisté...
LE MARQUIS.
Et toi, tu as persisté; de mieux en mieux.
JASMIN.
C'est que ce monsieur m'a dit que c'était pour affaire.
LE MARQUIS.
Alors tu l'as renvoyé à mon intendant, c'est parfait.
JASMIN.
Pardon, monsieur le marquis, mais il est là...
LE MARQUIS.
Ah! monsieur Jasmin, c'est assez... Je n'ai point d'affaire, et celles
d'autrui ne m'intéressent pas. Pas un mot de plus, je vous prie; et dès
que vous apercevrez madame de Vaubert dans l'avenue, servez le déjeuner.
JASMIN =à part, en s'en allant.=
J'en étais sûr... Ma foi, il en sera ce qu'il pourra.
==(Il sort par le fond.)==
SCÈNE IV.
LE MARQUIS, HÉLÈNE.
==(Hélène, aux derniers mots de la scène précédente, s'est rapprochée près
de la fenêtre ouverte.)==
HÉLÈNE.
Le soleil a percé le brouillard: le ciel s'est éclairci; les oiseaux
chantent sous la fouillée. La belle matinée, mon père!
LE MARQUIS.
Oui, la journée s'annonce bien. =(Se frottant les mains.)= Jamais, je
crois, je ne me suis senti si dispos. Décidément la vie est bonne; ceux
qui le nient sont des ingrats.
HÉLÈNE.
Que j'aime à vous entendre parler ainsi!
LE MARQUIS.
Cet air frais du matin que je respire à pleins poumons, un cerf à
courir, ce déjeuner qui me fait les doux yeux, ce luxe qui m'entoure et
dont je fus si longtemps sevré; que sais-je encore?... ta beauté, ta
jeunesse, ta grâce toujours croissante, tout me ravit, et m'enchante et
m'enivre... Ma fille, ton vieux père a vingt ans.
HÉLÈNE.
Que vous êtes bon!
LE MARQUIS.
Et toi, n'es-tu pas heureuse?
HÉLÈNE.
Oh! mon père, bien heureuse, puisque votre joie fait ma joie, et que
tout me sourit quand je vous vois sourire.
LE MARQUIS.
Aimable enfant!... L'existence qu'on mène ici vaut, à tout prendre,
celle que nous menions là-bas, au fond de cette ennuyeuse Allemagne.
HÉLÈNE.
Cette ennuyeuse Allemagne, vous le savez, mon père, je l'aimais; et le
souvenir m'en est doux.
LE MARQUIS.
Grand merci!
HÉLÈNE.
C'est là que je suis née, que j'ai grandi; c'est là que repose ma sainte
mère. Cette terre, que vous appeliez la terre de l'exil, était pour moi
une patrie; et quand il a fallu lui dire adieu, dois-je vous l'avouer?
j'ai pleuré.
LE MARQUIS.
Bien obligé!... Tu en parles trop à ton aise. Va, mon enfant, ce fut un
triste jour, celui où je me vis forcé de quitter le toit de mes pères,
et la France, devenue la proie d'une poignée de factieux. Si je n'eusse
consulté que les instincts militaires de ma race, par la sambleu! je
serais resté; mais la monarchie aux abois avait besoin de mon
dévouement, je n'hésitai pas, je partis...[4] =(Allant à la fenêtre à
droite.)=--Et la baronne qui n'arrive pas!--Oh! c'est elle qui s'amusait
en Allemagne... Il faut l'entendre parler de Nuremberg.
HÉLÈNE.
Madame de Vaubert m'a répété souvent que votre petite colonie était
pleine d'entrain et de gaieté.
LE MARQUIS.
Oui, d'abord, dans les premiers temps. On jouait avec la pauvreté; on
trouvait ça original... Malheureusement, c'est un jeu dont on se lasse
vite.
HÉLÈNE.
Le bonheur vit de peu.
LE MARQUIS.
Ce n'est pas mon avis. Le bonheur aime ses aises et veut être grassement
nourri. Quand je pense que de 1794 à 1845... Combien cela fait-il?...
HÉLÈNE.
Vingt-quatre ans.
LE MARQUIS.
Vingt-quatre ans!... Tu en es sûre?... Comment! Ventre-saint-gris, j'ai
passé vingt-quatre ans chez ces mangeurs de choucroute!... Et tu trouves
que ce n'est pas suffisant.
HÉLÈNE.
Il n'eût tenu qu'à vous, mon père, d'abréger la durée de votre exil.
LE MARQUIS.
Comme madame de Vaubert, n'est-ce pas, qui pour sauver l'héritage de son
fils, partit un beau jour pour la France et consentit à vivre sous le
joug de l'usurpateur? Plutôt que d'en passer par là, ton père serait
mort sur la terre étrangère. Je le crois, pardieu! bien, qu'il n'eût
tenu qu'à moi!... Une chose que je ne t'ai pas dite, c'est que
Buonaparte, monsieur de Buonaparte a tout fait pour m'attirer à lui. Il
espérait, à force de victoires...
HÉLÈNE, =souriant.=
Il paraît que décidément il en a remporté quelques-unes?...
LE MARQUIS.
Mon Dieu! je ne dis pas non. Mais à quoi lui ont-elles servi? Ont-elles
pu triompher de ma résistance, lasser ma patience héroïque? Tiens, un
jour, il disait à Barbanpré... au chevalier de Barbanpré: «Il manque une
étoile au ciel de l'empire.» C'était moi! et il ajouta: «J'irai, s'il le
faut, mettre le siège devant Nuremberg.» Sais-tu ce que répondit
Barbanpré? «Sire,» dit-il... Ils l'appelaient tous, Sire... par
dérision, «Sire, vous pourrez conquérir le monde; le marquis de La
Seiglière, jamais!» Belles paroles qui vivront dans l'histoire, et que
je n'ai point démenties; car voilà deux ans seulement que j'ai revu la
France, et je n'y suis rentré qu'avec mon roi.
HÉLÈNE.
Bénie soit donc la mémoire de l'homme dont la probité scrupuleuse vous
permit de rentrer du même coup dans le domaine de vos pères!
LE MARQUIS.
Comment!... De qui parles-tu?... Ah! bien, bien, de Thomas Stamply, mon
ancien fermier... Mais oui, mais oui, c'était un vieux brave homme.
HÉLÈNE.
Oh! mon père, un digne, un excellent ami! Que de reconnaissance ne lui
devons-nous pas!
LE MARQUIS.
Moi!
HÉLÈNE.
Rappelez-vous avec quelle simplicité touchante il nous reçut au seuil de
cette porte; ses genoux fléchissaient, ses yeux étaient mouillés de
larmes; il prit votre main, la baisa, et vous dit d'une voix émue:
Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.
LE MARQUIS.
Eh bien! est-ce qu'en effet je n'étais pas chez moi?
HÉLÈNE.
La République avait confisqué tous vos biens.
LE MARQUIS.
Jamais je ne lui en ai reconnu le droit.
HÉLÈNE.
Cependant...
LE MARQUIS.
Ah! par exemple, il m'a rendu le tout en bon état, je me plais à le
reconnaître. Oui, oui, des bois bien aménagés, des étangs poissonneux,
des forêts giboyeuses... le bonhomme s'y entendait. Aussi l'ai-je comblé
d'égards. Du plus loin que je l'apercevais, je lui criais: Bonjour, papa
Stamply, bonjour! Ça le flattait. Et quand il est mort, tu as désiré
qu'il fût inhumé au fond du parc, m'y suis-je opposé? qu'on lui élevât
un petit mausolée, me suis-je fait tirer l'oreille? S'il n'est pas
content là-haut, ma foi, il est bien difficile, ce n'est qu'un ingrat;
je suis quitte envers sa mémoire.
HÉLÈNE.
Oh! mon père, vous ne le pensez pas.
LE MARQUIS.
Si fait, pardieu! je le pense.
HÉLÈNE.
Si vous saviez le mal que vous me faites!...
LE MARQUIS.
À toi, mon enfant?
JASMIN, =annonçant du fond.=[5]
Madame la baronne et monsieur le baron de Vaubert.
LE MARQUIS.
Allons, bon! Ils étaient en retard... ils arrivent bien,
maintenant!--Qu'ils entrent.--Voyons, voyons, j'ai eu tort... n'y pense
plus, et embrasse-moi. =(Il la presse sur son coeur.)=
SCÈNE V.
HÉLÈNE, RAOUL, LE MARQUIS, LA BARONNE.
==(Jasmin, au fond, avec deux laquais à la livrée du Marquis.)==
LE MARQUIS.
Bonjour, bonjour, Baronne.
LA BARONNE.[6]
Bonjour, bonjour, heureux père.
RAOUL, =à Hélène.=
Mademoiselle...
HÉLÈNE, =lui tendant la main.=
Bonjour, Raoul.
LE MARQUIS.
Venir si tard... cruelle amie!... Et vous, jeune homme, et
vous!...--Jasmin, le déjeuner.
JASMIN.
Il est servi, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.[7]
À table, donc! Madame la baronne à côté de son vieil ami, Hélène auprès
de son fiancé. Gronde-le, ma fille. De mon temps vive Dieu! la jeunesse
était plus alerte; quand il s'agissait de courir un cerf sous les yeux
d'une belle, c'est moi qui éveillais l'aurore.
LA BARONNE.
Mes bons amis, si Raoul s'est fait attendre, ne vous en prenez qu'à moi
seule. Marquis, je ne verrai pas vos exploits d'aujourd'hui.
LE MARQUIS.
Comment cela?--Jasmin, du perdreau!
LA BARONNE.
Hier soir, en vous quittant, j'étais déjà souffrante. J'ai passé une
horrible nuit.
LE MARQUIS.
Vrai Dieu! Madame, il n'y paraît pas; fraîche comme un bouquet cueilli
dans la rosée d'avril.--Jasmin, à boire, du Sauterne! Remplis donc le
verre, maraud, verse comme si c'était pour toi. =(Il boit.)= Moi, j'ai une
santé de fer.
LA BARONNE, =souriant.=
Grand bien me fasse!
LE MARQUIS.
Eh bien! mon jeune savant, qu'avons-nous découvert ce matin? un
papillon, un scarabée, un brin d'herbe?
RAOUL.
Vous l'avez dit, monsieur le marquis, un brin d'herbe; mais ce brin
d'herbe manquait à mon herbier.
LE MARQUIS.
Un jour de chasse, s'occuper de végétaux... Que le grand saint Hubert
lui pardonne! Voilà, Baronne, les beaux résultats de l'éducation que
vous avez donnée à votre fils! D'un gentilhomme avoir fait un savant,
entouré d'in-folios, d'oiseaux empaillés, d'alambics et de cornues!
RAOUL.
Le temps des grandes guerres est passé, monsieur le marquis. Le règne de
la force brutale ne reviendra pas. C'est aux arts, c'est à la science
qu'appartient désormais le droit de gouverner le monde. Comme autrefois
aux croisades, il convient que la noblesse, sous peine d'abdiquer, se
montre au premier rang dans les conquêtes de l'intelligence.
LA BARONNE.
Oui, à condition que les nouveaux croises ne compromettront pas leur
santé dans des veilles trop prolongées ou dans des promenades avant le
lever du soleil.
LE MARQUIS.
Ah! vous voilà, Baronne! déjà tremblante pour la santé de votre fils.
Prenez garde, il va s'enrhumer.
LA BARONNE.
Vraiment, mon vieil ami, vous avez bonne grâce à railler ma faiblesse,
vous dont l'affection pour Hélène a tous les enfantillages de la
tendresse d'une jeune mère!... Tout à l'heure encore, quand nous sommes
entrés....
LE MARQUIS.
Ah! pardieu, vous tombez bien!... quand vous êtes entrés, mademoiselle
ma fille achevait de me donner une leçon.
LA BARONNE.
Oui-da?
LE MARQUIS.
Une leçon de reconnaissance.
LA BARONNE.
À vous? =(À part.)= Comme s'il en avait besoin. =(Haut.)= Et à quel propos,
je vous prie?
LE MARQUIS.
Devinez... à propos de feu monsieur Stamply.
LA BARONNE, =riant.=
Votre ancien fermier?... Ah! charmant!
HÉLÈNE.
Mon père, de grâce!...
LE MARQUIS.
Non, non, je veux en avoir le coeur net. Mieux que personne, la baronne
peut intervenir dans notre différend; n'est-ce pas elle qui a provoqué
un acte de probité?...
LA BARONNE.
Auquel le vieux Stamply eût été forcément amené plus tard. Mis au ban de
l'opinion, il comprit sans effort qu'il ne pouvait garder plus longtemps
le domaine de ses anciens maîtres.
LE MARQUIS.
Très-bien.
LA BARONNE.
Cet homme n'a fait que son devoir.
LE MARQUIS.
C'est évident.--Eh bien! ma fille, qu'est-ce que je disais!...
HÉLÈNE.
Un grand devoir, simplement accompli, n'est-ce rien à vos yeux, Madame?
LA BARONNE.
Sans doute, c'est quelque chose, mais...
HÉLÈNE.
Ah! je ne le vois que trop, personne ici ne l'a connu que moi. Sous
cette enveloppe rustique il y avait un coeur d'or.
RAOUL.
Vous l'aimiez!...
HÉLÈNE.
Oui, je l'aimais, je ne m'en défends pas. J'aimais ce doux vieillard
pour tout ce que la vie avait laissé en lui de résigné, de triste et de
charmant.
LA BARONNE.
Bonne Hélène!
HÉLÈNE.
Et puis, il avait tant souffert, il avait été si cruellement frappé par
la mort de son fils!
LE MARQUIS.
Bon! voilà son fils maintenant.... un hussard!
HÉLÈNE.
Un héros!
LE MARQUIS.
Un héros? parce qu'il s'est fait tuer comme un lièvre, à je ne sais plus
quel engagement.
HÉLÈNE.
À la Moskowa, mon père, à cette bataille terrible où il est tombé en
chargeant l'ennemi à la tête de son escadron.
LE MARQUIS.
Le beau miracle!... Voilà Jasmin qui n'est pas un héros... n'est-ce pas,
coquin, tu n'es pas un héros?... Eh bien! si tu recevais une balle en
pleine poitrine, tu tomberais tout de ton long,... et tu ne te croirais
pas pour cela un héros.--Sers le café, maroufle.
HÉLÈNE, =se levant, ainsi que Raoul et la Baronne.=
Et comptez-vous pour rien, mon père, son avancement si rapide, sa vie
si courte et pourtant si remplie? Est-il besoin de vous rappeler?...
LE MARQUIS, =se levant à son tour.=[8]
Quoi? les exploits de monsieur Bernard Stamply? L'affaire de Volontina!
Je t'en tiens quitte... Assez longtemps son père nous en a rebattu les
oreilles. Encore s'il s'en fût tenu là; mais croiriez-vous, Baronne,
qu'un jour il m'apporta un paquet de lettres... il y en avait, ma foi,
haut comme ça... en me priant de vouloir bien y jeter les yeux...
C'étaient les lettres de son fils.
LA BARONNE.
Les lettres de monsieur Bernard!
LE MARQUIS.
Qu'il conservait comme des reliques.... Moi, toujours plein d'attentions
pour ce vieux, je pris le paquet, je le fourrai dans un tiroir, et le
lui rendis quelques jours après, en lui disant pour le flatter: C'est
très-bien, papa Stamply, c'est très-bien... jolie main, bonne
ponctuation, orthographe irréprochable. C'est dommage que ce garçon soit
mort, il aurait fait son chemin. Je suis très-content de ses lettres.
LA BARONNE.
Vous les aviez lues?
LE MARQUIS.
Moi?... pas une seule.
HÉLÈNE, =passant devant Raoul.=
Eh bien! moi, je les ai lues, mon père.
LE MARQUIS, =étonné.=
Pas possible!
HÉLÈNE.
Ces lettres sont encore entre mes mains, le bon monsieur Stamply me les
a données à son lit de mort, et croyez-moi, il pouvait les montrer avec
un juste orgueil, c'étaient ses titres de noblesse.
LE MARQUIS.
Comment?
HÉLÈNE.
Oh! oui, mon père, je les ai lues, et vous-même, en les lisant ces
lettres d'un soldat, toutes écrites dans l'ivresse du triomphe, le
lendemain d'un jour de combat, vous eussiez envié un pareil fils.
Tenez... celle où il envoyait à son père le premier bout de ruban rouge
qui avait brillé sur sa poitrine... Le ruban s'y trouve encore, terni
par la fumée de la poudre et par les baisers du vieux père. Ce n'est pas
la croix de Saint-Louis, et pourtant vous l'eussiez touché avec respect;
cette lettre n'est pas d'un gentilhomme, et pourtant, vous eussiez été
fier de presser la main qui l'avait écrite.
RAOUL, =prenant la main d'Hélène.=
Bien, Hélène, bien!
LE MARQUIS.
Voyons, voyons, calme-toi... à qui diable en as-tu?
LA BARONNE.
Quel feu! quel enthousiasme! En vérité, chère enfant, il est heureux que
monsieur Bernard ne soit plus de ce monde.
LE MARQUIS.
Et pourquoi?
LA BARONNE.
C'est qu'il serait pour mon fils, pour le futur mari d'Hélène, un rival
dangereux peut-être.
HÉLÈNE.
Madame! =(Elle remonte et va s'asseoir près du guéridon à droite. La
Baronne va à elle et lui donne affectueusement la main[9].)=
LE MARQUIS, =riant.=
Ah! ah! bravo!... Hein? Raoul, qu'en dites-vous? La fille d'un La
Seiglière amoureuse d'un hussard, d'un hussard de Buonaparte!...
RAOUL.
Eh! eh! monsieur le marquis, Bonaparte était membre de l'Institut.
LE MARQUIS.
Eh bien! il ne lui manquait plus que cela. =(Jasmin entre au fond, tenant
à la main un paquet de lettres et de journaux.)= Mais assez parler des
Stamply, occupons-nous de choses plus graves[10].--Jasmin, piqueurs,
chevaux et chiens, que tout soit prêt pour le départ! je monterai
Roland. Qu'apportes-tu là?
JASMIN.
Les lettres, les journaux de monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Le _Drapeau blanc_, la _Quotidienne_, le _Journal des savants_... Ce
n'est pas pour moi... Tenez, Raoul... =(_Jasmin porte le _journal des
savants_ à Raoul, qui en détache la bande et le parcourt avec Hélène,
auprès de laquelle il s'est assis.--Jasmin sort._)= Ah! une lettre pour
vous, Baronne... on vous sait ici.
LA BARONNE, =quittant Hélène=.
Ah! de notre ami, le président de Malebois, notre compagnon d'exil...
LE MARQUIS.
Aujourd'hui garde des sceaux?...
LA BARONNE.
Précisément... Je lui ai demandé une place de conseiller à notre cour
royale... il y a une vacance...
LE MARQUIS.
Une place de conseiller?... Que diable voulez-vous faire de cela?
LA BARONNE.
Vous ne le devinez pas?
LE MARQUIS.
J'y suis... la fleur du barreau de Poitiers... Destournelles... votre
vieil adorateur...
LA BARONNE.
Voici de quoi éteindre sa flamme. Voyez =(Elle lui remet la lettre
qu'elle vient de parcourir.)=, sa nomination ne dépend plus que de sa
promptitude à se rendre auprès du ministre. =(Montrant une lettre
cachetée qui était renfermée dans la première.)= Malebois m'envoie la
lettre qui l'appelle à Paris.
LE MARQUIS.
Destournelles... conseiller... Et c'est pour vous débarrasser de lui?...
bien imaginé!
LA BARONNE.
N'est-ce pas?
LE MARQUIS.
Le vieux renard! je l'ai vu hier encore, rôdant à l'entour du château de
Vaubert, guettant votre retour, furieux de ne vous avoir pas rencontrée.
Tenez, je jurerais qu'à l'heure où nous parlons, il est déjà trottant
par les sentiers pour venir se casser le nez à votre porte.
JASMIN, =annonçant du fond=.
Monsieur Destournelles.
LE MARQUIS.
Hein?... Que disais-je?... parfait!
LA BARONNE.
Comment! me poursuivre jusqu'ici!
LE MARQUIS.
C'est qu'il aura flairé la bonne nouvelle que vous allez lui apprendre.
LA BARONNE.
Non pas, j'ai des raisons pour ne lui rien dire encore.--Marquis, je
vous en prie, serrez ces papiers, et gardez-moi sur toute cette affaire
le secret le plus absolu.
LE MARQUIS, =serrant les papiers dans la table à gauche=.
Soit.--Qu'il entre! =(Jasmin introduit Destournelles.)= J'ai le coeur en
joie, il arrive bien.
SCÈNE VI.
LA BARONNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES, HÉLÈNE, RAOUL.
LE MARQUIS, =riant=.
Salut au d'Aguesseau poitevin.
DESTOURNELLES.
Salut à toute la compagnie. Enchanté, monsieur le marquis, de vous voir
en si belle humeur.
LE MARQUIS, =riant plus fort=.
C'est que vous apportez la joie partout où vous entrez, monsieur
Destournelles.
DESTOURNELLES.
Vous êtes bien bon.
LE MARQUIS.
Eh bien! mon luron, les palmes de la chicane ne nous suffisent donc
plus? Nous voulons y joindre quelques brins de myrte cueillis dans les
bosquets d'Amathonte.
DESTOURNELLES.
Amathonte!... Je profite des vacances de la cour royale pour me livrer à
mes goûts champêtres, voilà tout.
LE MARQUIS.
Vous aimez les bucoliques...
DESTOURNELLES.
Et le hasard de la promenade a conduit mes pas près d'ici.
LE MARQUIS, =raillant=.
Heureux hasard!
DESTOURNELLES.
Des plus heureux, en effet, puisqu'il me permet de venir rendre mes
devoirs à monsieur le marquis...
=(Jasmin entre du fond et pose sur une chaise, auprès de la porte, le
couteau de chasse, le fouet, la casquette du Marquis.)=
LE MARQUIS.
Et que, de plus en plus favorable, il vous gratifie de la présence
inattendue de madame la baronne.
DESTOURNELLES, =s'inclinant et passant près de la Baronne=.[11]
J'avoue que je ne comptais pas sur tant de bonheur.
LE MARQUIS, =le poussant du coude=.
Roué!...
DESTOURNELLES.
Hein?
LE MARQUIS, =à Jasmin=.
Ah! Jasmin, tout est-il prêt?
JASMIN.
On n'attend plus que monsieur le marquis. Mais Roland est comme un
enragé, il faut deux hommes pour le tenir. =(Hélène, un peu effrayée, se
lève et se rapproche de son père.)=
LE MARQUIS, =la rassurant=.
Je le ramènerai aussi doux qu'un mouton bridé. Décidément, Baronne, vous
n'êtes point des nôtres? =(Hélène passe auprès de la Baronne.)=[12]
LA BARONNE.
Décidément.
LE MARQUIS.
Tant pis.--Mon ceinturon. =(Jasmin va chercher le ceinturon et aide le
Marquis à l'attacher.)=
DESTOURNELLES, =à part.=
Elle reste, à merveille!
LE MARQUIS, =bouclant son ceinturon.=
Si monsieur Destournelles veut courir le cerf avec nous, je lui céderai
Roland.
DESTOURNELLES.
Bien obligé.
HÉLÈNE.[13]
La calèche est attelée, monsieur Destournelles, et s'il vous était
agréable...
DESTOURNELLES.
Merci, Mademoiselle, merci. =(À part.)= Aimable enfant! toujours occupée à
rouler dans le miel les pilules de monsieur son père.
LE MARQUIS.
Mes gants!--À propos, Destournelles, quand vous plaiderez dans quelque
belle affaire, faites-le-moi donc savoir: j'irai vous entendre.
DESTOURNELLES.
Que de bontés!
LE MARQUIS.
On dit que vous parlez d'or, et qu'une fois parti, c'est le diable pour
vous arrêter.
DESTOURNELLES, =à part.=
Je ne suis pas méchant; mais si Roland pouvait seulement lui rompre deux
côtes!
LE MARQUIS.
Mon fouet, ma casquette.--Raoul, la main à votre fiancée.
RAOUL, =passant derrière le Marquis pour aller prendre la main d'Hélène.=
Au revoir.
HÉLÈNE.
Adieu, mon bon monsieur Destournelles.
DESTOURNELLES.
Mademoiselle...
HÉLÈNE.
À ce soir, Madame.
LA BARONNE.
À ce soir, chère enfant. =(Elle remonte en reconduisant Hélène et Raoul,
et va ensuite à la fenêtre à droite.)=
LE MARQUIS, =s'approchant de Destournelles.=
Je me retire et vous laisse. Bonne chance!
DESTOURNELLES.
Comment!
LE MARQUIS.
Adieu, Fronsac... adieu, Lauzun... Et maintenant, en chasse, mes
enfants, en chasse, et une fanfare pour monsieur Destournelles!
=(Il sort en agitant son fouet, et on entend le bruit d'une fanfare qui
s'éteint peu à peu dans l'éloignement.)=
SCÈNE VII.
DESTOURNELLES, LA BARONNE.
DESTOURNELLES.
Quel épanouissement!... quels éclats!... quelle gaieté!... Homme
heureux!... que lui manque-t-il? Esprit léger, bon estomac, coeur
égoïste... il vivra cent ans... et il mourra jeune.
LA BARONNE, =quittant la fenêtre d'où elle a dit adieu de la main aux
chasseurs=.
Ah! ça, monsieur Destournelles, si j'en dois croire monsieur le marquis,
c'est moi que vous êtes venu chercher ici; vous me ferez alors la grâce
de m'apprendre?...
DESTOURNELLES.
Ce qui m'amène... Eh! Madame, ne le devinez-vous pas?
LA BARONNE.
Monsieur Destournelles, je suis souffrante, j'ai la migraine...
Expliquez-vous; mais, pour Dieu, soyez clair... et surtout soyez bref...
puisque la cour royale est en vacances, tâchez d'oublier un instant que
vous êtes avocat. =(Elle s'asseoit près du guéridon à droite.)=
DESTOURNELLES, =debout.=
Hélas!... je n'eus jamais tant besoin de m'en souvenir... jamais je
n'eus tant besoin d'appeler à mon aide toutes les ressources de la
dialectique et de l'éloquence...
LA BARONNE.
Au fait, au fait, avocat.
DESTOURNELLES.
Permettez...
LA BARONNE.
Au fait, au fait!
DESTOURNELLES.
Eh bien!... je commence. Jusques à quand, madame la baronne...
LA BARONNE.
Oh! maître Destournelles... souffrez que je vous arrête à ce magnifique
début... Vous ne commencez pas... vous recommencez... La cause est
entendue. Depuis longtemps le tribunal a rendu son arrêt.
DESTOURNELLES.
J'ai perdu en instance, c'est vrai; j'ai perdu en appel, j'en conviens;
mais je ne me tiens pas pour battu.
LA BARONNE.
Vous êtes difficile.
DESTOURNELLES.
N'ai-je pas le recours en grâce?... Voyons, madame la baronne, vous
voudrez couronner, en acceptant ma main, la flamme la plus constante qui
ait jamais brûlé sous le ciel.
LA BARONNE, =se levant et passant devant Destournelles.[14]=
C'est charmant!... Mais, mon cher monsieur Destournelles, c'est la
centième fois que vous me débitez ces belles phrases... Si tous vos
plaidoyers ne sont pas plus variés, je plains vos juges et vos clients.
DESTOURNELLES.
Eh bien! Madame, tenez-vous pour dit que rien n'amortira l'ardeur de mes
feux obstinés... ni vos rigueurs... ni vos railleries... ni le temps...
LA BARONNE, =ironiquement.=
Vraiment!
DESTOURNELLES.
Oui, Madame, oui... Et songez-y, vous n'avez qu'un seul moyen pour vous
débarrasser de moi.
LA BARONNE.
Et ce moyen... c'est?...
DESTOURNELLES.
C'est de vous appeler madame Destournelles.
LA BARONNE.
Oh!... moyen coûteux.--J'en sais un autre moins agréable, sans doute,
mais plus sûr.
DESTOURNELLES, =piqué.=
Ah!... je serais bien aise de le connaître.
LA BARONNE.
C'est mon secret... Mais, croyez-moi, monsieur Destournelles, quel que
soit le mal que votre coeur endure, j'ai le moyen de le guérir.
Seulement, comme il faut un terme à tout, comme il ne me convient pas
d'encourager un amour dont l'éclat m'importune, je vous signifie tout
d'abord que la baronne de Vaubert se tient pour satisfaite de son titre,
et ne consentira jamais à s'appeler madame Destournelles.
DESTOURNELLES.
Jamais?
LA BARONNE.
Jamais! c'est mon premier, c'est mon dernier mot.
DESTOURNELLES.
À merveille, Madame!... Ainsi, malgré vos promesses?...
LA BARONNE, =hautaine.=
Mes promesses!... Je ne sache pas, monsieur Destournelles, que je sois
jamais descendue jusqu'à vous en faire.
DESTOURNELLES.
Vraiment!... Ah, parbleu, madame la baronne, j'admire la fidélité de
votre mémoire. Peut-être ne vous souvient-il pas davantage des
services...
LA BARONNE.
Des services?...
DESTOURNELLES.
Que vous disais-je?... Je vous étonne en vous les rappelant... Voyons,
ai-je rêvé?... Un jour, un avocat de Poitiers ne vit-il pas entrer chez
lui une émigrée, une baronne, qui venait le conjurer de mettre au
service de ses intérêts gravement compromis cette entente des affaires
qu'elle devait railler si finement plus tard? Touché de son infortune,
épargna-t-il sa peine et ses soins? Grâce à son dévouement, elle avait
pu rentrer dans son petit castel; grâce à sa fortune, elle pouvait
relever l'éclat de sa maison, et son orgueil, vaincu par la
reconnaissance, envisageait alors sans effroi les fourches caudines
d'une mésalliance. Quel bon temps pour notre avocat! il était un
sauveur, un appui tutélaire, il touchait au bonheur, lorsque la grande
dame battit en retraite, et le malheureux vit s'écrouler l'édifice de
ses espérances. Que s'était-il passé?
LA BARONNE.
Je ne vous le dirai pas.
DESTOURNELLES.
Moi, Madame, je vais vous le dire. Tout près de la grande dame, ici,
dans ce château, vivait un homme aussi misérable au sein de l'opulence
que Job sur son fumier. Il avait vu la solitude se faire autour de lui,
car de bonnes âmes affirmaient qu'il avait en 93 dénoncé, chassé,
dépossédé ses maîtres. Eh bien! la baronne, plus charitable, s'était
faite l'amie de cet homme. À force d'habileté, d'esprit et d'adresse,
elle était parvenue à le convaincre qu'il ne retrouverait le repos et la
considération qu'en restituant à son ancien seigneur tous ses domaines.
À qui pensait-elle en agissant ainsi? La baronne avait un fils. Le
gentilhomme qui lui devait tout avait une fille (=Mouvement de la
Baronne.=)... La mémoire vous revient, vous savez le reste.
LA BARONNE.
C'est plein d'intérêt, monsieur Destournelles. Je regrette seulement que
vous ayez omis certains détails auxquels votre esprit n'eût pas manqué
de donner un tour des plus piquants.
DESTOURNELLES.
Certains détails?... Il me semble pourtant...
LA BARONNE.
Je vais, si vous le voulez bien, combler les lacunes de votre récit, et
nous aurons ainsi fait à nous deux une petite histoire qui pourra
défrayer les soirées médisantes de notre bonne ville de Poitiers.
DESTOURNELLES.
Voyons, Madame, je vous écoute.
LA BARONNE.
Par exemple, vous avez omis de dire que l'unique ambition de cet
avocat... de cet ancien procureur, était de décrasser ses écus, et
d'arriver aux dignités de la magistrature qu'il avait de tout temps
convoitées. Voilà quel était le secret de son amour et de son
dévouement; voilà ce que la grande dame avait parfaitement compris. Trop
fière pour s'abaisser à une mésalliance, trop fière aussi pour consentir
à rester l'obligée de son homme d'affaires...
DESTOURNELLES.
Madame...
LA BARONNE.
En acceptant ses services, elle n'était pas embarrassée de les
payer.--Et maintenant, monsieur Destournelles, voulez-vous connaître le
dénouement de notre petite histoire?
DESTOURNELLES.
Volontiers. Je ne le devine pas.
LA BARONNE.
Un beau jour, elle a fait entendre clairement à ce prétendant tenace
qu'elle n'était pas dupe d'une passion si désintéressée; d'une main
délicate elle a dénoué les cordons de son masque, et après avoir joui de
sa confusion, après l'avoir tenu sous son regard, muet, penaud, sans
maintien.--J'espère, Monsieur, lui a-t-elle dit, que vous profiterez de
la leçon, qu'à l'avenir vous voudrez bien ne plus afficher des
sentiments que j'ai le malheur de trouver ridicules,--et, après une
révérence, elle l'a laissé à ses réflexions. (=Elle le salue et sort par
le fond.=)
SCÈNE VIII
DESTOURNELLES, =seul.=
Madame la baronne, c'est entre nous une guerre à mort;... Bataille! Oui,
j'en fais le serment, oui, je me vengerai... Comment?... je n'en sais
rien... L'ingrate!... la perfide!... me reprocher la louable ambition
qui me possède... C'est vrai... je me trouverais bien assis dans un
fauteuil de conseiller ou de président. Mais pour en arriver là, je n'ai
nul besoin d'elle... ma demande est appuyée, et d'un jour à l'autre...
Et ce marquis! Oh! vous saurez ce que pèse la colère d'un homme tel que
moi... et vous me paierez, je le jure, vos dédains et vos mépris.
SCÈNE IX.
DESTOURNELLES, LE JEUNE HOMME.
LE JEUNE HOMME, =entrant par le fond.=
Depuis une heure j'attends dans ce parc... Ah! c'est à monsieur le
marquis de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?
DESTOURNELLES.
Moi!... (=À part.=) D'où vient-il donc, celui-là?--=(Haut.)= Non, Monsieur,
non, je ne suis pas monsieur le marquis de La Seiglière.
LE JEUNE HOMME.
Il était ici tout à l'heure.
DESTOURNELLES.
Il y était, mais il n'y est plus.
LE JEUNE HOMME.
Où donc est-il?
DESTOURNELLES.
À la chasse.
LE JEUNE HOMME.
Morbleu!
DESTOURNELLES.
Cela vous fâche?
LE JEUNE HOMME.
Oui.
DESTOURNELLES.
Ah!... puis-je savoir?...
LE JEUNE HOMME.
Non.
DESTOURNELLES.
À votre aise. Comme, moi, je n'ai pas affaire au marquis, mais à madame
de Vaubert, je vais...
LE JEUNE HOMME.
Madame de Vaubert, avez-vous dit... Madame la baronne de Vaubert?
DESTOURNELLES.
Elle-même. Vous la connaissez?
LE JEUNE HOMME.
Personnellement?... Non.
DESTOURNELLES.
Tant mieux pour vous!
LE JEUNE HOMME.
De réputation?... Oui.
DESTOURNELLES.
Tant pis pour elle!
LE JEUNE HOMME.
Serait-elle ici, par hasard?
DESTOURNELLES.
Par hasard? N'est-elle pas toujours fourrée chez le marquis?
LE JEUNE HOMME.
Ah! la baronne de Vaubert est ici? il faut aussi que je lui parle, à
elle.
DESTOURNELLES, =à part.=
Qu'a-t-il donc? =(Haut).= Si je pouvais être utile à monsieur?... Je
connais madame de Vaubert. Pour parler net, je n'ai point à m'en louer.
LE JEUNE HOMME.
Ni moi, morbleu!
DESTOURNELLES, =à part.=
Quelle rencontre!... si je pouvais savoir... =(Haut.)= J'ajouterai même
que j'ai fort à me plaindre d'elle.
LE JEUNE HOMME.
Moi aussi.
DESTOURNELLES.
Et que je cherche à me venger.
LE JEUNE HOMME.
Moi aussi.
DESTOURNELLES, =à part.=
Bon jeune homme!... C'est le ciel qui me l'envoie. =(Haut.)= Eh bien!
Monsieur, si ma vieille expérience pouvait vous être de quelque
secours?... Léonard-Sylvain Destournelles, avocat à la cour royale de
Poitiers, pour vous servir, s'il en est besoin.
LE JEUNE HOMME.
Je vous suis obligé, Monsieur; mais si je dois recourir à un avocat, ce
n'est pas dans la maison du marquis de La Seiglière que j'irai le
choisir.
DESTOURNELLES.
Et pourquoi donc, Monsieur? Un avocat n'a point d'amis... il n'a que
des clients ou des adversaires. Et vous auriez tort de conclure, en me
voyant ici, que je suis l'ami de la maison.
LE JEUNE HOMME.
N'importe, Monsieur; j'ai besoin, avant de prendre un parti, de
compléter certains renseignements...
DESTOURNELLES.
Ne suis-je pas là? Je connais toute la noblesse du pays.
LE JEUNE HOMME.
Précisément... il ne s'agit pas d'un gentilhomme... mais du dernier
propriétaire de ce château.
LE JEUNE HOMME.
Thomas Stamply?
LE JEUNE HOMME.
Vous l'avez connu?
DESTOURNELLES.
Parfaitement. Il venait parfois me consulter à Poitiers, mais, entre
nous, il était de ces hommes dont les gens de loi font généralement peu
de cas.
LE JEUNE HOMME.
Pourquoi?
DESTOURNELLES.
Son caractère conciliant, son honnêteté, sa droiture, le tenaient
éloigné du temple de la Justice.
LE JEUNE HOMME.
Son honnêteté!... sa droiture!...
DESTOURNELLES.
Il détestait les procès; et, quand il mourut, depuis plusieurs années
nous avions cessé de nous voir.
LE JEUNE HOMME.
L'éloge que vous faites de monsieur Stamply est mérité, je le sais,
Monsieur; cependant vous ne devez pas ignorer que ce n'était point là
l'opinion du pays.
DESTOURNELLES.
Autrefois, c'est possible; les sots et les méchants, qui sont partout en
majorité, attaquaient sa probité pour se consoler de son opulence...
Mais quand il eut restitué ce vaste et beau domaine...
LE JEUNE HOMME.
Restitué? Monsieur Stamply avait-il dérobé son bien pour qu'il eût à le
restituer?
DESTOURNELLES.
Non, assurément, et je regrette d'avoir employé le terme impropre dont
on se sert ici...
LE JEUNE HOMME, =irrité.=
Pour flatter l'orgueil du nouveau propriétaire?
DESTOURNELLES.
Vous l'avez dit. Ce ne fut pas une restitution, mais une donation.
LE JEUNE HOMME.
Complète?
DESTOURNELLES.
Des plus complètes. Madame de Vaubert ne lui laissa pas même les lopins
de terre dont il avait arrondi le domaine.
LE JEUNE HOMME.
Madame de Vaubert!... oui, je sais... Mais, pardon, Monsieur, il est des
choses que j'ignore encore: j'ai besoin de connaître la récompense de
Stamply pour un si grand bienfait.
DESTOURNELLES.
Sa récompense?...
LE JEUNE HOMME.
Oui... on s'acquitta sans doute en soins pieux et touchants... on
entoura sa vieillesse d'amour et de respect?...
DESTOURNELLES.
Oui, d'abord tout alla bien. On voyait peu de monde, on vivait en
famille. Le vieux Stamply était de toutes les réunions, choyé, gâté
comme un enfant. On s'extasiait à tout ce qu'il disait, c'était l'esprit
gaulois dans sa fleur... un coeur biblique, une âme patriarcale...
LE JEUNE HOMME.
Eh bien?...
DESTOURNELLES.
Eh bien! au bout de quelques mois, l'esprit gaulois était un rustre, et
le coeur biblique un bouvier; après l'avoir caressé comme un chien
fidèle, on l'avait renvoyé comme un chien crotté.
LE JEUNE HOMME.
Oh! quelle honte!
DESTOURNELLES.
Que voulez-vous? ils lui devaient trop pour l'aimer.
LE JEUNE HOMME.
Eh! quoi, Monsieur, la reconnaissance?...
DESTOURNELLES.
La reconnaissance, Monsieur, est pareille à cette liqueur d'Orient, dont
parlent les voyageurs, qui ne se conserve que dans des vases d'or; elle
parfume les grandes âmes et s'aigrit dans les petites. Au bout d'un an,
il n'était pas plus question du vieux Stamply que s'il n'eût jamais
existé. Il mourut oublié dans la maison du garde, où on l'avait relégué,
sans proférer une plainte contre les ingrats qui l'avaient repoussé,
heureux de quitter cette terre, si justement appelée le bas monde, et
d'aller rejoindre là-haut sa femme et son fils dont il murmura le nom
dans son dernier soupir.
LE JEUNE HOMME.
Et pas une main, pas une main amie pour lui fermer les yeux!
DESTOURNELLES.
Si, oh! si fait... une main presque filiale s'acquitta de ce pieux
devoir.
LE JEUNE HOMME.
Laquelle?
DESTOURNELLES.
La main de la propre fille du marquis de La Seiglière.
LE JEUNE HOMME.
La fille du marquis?
DESTOURNELLES.
Celle-là, c'est un ange. Étrangère à tous les actes de la vie positive,
elle croit encore aujourd'hui que Stamply n'a fait que restituer le bien
de ses maîtres; et pourtant elle s'était sentie tout d'abord entraînée
vers lui par l'instinct de la reconnaissance, et c'est elle qui, sans
s'en douter, paya la dette de son père.
LE JEUNE HOMME.
Mademoiselle de La Seiglière!
DESTOURNELLES.
Oui, Monsieur. C'était la joie du pauvre homme de voir entrer chaque
jour dans sa petite chambre cette charmante créature qui lui apportait
sa grâce, son sourire, et lui donnait ses deux mains à baiser.
LE JEUNE HOMME.
Brave enfant!... Je te bénis, et je te plains, car il faut que justice
se fasse, il faut que les méchants soient punis de leurs iniquités.
=(Il passe devant Destournelles.)=
DESTOURNELLES, =à part[15].=
Il parle comme un Dieu vengeur.
LE JEUNE HOMME.
Vous êtes avocat?
DESTOURNELLES.
J'ai blanchi dans l'étude des lois.
LE JEUNE HOMME.
Les connaissez-vous?
DESTOURNELLES.
Je m'en flatte.
LE JEUNE HOMME.
Si l'acte de donation de feu Thomas Stamply renfermait quelque nullité?
DESTOURNELLES.
Il n'en existe aucune... Mais on peut en trouver.
LE JEUNE HOMME.
S'il se présentait un héritier dont le donateur aurait ignoré
l'existence... un héritier de sa famille?
DESTOURNELLES.
Si vous n'avez que cette corde à votre arc, je vous conseille d'en
rester là, mon cher monsieur; l'héritier, vous ou moi, nous en serions
pour notre courte honte.
LE JEUNE HOMME.
Comment!... un héritier direct?
DESTOURNELLES.
Un seul pourrait se présenter avec un droit de revendication.
LE JEUNE HOMME.
Lequel?
DESTOURNELLES.
Malheureusement, il n'est pas probable que celui-là se présente jamais.
LE JEUNE HOMME.
Pourquoi?
DESTOURNELLES.
Parce qu'il dort en Russie, depuis cinq ans, sous six pieds de neige.
LE JEUNE HOMME.
Le fils de Stamply?
DESTOURNELLES.
Oui, Bernard.
LE JEUNE HOMME.
Ainsi, Monsieur, malgré la donation, Bernard Stamply pourrait
revendiquer une partie de l'héritage de son père?
DESTOURNELLES.
Une partie! C'est, pardieu! bien le tout qu'il pourrait réclamer.
LE JEUNE HOMME.
Vous en êtes sûr?
DESTOURNELLES.
Très-sûr.
LE JEUNE HOMME.
Vous en répondriez?
DESTOURNELLES.
Sur ma tête!... Mais à quoi bon?
LE JEUNE HOMME.
Cet entretien, Monsieur, se terminera plus convenablement dans votre
cabinet qu'ici. Je n'ai que faire maintenant de voir monsieur de La
Seiglière... Pouvez-vous m'accompagner à Poitiers?
DESTOURNELLES.
Je suis prêt.
LE JEUNE HOMME.
Là, croyez-moi, je vous donnerai le moyen de vous venger de la baronne
de Vaubert.
DESTOURNELLES.
Vraiment? Et ce moyen?...
LE JEUNE HOMME.
Est infaillible.
DESTOURNELLES.
Vous en êtes sûr?
LE JEUNE HOMME.
Très-sûr!
DESTOURNELLES. =(Il va prendre son chapeau sur un fauteuil à droite.)=
Partons, alors; et, sans plus attendre, commençons les hostilités.
LE JEUNE HOMME.
Je vous suis. =(Ils remontent la scène. Arrivés à la porte du fond:)=
DESTOURNELLES.
Après vous, Monsieur.
LE JEUNE HOMME.
Après vous.
DESTOURNELLES, =faisant des façons.=
Ah! Monsieur...
LE JEUNE HOMME.
Passez donc, Monsieur, et pas de façons; je suis ici chez moi.
DESTOURNELLES, =effaré.=
Chez vous?... Eh! quoi, vous seriez?... Ah!..... =(Changeant de ton.)= je
passe devant.
ACTE DEUXIÈME.
==Même décoration.==
SCÈNE PREMIÈRE.
HÉLÈNE, LE MARQUIS, RAOUL.
==(Ils entrent du fond, précédés de deux laquais et de deux piqueurs.--On
entend sous les fenêtres la fin d'une fanfare.)==
LE MARQUIS.
Hallali!... quelle chasse!... quel cerf!... Que sa tête, glorieux
trophée, soit clouée à la porte de la première cour!... Nemrod n'était
qu'un tireur de grives... =(Les laquais et les piqueurs se retirent.)=
Qu'en dites-vous, mon jeune baron?
RAOUL.
Je dis, monsieur le marquis, que je suis sur les dents; il faut être de
fer pour résister à de pareils plaisirs. Et vous, Mademoiselle?
HÉLÈNE.
Oh! moi, vous le savez, je suis de ma race; j'aime à me sentir emportée
par mon cheval à travers les bois. Cependant, je l'avoue, ce spectacle
m'a fait mal: cette bête aux abois, ces chiens ensanglantés...
LE MARQUIS.
C'est vrai, la victoire nous a coûté cher. Arcas, mon meilleur limier,
est resté sur le champ de bataille, éventré d'un coup d'andouiller. À la
chasse comme à la guerre!... Baron, si nous allions voir la meute
rentrer au chenil après la curée?
RAOUL.
Mille grâces, monsieur le marquis, je suis moulu.
LE MARQUIS.
Moulu?... Vous n'avez pas fait autre chose que de flâner le long des
haies.
RAOUL.
Flâner!... flâner!... Je n'ai pas perdu ma journée, monsieur le marquis;
=(Montrant un oiseau.)= voici un _turdus merula_ qui enrichira mes
collections.
LE MARQUIS.
Ça?... Nous appelons cela un merle, nous autres. Vous avez raison, vous
devez être fatigué.
RAOUL.
Eh bien! si vous le permettez, je vais rentrer chez moi pour me refaire
un peu. =(Il remonte et redescend auprès d'Hélène.)=
LE MARQUIS.
Allez, mon jeune ami[16], allez vous mettre dans votre lit, après
l'avoir fait bassiner.
RAOUL.
C'est, pardieu! bien ce que je compte faire. Si je n'ai pas l'honneur de
dîner ce soir avec vous...
LE MARQUIS.
Je ne vous en voudrai pas... Dormez bien.
RAOUL, =à Hélène.=
Mademoiselle!... =(Il lui serre la main.)=
HÉLÈNE.
À bientôt, monsieur de Vaubert.
LE MARQUIS.
Prenez un lait de poule en vous couchant.
=(Raoul sort par le fond.)=
SCÈNE II.
HÉLÈNE, LE MARQUIS, JASMIN.
LE MARQUIS.
Voilà un brave garçon qui ne sera jamais un diable à quatre!...
Ventre-saint-gris! ma pauvre fille, reçois mes compliments, tu as fait
là un joli choix.--Jasmin, débarrasse-moi de ceci. =(Il ôte son
ceinturon.)=
HÉLÈNE.
Mais ce mari, est-ce bien moi qui l'ai choisi?... N'est-ce pas vous?...
LE MARQUIS.
Moi?... Je m'en lave les mains... C'est la baronne qui prétend que vous
vous adorez... que vous êtes créés l'un pour l'autre.
HÉLÈNE.
Elle a peut-être raison. Raoul est un galant homme. Dès l'enfance, nous
nous appelions frère et soeur. Cependant, je suis heureuse de vivre près
de vous, pour vous seul, et mon coeur ne rêve, ne demande rien au delà.
LE MARQUIS.
Et moi aussi, je suis heureux; crois-tu qu'il me déplaise d'avoir en
cage un si gentil oiseau qui ne gazouille que pour moi? Mais, que
veux-tu? la baronne dit qu'il faut vous marier.
HÉLÈNE.
Plus tard... rien ne presse.
LE MARQUIS.
Le fait est, ma pauvre enfant, que j'aurai là un piteux gendre... Un
gentilhomme de vingt ans, qui tire sa poudre aux moineaux et se fatigue
à courir un cerf!
HÉLÈNE, =grondeuse.=
Et vous, mon père, vous ne vous ménagez pas assez... Vous exposez vos
jours comme s'ils ne m'appartenaient pas. Voyons, asseyez-vous. =(Le
Marquis s'assied près du guéridon à droite.)= Pour attendre l'heure du
dîner, ne prendriez-vous pas bien un verre de vin d'Espagne?
LE MARQUIS.
J'en prendrai bien deux.
HÉLÈNE.
Avec des mouillettes de biscuit?
LE MARQUIS.
Pas plus épaisses que la langue d'un chat.
HÉLÈNE.
Jasmin, ôtez les guêtres de monsieur le marquis. =(Pendant que Jasmin est
aux pieds du Marquis à droite, elle va chercher sur la console le
plateau sur lequel est le flacon de vin d'Espagne et l'assiette de
biscuits, qu'elle remet ensuite à Jasmin.)=
LE MARQUIS.
Bonne fille, va!... =(Il boit.)= Bah!... tu seras baronne de Vaubert...
HÉLÈNE.
Êtes-vous bien?... avez-vous tout ce qu'il vous faut?
LE MARQUIS, =se dorlotant dans son fauteuil.=
Pas tout à fait.
HÉLÈNE.
Que souhaitez-vous encore?
LE MARQUIS.
Embrasse-moi.
HÉLÈNE.
Mon bon père! =(Elle l'embrasse.)= Je vous quitte un instant pour aller
changer de toilette.
LE MARQUIS, =lui tenant les mains.=
Va, mon enfant, et fais-toi belle... car, tu le sais, joie de mon coeur,
tu es aussi la joie de mes yeux.
=(Hélène, sur le pas de la porte, se retourne et envoie encore un geste
d'adieu à son père.)=
SCÈNE III.
JASMIN, LE MARQUIS.
==(Jasmin achève de déboutonner les guêtres du Marquis.)==
LE MARQUIS.
Eh bien, drôle! te voilà content. Tu vas pouvoir raconter partout que
ton maître a tué un cerf dix-cors.
JASMIN.
Il n'est déjà bruit que du dernier exploit de monsieur le marquis.
LE MARQUIS, =lui pinçant l'oreille.=
Tu n'es pas à plaindre, maroufle...
JASMIN.
Aïe!
LE MARQUIS, =pinçant plus fort.=
Tu n'es pas à plaindre d'être au service d'un gentilhomme qui fait ainsi
parler de lui. Je ne sais pas pourquoi je te donne des gages.
JASMIN.
La Brisée dit que monsieur le marquis s'est couvert de gloire
aujourd'hui.
LE MARQUIS.
Juge un peu, si je me fusse trouvé à Fontenoy... par la sambleu!...
=(Jasmin a retiré les guêtres... Le Marquis frotte ses mollets.)= Jasmin,
que dis-tu de ça?
JASMIN, =agenouillé près du Marquis.=