Tu dors, Robespierre! L'heure passe, le temps précieux coule....
Enfin, le 8 thermidor, à la Convention, l'Incorruptible se lève et va
parler. Soleil du 31 mai, te lèves-tu une seconde fois? Gamelin attend,
espère. Robespierre va donc arracher des bancs qu'ils déshonorent ces
législateurs plus coupables que les fédéralistes, plus dangereux que
Danton.... Non! pas encore. "Je ne puis, dit-il, me résoudre à déchirer
entièrement le voile qui recouvre ce profond mystère d'iniquité." Et la
foudre éparpillée, sans frapper aucun des conjurés, les effraie tous. On
en comptait soixante qui, depuis quinze jours, n'osaient coucher dans
leur lit. Marat nommait les traîtres, lui; il les montrait du doigt.
L'Incorruptible hésite, et, dès lors, c'est lui l'accusé....
Le soir, aux Jacobins, on s'étouffe dans la salle, dans les couloirs,
dans la cour.
Ils sont là tous, les amis bruyants et les ennemis muets. Robespierre
leur lit ce discours que la Convention a entendu dans un silence affreux
et que les jacobins couvrent d'applaudissements émus.
"C'est mon testament de mort, dit l'homme, vous me verrez boire la ciguë
avec calme.
--Je la boirai avec toi, répond David.
--Tous, tous!" s'écrient les jacobins, qui se séparent sans rien
décider.
Évariste, pendant que se préparait la mort du Juste, dormit du sommeil
des disciples au jardin des Oliviers. Le lendemain, il se rendit au
Tribunal, où deux sections siégeaient. Celle dont il faisait partie
jugeait vingt et un complices de la conspiration de Lazare. Et, pendant
ce temps, arrivaient les nouvelles: "La Convention, après une séance de
six heures, a décrété d'accusation Maximilien Robespierre, Couthon,
Saint-Just avec Augustin Robespierre et Lebas, qui ont demandé à
partager le sort des accusés. Les cinq proscrits sont descendus à la
barre."
On apprend que le président de la section qui fonctionne dans la salle
voisine, le citoyen Dumas, a été arrêté sur son siège, mais que
l'audience continue. On entend battre la générale et sonner le tocsin.
Évariste, à son banc, reçoit de la Commune l'ordre de se rendre à
l'Hôtel de Ville pour siéger au Conseil général. Au son des cloches et
des tambours, il rend son verdict avec ses collègues et court chez lui
embrasser sa mère et prendre son écharpe. La place de Thionville est
déserte. La section n'ose se prononcer ni pour ni contre la Convention.
On rase les murs, on se coule dans les allées, on rentre chez soi. A
l'appel du tocsin et de la générale répondent les bruits des volets qui
se rabattent et des serrures qui se ferment. Le citoyen Dupont aîné
s'est caché dans sa boutique; le portier Remacle se barricade dans sa
loge. La petite Joséphine retient craintivement Mouton dans ses bras. La
citoyenne veuve Gamelin gémit de la cherté des vivres, cause de tout le
mal. Au pied de l'escalier, Évariste rencontre Élodie essoufflée, ses
mèches noires collées sur son cou moite.
"Je t'ai cherché au Tribunal. Tu venais de partir. Où vas-tu?
--A l'Hôtel de Ville.
--N'y va pas! Tu te perdrais: Hanriot est arrêté... les sections ne
marcheront pas. La section des Piques, la section de Robespierre, reste
tranquille. Je le sais: mon père en fait partie. Si tu vas à l'Hôtel de
Ville, tu te perds inutilement.
--Tu veux que je sois lâche?
--Il est courageux, au contraire, d'être fidèle à la Convention et
d'obéir à la loi.
--La loi est morte quand les scélérats triomphent.
--Évariste, écoute ton Élodie; écoute ta soeur; viens t'asseoir près
d'elle, pour qu'elle apaise ton âme irritée."
Il la regarda: jamais elle ne lui avait paru si désirable; jamais cette
voix n'avait sonné à ses oreilles si voluptueuse et si persuasive.
"Deux pas, deux pas seulement, mon ami!"
Elle l'entraîna vers le terre-plein qui portait le piédestal de la
statue renversée. Des bancs en faisaient le tour, garnis de promeneurs
et de promeneuses. Une marchande de frivolités offrait ses dentelles; le
marchand de tisane, portant sur son dos sa fontaine, agitait sa
sonnette; des fillettes jouaient aux grâces. Sur la berge, des pêcheurs
se tenaient immobiles, leur ligne à la main. Le temps était orageux, le
ciel voilé. Gamelin, penché sur le parapet, plongeait ses regards sur
l'île pointue comme une proue, écoutait gémir au vent la cime des
arbres, et sentait entrer dans son âme un désir infini de paix et de
solitude.
Et, comme un écho délicieux de sa pensée, la voix d'Élodie soupira:
"Te souviens-tu, quand, à la vue des champs, tu désirais être juge de
paix dans un petit village? Ce serait le bonheur."
Mais, à travers le bruissement des arbres et la voix de la femme, il
entendait le tocsin, la générale, le fracas lointain des chevaux et des
canons sur le pavé.
A deux pas de lui, un jeune homme, qui causait avec une citoyenne
élégante, dit:
"Connaissez-vous la nouvelle?... L'Opéra est installé rue de la Loi."
Cependant on savait: on chuchotait le nom de Robespierre, mais en
tremblant, car on le craignait encore. Et les femmes, au bruit murmuré
de sa chute, dissimulaient un sourire.
Évariste Gamelin saisit la main d'Élodie et aussitôt la rejeta
brusquement:
"Adieu! Je t'ai associée à mes destins affreux, j'ai flétri à jamais ta
vie. Adieu. Puisses-tu m'oublier!
--Surtout, lui dit-elle, ne rentre pas chez toi cette nuit: viens à
l'_Amour peintre_. Ne sonne pas; jette une pierre contre mes volets.
J'irai t'ouvrir moi-même la porte, je te cacherai dans le grenier.
--Tu me reverras triomphant, ou tu ne me reverras plus. Adieu!"
En approchant de l'Hôtel de Ville, il entendit monter vers le ciel lourd
la rumeur des grands jours. Sur la place de Grève, un tumulte d'armes,
un flamboiement d'écharpes et d'uniformes, les canons d'Hanriot en
batterie. Il gravit l'escalier d'honneur et, en entrant dans la salle du
Conseil, signe la feuille de présence. Le Conseil général de la Commune,
à l'unanimité des quatre cent quatre-vingt-onze membres présents, se
déclare pour les proscrits.
Le maire se fait apporter la table des Droits de l'Homme, lit l'article
où il est dit: "Quand le gouvernement viole les droits du peuple,
l'insurrection est pour le peuple le plus saint et le plus indispensable
des devoirs", et le premier magistrat de Paris déclare qu'au coup d'État
de la Convention la Commune oppose l'insurrection populaire.
Les membres du Conseil général font serment de mourir à leur poste. Deux
officiers municipaux sont chargés de se rendre sur la place de Grève et
d'inviter le peuple à se joindre à ses magistrats afin de sauver la
patrie et la liberté.
On se cherche, on échange des nouvelles, on donne des avis. Parmi ces
magistrats, peu d'artisans. La Commune réunie là est telle que l'a faite
l'épuration jacobine: des juges et des jurés du Tribunal
révolutionnaire, des artistes comme Beauvallet et Gamelin, des rentiers
et des professeurs, des bourgeois cossus, de gros commerçants, des têtes
poudrées, des ventres à breloques; peu de sabots, de pantalons, de
carmagnoles, de bonnets rouges. Ces bourgeois sont nombreux, résolus.
Mais, quand on y songe, c'est à peu près tout ce que Paris compte de
vrais républicains. Debout dans la maison de ville, comme sur le rocher
de la liberté, un océan d'indifférence les environne.
Pourtant des nouvelles favorables arrivent. Toutes les prisons où les
proscrits ont été enfermés ouvrent leurs portes et rendent leur proie.
Augustin Robespierre, venu de la Force, entre le premier à l'Hôtel de
Ville et est acclamé. On apprend, à huit heures, que Maximilien, après
avoir longtemps résisté, se rend à la Commune. On l'attend, il va venir,
il vient; une acclamation formidable ébranle les voûtes du vieux palais
municipal. Il entre, porté par vingt bras. Cet homme mince, propret, en
habit bleu et culotte jaune, c'est lui. Il siège, il parle.
A son arrivée, le Conseil ordonne que la façade de la maison Commune
sera sur-le-champ illuminée. En lui la République réside. Il parle, il
parle d'une voix grêle, avec élégance. Il parle purement, abondamment.
Ceux qui sont là, qui ont joué leur vie sur sa tête, s'aperçoivent,
épouvantés, que c'est un homme de parole, un homme de comités, de
tribune, incapable d'une résolution prompte et d'un acte
révolutionnaire.
On l'entraîne dans la salle des délibérations. Maintenant ils sont là
tous, ces illustres proscrits: Lebas, Saint-Just, Couthon. Robespierre
parle. Il est minuit et demi: il parle encore. Cependant Gamelin, dans
la salle du Conseil, le front collé à une fenêtre, regarde d'un oeil
anxieux; il voit fumer les lampions dans la nuit sombre. Les canons
d'Hanriot sont en batterie devant la maison de ville. Sur la place toute
noire s'agite une foule incertaine, inquiète. A minuit et demi, des
torches débouchent au coin de la rue de la Vannerie, entourant un
délégué de la Convention qui, revêtu de ses insignes, déploie un papier
et lit, dans une rouge lueur, le décret de la Convention, la mise hors
la loi des membres de la Commune insurgée, des membres du Conseil
général qui l'assistent et des citoyens qui répondraient à son appel.
La mise hors la loi, la mort sans jugement! la seule idée en fait pâlir
les plus déterminés. Gamelin sent son front se glacer. Il regarde la
foule quitter à grands pas la place de Grève.
Et, quand il tourne la tête, ses yeux voient que la salle, où les
conseillers s'étouffaient tout à l'heure, est presque vide.
Mais ils ont fui en vain: ils avaient signé.
Il est deux heures. L'Incorruptible délibère dans la salle voisine avec
la Commune et les représentants proscrits.
Gamelin plonge ses regards désespérés sur la place noire. Il voit, à la
clarté des lanternes, les chandelles de bois s'entrechoquer sur l'auvent
de l'épicier, avec un bruit de quilles; les réverbères se balancent et
vacillent: un grand vent s'est élevé. Un instant après, une pluie
d'orage tombe: la place se vide entièrement; ceux que n'avait pas
chassés le terrible décret, quelques gouttes d'eau les dispersent. Les
canons d'Hanriot sont abandonnés. Et quand on voit à la lueur des
éclairs déboucher en même temps par la rue Antoine et par le quai les
troupes de la Convention, les abords de la maison Commune sont déserts.
Enfin Maximilien s'est décidé à faire appel du décret de la Convention à
la section des Piques.
Le Conseil général se fait apporter des sabres, des pistolets, des
fusils. Mais un fracas d'armes, de pas et de vitres brisées emplit la
maison. Les troupes de la Convention passent comme une avalanche à
travers la salle des délibérations et s'engouffrent dans la salle du
Conseil. Un coup de feu retentit: Gamelin voit Robespierre tomber la
mâchoire fracassée. Lui-même, il saisit son couteau, le couteau de six
sous qui, un jour de famine, avait coupé du pain pour une mère
indigente, et que, dans la ferme d'Orangis, par un beau soir, Élodie
avait gardé sur ses genoux, en tirant les gages; il l'ouvre, veut
l'enfoncer dans son coeur: la lame rencontre une côte et se replie sur la
virole qui a cédé et il s'entame deux doigts. Gamelin tombe ensanglanté.
Il est sans mouvement, mais il souffre d'un froid cruel, et, dans le
tumulte d'une lutte effroyable, foulé aux pieds, il entend distinctement
la voix du jeune dragon Henry qui s'écrie:
"Le tyran n'est plus; ses satellites sont brisés. La Révolution va
reprendre son cours majestueux et terrible."
Gamelin s'évanouit.
A sept heures du matin, un chirurgien envoyé par la Convention le pansa.
La Convention était pleine de sollicitude pour les complices de
Robespierre: elle ne voulait pas qu'aucun d'eux échappât à la
guillotine. L'artiste peintre, ex-juré, ex-membre du Conseil général de
la Commune, fut porté sur une civière à la Conciergerie.