Le 10, tandis que, sur le grabat d'un cachot, Évariste, après un sommeil
de fièvre, se réveillait en sursaut dans une indicible horreur, Paris,
en sa grâce et son immensité, souriait au soleil; l'espérance renaissait
au coeur des prisonniers; les marchands ouvraient allégrement leur
boutique, les bourgeois se sentaient plus riches, les jeunes hommes plus
heureux, les femmes plus belles, par la chute de Robespierre. Seuls une
poignée de jacobins, quelques prêtres constitutionnels et quelques
vieilles femmes tremblaient de voir l'empire passer aux méchants et aux
corrompus. Une délégation du Tribunal révolutionnaire, composée de
l'accusateur public et de deux juges, se rendait à la Convention pour la
féliciter d'avoir arrêté les complots. L'assemblée décidait que
l'échafaud serait dressé de nouveau sur la place de la Révolution. On
voulait que les riches, les élégants, les jolies femmes pussent voir
sans se déranger le supplice de Robespierre, qui aurait lieu le jour
même. Le dictateur et ses complices étaient hors la loi: il suffisait
que leur identité fût constatée par deux officiers municipaux pour que
le Tribunal les livrât immédiatement à l'exécuteur. Mais une difficulté
surgissait: les constatations ne pouvaient être faites dans les formes,
la Commune étant tout entière hors la loi. L'assemblée autorisa le
Tribunal à faire constater l'identité par des témoins ordinaires.
Les triumvirs furent traînés à la mort, avec leurs principaux complices,
au milieu des cris de joie et de fureur, des imprécations, des rires,
des danses.
Le lendemain, Évariste, qui avait repris quelque force et pouvait
presque se tenir sur ses jambes, fut tiré de son cachot, amené au
Tribunal et placé sur l'estrade qu'il avait tant de fois vue chargée
d'accusés, où s'étaient assises tour à tour tant de victimes illustres
ou obscures. Elle gémissait maintenant sous le poids de soixante-dix
individus, la plupart membres de la Commune, et quelques-uns jurés comme
Gamelin, mis comme lui hors la loi. Il revit son banc, le dossier sur
lequel il avait coutume de s'appuyer, la place d'où il avait terrorisé
des malheureux, la place où il lui avait fallu subir le regard de
Jacques Maubel, de Fortuné Chassagne, de Maurice Brotteaux, les yeux
suppliants de la citoyenne Rochemaure qui l'avait fait nommer juré et
qu'il en avait récompensée par un verdict de mort. Il revit, dominant
l'estrade où les juges siégeaient sur trois fauteuils d'acajou, garnis
de velours d'Utrecht rouge, les bustes de Chalier et de Marat et ce
buste de Brutus qu'il avait un jour attesté. Rien n'était changé, ni les
haches, les faisceaux, les bonnets rouges du papier de tenture, ni les
outrages jetés par les tricoteuses des tribunes à ceux qui allaient
mourir, ni l'âme de Fouquier-Tinville, têtu, laborieux, remuant avec
zèle ses papiers homicides, et envoyant, magistrat accompli, ses amis de
la veille à l'échafaud.
Les citoyens Remacle, portier tailleur, et Dupont aîné, menuisier, place
de Thionville, membre du Comité de surveillance de la section du
Pont-Neuf, reconnurent Gamelin (Évariste), artiste peintre, ex-juré au
Tribunal révolutionnaire, ex-membre du Conseil général de la Commune.
Ils témoignaient pour un assignat de cent sols, aux frais de la section;
mais, parce qu'ils avaient eu des rapports de voisinage et d'amitié avec
le proscrit, ils éprouvaient de la gêne à rencontrer son regard. Au
reste, il faisait chaud: ils avaient soif et étaient pressés d'aller
boire un verre de vin.
Gamelin fit effort pour monter dans la charrette: il avait perdu
beaucoup de sang et sa blessure le faisait cruellement souffrir. Le
cocher fouetta sa haridelle et le cortège se mit en marche au milieu des
huées.
Des femmes qui reconnaissaient Gamelin lui criaient:
"Va donc! buveur de sang! Assassin à dix-huit francs par jour!... Il ne
rit plus: voyez comme il est pâle, le lâche!"
C'étaient les mêmes femmes qui insultaient naguère les conspirateurs et
les aristocrates, les exagérés et les indulgents envoyés par Gamelin et
ses collègues à la guillotine.
La charrette tourna sur le quai des Morfondus, gagna lentement le
Pont-Neuf et la rue de la Monnaie: on allait à la place de la
Révolution, à l'échafaud de Robespierre. Le cheval boitait; à tout
moment, le cocher lui effleurait du fouet les oreilles. La foule des
spectateurs, joyeuse, animée, retardait la marche de l'escorte. Le
public félicitait les gendarmes, qui retenaient leurs chevaux. Au coin
de la rue Honoré, les insultes redoublèrent. Des jeunes gens, attablés à
l'entresol, dans les salons des traiteurs à la mode, se mirent aux
fenêtres, leur serviette à la main, et crièrent:
"Cannibales, anthropophages, vampires!"
La charrette ayant buté dans un tas d'ordures qu'on n'avait pas enlevées
en ces deux jours de troubles, la jeunesse dorée éclata de joie:
"Le char embourbé!... Dans la gadoue, les jacobins!"
Gamelin songeait, et il crut comprendre.
"Je meurs justement, pensa-t-il. Il est juste que nous recevions ces
outrages jetés à la République et dont nous aurions dû la défendre. Nous
avons été faibles; nous nous sommes rendus coupables d'indulgence. Nous
avons trahi la République. Nous avons mérité notre sort. Robespierre
lui-même, le pur, le saint, a péché par douceur, par mansuétude; ses
fautes sont effacées par son martyre. A son exemple, j'ai trahi la
République; elle périt: il est juste que je meure avec elle. J'ai
épargné le sang: que mon sang coule! Que je périsse! je l'ai mérité...."
Tandis qu'il songeait ainsi, il aperçut l'enseigne de l'_Amour peintre_,
et des torrents d'amertume et de douceur roulèrent en tumulte dans son
coeur.
Le magasin était fermé, les jalousies des trois fenêtres de l'entresol
entièrement rabattues. Quand la charrette passa devant la fenêtre de
gauche, la fenêtre de la chambre bleue, une main de femme, qui portait à
l'annulaire une bague d'argent, écarta le bord de la jalousie et lança
vers Gamelin un oeillet rouge que ses mains liées ne purent saisir, mais
qu'il adora comme le symbole et l'image de ces lèvres rouges et
parfumées dont s'était rafraîchie sa bouche. Ses yeux se gonflèrent de
larmes et ce fut tout pénétré du charme de cet adieu qu'il vit se lever
sur la place de la Révolution le couteau ensanglanté.