Tout à coup le souvenir de Johnson lui traversa l'esprit comme une

flèche aiguë.

--Vous vous rappelez, lui dit-il, cet homme qui était avec moi dans

cette fameuse nuit où je vous retirai de la neige,--on le nomme

Johnson.--Le connaissez-vous?

La jeune fille parut embarrassée; elle resta muette, mais elle fit un

signe de tête affirmatif.

--Eh bien! poursuivit Veghte, il a passé la nuit dernière à la

Block-House.

Les yeux de l'Indienne se dilatèrent avec une expression de terreur;

elle recula comme si un serpent eût surgi sous ses pieds.

--Qu'est-ce que c'est? fit Basil étonné: cet homme là n'est-il pas un

ami?

--Ne le laissez plus revenir parmi vous! c'est un méchant!

--Ah! ah! je l'avais toujours pensé; mais je commence à croire que je ne

m'étais guère trompé sur son compte. Mais vous le connaissez joliment

bien? ajouta-t-il d'un ton soupçonneux: vous l'avez reconnu

parfaitement, la nuit dont je parle, n'est-ce pas?

--Oui: répondit la jeune Indienne avec une expression de franchise et de

dépit tout à la fois.

--Pourquoi n'avez-vous rien dit? Il m'a prétendu ne rien savoir à votre

sujet; il me l'a même affirmé, le menteur!

--Ne feriez-vous pas mieux de rentrer au fort? demanda l'indienne après

un moment d'hésitation, sans répondre à la question.

--C'est possible. Mais regardez-moi bien: êtes-vous une amie? êtes-vous

pour ce Johnson? voyons, parlez franchement!

--Non! non! je ne serai jamais pour lui! je ne l'aime pas! s'écria

Mariami, les yeux étincelants.

--Eh bien! venez par ici, avec nous, dans la Block-House. Vous vivrez

avec nous.

Basil fit quelques pas, comme s'il s'en allait, pour lui montrer

l'exemple. La voyant immobile, il réitéra l'invitation de sa voix la

plus franche et la plus cordiale.

La jeune fille secoua la tête.

--Venez donc! reprit Basil; vous serez soignée, respectée, heureuse!

--Je ne suis pas dans cette intention, dit l'Indienne d'un air pensif;

peut-être, un jour, je reviendrai et ce sera pour vivre parmi votre

nation.

A ces mots elle tourna sur ses talons, et disparut comme un éclair dans

la forêt.

Basil resta seul, noyé dans ses pensées.

--Les femmes sont d'étranges choses! murmura-t-il avec accablement; je

donnerais gros pour en savoir davantage sur elle. Mais qu'a-t-elle donc

voulu dire par ces paroles... «_--Je reviendrai peut-être, un jour, et

ce sera pour vivre parmi _votre_ nation..._» Que, diable, veut-elle dire

par là? «_vivre avec nous..._» Voilà qui est extraordinaire! Et pourquoi

pas tout de suite?--Oh! il y a en elle quelque chose de plus étrange

encore que chez les autres femmes! je saurai peut-être un jour ce que

c'est... Mais, oui! les femmes sont de bizarres choses!

Sur ce propos, le Forestier se disposa au retour, méditatif et inquiet

comme il était venu.

Heureusement pour lui, les yeux du corps veillaient tandis que ceux de

l'âme s'égaraient dans la région des rêves, car il s'arrêta court devant

des empreintes toutes fraîches et nombreuses indiquant le passage d'un

détachement d'Indiens.

Il fallait un incident de cette importance pour rappeler Veghte à la

réalité. Mettant aussitôt en jeu toute sa subtilité de chasseur, il

parvint à suivre cette piste jusqu'au lieu du campement, et, chose

suprêmement périlleuse, à se placer de façon à tout voir sans être vu ni

entendu.

Les guerriers Indiens, au nombre de deux cents environ, tenaient un

grand conseil; une douzaine d'hommes Blancs étaient mêlés parmi eux.

Veghte reconnut Balkblalk et Horace Johnson: ce dernier semblait

parfaitement à l'aise en cette société.

Un chef inconnu au Forestier haranguait la troupe avec de grands effets

d'éloquence. Quoiqu'il ne comprît pas un mot de son discours, Basil

comprit aisément qu'il parlait du Fort Presqu'île: Ses gestes véhéments

se dirigeaient sans cesse de ce côté. Du reste son discours paraissait

plaire énormément à ses auditeurs, car de nombreux applaudissements

l'interrompaient fréquemment.

Les Français causaient entre eux, mais à voix basse; de telle sorte que

le Forestier ne put distinguer ce qu'ils disaient. Par une illusion

d'esprit, peut-être, il crut reconnaître une douzaine de Faces-Bronzées

comme ayant fait partie du détachement nautique avec lequel il avait eu

affaire la nuit précédente.

--Ce qu'il y a de certain, murmura-t-il, c'est que nul de ces chenapans

ne se doute avoir à portée de pistolet ou de tomahawk, l'homme qu'ils

ont tant désiré de faire prisonnier.

Cette idée le fit sourire, malgré ses graves préoccupations: il resta

aux écoutes pendant près d'une heure encore; puis jugeant qu'il avait

assez vu et entendu, il se retira avec mille précautions, trop heureux

d'avoir échappé aux yeux d'aigle et aux oreilles de lynx de cette meute

altérée de sang.

Arrivé au Fort, il fit, sans perdre une seconde, son rapport au

commandant Christie. Bien entendu, il lui raconta minutieusement son

entrevue avec la jeune Indienne.

Comme on pouvait s'y attendre, le jeune officier fut vivement affecté de

cette écrasante perspective d'une attaque aussi prochaine; c'était une

question de vie ou de mort qui allait s'agiter, et malheureusement, les

chances étaient par trop inégales.

Cependant, vers le soir, les deux amis trouvèrent encore le temps

d'échanger quelques paroles. L'enseigne revint sur la fameuse question

de la jeune fille.

--Vous êtes plus heureux que nous, Basil, mon brave et ingénu Basil! dit

Christie en souriant.

--Comment cela?... que voulez-vous dire?... demanda le Forestier tout

décontenancé.

--Oui, mon ami! vous avez des amours au désert... De grands yeux noirs,

doux comme ceux d'une gazelle vous pleureront si vous mourez, vous

souriront si vous reprenez connaissance après avoir été blessé, vous

accompagneront si vous fuyez. ELLE vous aime, vieil enfant!

--Ciel! croyez-vous? bégaya Basil en pâlissant.

--Eh! pourquoi pas? vous le méritez bien: il n'y a pas là de quoi

trembler comme vous le faites.

--Oh!... oh!... oui!... non!... Les femmes sont d'étranges choses! je

n'y connais rien, moi!

Le commandant ne put retenir un éclat de rire, pendant que Veghte

s'éloignait la tête dans ses mains.

Hélas! amitiés, sourires, pensées d'amour, souvenirs, espérances, tout

allait disparaître dans le sang et l'incendie.

Le sommeil ne visita pas les habitants du fort pendant cette nuit à la

fois trop longue et trop courte; chacun veilla, se préparant à une mort

héroïque.

CHAPITRE XII

LE DERNIER JOUR

Le 15 Juin 1764, la croix rouge de Saint Georges flottait encore sur le

fort Presqu'île.

Mais avant que le soleil eût paru sur l'horizon, des hurlements affreux,

des feux assourdissants de mousqueterie, et une invasion furieuse de

deux cents démons rouges peints en guerre vint s'abattre sur la

malheureuse citadelle.

Le grand jour, le jour suprême était arrivé!

A la première alerte, le commandant Christie et ses hommes abandonnèrent

les ouvrages avancés pour se retirer dans la Block-House où il était

utile de concentrer leurs forces: là, chacun prit avec sang-froid toutes

ses dispositions pour opposer une résistance désespérée.

Les Indiens s'avançaient rapidement, protégés par les grands arbres et

les accidents de terrain: ils lancèrent bientôt sur le fort une grêle de

balles, de grenades incendiaires et de flèches enflammées. Chaque

meurtrière, chaque interstice entre les troncs d'arbres servait de cible

à un courant continu de balles; si, par intervalles, un assiégé

hasardait sa tête à quelque embrasure pour donner un rapide coup d'oeil

au dehors, aussitôt vingt projectiles sifflaient autour d'elle; souvent

le but était frappé, et la petite garnison comptait un défenseur de

moins.

Il y avait un côté faible à la Block-House: le toit de son belvédère

était construit en planches minces et sèches très-accessibles à la

flamme; aussi prirent-elles feu tout d'abord. Avec la provision d'eau

dont le réservoir était abondamment garni on éteignit plusieurs fois ces

commencements d'incendie, mais on put bientôt prévoir le moment où

l'élément destructeur ne pourrait plus être combattu.

Après plusieurs heures d'une lutte furieuse, les Indiens, toujours

repoussés, eurent recours à une stratégie inquiétante. Roulant en amas

énormes d'immenses troncs d'arbres très-proche de la forteresse, ils se

construisirent sur trois points des redoutes fortifiées d'où ils

pouvaient sans danger accabler les assiégés de leur mousqueterie.

Non contents de ce premier avantage, ils amoncelèrent des pierres, de

façon à élever leurs postes au dessus des parapets du fort; par ce

moyen, ils arrivaient à lancer sur les défenseurs un feu plongeant qui

devait les foudroyer en peu d'instants, sans abri possible.

Plus d'un brave soldat pâlit à l'aspect de ce péril nouveau et

inexorable: il ne restait plus qu'à mourir stoïquement en vendant

chèrement sa vie.

Quand le réservoir d'eau fut vide, l'incendie recommença; la position

n'était plus tenable. Il y avait bien un puits dans l'esplanade, mais on

ne pouvait l'aborder sans courir à une mort certaine, le feu des Indiens

sillonnait en tout sens cet espace découvert.

Il n'y avait plus qu'une ressource, c'était de creuser un puits dans la

Block-House même. En conséquence, on défonça les planchers, et une

partie de la garnison se mit à l'ouvrage. C'était un spectacle navrant

de voir ces malheureux, noircis par la poudre, ruisselants d'une sueur

sanglante, se courber sur le sol et le fouiller désespérément pendant

que leurs compagnons continuaient le feu roulant de leurs décharges. Les

canons de leurs fusils étaient devenus si chauds qu'ils brûlaient les

mains des soldats et pouvaient à peine se manier.

Enveloppé par la fumée, inondé de transpiration, le désespoir dans

l'âme, mais faisant bonne contenance, le commandant Christie se

multipliait, ranimant ses hommes, prodiguant ses soins aux blessés,

donnant à tous l'exemple d'un héroïque courage.

Le travail du puits, quoique poursuivi avec une activité surhumaine,

semblait avancer bien lentement: Par intervalles une clameur s'élevait:

«Le feu est au toit! Les madriers du belvédère brûlent!»

Alors quelque brave coeur se dévouait; on voyait un homme s'élancer au

milieu des tourbillons de fumée, la hache à la main, pour couper les

pièces de bois embrasées et circonscrire l'incendie. Souvent il

n'arrivait pas au but; arrêté dans son élan par une balle, il retombait

d'étage en étage et allait rouler jusque hors des parapets.

Les travailleurs du puits, accablés de fatigue, laissèrent tomber leurs

outils avec découragement et reprirent leurs fusils. D'autres allèrent

reprendre leur besogne et la continuèrent avec l'obstination machinale

du désespoir.

Vingt fois l'incendie se ralluma sous une pluie de grenades et de

flèches enflammées; vingt fois on parvint à l'éteindre en sacrifiant

plusieurs vies précieuses.

Enfin un cri presque joyeux retentit des profondeurs de la fouille:

«Voilà l'eau! Dieu soit loué!...»

Mais au même instant un autre cri lugubre lui servait d'écho: «Le feu!

le feu est au toit! le feu est au belvédère!»

Il fallut ainsi soutenir jusqu'à la nuit ce double combat contre les

hommes et contre l'élément destructeur.

Mais, au moment où les assiégés espéraient prendre quelques minutes d'un

triste repos, la tempête de poudre et de feu surgit de nouveau; il

fallut recommencer cette lutte insensée, cette agonie héroïque.

Les assaillants avaient reçu des renforts de troupes fraîches; elles

prenaient la place de ceux qu'avaient lassés les assauts de la journée.

Au point du jour une effroyable détonation glaça d'effroi les plus

hardis défenseurs du fort. Pendant l'obscurité l'ennemi avait pratiqué

une mine; son explosion venait de faire sauter les ouvrages extérieurs

de la citadelle.

Ce fut un instant horrible; des blocs énormes volèrent au loin, se

tordant en l'air comme de gigantesques serpents de feu, puis ils

retombèrent au milieu d'une grêle de débris fumants et d'étincelles

tourbillonnantes; leur chute s'opéra à droite et à gauche avec de

sinistres craquements, et tout rentra dans un morne silence.

Les assiégés restèrent un instant immobiles et stupéfaits sous cette

pluie de cendres et de feu: mais revenant à eux aussitôt, ils

recommencèrent la fusillade avec une fureur convulsive.

A leur grand étonnement, les assaillants répondirent à peine, et au lieu

de s'approcher s'éloignèrent successivement à quelque distance.

La petite garnison sut bientôt à quoi s'en tenir sur ce calme

inexplicable. Le géant Français qui, la nuit précédente, avait capturé

Basil Veghte, se montra portant le drapeau blanc du parlementaire.

Il fit signe de la main qu'il voulait parler: aussitôt on cessa le feu,

et on prêta l'oreille.

--Braves officiers et soldats! dit-il en mauvais Anglais; je désire

épargner un sang précieux: je vous préviens qu'une nouvelle mine est

pratiquée jusque sous les fondations de votre citadelle: une mêche

allumée, un geste! et c'en est fait de vous! Capitulez; vous sortirez

avec armes et bagages, vous conserverez votre drapeau!

Le commandant Christie ne répondit rien d'abord, et se retourna vers ses

hommes pour prendre leur avis.

Ils étaient tous, serrés les uns contre les autres, se soutenant

mutuellement pour ne pas tomber de fatigue et d'épuisement: les blessés

se cramponnaient à leurs compagnons pour faire bonne contenance jusqu'à

la mort.

Sur tous ces visages ruisselants de sueur et de sang, sillonnés par la

poudre, le feu, les cendres brûlantes on lisait une sombre et implacable

résolution.

Ils ne dirent pas un mot en réponse à la muette interrogation du

commandant: chaque homme, le doigt sur la détente de son rifle, se

tenait prêt à recommencer le feu.

Un frisson douloureux traversa l'officier... il ne lui restait plus que

la mort ou l'humiliation à proposer à ses frères d'armes.

Il ne put parler: une grosse larme déborda de ses yeux et roula en un

sillon livide sur ses joues pâles!

Le Français, qui s'était approché, avait pu suivre toutes les phases de

cette muette angoisse. Avec la chevaleresque et loyale franchise de sa

nation, il salua ces nobles débris de la garnison et reprit la parole:

--Je vous rends les honneurs de la guerre, braves Anglais; recevez le

salut de Louis de Vegras, le neveu, le fils d'adoption de Montcalm: au

nom de la France, au nom de mon général, je vous déclare que votre

honneur est sauf. Capitulez, vous dis-je! abandonnez ce fort qui, dans

quelques secondes, ne sera qu'un monceau de ruines.

Christie lui rendit tristement son salut et regarda de nouveau ses

hommes: quelques blessés étaient morts, leurs mains crispées les

retenaient suspendus aux vêtements de leurs camarades: plusieurs

agonisaient, respirant à peine: les hommes valides se tenaient toujours

prêts à faire feu.

Le commandant prit son épée par les deux bouts, la rompit sur son genou,

en jeta les tronçons dans le feu; puis, d'une voix caverneuse, il jeta à

la garnison le commandement suivant:

--Bas les armes! je vous ordonne de capituler.--Ma mort prochaine

effacera, et Dieu me pardonnera cette honte, murmura-t-il à Veghte qui

se tenait debout près de lui; je ne devais pourtant pas les sacrifier

ainsi! mais je crois faire mon devoir.

Les soldats avaient exécuté son ordre.

--Nous sommes prêts, monsieur, dit-il au Français.

Celui-ci appela quelques-uns de ses compatriotes qui attendaient à

distance. Ceux-ci accoururent et se rangèrent sur le passage des Anglais

pour leur rendre les honneurs de la guerre.

L'évacuation du fort s'opéra avec ordre; la garnison emporta ses blessés

et alla se former en bataillon carré sur le bord du Creek, à une assez

grande distance du fort.

A peine s'étaient-ils arrêtés qu'une détonation foudroyante ébranla la

terre et le lac; un nuage obscurcit l'horizon, une grêle de débris

fumants couvrit le sol à la ronde.

Lorsque cet ouragan de feu se fut dissipé le fort Presqu'île avait

disparu: à sa place, l'oeil attristé ne voyait qu'un ravin noirâtre

marbré de sang.

Quelques minutes s'écoulèrent dans un sombre silence; les Anglais se

comptèrent, ils n'étaient plus que cinquante: c'était tout ce qui

survivait d'une garnison de deux cents hommes.

Absorbés dans leur douleur et les tristes soins que réclamaient leurs

blessures, les assiégés n'avaient pas pris garde que la troupe Indienne

s'était insensiblement répandue autour d'eux; formant une galerie

effrayante d'yeux noirs qui étincelaient dans les buissons.

Basil poussa soudain une exclamation, et tira si violemment Christie

qu'il le renversa par terre avec lui:

--Garde à vous! murmura-t-il, nous sommes morts.

Deux cents coups de feu retentirent au même instant; une grêle de balles

s'abattit sur tous les Anglais qui tombèrent foudroyés.

La meute indienne terminait le combat à sa manière, sans aucun souci des

lois de la guerre, de l'honneur et de l'humanité.

Les Français poussèrent un grand cri de douleur et s'élancèrent pour

protéger leurs vaillants adversaires.

Mais il était trop tard; quelques blessés s'agitaient dans les

convulsions de l'agonie. Bientôt les derniers gémissements

s'éteignirent: le Fort Presqu'île et son héroïque garnison avaient vécu.

--Race infernale! grommela le chef Français en montrant le poing aux

Sauvages: si j'avais seulement ici un bataillon de mon régiment, vous me

paieriez cela cher!

--Bast! dit Master Johnson en le rejoignant, c'est la loi du désert,

c'est dans leur nature, vous n'y pourrez rien changer; ce qui est fait

est fait.

Le Français lui jeta un regard hautain et méprisant, puis lui tourna le

dos sans répondre.

En ce moment quelques sauvages, Balkblalk en tête, vinrent rôder autour

des morts pour les scalper.

L'officier bondit sur le plus proche,--c'était Balkblalk,--le saisit

dans sa main herculéenne et lui appuya sur la poitrine la pointe de son

épée:

--Si une Peau-Rouge scalpe un mort, dit-il en langue indienne, Balkblalk

sera tué!

Son énergique contenance en imposa à ses farouches alliés; ils se

dispersèrent dans les bois après avoir pillé tout ce qu'ils purent

découvrir dans les ruines de la citadelle. Ensuite, comme une horde de

loups affamés, toute la bande se mit en quête d'un autre fort à

détruire.

Les Français s'éloignèrent à leur tour, après avoir recouvert de

quelques branchages les corps des Anglais.

La nuit vint, silencieuse, sombre, étendre ses voiles sur ce champ de

mort et de ruines.

ÉPILOGUE

Par une belle journée d'automne, un chasseur américain longeait la rive

septentrionale du lac Érié.

C'était Basil Veghte: il était seul, n'ayant rencontré aucun homme de sa

couleur depuis plus d'une semaine. Il avait, au contraire, passé fort

près de plusieurs campements de Peaux-Rouges: mais il s'était bien gardé

d'en approcher, car dans le désert le sauvage et l'homme blanc étaient

toujours d'implacables ennemis.

Le Forestier paraissait sérieux; évidemment il avait un grand poids sur

l'esprit.

Debout sur le rivage, si près de l'eau que les lames venaient baigner

ses pieds. L'oeil rêveur, la tête légèrement inclinée, il regardait

vaguement dans l'espace, d'un air absorbé et mélancolique.

Parfois il poussait un profond soupir, rejetait d'une main à l'autre son

fusil sur lequel il s'appuyait, puis il se replongeait dans l'abîme de

ses pensées.

--Peuh! dit-il enfin, l'existence ne vaut pas une peau de castor moisie!

Depuis cette mauvaise journée où l'enseigne Christie et moi nous sommes

échappés du milieu des morts, j'ai marché de solitude en désert, de

regrets en ennuis... seul,... toujours seul!...--Quelquefois, par-ci

par-là, un Indien... un sauvage ce n'est pas un homme, ça! vraiment, je

m'ennuie du lac, des bois, de la terre et de l'eau. Le ciel me plaît

mieux; j'aime sa couleur bleue, ses petits nuages roses; quand je

regarde là-haut, j'y crois voir bien loin une bonne vieille figure qui

me sourit,... la bonne vieille figure de ma mère:... Dieu la bénisse!

Elle m'a bien soigné, bien aimé quand j'étais petit. Ah! si toutes les

femmes étaient comme elle!--C'est un malheur pour moi d'avoir rencontré

cette fille sauvage, cette Mariami! Je voudrais bien ne l'avoir jamais

vue... je voudrais... Ah! je suis fou!

Et il se redressa avec impatience. Bientôt ses mélancoliques pensées lui

revinrent, il continua de rêver tout haut.

--Chasser,... chasser,... servir d'espion aux Anglais, courir le désert

comme un chat sauvage!... Rôder sur le bord du lac Érié comme un poisson

hors de l'eau!... Ce n'est pas une existence! Je vais à Presqu'île,...

plus rien! des cendres, des tisons noircis, des squelettes!... Je vais

au Détroit..., la solitude, des murailles écroulées, des arbres morts,

tout mort!... voilà ce que je rencontre!... Il n'y a plus moyen de vivre

dans ce pays.--Et, quelle sera la fin de tout ça?... je marcherai, je

chasserai, je rôderai dans le désert, ayant faim, ayant soif, ayant

froid, seul, toujours seul, comme un loup qui a perdu sa piste; j'irai

ainsi, le long des bois, des lacs, des rivières, jusqu'à ce que quelque

Peau-Rouge me surprenne et me tue... Bon! ce sera une fin!--Il pourra

m'arriver encore de voir mes cheveux blanchir les uns après les autres,

puis tomber comme cela arrive à l'ours grizzly quand il est vieux:

ensuite mes jambes s'useront, mon corps tremblera, mon oeil ne visera

plus juste, le gibier rira des balles de mon rifle; un jour, quelque

rôdeur indien trouvera le vieux chasseur couché au pied d'un arbre, il

lui prendra son fusil et ses munitions; les bêtes fauves viendront

ensuite ronger sa chair; enfin les fourmis et les scarabées en feront un

squelette.--Voilà ta fin, mon pauvre Basil!... et il n'y aura personne

pour relever ta tête quand elle tombera de faiblesse; personne pour

chasser les mouches qui viendront te manger vivant; personne pour donner

à ton corps une sépulture chrétienne.--Tu as bien enseveli ta vieille

mère, tu lui as fermé les yeux, tu l'as embrassée au front avant de la

couvrir de terre!... Pour toi... il n'y aura personne!

Le Forestier baissa la tête; une larme amère roula sur ses joues

bronzées.

Alors, comme un nuage lointain, passèrent devant sa pensée les ombres

gracieuses et souriantes d'une jeune mère, d'un petit enfant qui lui

tendaient les bras...: de loin il apercevait le nid, le doux nid de la

famille,... le berceau suspendu à un érable, les premières fleurs

offertes à la fiancée, le banc rustique où se prend le repos, où

s'échangent les causeries du coeur, le foyer domestique avec ses joies,

ses sourires, ses souvenirs, ses espérances, son bonheur, sa paix

profonde!...

Un bruit furtif le rappela à la réalité; il saisit sa carabine à la hâte

et jeta autour de lui un regard investigateur.

Rien n'apparaissait dans le bois ni sur le lac; seulement les

broussailles du rivage s'agitaient légèrement, comme si un être vivant

se glissait inaperçu sous leur impénétrable abri.

--Quelque indien, encore! murmura-t-il en épaulant son arme, prêt à

faire feu; quelque damné Peau-Rouge cherchant à mal faire!...

De petites lames clapotantes annoncèrent la présence d'une barque:

effectivement, au bout de quelques secondes, un tout petit canot

déboucha d'un buisson, son élan le porta presque jusqu'aux pieds de

Veghte.

Ce dernier tressaillit jusqu'au fond de l'âme en reconnaissant Mariami,

la charmante fille des Ottawas, debout sur la plage où elle avait sauté

avec la légèreté d'un oiseau.

Tous deux se regardèrent un instant; lui, éperdu, stupéfait; elle,

souriante et rougissante.

--Je vous ai reconnu de loin, je me suis approchée, dit-elle en fixant

ses yeux sur lui avec la gracieuse hardiesse de l'innocence.

--Vraiment! Vraiment!... vous êtes une bonne fille: que Dieu vous

bénisse! assurément je m'attendais aussi bien à rencontrer défunte ma

grand-mère qu'à vous voir ici. Où allez-vous?

--Au Détroit.

Le Forestier chercha à la sonder d'un regard scrutateur: mille pensées,

mille questions inquiètes se passèrent dans son esprit: il ne put que

balbutier au hasard:

--Où est Horace Johnson?

--Je n'en sais rien, répondit ingénûment la jeune fille; je ne l'aime

pas, c'est un méchant: j'ai toujours cherché à l'éviter.

Les Forestiers du Michigan · 第 8 / 9 段