apparition, il posa sans précaution le pied sur une branche qui se cassa
avec un bruit sec. Aussitôt il remarqua que le jeu des avirons cessa
tout-à-coup; évidemment, les ennemis écoutaient.
--Holà! Hé! cria le gros Français, au bout de quelques instants
d'attente.
--Hé! Ho! riposta Basil; eh! bien! Qu'est-ce que c'est?
--Ah! c'est vous? reprit l'autre.
Sa voix résonnait comme le hurlement du limier qui retrouve une piste
perdue.
--Je suis assez porté à le croire! dit Basil avec une intonation
railleuse.
--Comment vous êtes-vous donc échappé?
--Ah! ah! ah! J'avais besoin de me dégourdir les jambes.
Le Forestier entendit son interlocuteur dire quelques mots en Français à
ses compagnons; mais il ne put les comprendre. Néanmoins, son oeil
exercé reconnut que le canot s'approchait de lui, tout doucement, avec
une lenteur calculée, mais d'une façon sensible.
Cette fois, bien fin aurait été celui qui l'aurait surpris hors de
garde; pourtant il resta immobile, tout disposé à continuer cette
piquante conversation.
--Très-bien, mon bon petit ami, reprit le Français, qui parlait pour
distraire l'attention de son ex-prisonnier; très-bien! votre évasion a
été supérieurement exécutée: toutefois, je suis chagrin de vous avoir
perdu.
--Je n'en doute pas. Et... n'aimeriez-vous pas me reprendre?
--Ah! ah! vous faites le farceur! Eh bien! j'aime les gens facétieux
comme vous: si vous voulez vous joindre à nous, vous pourrez être assuré
d'une bonne et honorable réception: en outre on vous comptera quelques
poignées d'espèces sonnantes; là!... une belle somme ronde!--Hein? Qu'en
dites-vous?...
--Il n'y a pas moyen: excusez-moi.--Bonsoir! votre canot a une manière
d'approcher qui ne me va pas. Je déteste les familiarités.
Au bruit de ses pas dans les broussailles, le Français fit feu sur lui;
mais comme il tirait _au jugé_, sa balle, bien entendu, se perdit dans
l'espace sans atteindre le but.
Veghte courut lestement l'espace d'un quart de mille, puis il s'arrêta
pour écouter, suivant son usage. A son grand étonnement, il entendit le
Français et ses deux compagnons qui avaient sauté à terre et le
poursuivaient.
--Bon! nous allons rire! murmura-t-il avec le plus grand sang-froid; je
suis sur mon terrain, dans la forêt: ça me connaît, tous ces fourrés,
tous ces arbres, toutes ces ronces. Ici, je ne crains personne. Si
seulement j'avais un grain de poudre sèche je me mettrais à l'affût et
ce serait le gibier qui abattrait les chasseurs!... une bonne farce
vraiment!... mais mes pauvres pistolets sont trempés; je suis sûr que
leur contenu est liquide et pourrait figurer convenablement dans
l'écritoire de Joë Smith Ferguson, le maître d'école.--Hé! hop!...
aho!... les autres! cria-t-il en changeant rapidement de direction après
chaque cri.
Son audace le servit au delà de toute espérance: au bout d'un quart
d'heure, de défaut en défaut, ses adversaires avaient fini par prendre
la plus fausse direction possible; ils couraient en lui tournant le dos.
Mais Basil leur réservait une autre tribulation. Faisant un circuit
rapide, il revint au creek et en atteignit les rives à environ cent pas
de l'endroit où ils avaient amarré leur canot. Basil eut bientôt fait de
le découvrir; il sauta dedans, s'y installa avec délices, et se mit à
descendre allègrement le cours du fleuve.
--Par ma foi! se dit-il, voilà ce que j'appelle un trait de génie. Il
n'y a qu'un américain, un Yankee! comme ils disent, pour jouer ces
tours-là! Mon gros ami le Français n'aurait pas eu pareille imagination.
Oh! quelle figure il va faire quand il s'apercevra que moi--Basil
Veghte, son ex-prisonnier--j'ai capturé son canot, et que je m'en sers
pour faire une petite promenade sur l'eau.
La jubilation du Forestier était si grande qu'il ne put résister au
plaisir d'exécuter quelques appels tyroliens: les échos du lac Érié
s'acquittèrent fidèlement de leur mission en portant ces roulades
agaçantes jusqu'aux oreilles des poursuivants.
Le gros Français furieux et las de ses inutiles recherches, flaira une
nouvelle mystification et accourut sur le bord du torrent qui, en cet
endroit avait une grande largeur.
Il aperçut avec rage son embarcation glissant mollement le long du
rivage opposé. Alors eut lieu un dialogue comique et tel que jamais,
sans doute, les bois de ces parages n'en avaient entendu.
--Ohé! hurla le géant d'une voix formidable.
Malheureusement, ou heureusement, la rivière était fort large, Veghte se
trouvait hors de portée de fusil. Néanmoins, par mesure de précaution,
il rasa la rive dans l'ombre de laquelle il disparaissait presque.
--Hé! ho! hé! répondit-il; qu'est-ce qu'il y a encore? qui m'appelle?
--Que faites-vous de notre canot?
--Oh! presque rien! une petite promenade jusqu'à Presqu'île.
--De quel droit agissez-vous ainsi! Gredin, votre conduite est infâme!
ce canot nous appartient!
--Hélas! je m'en doute bien! mais je suis forcé... je ne peux me
dispenser.
--Enfin vous n'êtes qu'un coquin et un filou! Nous ne vous avons pas
dépouillé, nous!
--Écoutez, Français chéri! je suis venu dans ce canot, n'est-ce pas?...
Y suis-je venu?
--Oui, sans doute! Eh bien! après?
--Comprenez! je m'en vais comme je suis venu!
--C'est une honte! et ces gens là se disent civilisés!
--Bah! nous sommes en plein pays sauvage; loin de la civilisation!
Faites-en provision pour vous, si ça vous fait plaisir. Et si vous
voulez me revoir, venez faire un petit tour jusqu'à Presqu'île. Bonsoir!
adieu!
--Va! sauve-toi! Yankee du diable! nous y serons trop tôt pour toi!
Tels furent les touchants adieux qui terminèrent la conversation.
Basil n'en écouta pas davantage, et fit voler sa légère embarcation
comme une flèche.
Le temps pressait, l'orage depuis si longtemps amoncelé sur le fort,
allait éclater; le danger était proche. Il s'agissait d'avertir ses
braves défenseurs; et comme on était dans la saison où les nuits sont
les plus courtes, il n'y avait pas un moment à perdre pour arriver avant
le jour.
Basil mit donc en oeuvre toute son énergie et fit force de rames afin de
traverser rapidement l'espace qui le séparait du fort.
Un autre motif le poussait à faire diligence; ceux qui l'avaient déjà
capturé une fois pouvaient fort bien se remettre à sa poursuite, le
gagner de vitesse en raison de ce qu'ils étaient deux rameurs contre un,
l'atteindre avant son arrivée.
Ce n'était pas tout encore; le lac était couvert d'ennemis, leur
rencontre pouvait fort bien être appréhendée.
Tout plein de ces préoccupations, Veghte ramait avec ardeur, suivant la
ligne la plus droite et prêtant fièvreusement l'oreille au moindre
bruit.
Ses appréhensions ne tardèrent pas à être justifiées: à peine avait-il
fait un demi-mille qu'il entendit un bruit d'avirons. Il fit halte sur
le champ, et au bout d'une seconde, il vit passer un grand canot plein
de monde. Le Forestier recula en silence, courbé dans sa petite barque
de manière à être aussi invisible que possible; heureusement ses mortels
ennemis passèrent sans le voir et disparurent dans l'ombre.
Basil respira et reprit sa course à force de bras: mais le trajet était
plus long qu'il ne l'avait pensé. Au bout d'un certain temps il fut
obligé de se reposer. Pendant cette halte, ses regards, toujours occupés
à sonder l'espace, aperçurent vers l'orient une teinte pourprée
semblable à l'aurore; au bout de quelques minutes la lune se montra,
pâle et voilée il est vrai, mais répandant assez de clarté dans
l'atmosphère, pour que son apparition fût dangereuse et inopportune à
tous les points de vue.
Tout-à-coup Basil fut tiré de sa rêverie par un nouveau bruit de rames:
à cette alerte un frisson d'alarme le traversa; évidemment ses premiers
adversaires l'avaient découvert. Avec ce clair de lune intempestif il
devenait impossible de se cacher dans l'obscurité; le moindre objet
apparaissait sur les eaux du lac comme une tache sur un miroir.
Quoiqu'il pût arriver, le Forestier se tenait prêt; mais, à son grand
étonnement, le bruit des avirons cessa. Bientôt il put distinguer dans
le creux des vagues un tout petit canot qui, évidemment, n'avait rien de
commun avec la grande embarcation: mais qui était-il, ami ou ennemi?
Les deux barques restèrent immobiles, s'observant réciproquement: Cette
situation ne pouvait durer longtemps; Veghte se remit à jouer doucement
de l'aviron, épiant toujours l'apparition suspecte.
--Voilà une affaire que j'appelle curieuse, murmura-t-il, en cadençant
ses mouvements de façon à ne pas même rider la face de l'eau: Il y a
quelqu'un dans cette coquille de noix, je vois sa tête. Nous nous épions
mutuellement, c'est certain. Si c'est un ennemi, qu'il m'aborde donc ce
sera bientôt réglé. Si c'est un ami ou un indifférent, qu'il me laisse
tranquille! je n'ai pas de temps à perdre en conversation.
Tout en monologuant ainsi, Basil avait mis son canot en mouvement: mais
il n'avait pas fait deux brasses que l'autre l'imita et se maintint à la
même distance, marchant parallèlement avec lui.
--Ah! ah! c'est votre idée d'aller en avant; grommela-t-il, comme si
l'indiscret poursuivant eût pu l'entendre.--C'est une main de Peau-Rouge
qui manoeuvre ce canot, ajouta-t-il; je ne serais pas capable de pagayer
avec cette précision.
Cependant il fallait prendre un parti et se débarrasser de l'importun.
Basil réunit toutes ses forces et lança son canot comme une flèche.
Alors une lutte de vitesse s'engagea.
D'abord le Forestier prit l'avance; mais peu après son adversaire gagna
de vitesse, l'espace qui les séparait diminua d'une façon sensible;
Veghte eut beau faire, il ne put distancer l'autre.
--C'est encore une chose curieuse! murmura-t-il en ployant et déployant
ses bras comme des ressorts d'acier sur les avirons; je commence à
croire que j'ai oublié de ramer; en voilà _un_ qui me passe devant d'une
façon humiliante. Ah! Peau-Rouge! Peau-Rouge! je vous reconnais à cela!
Il n'y a pas un blanc qui fut capable de me battre ainsi.
Cependant, sans se décourager, Basil essaya mille ruses pour dérouter
_l'autre_; tout fut inutile; l'espace resta le même entre les deux
canots: on aurait dit que le même fil les conduisait ensemble.
Enfin le rivage de Presqu'île apparut: Veghte se courba en furieux sur
ses avirons; bientôt la proue de son esquif vint s'enfoncer dans le
sable au milieu des lames bouillonnantes. Le Forestier baigné de sueur,
sauta sur la rive; il regarda derrière lui, le canot acharné se
balançait à proximité, d'un air observateur.
Les premières lueurs de l'aurore se montraient au levant lorsque Basil
toucha terre. Naturellement il était fort pressé de gagner le fort et de
communiquer au commandant Christie toutes ses découvertes et ses
aventures de la nuit: néanmoins, avant de quitter le bord du lac et de
s'engager dans le chemin creux conduisant à la citadelle, le Forestier
inspecta les alentours et prêta une oreille attentive pour s'assurer de
l'absence de tout danger.
A ce moment un léger bruit de pas se fit entendre et une forme humaine
apparut dans la brume matinale.
--Qui va là! fit-il d'une voix rude, bien déterminé à ne pas retomber
dans les péripéties de la la nuit précédente.
L'ombre ne répondit rien, mais continua de s'avancer; alors le Forestier
étonné reconnut que c'était une femme.
--Qui êtes-vous? que voulez-vous? répéta-t-il sur un ton menaçant.
--Mariami! fut-il répondu par la voix douce et gutturale d'une indienne.
--Par ma foi! les femmes sont d'étranges choses! s'écria Veghte en
reconnaissant la jeune fille sauvage qu'il avait sauvée l'hiver
précédent. Mais,... je vous croyais morte? ajouta-t-il.
Elle ne répondit rien, mais lui fit signe de le suivre. Il hésita un
moment, plein de méfiance, car il savait les Indiens capables de toutes
les ruses imaginables pour attirer les Blancs dans un piége et les y
faire périr.
Enfin, la curiosité l'emporta; il ne pouvait admettre que cette
gracieuse enfant fût capable de méditer une trahison, il accompagna la
jeune fille.
Elle le conduisit sur la lisière du bois à peu de distance du rivage. Là
il aperçut dans une dépression de terrain les cendres éteintes d'un feu
de campement.
--Oh! oh! qu'est-ce? demanda-t-il avec un bond de surprise.
Apparemment elle ne pouvait parler anglais; mais elle eut recours à la
pantomime. A ses allures, Basil reconnut qu'il n'y avait dans le
voisinage aucun ennemi à craindre: ses défiances cessèrent, surtout
lorsque son oreille et ses yeux vigilants eurent vérifié les alentours.
Après avoir fait comprendre par différents gestes qu'une troupe
nombreuse avait bivouaqué en ce lieu, la nuit précédente, et ensuite
avait gagné le lac, la jeune indienne étendit la main vers le fort, avec
un mouvement d'alarme, et dit à voix Lasse:
--_Injin! French!_ (Indiens! Français!)
Il n'en fallait pas davantage pour convaincre Basil de l'imminence des
périls qui menaçaient Presqu'île: il hocha affirmativement la tête pour
exprimer qu'il comprenait parfaitement.
Mais l'Indienne n'avait pas fini ses révélations; elle posa le bout de
son doigt sur la poitrine du Forestier en imitant l'acte d'un guerrier
donnant un coup de poignard.
--_Yengese dead!_ (L'anglais tué!) ajouta-t-elle en fermant les yeux
d'un air de commisération.
--Moi aussi?... bon! nous verrons ça! répondit Veghte sans pouvoir
réprimer un moment d'inquiétude.
Alors la jeune fille entreprit une autre démonstration à laquelle Veghte
ne put rien comprendre: puis, tout à coup, elle s'arrêta, prêta
l'oreille à un bruit qu'elle seule pouvait percevoir, et lui fit
impérieusement signe de s'en aller.
Le Forestier ne se le fit pas dire deux fois et partit d'autant plus
vite qu'il éprouvait un singulier malaise en présence de cette étrange
créature.
--Les femmes sont de bizarres choses! murmurait-il en s'éloignant à
grands pas.
CHAPITRE XI
RÉVÉLATIONS
Veghte arriva rapidement à la Block-House où il trouva le commandant
Christie dans la plus profonde anxiété.
A ses avides questions il répondit par une relation fidèle de toutes ses
aventures nocturnes.
Lorsqu'il eut fini, l'officier lui demanda:
--N'y a-t-il pas eu, au fort, une lumière allumée en réponse au signal
donné sur le lac?
--Oui, et j'en ai été fort intrigué: qui a fait cela?
--Il serait fort important de le savoir!
--Où est Horace Johnson? demanda tout à coup le Forestier après quelques
instants de réflexion.
--Dans son lit, d'où il n'a pas bougé depuis votre départ. J'ai eu
l'oeil sur lui: il n'est pour rien dans cette affaire.
--Le seul individu que je puisse suspecter alors, c'est le Suédois
Altoff.
--Je ne le soupçonnerais pas non plus, celui-là; fit le commandant, fort
occupé à lancer d'une façon nouvelle un petit caillou avec la pointe du
pied.--Ah! j'y suis! reprit-il vivement: c'est votre gros Français du
bord de l'eau, vous savez... celui qui se trouvait là en sentinelle, au
moment de votre départ. Oui, c'est lui qui a fait ce coup là: ce n'est
pas quelqu'un des nôtres, et j'en suis bien aise.
--Mais il me semblait que cette lumière apparaissait au belvédère du
Fort, et non pas près du sol.
--Vous vous serez trompé: c'était si facile, la nuit, à une telle
distance. Vraiment, je vous le répète, je suis bien soulagé de penser
qu'il n'y a pas de traître parmi nous.
--Il est possible... il est possible... murmura le Forestier à demi
convaincu. Ma foi, je commence à être de votre avis; car, tout bien
réfléchi, ce grand pendard a fort bien pu monter sur le coteau qui
domine la citadelle; dans ce cas, sa lumière se montrait précisément à
la hauteur du belvédère.--Oui, c'est lui... surtout si vous êtes _sûr et
certain_ que Master Horace Johnson n'a pas quitté son lit.
--Je vous le garantis.
--Eh bien! Amen! n'en parlons plus; voilà une question vidée. Parlons
maintenant de l'assaut qui ne va pas tarder et de nos moyens de défense.
Les deux amis s'avancèrent jusqu'au bord du lac et en sondèrent
l'immensité avec des yeux dont l'inquiétude doublait la perspicacité.
La vaste nappe d'eau, calme et solitaire comme aux premiers jours de la
création, roulait paisiblement ses flots bleus et limpides sous la
fraîche brise du matin.
Toute créature humaine avait disparu de cette solitude murmurante; les
premiers feux du soleil rayonnaient sur l'eau en flèches d'or, après
avoir joué au travers des feuillages.
Dans ce désert tranquille, au milieu de cette nature splendide, sereine,
à l'aspect virginal, qui donc aurait pu rêver aux combats, au sang, à
l'incendie?... Il n'y avait plus ni Français ni Indiens; le ciel, le
lac, la forêt échangeaient des sourires d'or, d'azur, d'émeraude; tout
semblait en paix dans l'air, sur la terre et sur l'onde.
Et pourtant, lorsque le regard s'abaissait sur le sable humide du
rivage, il découvrait les empreintes nombreuses des pieds furtifs qui
avaient passé là pendant la nuit précédente.
Christie et Basil conversèrent longtemps à voix basse, se communiquant
leurs projets, leurs craintes, leurs espérances...
L'honorable Johnson se montra à une heure convenable. Le sommeil de la
fatigue et de l'innocence l'avait merveilleusement rafraîchi: il apparut
plus jovial et plus souriant que jamais.
Après un déjeuner tout à fait confortable, auquel il fit le plus grand
honneur, l'estimable Horace se décida au départ. On lui souhaita bon
voyage; il souhaita à ses hôtes, paix et sérénité d'esprit. Bientôt il
disparut dans l'épaisseur des bois, «où son intention était de faire un
tour de chasse.»
--Que la peste puisse t'étouffer en route! on ne m'ôtera pas de l'esprit
que tu joues un double jeu qui finira mal. Je te surveille, Master
Horace _Devilson_ (Fils de Diable).
Cette gracieuse apostrophe fut le dernier souhait qui accompagna le
départ du sieur Johnson: elle lui était adressée par l'honnête Basil
dont les idées prenaient une tournure mélancolique.
Il suivit d'un oeil soupçonneux la marche de son ancien compagnon,
jusqu'à ce qu'il eût disparu dans les profondeurs de la forêt; et,
longtemps après l'avoir perdu de vue, il demeura immobile, rêveur,
inquiet, méfiant de l'avenir.
L'apparition soudaine de la jeune et mystérieuse Indienne, et sa
disparition non moins prompte, se mêlaient puissamment aux
préoccupations du Forestier: jamais personne ne lui avait inspiré un
pareil intérêt; jamais aucun autre incident de son existence si
accidentée n'avait laissé une telle impression dans son esprit.
Une curiosité bien naturelle se mêlait à ces sentiments confus et tout
nouveaux pour lui. D'où venait cette jeune fille? Par quel hasard
étrange s'était-elle trouvée mêlée aux aventures de Basil; une première
fois, en plein hiver, au milieu d'une nuit orageuse et glaciale; une
seconde fois, sur le lac Érié, au milieu d'une autre nuit non moins
mémorable?
Dans la première entrevue Basil lui avait sauvé la vie; dans la seconde
elle lui avait rendu un service presque aussi important. Et néanmoins,
elle était restée pour lui une inconnue, une vision fugitive, un rêve.
Tout était mystère autour du pauvre Veghte; Johnson, l'Indienne, le lac,
le désert, la Block-House, les Français, les Sauvages, le passé, le
présent, l'avenir!
Il y avait de quoi perdre la tête. Franchement, l'honnête Forestier se
trouvait bien en peine, car les déductions psychologiques n'étaient pas
son fort. Des coups de fusil, des cris de guerre, l'éclair des épées et
des tomahawks auraient été bien mieux son affaire.
L'enseigne Christie vint le tirer du royaume des abstractions en causant
avec lui de quelques plans nouveaux relatifs à la défense du fort.
A l'issue de leur conversation, Veghte fut invité par le commandant à
pousser une reconnaissance dans les environs.
Cette mission lui fut particulièrement agréable: en ce moment il lui
convenait d'être seul avec ses pensées secrètes. D'ailleurs, le brave
Forestier n'avait jamais reculé devant aucun danger.
Il s'achemina donc tout doucement vers la lisière du bois par un petit
sentier creux, et au bout de quelques pas il fut de nouveau plongé dans
ses rêveries.
Sa quiétude ne devait pas être longue: il tressaillit des pieds à la
tête en entendant une petite voix douce l'appeler par son nom!
Il leva la tête et resta pétrifié, n'en pouvant croire ses yeux!
C'était ELLE!...
Elle! qui lui apparaissait souriante et joyeuse de l'impression qu'elle
lui causait...
--Vous paraissez effrayé? lui demanda-t-elle en très-bon anglais.
Basil se sentait chanceler, il tombait d'étonnement en stupéfaction. Le
mystère se compliquait. Il ne crut pas ses oreilles lorsque la jeune
Indienne reprit la parole:
--Vous ne pouvez dire un mot? demanda-t-elle. Qu'avez-vous donc pour
être si épouvanté?
--Ah! vous êtes Mariami?... cette jeune fille Indienne, n'est-ce pas?
--Oui.
--Le ciel me bénisse! Mais, depuis quand avez-vous appris à parler?
--Il y a plusieurs années, lorsque j'étais enfant.
--Hum! vous n'êtes pas bien vieille maintenant! Enfin, pourquoi ne vous
êtes-vous pas servie des paroles, la nuit dernière, au lieu d'employer
ces gestes auxquels je ne pouvais rien comprendre?
--Je vous dirai ça un jour: En ce moment je ne le puis. Pourquoi vous
êtes-vous aventuré hors de la Block-House, ce matin?
--Pour m'informer un peu de ces Français et de ces Indiens dont nous
redoutons l'attaque.
La jeune fille s'approcha du Forestier, jeta un regard soupçonneux sur
tout ce qui les entourait, comme si elle eût redouté quelque oeil
dangereux. Puis, se haussant sur la pointe des pieds pour atteindre à
son oreille, elle murmura d'une voix contenue et basse comme un souffle:
--Les voilà qui viennent: ils sont cachés dans le bois en attendant;
demain matin ils donneront l'assaut.
Basil fit un bond d'étonnement; la brusque annonce d'un danger aussi
prochain le confondait: effectivement, les vérifications qu'il avait
faites et les avis reçus avaient fait présager une attaque pour la
semaine suivante au plus tôt.
--Et combien sont-ils? demanda-t-il brusquement.
--Des centaines! Ils veulent brûler la place comme ils ont fait pour
Sandusky.
--Les femmes sont d'étranges choses! répliqua mentalement Basil; comment
sait-elle tout çà?--Comment se fait-il que vous me disiez ces choses?
lui demanda-t-il à haute voix.
Une expression de reproche traversa les yeux noirs de Mariami, elle les
baissa en silence. Mais au bout d'une seconde elle répondit de sa voix
douce et musicale:
--Vous m'avez sauvé la vie: est-ce que je pourrai jamais vous oublier?
Une indescriptible émotion fit frissonner Veghte; comme s'il n'eût pas
compris la jeune fille, il lui demanda après un moment de réflexion:
--Enfin! venez-vous pour me sauver, ou pour sauver l'enseigne Christie
et le reste de la garnison?
--Pour les uns et pour les autres. Mais je voudrais surtout vous sauver.
Sachant à peine ce qu'il faisait, Basil s'avança comme pour l'embrasser
cordialement, en récompense de ses bons sentiments,--c'était tout ce que
le brave Forestier pouvait imaginer de mieux.--A sa grande surprise elle
se recula avec un petit air de dignité offensée.
--Non! non! dit-elle d'une voix effarée.
--Ah! ma foi! je ne voulais ni vous offenser, ni vous faire aucun mal,
répondit-il tout mortifié.
--Je sais bien,... répliqua la jeune fille dont les joues devinrent
pourpres, je sais bien que pour tout au monde vous ne voudriez me faire
du mal, ni même me causer aucun déplaisir...
--Eh bien! alors?... murmura Basil tout interdit.
--On vous guette! prenez garde! interrompit l'Indienne pour terminer
cette conversation qui les embarrassait tous deux: ils vous guettent!
ils vous poursuivront partout dans les bois.
--Peuh! laissez-les donc faire! répartit Basil qui retrouvait toute son
énergie et sa fierté sur ce terrain-là; laissez-les faire! je n'ai pas
peur. J'ai été poursuivi, j'ai combattu toute ma vie; personne n'est
arrivé à m'atteindre. Il faut bien des Français et bien des Indiens pour
me vaincre; il en faut trop!
--Vous êtes un bon guerrier, fameux dans les combats: observa la jeune
fille en levant sur lui ses grands yeux noirs empreints d'une admiration
naïve.
La face bronzée du Forestier rougit d'aise à ce compliment: il resta
quelques secondes sans savoir que dire.
--Voilà trente ans que je cours les bois: j'aurais été un grand sot de
ne pas apprendre quelque petite chose en cette matière: répliqua-t-il
avec une modestie d'enfant.