--Pourquoi cela? a-t-il cherché à vous faire du mal? Dans ce cas, vous

avez raison. Qu'est devenu Balkblalk, cette canaille d'Ottawa?

--Il est mort; on l'a tué à Presqu'île, dit l'Indienne avec une

expression douloureuse; c'était mon père.

--Ah! que me dites-vous là! pardonnez-moi ce que je viens de dire. Et...

ce Johnson... était votre mari?

--Non certes! s'écria Mariami dont le beau et franc visage s'empourpra

d'une vive rougeur: mais il aurait ambitionné de l'être. L'hiver

dernier, Balkblalk, irrité de ce que je n'y voulais pas consentir,

m'avait emmenée bien loin dans les bois pour m'y laisser mourir: vous

m'avez sauvée.

Ces dernières paroles avaient une expression de reconnaissance et de

naïve amitié. Veghte eut envie de pleurer et de sourire tout à la fois.

--Canaille de Balkblalk! grommela-t-il.

Puis reprenant la conversation:

--Pourquoi avez-vous disparu cette nuit-là?

--Pour fuir cet homme. Mon père avait eu du regret de m'avoir

abandonnée; il m'avait fait un signal, je suis allée le rejoindre. Si

vous n'aviez pas été avec Johnson, Balkblalk vous aurait tué.

--Oui! reprit négligemment Basil, je sais qu'il ne m'a jamais aimé; je

le lui rendais bien, du reste. Maintenant, jeune fille, je désire une

réponse de vous.

Elle attacha sur lui ses grands yeux noirs, attendant la question.

--Ce Johnson était-il ou n'était-il pas un traître?

En parlant ainsi Basil avait le regard étincelant, la voix sifflante; la

jeune fille, effrayée, lui répondit en hésitant:

--Les Indiens l'avaient excité à cela, les Français aussi... mais on le

ne tenait pas en grande estime.

--Oui! poursuivit le Forestier se parlant à lui-même; c'était le

blaireau puant qui coupe la racine de l'arbre qui l'a nourri... Je l'ai

vu à l'attaque de Presqu'île! il a sur les mains, sur le front, le sang

de ses frères... Je le maudis, c'est un Caïn!

La jeune Indienne contemplait avec une admiration ingénue qu'elle ne

cherchait pas à cacher le loyal visage du forestier tout illuminé de sa

généreuse colère.

Elle garda respectueusement le silence, comme une squaw doit le faire en

présence d'un grand guerrier.

--Et vous! reprit Veghte d'une voie radoucie; qu'êtes-vous devenue

depuis la chute du fort?

--Mon père ayant été tué, je suis partie pour le Canada, afin de ne plus

rencontrer _ce visage pâle_.

--Il vous a poursuivie, je parie?...

--Oh! il a longtemps marché sur ma piste, comme sur celle du gibier qui

doit mourir... fit l'Indienne avec un tressaillement significatif.--Mais

il l'a perdue.

--Alors, vous vivez maintenant au Canada?

--Oui, c'est là que je suis née: je vais au Détroit visiter une famille

de Faces-Pâles qui sont mes amis; ensuite je retournerai dans ma tribu

pour ne plus la quitter.

Basil la contempla pendant quelques secondes avec une tendresse

profonde; il voulut parler mais ne put trouver que cette phrase:

--Vous parlez l'Anglais mieux que moi, assurément.

--C'est que je suis allée souvent aux missions et aux settlements. Il

n'y a eu qu'un seul moment où je l'ai oublié, ajouta-t-elle avec un

sourire, c'est la première fois que je vous ai rencontré.

Un nouveau silence plus embarrassant recommença: tout à coup Basil prit

un parti désespéré, et d'une voix tremblante il demanda à la jeune

fille:

--Avez-vous de l'affection pour moi, Mariami?

--Oui; répliqua l'Indienne sans hésiter; et son visage devint rouge

comme une grenade en fleur, puis une pâleur subite se répandit sur ses

traits.

--Nous sommes de races différentes.--Voudriez-vous être la femme d'un

homme blanc... d'un homme qui vous aime bien?

Elle tressaillit et recula d'un pas; sa pâleur augmenta encore, elle ne

put que bégayer ces mots.

--Je ne serai jamais la femme de personne, car je ne suis pas digne de

l'amour et du wigwam d'un homme blanc, moi qui ne suis qu'une pauvre

Indienne.

--Ne parlez pas ainsi! s'écria le Forestier; vous êtes digne de tout ce

que peut mériter une femme... Me voulez-vous pour mari?

L'Indienne, sans répondre, agita négativement la tête, et se détourna

pour cacher des larmes qui tremblaient comme des perles au bout de ses

longs cils veloutés.

Veghte lui tendait sa main loyale et dévouée: la jeune fille s'inclina

sur elle, l'effleura respectueusement de ses lèvres, et bondit dans son

canot.

Les lames se ridaient sous ses rames agiles et elle était loin déjà

avant que Basil fût revenu à la réalité.

Longtemps il suivit des yeux la gracieuse apparition qui fuyait, bercée

par les vagues. Quand il l'eut perdue de vue:

--Les femmes sont d'étranges choses! murmura-t-il d'une voix semblable à

un souffle...

* * * * *

Néanmoins quelques semaines plus tard, le R. P. Chapesman, supérieur de

la mission du Détroit, bénissait un heureux, un bien heureux mariage:

celui de Veghte avec Mariami.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Chapitres. Pages.

I.--L'Hospitalité au désert 5

II.--Un cri de mort 19

III.--Découverte étrange 36

IV.--Problème insoluble 52

V.--Trahison 70

VI.--Éclaircissement.--Sinistres nouvelles 90

VII.--Résurrection d'un vivant 110

VIII.--Hasards de l'eau et de la nuit 128

IX.--Capturé! 146

X.--Évasion 172

XI.--Révélations 190

XII.--Le dernier jour 208

ÉPILOGUE. 220

F. Aureau.--Imprimerie de Lagny

Les Forestiers du Michigan · 第 9 / 9 段