trouverai bien quelque joint pour sortir de ce mauvais pas. En tout cas,
le plus tôt sera le meilleur, car je ne leur ai jamais été plus
nécessaire.
Sur cette réflexion il passa de longs instants à s'apitoyer sur ses
braves compagnons d'armes qui, sans doute, attendaient avec anxiété son
retour, et ne manqueraient pas d'être mortellement inquiets sur son
compte.
--Ça va les décourager, continua-t-il: quand la mauvaise chance se
prépare, tout va mal; on se démoralise, on perd la tête, et tout-à-coup
on se trouve coulé à fond... mais enfin, pourquoi ont-ils été si
acharnés à s'emparer de moi?... ajouta-t-il en creusant le problème
d'autant plus studieusement qu'il pouvait moins le résoudre.
A cette dernière question, le nom d'Horace Johnson fit une apparition
lumineuse sur le fond noir de son imagination.
--Oui! se dit-il, c'est un tour joué par cet abominable coquin; j'aurai
un fort compte à régler avec lui quand nous nous reverrons! C'est lui
qui a aposté ce gros Français pour me happer au passage: par prudence
ils n'ont pas voulu me mettre la main dessus au départ, sous le feu des
canons et des rifles du fort, mais ils avaient dressé toutes leurs
batteries ensemble afin de retarder indéfiniment mon retour.
Veghte serra les poings, c'était tout ce qu'il pouvait faire; mais on
peut affirmer que Johnson aurait passé un quart d'heure infiniment
désagréable s'il se fût rencontré seul avec le Forestier dans quelque
coin de la forêt.
Nous serions historien infidèle si nous omettions de dire que de
véhémentes pensées d'évasion se présentèrent à l'imagination active du
Forestier.
C'était rêver presque l'impossible. Néanmoins il fit plus d'une fois
l'inspection de la barque et se demanda s'il ne serait pas opportun de
se laisser adroitement glisser par dessus le plat bord et de «piquer une
longue tête,» comme il l'avait fait si heureusement quelques instants
auparavant.
Une seule chose le gênait; c'était ce grand et incommode Français
flanqué de ses deux pistolets armés.
--Et il ne manquerait pas de s'en servir, murmura Basil; il est assez
brutal pour cela; j'aurais beau aller vite, crac! un coup de doigt! et
voilà l'accident arrivé; on repêcherait le pauvre Basil tout déconfit.
Mais voyez donc l'animal! il ne me quitte pas des yeux; on dirait qu'il
lit dans ma pensée.
Veghte s'ensevelit cauteleusement dans une immobilité de chat endormi et
observa ses gardiens tout aussi attentivement qu'ils l'observaient
eux-mêmes.
--S'ils pouvaient détourner un instant la tête, se disait-il; quand ce
ne serait que pour éternuer! Bzt! comme je serais vite dans l'eau!
Une grande heure s'écoula dans cette silencieuse lutte de perspicacité.
Le Français ne cligna pas de l'oeil; pas un muscle de son visage bronzé
ne trahit la lassitude: il ne détourna pas une seule fois son regard
perçant de dessus le prisonnier.
Veghte espérait qu'à un moment donné les deux rameurs changeraient de
côté pour varier un peu leur long travail, et qu'alors se présenterait à
lui l'occasion favorable de disparaître comme l'éclair.
Personne ne bougea, les avirons continuèrent de marcher avec une
régularité mécanique; décidément la chance n'était pas pour Basil.
Il commença à perdre tout espoir et se mit à chercher d'autres
expédients.
--Si mes pistolets n'avaient pas été submergés avec moi, réfléchit-il,
j'essaierais d'en faire usage et je risquerais une partie désespérée;
mais ils sont en ce moment aussi inoffensifs qu'un tuyau de pipe: Non,
vraiment! je n'ai pas de chance!
Tout à coup, comme pour seconder les voeux du Forestier, un bruit
clapotant se fit entendre sur le bord, comme si un homme ou un animal
venait de se jeter à l'eau.
--Oh! oh! qu'est-ce que c'est que ça? fit Basil en se retournant d'un
air alarmé.
Au fond il était ravi: dans sa pensée ses trois incommodes compagnons
allaient se retourner et lui... allait glisser au large! Sa joie ne
devait pas être de longue durée.
--Ça ne vous regarde pas, l'ami! fit rudement le gros Français sans
bouger de l'épaisseur d'un cheveu. Vous n'avez rien à faire de ce
côté-là.
--Quel côté, voulez-vous dire? demanda Veghte d'un ton rogue, car il
était furieux de voir ses espérances déçues.
Le géant se mit à rire paisiblement:
--Je vous entends, je vous comprends, mon petit ami, répliqua-t-il; on
ne peut vous blâmer d'avoir en tête une petite escapade: seulement je
suis désolé de vous dire que c'est impossible. Vous êtes attendu
_quelque part_ d'ici à peu de jours.
Le ton sur lequel furent dit ces mots était plus significatif que les
gestes les plus énergiques. Cela voulait dire bien des choses!... Malgré
l'humeur bourrue dont son compagnon semblait doué, Veghte essaya de le
faire causer.
--Pourquoi m'avez-vous guetté si longtemps, cette nuit? lui
demanda-t-il.
Un ricanement dédaigneux accueillit cette question bizarre.
--Farceur! répondit le géant; voilà un mot que je retiens! Pourquoi je
vous ai guetté?... Demandez-moi donc aussi pourquoi on fait des
prisonniers en temps de guerre? Je vous ai mis la main dessus parce que
ça me convenait: voilà!
--C'est justement ce que je pensais; mais je n'étais pas parfaitement
sûr: Enfin, répondez-moi, ne m'avez-vous pas poursuivi plus _qu'un
autre_, et d'une façon toute spéciale?
Le gros Français se donna encore le plaisir de rire à gorge déployée;
quand il eut repris son sérieux, il répondit:
--Vous êtes curieux, mon petit; cependant je suppose que vous vous
connaissez vous-même; vous savez très bien que vos tripotages avec les
Anglais ont fait de vous un personnage de renom. Hé! hé! vous vous êtes
montré dans cette guerre! Quel malheur que vous ne soyez pas du bon
côté!
--Ah! justement! c'est dommage... pour vous autres!
--Ne discutons pas là-dessus; ce seraient des paroles perdues. Je parie
que si on vous avait offert d'être un de nos généraux, vous auriez
accepté... hein? Soyez franc!... En supposant que vous eussiez la
capacité voulue.
--Bah! est-ce que j'ai jamais songé à être général?
--Personne ne vous dit cela; je fais une supposition et je dis que vous
avez fait pour votre parti autant et plus qu'un général. En conséquence,
ce sera pour nous une fort bonne affaire que de vous mettre à l'ombre
pour le moment, et pour vos amis ce sera une vraie perte.
Cette réponse fut faite sur un ton significatif qui donna beaucoup à
réfléchir au prisonnier. Il regarda fixement le Français pendant
quelques minutes; puis il lui dit:
--Vous pourriez bien avoir raison: votre intention est d'attaquer
Presqu'île?
--De qui parlez-vous?
--De vous autres, Français et Indiens; car vous êtes ensemble pour cette
guerre.
--C'est une grave erreur. Je sais bien que les Anglais ont toujours
cherché à compromettre la France dans cette affaire. Mais la guerre
actuelle est l'oeuvre exclusive de Pontiac, le grand chef Ottawa.
Ce fut le tour de Veghte de sourire avec dédain.
--Le ciel sait qui a soulevé tout ce trouble, répondit-il; il existe, ce
n'est déjà que trop! Mais je vous dis, moi, que sans les Français,
Pontiac n'aurait pas fait moitié de toute cette besogne.
Le géant ne répondit rien, se sentant trop courtois pour quereller un
homme qui se trouvait en son pouvoir.
Au bout de quelque temps, Veghte reprit la parole:
--Les Indiens se préparent à attaquer le fort Presqu'île n'est-ce pas?
--Cela ne m'étonnerait nullement: Je les crois en bon chemin pour
l'assaut.
--Une chose ferait bien mon affaire! ce serait de me trouver là pour
fouailler tous ces chiens.
--Ah! ah! c'est justement pour éviter votre présence que nous avons pris
la liberté de vous faire prisonnier. En votre absence nous aurons moitié
moins de peine qu'en votre présence. Vous êtes libre de prendre ce que
je vous dis là pour un compliment.
--Que veulent donc ces Peaux-Rouges qui ont rôdé toute la nuit sur le
lac?
Le silence gardé par le gros Français convainquit Veghte que toutes ses
hypothèses étaient bien fondées. Cependant, comme il n'en savait pas
suffisamment à son gré, il revint à la charge.
--Je jurerais bien, dit-il, que c'est ce Johnson,... cet Horace Johnson
qui a manigancé toute cette affaire.
--Ah! décidément vous m'impatientez avec vos questions, répliqua le
Français; je ne vous répondrai plus rien.
--Vous m'avez, Goddam! bien assez répondu, pour qu'à présent je n'aie
plus besoin de vos paroles. Je m'entends, cela suffit: Johnson et
Balkblalk n'ont qu'à bien se tenir; je me souviendrai d'eux à
l'occasion.
Sur cette apostrophe du Forestier, la conversation prit fin tout à coup:
il se remit à rêver et à observer.
Depuis le début son adversaire n'avait pas quitté ses pistolets: comme
le doigt du destin, son menaçant index, toujours appuyé sur la détente,
se tenait prêt à lancer la mort et à foudroyer le pauvre Basil, s'il
s'avisait de bouger.
Quant aux rameurs, ils ne donnèrent d'autre signe de vie que le
mouvement infatigable et machinal de leurs avirons. Ils se montrèrent,
pendant la conversation, d'une indifférence aussi absolue que si l'on
n'eût pas parlé à leurs oreilles. Veghte en conclut qu'ils ne
comprenaient pas un mot d'Anglais, si toutefois ils n'étaient pas sourds
aussi bien que muets.
Évidemment le gros Français avait lu dans l'âme du Forestier tous ses
plans d'évasion: de là, son opiniâtre surveillance.
Basil perdait réellement tout espoir: il était certain que, malgré toute
sa vigueur et son agilité, il ne pouvait rivaliser de vitesse avec la
balle d'un pistolet; il était également fort problématique qu'il pût
plonger assez longtemps pour être perdu de vue par les gens du canot.
Cependant on naviguait tout doucement, et on avançait tout en se
maintenant à la même distance du rivage. Par instants on apercevait très
bien la silhouette des bois se découpant en masses sombres sur le fond
du ciel; à diverses reprises le Forestier reconnut des fourrés où il
avait fait plus d'une partie de guerre ou de chasse.
Chaque fois cela le faisait rêver: il laissa tomber la conversation et
s'enveloppa dans de sombres pensées.
Bientôt on eut dépassé les rives méridionales du lac, comprises entre
Presqu'île et le fort Détroit: Veghte ne put retrouver dans sa mémoire
aucun autre poste dans ces parages; il en conclut qu'on l'emmenait à
quelque camp plus éloigné, au milieu des forêts profondes de l'ouest.
Cependant une circonstance n'échappa point à Basil: depuis quelques
minutes le vent fraîchissait, tout annonçait un orage; on entendait les
vagues battre la plage avec une force toujours croissante; le canot
commençait à danser sur les flots moutonnants; la masse profonde du lac
s'agitait, bouleversée par des convulsions intérieures.
Ce changement de temps, qui parut contrarier les autres, réjouit le
Forestier; il y voyait une double espérance d'évasion, être jeté à la
côte ou couler bas: cette dernière perspective, surtout, lui souriait,
car, dans le cas d'un naufrage, ses adversaires auraient assez à faire
de songer à leur propre sûreté; alors Basil était sûr de s'échapper.
Si, au contraire, on était jeté sur le rivage, la fuite devenait un peu
plus difficile: cependant il y avait encore à espérer beaucoup de
chances favorables.
Le Français cherchait toujours à se maintenir au large, malgré la
violence croissante des flots et l'obscurité orageuse qui s'épaississait
autour du canot.
Par suite de l'eau qui embarquait dans le canot à chaque lame, on fut
obligé de décharger un peu l'avant, et un rameur se recula jusqu'au
milieu; le géant ne bougea pas de son poste, où il se tenait,
inébranlable, le pistolet toujours braqué sur la poitrine de son
prisonnier.
Ce nouvel arrangement eut pour résultat d'interposer, à chaque coup
d'aviron, le corps du rameur entre Basil et son geôlier; cette espèce de
bouclier intermittent fut de peu d'utilité pour le prisonnier, car ce
dernier ne pouvait faire aucun mouvement, et d'ailleurs le nouveau venu
baissant constamment la tête, le Forestier restait toujours en vue.
Veghte n'avait qu'un désir, c'était de voir le canot rester sur l'eau;
il calcula que le meilleur parti pour y arriver, serait de feindre
l'ambition contraire: il commença donc à affecter une certaine
inquiétude, paraissant désirer qu'on abordât au plus vite.
--Le lac devient méchant, dit-il, nous allons avoir du mal à tenir le
large.
--... Pas de danger! il y a un bon timonier, et de fameux rameurs.
--Je vous crois: mais, dans mon idée, rien n'y fera si les vagues
deviennent hautes: vous agiriez sagement en gagnant le bord.
Le gros Français eut un rire moqueur.
--Pas de ça! mon petit ami; je comprends pourquoi vous tiendriez à être
à terre. Mais, ne vous gênez pas pour émettre vos idées: je prends un
plaisir infini à vous entendre.
--Tu ne me comprends pas aussi bien que tu le crois, murmura
intérieurement Basil.--Faites comme il vous plaira, ajouta-t-il à haute
voix: cela m'est bien égal, vous pouvez croire.
--Oh! oh! pas tant que vous le dites: je m'entends.
--A mon avis, je sais manier un canot aussi bien que vous ou vos amis;
eh bien! je ne me chargerais pas de maintenir cette embarcation à flot
par un temps semblable.
--Vous pouvez avoir votre opinion, je... holà! hé!...
Cette exclamation était arrachée au gros Français par une lame
monstrueuse, qui, en déferlant sur la barque, l'avait remplie d'eau
jusqu'à hauteur des genoux.
Cet incident faillit le déconcerter; mais pour ne pas donner l'avantage
à son prisonnier sur ce point, il se maîtrisa au point de rester
impassible: seulement d'une voix sourde, il adressa vivement, à son
compagnon, quelques paroles dans un langage que Veghte ne put
comprendre.
Le Forestier put deviner, néanmoins, que le Français faisait des
reproches au rameur sur sa manière de conduire le canot.
Réellement la position devenait délicate. Pour briser les vagues, ou,
tout au moins, lutter contre elles sans trop de désavantage, il fallait
leur marcher dessus la proue en avant, c'est-à-dire en tournant le dos
au rivage. Mais cette direction n'était nullement celle que le Français
voulait prendre. Si, au contraire, soit en louvoyant, soit en longeant
la côte, on présentait le flanc aux lames, l'embarcation était perdue.
Le gros Français ne s'aveuglait pas sur le péril: il s'apercevait bien
qu'il allait croissant d'une façon tout à fait sérieuse. Mais il était
parfaitement résolu à ne pas prendre terre, car, dans sa pensée, le
prisonnier aurait alors trop de chances pour s'évader: Il avait encore
une autre raison que Basil ne tarda pas à comprendre.
Depuis environ un quart d'heure l'eau avait changé de couleur et
l'apparition d'un courant annonçait le voisinage d'une rivière ou d'un
torrent se déversant dans le lac. C'était même précisément le remous
produit à cette embouchure qui augmentait l'agitation des vagues.
Bientôt on arriva en face du cours d'eau; trois vigoureux coups d'aviron
firent tourner la barque à angle droit; quelques secondes après elle
était hors du lac Érié et filait comme une flèche sur le courant
paisible du _Creek_ (gros ruisseau).
Cette localité était familière à Basil; il fut, dès ce moment, convaincu
que la péripétie de ses aventures approchait. Si le lieu de leur
destination était éloigné encore, le dénouement pouvait être favorable,
il y avait chance d'évasion: mais si le camp indien où l'on se rendait
était proche, tout espoir était perdu.
A environ un mille de l'embouchure, le lit du torrent se rétrécit et se
montra couvert d'une voûte impénétrable de buissons. Le Forestier songea
aussitôt à précipiter les choses, dans le cas où l'embarcation
s'engagerait dans cette impasse sombre.
--Comment, diable! songez-vous à passer dans ce fouillis? demanda-t-il
aussitôt qu'on fut en vue.
Le gros Français sourit d'un air farceur avant de répondre:
--Vous êtes terriblement questionneur ce soir. Qu'avez-vous donc?
--Vous pouvez me faire autant de questions que je vous en adresse: Ce
sera à moi de voir s'il y a lieu de vous répondre. Il me semble qu'une
conversation un peu animée vaut mieux qu'un maussade silence.
--Je serais charmé de causer avec vous mais je ne peux vous promettre de
répondre à toutes vos interrogations.--Toutefois, ajouta-t-il après un
moment de silence, je vous satisferai si vous en faites autant pour moi.
--Je ne puis rien promettre, répondit Veghte avec une louable prudence;
il faut que je connaisse d'abord les questions que vous avez à
m'adresser.
Le Français poussa un grand éclat de rire et hésita un moment à parler;
enfin il se décida:
--Combien de soldats y a-t-il au fort Presqu'île? demanda-t-il enfin.
--Vous le verrez au moment de l'assaut.
--Je n'en doute pas; surtout si ce sont des hommes comme vous. Mais vous
ne paraissez guère empressé de parler maintenant. Et, si je vous disais
qu'à défaut d'une réponse correcte, je vais vous brûler la cervelle avec
ce pistolet!... que vous en semble?
--Faites!
--Non! non! sir! un Français ne fait pas la guerre de cette façon. Je ne
vous demanderai rien que ce que vous m'accorderez volontairement. Et je
veux bien, même, vous faire savoir que prochainement l'enseigne Christie
trouvera son poste beaucoup trop chaud; il n'y pourra tenir.
--Ce sera votre ouvrage et celui d'Horace Johnson, j'en suis sûr:
cependant, vous le verrez, il y a une différence entre dire et faire.
--Indubitablement: sous peu nous approfondirons cette maxime. Au fait!
ajouta le Français avec animation, nous nous serrons de près depuis
assez longtemps: il faut que cela finisse.
--Johnson est au fort Presqu'île en ce moment même. J'ai un espoir,
c'est que Christie lui aura mis la main dessus.
--Vous le jugez mal, cet homme; il n'est pas méchant. Non! il n'est pas
ce que vous le croyez.
Le Forestier leva les yeux et regarda fixement le Français. Ce dernier
supporta bravement le coup d'oeil: néanmoins son attitude lui parut de
nature à confirmer tous les soupçons. Il se promit de surveiller Johnson
d'une façon toute particulière, lorsqu'il aurait réussi à reconquérir sa
liberté.
--Nous sommes à plusieurs milles du fort? remarqua Basil.
--C'est possible.
--Votre campement est à belle distance! on s'aperçoit que vous craignez
d'être vu.
--Peut-être oui; peut-être non.
--Savez-vous si Pontiac marche vers le détroit?
--Il fait bien tout ce qu'il fait: Gladwyn s'en est aperçu. C'est un
grand général que ce Peau-Rouge!
--Je n'en ai jamais eu cette opinion, répondit le Forestier, en homme
qui ne pouvait se décider à reconnaître quelque mérite dans un ennemi.
--La ruine de tous les forts qui avoisinent le lac parle pourtant
quelque peu en sa faveur.
--Ils ne sont pas tous par terre, riposta Basil d'un ton bourru; vous ne
serez jamais certain qu'ils soient tous abattus.
Durant cette conversation, le Forestier remarqua avec un frisson de
plaisir qu'on s'engageait dans le sombre défilé sous lequel coulait le
ruisseau. Ce passage était si étroit que chaque rameur pouvait toucher
la rive avec son aviron.
Il observa en outre qu'en entrant dans les broussailles ses compagnons
manifestaient un certain malaise, comme si les événements leur
paraissaient prendre mauvaise tournure.
Le Forestier, tous les muscles tendus, l'oeil et l'oreille au guet,
n'attendait que l'occasion pour n'éveiller aucun soupçon; il entretenait
de son mieux la causerie.
Un moment vint où les lianes entrelacées, les ronces, les rameaux, les
épines, les feuillages entortillés avec une vraie furie végétale,
s'opposèrent au passage de telle manière que chaque tête dut y faire son
trou.
Tout-à-coup, au milieu de l'obscurité profonde, le Français sentit une
légère secousse sur le canot, entrevit un reflet furtif dans l'eau;
aussitôt il chercha le prisonnier de la main et des yeux: sa place était
vide!
Le géant poussa un rugissement furieux, fit sur le champ retourner en
arrière, et, les pistolets au poing, prêts à faire feu, se mit en quête
du hardi fugitif.
CHAPITRE X
ÉVASION
Le Français, penché sur l'avant du bateau, sondait des yeux les
ténèbres, et, s'attendant à chaque instant à découvrir sur l'eau la tête
de Basil, se préparait à lui loger une balle dans la cervelle.
Semblable à un oiseau blessé qui se débat, le canot se jeta à droite, à
gauche, en avant, en arrière, sous les impétueux coups de rame des
poursuivants.
Mais ceux-ci eurent beau s'exercer les yeux au delà des forces humaines,
ils ne virent aucune trace du fugitif, par l'excellente raison qu'ils ne
dirigeaient point leurs regards du bon côté.
Effectivement, l'action du Forestier quoique soudaine et prompte comme
l'éclair, avait été préparée soigneusement et exécutée avec une
dextérité et un sang-froid consommés.
Au moment où le canot s'engageait sous la voûte de feuillage, il se
dressa sur ses pieds, saisit sans bruit une grosse branche dans ses deux
mains et se hissa doucement jusqu'au tronc: puis, il fit le tour de
l'arbre, de manière à le placer entre lui et ses ennemis; alors, tapi
dans une anfractuosité d'écorce, comme un chat sauvage, il attendit les
événements.
Toute cette manoeuvre avait été exécutée avec une dextérité de singe,
silencieusement, promptement, à force de bras. Pas une feuille n'avait
été ébranlée, pas un rameau n'avait été froissé, pas un murmure ne
trahit l'audacieuse ascension du fugitif aérien.
Quoique, de sa cachette, il ne pût pas apercevoir son ancien gardien, le
gros Français, cependant ses oreilles se réjouissaient d'entendre tous
les mouvements désordonnés, les gestes furieux, les exécrations dans
toutes les langues, les mouvements de colère auxquels se livrait le gros
et furibond personnage.
Un instant, Veghte se prit à regretter de ne pouvoir le fusiller au
passage; mais cette pensée s'évanouit comme un éclair, le Forestier se
contentait très-bien d'avoir réussi à s'échapper.
Rester bien caché, sans bouger, en attendant le moment favorable pour
regagner des terrains plus sûrs; se divertir intérieurement du désespoir
énergique manifesté par ses adversaires; c'était le seul parti à
prendre, et Veghte n'y manqua pas.
--Tu auras le loisir de te reposer, mon gros ami, murmura-t-il
intérieurement... de te reposer le bras avec lequel tu m'as si longtemps
tenu en joue: Vraiment! ce n'est pas dommage.
Bientôt les ennemis se lassèrent de chercher toujours à la même place;
ils se mirent en route pour redescendre le courant.
Basil, alors seulement, descendit de sa retraite aérienne et s'arrêta un
moment pour s'orienter: en même temps il fit ses réflexions.
Reconnaître les lieux n'était pas chose difficile, il possédait à fond
tout ce territoire.
Mais il se demandait avec une curiosité inquiète pourquoi les Français
étaient revenus sur leurs pas et avaient redescendu le ruisseau. Car au
début, ils avaient une destination vers laquelle ils entraînaient leur
prisonnier. Et maintenant, qu'ils l'avaient perdu, comment se faisait-il
que leur voyage fût tout-à-coup fini?... Probablement ils revenaient à
leur centre d'opérations, ils retournaient à Presqu'île.
Il y avait aussi une hypothèse qui ne manqua pas de faire passer un
léger frisson dans le dos du Forestier et qui, malheureusement, était la
plus probable: c'était que ces braves gens allaient se poster tout
doucement à l'affût pour le tuer au passage.
Cette pensée fit quelque peu réfléchir Basil; il fit quelques pas pour
s'éloigner du creek, puis, il s'arrêta pour écouter et délibérer avec
lui-même.
Comme cela arrive souvent sur le lac Érié, l'orage s'était arrêté court
au milieu de ses menaces; peu à peu les vagues se calmaient, et leur
grondement irrité se changeait en un murmure décroissant. Une partie de
la tempête avait suivi le rivage, on l'entendait se déchaîner contre le
pauvre Fort du Détroit déjà assiégé par un autre ouragan bien autrement
redoutable, la meute des Peaux-Rouges conduite par Pontiac.
Veghte se disposait à sortir du fourré, lorsqu'il aperçut, comme une
vision, le canot qui descendait silencieusement le courant: les
silhouettes des rameurs se dessinèrent fantastiquement dans l'ombre.