--Bah! se dit-il avec une certaine assurance: qui vivra verra! Je

trouverai bien quelque joint pour sortir de ce mauvais pas. En tout cas,

le plus tôt sera le meilleur, car je ne leur ai jamais été plus

nécessaire.

Sur cette réflexion il passa de longs instants à s'apitoyer sur ses

braves compagnons d'armes qui, sans doute, attendaient avec anxiété son

retour, et ne manqueraient pas d'être mortellement inquiets sur son

compte.

--Ça va les décourager, continua-t-il: quand la mauvaise chance se

prépare, tout va mal; on se démoralise, on perd la tête, et tout-à-coup

on se trouve coulé à fond... mais enfin, pourquoi ont-ils été si

acharnés à s'emparer de moi?... ajouta-t-il en creusant le problème

d'autant plus studieusement qu'il pouvait moins le résoudre.

A cette dernière question, le nom d'Horace Johnson fit une apparition

lumineuse sur le fond noir de son imagination.

--Oui! se dit-il, c'est un tour joué par cet abominable coquin; j'aurai

un fort compte à régler avec lui quand nous nous reverrons! C'est lui

qui a aposté ce gros Français pour me happer au passage: par prudence

ils n'ont pas voulu me mettre la main dessus au départ, sous le feu des

canons et des rifles du fort, mais ils avaient dressé toutes leurs

batteries ensemble afin de retarder indéfiniment mon retour.

Veghte serra les poings, c'était tout ce qu'il pouvait faire; mais on

peut affirmer que Johnson aurait passé un quart d'heure infiniment

désagréable s'il se fût rencontré seul avec le Forestier dans quelque

coin de la forêt.

Nous serions historien infidèle si nous omettions de dire que de

véhémentes pensées d'évasion se présentèrent à l'imagination active du

Forestier.

C'était rêver presque l'impossible. Néanmoins il fit plus d'une fois

l'inspection de la barque et se demanda s'il ne serait pas opportun de

se laisser adroitement glisser par dessus le plat bord et de «piquer une

longue tête,» comme il l'avait fait si heureusement quelques instants

auparavant.

Une seule chose le gênait; c'était ce grand et incommode Français

flanqué de ses deux pistolets armés.

--Et il ne manquerait pas de s'en servir, murmura Basil; il est assez

brutal pour cela; j'aurais beau aller vite, crac! un coup de doigt! et

voilà l'accident arrivé; on repêcherait le pauvre Basil tout déconfit.

Mais voyez donc l'animal! il ne me quitte pas des yeux; on dirait qu'il

lit dans ma pensée.

Veghte s'ensevelit cauteleusement dans une immobilité de chat endormi et

observa ses gardiens tout aussi attentivement qu'ils l'observaient

eux-mêmes.

--S'ils pouvaient détourner un instant la tête, se disait-il; quand ce

ne serait que pour éternuer! Bzt! comme je serais vite dans l'eau!

Une grande heure s'écoula dans cette silencieuse lutte de perspicacité.

Le Français ne cligna pas de l'oeil; pas un muscle de son visage bronzé

ne trahit la lassitude: il ne détourna pas une seule fois son regard

perçant de dessus le prisonnier.

Veghte espérait qu'à un moment donné les deux rameurs changeraient de

côté pour varier un peu leur long travail, et qu'alors se présenterait à

lui l'occasion favorable de disparaître comme l'éclair.

Personne ne bougea, les avirons continuèrent de marcher avec une

régularité mécanique; décidément la chance n'était pas pour Basil.

Il commença à perdre tout espoir et se mit à chercher d'autres

expédients.

--Si mes pistolets n'avaient pas été submergés avec moi, réfléchit-il,

j'essaierais d'en faire usage et je risquerais une partie désespérée;

mais ils sont en ce moment aussi inoffensifs qu'un tuyau de pipe: Non,

vraiment! je n'ai pas de chance!

Tout à coup, comme pour seconder les voeux du Forestier, un bruit

clapotant se fit entendre sur le bord, comme si un homme ou un animal

venait de se jeter à l'eau.

--Oh! oh! qu'est-ce que c'est que ça? fit Basil en se retournant d'un

air alarmé.

Au fond il était ravi: dans sa pensée ses trois incommodes compagnons

allaient se retourner et lui... allait glisser au large! Sa joie ne

devait pas être de longue durée.

--Ça ne vous regarde pas, l'ami! fit rudement le gros Français sans

bouger de l'épaisseur d'un cheveu. Vous n'avez rien à faire de ce

côté-là.

--Quel côté, voulez-vous dire? demanda Veghte d'un ton rogue, car il

était furieux de voir ses espérances déçues.

Le géant se mit à rire paisiblement:

--Je vous entends, je vous comprends, mon petit ami, répliqua-t-il; on

ne peut vous blâmer d'avoir en tête une petite escapade: seulement je

suis désolé de vous dire que c'est impossible. Vous êtes attendu

_quelque part_ d'ici à peu de jours.

Le ton sur lequel furent dit ces mots était plus significatif que les

gestes les plus énergiques. Cela voulait dire bien des choses!... Malgré

l'humeur bourrue dont son compagnon semblait doué, Veghte essaya de le

faire causer.

--Pourquoi m'avez-vous guetté si longtemps, cette nuit? lui

demanda-t-il.

Un ricanement dédaigneux accueillit cette question bizarre.

--Farceur! répondit le géant; voilà un mot que je retiens! Pourquoi je

vous ai guetté?... Demandez-moi donc aussi pourquoi on fait des

prisonniers en temps de guerre? Je vous ai mis la main dessus parce que

ça me convenait: voilà!

--C'est justement ce que je pensais; mais je n'étais pas parfaitement

sûr: Enfin, répondez-moi, ne m'avez-vous pas poursuivi plus _qu'un

autre_, et d'une façon toute spéciale?

Le gros Français se donna encore le plaisir de rire à gorge déployée;

quand il eut repris son sérieux, il répondit:

--Vous êtes curieux, mon petit; cependant je suppose que vous vous

connaissez vous-même; vous savez très bien que vos tripotages avec les

Anglais ont fait de vous un personnage de renom. Hé! hé! vous vous êtes

montré dans cette guerre! Quel malheur que vous ne soyez pas du bon

côté!

--Ah! justement! c'est dommage... pour vous autres!

--Ne discutons pas là-dessus; ce seraient des paroles perdues. Je parie

que si on vous avait offert d'être un de nos généraux, vous auriez

accepté... hein? Soyez franc!... En supposant que vous eussiez la

capacité voulue.

--Bah! est-ce que j'ai jamais songé à être général?

--Personne ne vous dit cela; je fais une supposition et je dis que vous

avez fait pour votre parti autant et plus qu'un général. En conséquence,

ce sera pour nous une fort bonne affaire que de vous mettre à l'ombre

pour le moment, et pour vos amis ce sera une vraie perte.

Cette réponse fut faite sur un ton significatif qui donna beaucoup à

réfléchir au prisonnier. Il regarda fixement le Français pendant

quelques minutes; puis il lui dit:

--Vous pourriez bien avoir raison: votre intention est d'attaquer

Presqu'île?

--De qui parlez-vous?

--De vous autres, Français et Indiens; car vous êtes ensemble pour cette

guerre.

--C'est une grave erreur. Je sais bien que les Anglais ont toujours

cherché à compromettre la France dans cette affaire. Mais la guerre

actuelle est l'oeuvre exclusive de Pontiac, le grand chef Ottawa.

Ce fut le tour de Veghte de sourire avec dédain.

--Le ciel sait qui a soulevé tout ce trouble, répondit-il; il existe, ce

n'est déjà que trop! Mais je vous dis, moi, que sans les Français,

Pontiac n'aurait pas fait moitié de toute cette besogne.

Le géant ne répondit rien, se sentant trop courtois pour quereller un

homme qui se trouvait en son pouvoir.

Au bout de quelque temps, Veghte reprit la parole:

--Les Indiens se préparent à attaquer le fort Presqu'île n'est-ce pas?

--Cela ne m'étonnerait nullement: Je les crois en bon chemin pour

l'assaut.

--Une chose ferait bien mon affaire! ce serait de me trouver là pour

fouailler tous ces chiens.

--Ah! ah! c'est justement pour éviter votre présence que nous avons pris

la liberté de vous faire prisonnier. En votre absence nous aurons moitié

moins de peine qu'en votre présence. Vous êtes libre de prendre ce que

je vous dis là pour un compliment.

--Que veulent donc ces Peaux-Rouges qui ont rôdé toute la nuit sur le

lac?

Le silence gardé par le gros Français convainquit Veghte que toutes ses

hypothèses étaient bien fondées. Cependant, comme il n'en savait pas

suffisamment à son gré, il revint à la charge.

--Je jurerais bien, dit-il, que c'est ce Johnson,... cet Horace Johnson

qui a manigancé toute cette affaire.

--Ah! décidément vous m'impatientez avec vos questions, répliqua le

Français; je ne vous répondrai plus rien.

--Vous m'avez, Goddam! bien assez répondu, pour qu'à présent je n'aie

plus besoin de vos paroles. Je m'entends, cela suffit: Johnson et

Balkblalk n'ont qu'à bien se tenir; je me souviendrai d'eux à

l'occasion.

Sur cette apostrophe du Forestier, la conversation prit fin tout à coup:

il se remit à rêver et à observer.

Depuis le début son adversaire n'avait pas quitté ses pistolets: comme

le doigt du destin, son menaçant index, toujours appuyé sur la détente,

se tenait prêt à lancer la mort et à foudroyer le pauvre Basil, s'il

s'avisait de bouger.

Quant aux rameurs, ils ne donnèrent d'autre signe de vie que le

mouvement infatigable et machinal de leurs avirons. Ils se montrèrent,

pendant la conversation, d'une indifférence aussi absolue que si l'on

n'eût pas parlé à leurs oreilles. Veghte en conclut qu'ils ne

comprenaient pas un mot d'Anglais, si toutefois ils n'étaient pas sourds

aussi bien que muets.

Évidemment le gros Français avait lu dans l'âme du Forestier tous ses

plans d'évasion: de là, son opiniâtre surveillance.

Basil perdait réellement tout espoir: il était certain que, malgré toute

sa vigueur et son agilité, il ne pouvait rivaliser de vitesse avec la

balle d'un pistolet; il était également fort problématique qu'il pût

plonger assez longtemps pour être perdu de vue par les gens du canot.

Cependant on naviguait tout doucement, et on avançait tout en se

maintenant à la même distance du rivage. Par instants on apercevait très

bien la silhouette des bois se découpant en masses sombres sur le fond

du ciel; à diverses reprises le Forestier reconnut des fourrés où il

avait fait plus d'une partie de guerre ou de chasse.

Chaque fois cela le faisait rêver: il laissa tomber la conversation et

s'enveloppa dans de sombres pensées.

Bientôt on eut dépassé les rives méridionales du lac, comprises entre

Presqu'île et le fort Détroit: Veghte ne put retrouver dans sa mémoire

aucun autre poste dans ces parages; il en conclut qu'on l'emmenait à

quelque camp plus éloigné, au milieu des forêts profondes de l'ouest.

Cependant une circonstance n'échappa point à Basil: depuis quelques

minutes le vent fraîchissait, tout annonçait un orage; on entendait les

vagues battre la plage avec une force toujours croissante; le canot

commençait à danser sur les flots moutonnants; la masse profonde du lac

s'agitait, bouleversée par des convulsions intérieures.

Ce changement de temps, qui parut contrarier les autres, réjouit le

Forestier; il y voyait une double espérance d'évasion, être jeté à la

côte ou couler bas: cette dernière perspective, surtout, lui souriait,

car, dans le cas d'un naufrage, ses adversaires auraient assez à faire

de songer à leur propre sûreté; alors Basil était sûr de s'échapper.

Si, au contraire, on était jeté sur le rivage, la fuite devenait un peu

plus difficile: cependant il y avait encore à espérer beaucoup de

chances favorables.

Le Français cherchait toujours à se maintenir au large, malgré la

violence croissante des flots et l'obscurité orageuse qui s'épaississait

autour du canot.

Par suite de l'eau qui embarquait dans le canot à chaque lame, on fut

obligé de décharger un peu l'avant, et un rameur se recula jusqu'au

milieu; le géant ne bougea pas de son poste, où il se tenait,

inébranlable, le pistolet toujours braqué sur la poitrine de son

prisonnier.

Ce nouvel arrangement eut pour résultat d'interposer, à chaque coup

d'aviron, le corps du rameur entre Basil et son geôlier; cette espèce de

bouclier intermittent fut de peu d'utilité pour le prisonnier, car ce

dernier ne pouvait faire aucun mouvement, et d'ailleurs le nouveau venu

baissant constamment la tête, le Forestier restait toujours en vue.

Veghte n'avait qu'un désir, c'était de voir le canot rester sur l'eau;

il calcula que le meilleur parti pour y arriver, serait de feindre

l'ambition contraire: il commença donc à affecter une certaine

inquiétude, paraissant désirer qu'on abordât au plus vite.

--Le lac devient méchant, dit-il, nous allons avoir du mal à tenir le

large.

--... Pas de danger! il y a un bon timonier, et de fameux rameurs.

--Je vous crois: mais, dans mon idée, rien n'y fera si les vagues

deviennent hautes: vous agiriez sagement en gagnant le bord.

Le gros Français eut un rire moqueur.

--Pas de ça! mon petit ami; je comprends pourquoi vous tiendriez à être

à terre. Mais, ne vous gênez pas pour émettre vos idées: je prends un

plaisir infini à vous entendre.

--Tu ne me comprends pas aussi bien que tu le crois, murmura

intérieurement Basil.--Faites comme il vous plaira, ajouta-t-il à haute

voix: cela m'est bien égal, vous pouvez croire.

--Oh! oh! pas tant que vous le dites: je m'entends.

--A mon avis, je sais manier un canot aussi bien que vous ou vos amis;

eh bien! je ne me chargerais pas de maintenir cette embarcation à flot

par un temps semblable.

--Vous pouvez avoir votre opinion, je... holà! hé!...

Cette exclamation était arrachée au gros Français par une lame

monstrueuse, qui, en déferlant sur la barque, l'avait remplie d'eau

jusqu'à hauteur des genoux.

Cet incident faillit le déconcerter; mais pour ne pas donner l'avantage

à son prisonnier sur ce point, il se maîtrisa au point de rester

impassible: seulement d'une voix sourde, il adressa vivement, à son

compagnon, quelques paroles dans un langage que Veghte ne put

comprendre.

Le Forestier put deviner, néanmoins, que le Français faisait des

reproches au rameur sur sa manière de conduire le canot.

Réellement la position devenait délicate. Pour briser les vagues, ou,

tout au moins, lutter contre elles sans trop de désavantage, il fallait

leur marcher dessus la proue en avant, c'est-à-dire en tournant le dos

au rivage. Mais cette direction n'était nullement celle que le Français

voulait prendre. Si, au contraire, soit en louvoyant, soit en longeant

la côte, on présentait le flanc aux lames, l'embarcation était perdue.

Le gros Français ne s'aveuglait pas sur le péril: il s'apercevait bien

qu'il allait croissant d'une façon tout à fait sérieuse. Mais il était

parfaitement résolu à ne pas prendre terre, car, dans sa pensée, le

prisonnier aurait alors trop de chances pour s'évader: Il avait encore

une autre raison que Basil ne tarda pas à comprendre.

Depuis environ un quart d'heure l'eau avait changé de couleur et

l'apparition d'un courant annonçait le voisinage d'une rivière ou d'un

torrent se déversant dans le lac. C'était même précisément le remous

produit à cette embouchure qui augmentait l'agitation des vagues.

Bientôt on arriva en face du cours d'eau; trois vigoureux coups d'aviron

firent tourner la barque à angle droit; quelques secondes après elle

était hors du lac Érié et filait comme une flèche sur le courant

paisible du _Creek_ (gros ruisseau).

Cette localité était familière à Basil; il fut, dès ce moment, convaincu

que la péripétie de ses aventures approchait. Si le lieu de leur

destination était éloigné encore, le dénouement pouvait être favorable,

il y avait chance d'évasion: mais si le camp indien où l'on se rendait

était proche, tout espoir était perdu.

A environ un mille de l'embouchure, le lit du torrent se rétrécit et se

montra couvert d'une voûte impénétrable de buissons. Le Forestier songea

aussitôt à précipiter les choses, dans le cas où l'embarcation

s'engagerait dans cette impasse sombre.

--Comment, diable! songez-vous à passer dans ce fouillis? demanda-t-il

aussitôt qu'on fut en vue.

Le gros Français sourit d'un air farceur avant de répondre:

--Vous êtes terriblement questionneur ce soir. Qu'avez-vous donc?

--Vous pouvez me faire autant de questions que je vous en adresse: Ce

sera à moi de voir s'il y a lieu de vous répondre. Il me semble qu'une

conversation un peu animée vaut mieux qu'un maussade silence.

--Je serais charmé de causer avec vous mais je ne peux vous promettre de

répondre à toutes vos interrogations.--Toutefois, ajouta-t-il après un

moment de silence, je vous satisferai si vous en faites autant pour moi.

--Je ne puis rien promettre, répondit Veghte avec une louable prudence;

il faut que je connaisse d'abord les questions que vous avez à

m'adresser.

Le Français poussa un grand éclat de rire et hésita un moment à parler;

enfin il se décida:

--Combien de soldats y a-t-il au fort Presqu'île? demanda-t-il enfin.

--Vous le verrez au moment de l'assaut.

--Je n'en doute pas; surtout si ce sont des hommes comme vous. Mais vous

ne paraissez guère empressé de parler maintenant. Et, si je vous disais

qu'à défaut d'une réponse correcte, je vais vous brûler la cervelle avec

ce pistolet!... que vous en semble?

--Faites!

--Non! non! sir! un Français ne fait pas la guerre de cette façon. Je ne

vous demanderai rien que ce que vous m'accorderez volontairement. Et je

veux bien, même, vous faire savoir que prochainement l'enseigne Christie

trouvera son poste beaucoup trop chaud; il n'y pourra tenir.

--Ce sera votre ouvrage et celui d'Horace Johnson, j'en suis sûr:

cependant, vous le verrez, il y a une différence entre dire et faire.

--Indubitablement: sous peu nous approfondirons cette maxime. Au fait!

ajouta le Français avec animation, nous nous serrons de près depuis

assez longtemps: il faut que cela finisse.

--Johnson est au fort Presqu'île en ce moment même. J'ai un espoir,

c'est que Christie lui aura mis la main dessus.

--Vous le jugez mal, cet homme; il n'est pas méchant. Non! il n'est pas

ce que vous le croyez.

Le Forestier leva les yeux et regarda fixement le Français. Ce dernier

supporta bravement le coup d'oeil: néanmoins son attitude lui parut de

nature à confirmer tous les soupçons. Il se promit de surveiller Johnson

d'une façon toute particulière, lorsqu'il aurait réussi à reconquérir sa

liberté.

--Nous sommes à plusieurs milles du fort? remarqua Basil.

--C'est possible.

--Votre campement est à belle distance! on s'aperçoit que vous craignez

d'être vu.

--Peut-être oui; peut-être non.

--Savez-vous si Pontiac marche vers le détroit?

--Il fait bien tout ce qu'il fait: Gladwyn s'en est aperçu. C'est un

grand général que ce Peau-Rouge!

--Je n'en ai jamais eu cette opinion, répondit le Forestier, en homme

qui ne pouvait se décider à reconnaître quelque mérite dans un ennemi.

--La ruine de tous les forts qui avoisinent le lac parle pourtant

quelque peu en sa faveur.

--Ils ne sont pas tous par terre, riposta Basil d'un ton bourru; vous ne

serez jamais certain qu'ils soient tous abattus.

Durant cette conversation, le Forestier remarqua avec un frisson de

plaisir qu'on s'engageait dans le sombre défilé sous lequel coulait le

ruisseau. Ce passage était si étroit que chaque rameur pouvait toucher

la rive avec son aviron.

Il observa en outre qu'en entrant dans les broussailles ses compagnons

manifestaient un certain malaise, comme si les événements leur

paraissaient prendre mauvaise tournure.

Le Forestier, tous les muscles tendus, l'oeil et l'oreille au guet,

n'attendait que l'occasion pour n'éveiller aucun soupçon; il entretenait

de son mieux la causerie.

Un moment vint où les lianes entrelacées, les ronces, les rameaux, les

épines, les feuillages entortillés avec une vraie furie végétale,

s'opposèrent au passage de telle manière que chaque tête dut y faire son

trou.

Tout-à-coup, au milieu de l'obscurité profonde, le Français sentit une

légère secousse sur le canot, entrevit un reflet furtif dans l'eau;

aussitôt il chercha le prisonnier de la main et des yeux: sa place était

vide!

Le géant poussa un rugissement furieux, fit sur le champ retourner en

arrière, et, les pistolets au poing, prêts à faire feu, se mit en quête

du hardi fugitif.

CHAPITRE X

ÉVASION

Le Français, penché sur l'avant du bateau, sondait des yeux les

ténèbres, et, s'attendant à chaque instant à découvrir sur l'eau la tête

de Basil, se préparait à lui loger une balle dans la cervelle.

Semblable à un oiseau blessé qui se débat, le canot se jeta à droite, à

gauche, en avant, en arrière, sous les impétueux coups de rame des

poursuivants.

Mais ceux-ci eurent beau s'exercer les yeux au delà des forces humaines,

ils ne virent aucune trace du fugitif, par l'excellente raison qu'ils ne

dirigeaient point leurs regards du bon côté.

Effectivement, l'action du Forestier quoique soudaine et prompte comme

l'éclair, avait été préparée soigneusement et exécutée avec une

dextérité et un sang-froid consommés.

Au moment où le canot s'engageait sous la voûte de feuillage, il se

dressa sur ses pieds, saisit sans bruit une grosse branche dans ses deux

mains et se hissa doucement jusqu'au tronc: puis, il fit le tour de

l'arbre, de manière à le placer entre lui et ses ennemis; alors, tapi

dans une anfractuosité d'écorce, comme un chat sauvage, il attendit les

événements.

Toute cette manoeuvre avait été exécutée avec une dextérité de singe,

silencieusement, promptement, à force de bras. Pas une feuille n'avait

été ébranlée, pas un rameau n'avait été froissé, pas un murmure ne

trahit l'audacieuse ascension du fugitif aérien.

Quoique, de sa cachette, il ne pût pas apercevoir son ancien gardien, le

gros Français, cependant ses oreilles se réjouissaient d'entendre tous

les mouvements désordonnés, les gestes furieux, les exécrations dans

toutes les langues, les mouvements de colère auxquels se livrait le gros

et furibond personnage.

Un instant, Veghte se prit à regretter de ne pouvoir le fusiller au

passage; mais cette pensée s'évanouit comme un éclair, le Forestier se

contentait très-bien d'avoir réussi à s'échapper.

Rester bien caché, sans bouger, en attendant le moment favorable pour

regagner des terrains plus sûrs; se divertir intérieurement du désespoir

énergique manifesté par ses adversaires; c'était le seul parti à

prendre, et Veghte n'y manqua pas.

--Tu auras le loisir de te reposer, mon gros ami, murmura-t-il

intérieurement... de te reposer le bras avec lequel tu m'as si longtemps

tenu en joue: Vraiment! ce n'est pas dommage.

Bientôt les ennemis se lassèrent de chercher toujours à la même place;

ils se mirent en route pour redescendre le courant.

Basil, alors seulement, descendit de sa retraite aérienne et s'arrêta un

moment pour s'orienter: en même temps il fit ses réflexions.

Reconnaître les lieux n'était pas chose difficile, il possédait à fond

tout ce territoire.

Mais il se demandait avec une curiosité inquiète pourquoi les Français

étaient revenus sur leurs pas et avaient redescendu le ruisseau. Car au

début, ils avaient une destination vers laquelle ils entraînaient leur

prisonnier. Et maintenant, qu'ils l'avaient perdu, comment se faisait-il

que leur voyage fût tout-à-coup fini?... Probablement ils revenaient à

leur centre d'opérations, ils retournaient à Presqu'île.

Il y avait aussi une hypothèse qui ne manqua pas de faire passer un

léger frisson dans le dos du Forestier et qui, malheureusement, était la

plus probable: c'était que ces braves gens allaient se poster tout

doucement à l'affût pour le tuer au passage.

Cette pensée fit quelque peu réfléchir Basil; il fit quelques pas pour

s'éloigner du creek, puis, il s'arrêta pour écouter et délibérer avec

lui-même.

Comme cela arrive souvent sur le lac Érié, l'orage s'était arrêté court

au milieu de ses menaces; peu à peu les vagues se calmaient, et leur

grondement irrité se changeait en un murmure décroissant. Une partie de

la tempête avait suivi le rivage, on l'entendait se déchaîner contre le

pauvre Fort du Détroit déjà assiégé par un autre ouragan bien autrement

redoutable, la meute des Peaux-Rouges conduite par Pontiac.

Veghte se disposait à sortir du fourré, lorsqu'il aperçut, comme une

vision, le canot qui descendait silencieusement le courant: les

silhouettes des rameurs se dessinèrent fantastiquement dans l'ombre.

Les Forestiers du Michigan · 第 6 / 9 段