il n'était plus temps de reculer; le mieux était de feindre:
--Adieu! tout va bien! répliqua-t-il en ramant et disparaissant dans
l'ombre.--Qui, diable! peut être ce gros géant...? se demanda-t-il en
cheminant; je n'ai jamais entendu cette voix; il n'y a, au fort,
personne qui ressemble à ce gaillard là.
CHAPITRE VIII
HASARDS DE L'EAU ET DE LA NUIT
Plus d'un vaillant soldat aurait hésité à entreprendre l'expédition où
se risquait Basil Veghte: il y avait tout à craindre, l'eau et la terre.
Les forêts environnantes fourmillaient d'ennemis; les ondes solitaires
du lac Érié étaient sillonnées d'embarcations perfides qui venaient
nocturnement croiser jusque sous les murs de Presqu'île.
Mais l'intrépide Forestier avait mis dans sa grosse tête d'approfondir
tout ce mystère, et il était résolu à tout braver, Français ou Indiens,
quel que fût leur nombre ou leur méchanceté.
Heureusement le lac était calme, du moins comparativement. Les eaux des
grands lacs, n'étant pas salées, sont plus légères que celles de l'Océan
et s'agitent au moindre souffle de vent: rarement leur surface est unie
comme une glace. Ceux qui ont passé leur vie sur les bords de l'Érié ne
l'ont jamais vu parfaitement calme.
Basil arrêta sa barque à une certaine distance, et, soulevant les
avirons, il écouta silencieusement. Aucun bruit ne parvenait à ses
oreilles si ce n'était la grande voix murmurante du lac. Il tourna ses
regards de tous côtés, et avec ses yeux d'aigle chercha à sonder
l'obscurité: il ne put rien voir, tout était noir comme le chaos.
Au bout de quelques secondes un murmure aigu, ressemblant à un cri
d'oiseau, vint expirer à son oreille.
--Ce n'est pas un oiseau, grommela-t-il tout bas; et ça vient du rivage:
c'est le gros garçon de là-bas qui donne un signal. Il ne m'était pas
destiné, mais j'en ferai tout de même mon profit.
Plusieurs minutes s'écoulèrent; le même cri fut répété. Basil sourit
paisiblement lorsque son dernier murmure fut éteint.
--Il s'imagine qu'ils ne l'ont pas bien entendu la première fois,
reprit-il en se parlant intérieurement; et il tient à leur faire savoir
que le fort Presqu'île a démêlé leurs diableries. Voilà sa conversation
finie maintenant. Je suis fâché qu'il m'ait aperçu; sans cela je leur
serais tombé dessus à l'improviste; et, pour le moment, les voilà sur
leurs gardes.
Veghte ne s'était pas trompé; tout rentra dans le plus profond silence,
les deux signaux avaient suffi pour mettre au courant de la situation
les correspondants invisibles du «gros garçon.»
Évidemment, ce silence exagéré renfermait les plus scélérats mystères;
le Forestier, accroupi au fond de son léger esquif, le fusil à ses
pieds, l'aviron sur ses genoux, immobile comme une statue de bronze,
attentif, épiant même un souffle ou une ombre; le Forestier se méfiait,
tenant l'oreille, l'oeil et les bras prêts.
Cette anxieuse attente dura près d'une demi-heure. Tout à coup un
frémissement se produisit sur l'eau, et une lueur furtive apparut comme
un éclair, à très peu de distance derrière Veghte. Il en conclut qu'il
avait dépassé le but de ses recherches; en conséquence, il retourna en
arrière dans cette direction, au risque d'être coulé à fond en cas
d'abordage.
Tout en naviguant au hasard, Basil réfléchissait, et déduisait ses
conclusions. Il était presque certain que la barque suspecte était seule
à rôder sur le lac et à croiser devant la côte. Ceux qui la montaient
échangeaient des signaux avec quelqu'un au fort Presqu'île. Mais quels
étaient les traîtres communiquant ainsi avec l'ennemi?
Naturellement Basil soupçonna Horace Johnson: mais un secret instinct
lui disait que ce n'était pas là le seul homme dont il fallût se méfier:
qu'il fallait chercher encore jusque dans l'entourage et l'intimité même
de l'Enseigne Christie, pour découvrir le judas.
Ce qui le confirma dans cette opinion, ce fut l'hésitation et le silence
de la sentinelle «Jim,» lorsque le commandant la questionna à ce
sujet.--Il y avait bien un certain suédois, petit et grincheux, à
manières louches et inconnues...
Bref, l'honnête Forestier se perdait dans ses conjectures, lorsqu'une
lueur vacillante apparut au belvédère du fort; précisément là où il
était quelques minutes auparavant avec Christie et la sentinelle.
Ce nouveau signal confondit l'imagination de Basil: il lui fut
impossible de comprendre quelle relation avait cette lumière avec tout
ce qui c'était passé; quelle main téméraire la mettait en évidence; et
par quels moyens, surtout, on avait réussi à s'introduire en ce poste
important toujours gardé par un factionnaire!
La lueur disparut comme un éclair, aussi brusquement que si on l'eût
plongée dans l'eau: l'obscurité sembla devenir plus noire encore.
Cependant, une voix humaine qui poussait un grognement de satisfaction
tout près de lui, le rappela aux affaires urgentes: il lança à la hâte
un coup d'oeil autour de lui: une forme sombre flottait sur l'eau à peu
de distance de sa barque. La nuit était si profonde que cette apparition
fut pour Basil comme un fantôme indécis et brumeux. Cependant, il ne put
en douter, c'était l'embarcation ennemie à la recherche de laquelle il
était.
Il se pencha pour être moins visible, fit avancer sa barque d'une brasse
ou deux, et regarda par dessus le plat-bord.
L'embarcation était immobile, mais si rapprochée qu'on entendait ses
rameurs parler ensemble à voix basse. Malheureusement pour l'oreille
attentive de Basil, ils causaient en langue indienne: Basil aurait donné
son bras droit pour les comprendre.
Il écouta longtemps, avec un dépit concentré, ce jargon inintelligible
qui renfermait pour lui tant de secrets précieux. Mais un frisson de
joie le saisit lorsqu'il entendit une voix nouvelle s'exprimer en
français.
Les premières phrases lui échappèrent d'abord; car le bourdonnement du
lac se mêlait à cette conversation intime, et sa grande voix murmurante
écrasait les sons grêles sortis des bouches humaines.
Cependant Basil finit par saisir les phrases suivantes:
--Ça va trop mal! Les _yengese_ (anglais) sont sur leurs gardes. Ils
nous ont découverts.
--Alors nous ne pourrons attaquer cette nuit: c'est dommage; nous étions
si bien préparés!
--Oh! non! il faut nous méfier: nous ne sommes pas en nombre suffisant
pour attaquer des hommes sous les armes.
--Il n'a pas encore donné le signal: peut-être ne nous a-t-il pas encore
aperçus.
Basil caressa l'eau de son aviron, le plus doucement possible, afin de
se rapprocher encore un peu, pour entendre le nom du traître, si on le
prononçait. Mais son attente fut déçue: une voix s'écria rudement.
--Pierre! n'est-ce pas un bateau qui rôde là dans l'ombre?
--Peut-être: Holà! ho! ahoy!
D'un adroit et vigoureux coup d'aviron, Basil fit glisser son canot à
plus de trente pieds.
--Alerte! Feu! tuez-le! tuez-le! c'est cet infernal _Yengese_ qui nous
espionne?
Trois coups de feu suivirent cette exclamation. Veghte sourit
dédaigneusement en entendant les balles siffler au dessus de sa tête.
--Oui, mes _French-dogs_! (chiens de Français), murmura-t-il; il y a par
ici un homme capable de vous répondre à l'occasion: et son nom est
Basil-Veghte, et le nom de son fusil est _Sweet-Love_ (Doux amour)! et
nous savons tous deux faire notre chemin.
En même temps il fit feu. Jamais il ne sut quel résultat il avait
obtenu; mais presque aussitôt il s'aperçut qu'il venait de commettre une
grave imprudence. En effet, la lueur de l'amorce avait trahi sa
véritable position; la barque ennemie, enlevée par les bras furibonds
des indiens, vola sur lui comme un oiseau de proie.
Ce n'était pas le moment de s'amuser à la fusillade, il fallait forcer
de rames et glisser inaperçu, entre deux eaux, pour ainsi dire. Basil
déposa précipitamment son fusil derrière lui; l'aviron se courba en
tremblant sous ses mains d'acier; son léger canot bondit en zig-zag,
comme une feuille sèche fuyant devant la tempête.
Heureusement l'obscurité le favorisait; en quelques minutes il réussit à
dépister ses adversaires.
Mais une crainte lui survint: les hasards de l'ombre pouvaient le
rapprocher brusquement de ceux qu'il voulait éviter; d'autre part, il
désirait ardemment connaître le nom du traître fourvoyé dans le fort.
Dans cette double pensée, il chargea soigneusement son rifle, le rejeta
derrière son épaule; puis il se remit en quête, de façon à rejoindre
incognito ceux-là mêmes qui le poursuivaient.
--Ah! si je le connaissais...! grommela-t-il en pagayant sans bruit; le
fort Presqu'île serait sauvé.
Bientôt un bruit d'avirons frappa ses oreilles: Basil sourit dans sa
barbe:
--Ils n'ont pas su trouver Basil Veghte, se dit-il à lui-même; ils
peuvent marcher longtemps dans cette direction sans l'atteindre. C'est
lui qui va les trouver, maintenant: le poursuivi poursuivra.
Effectivement il se lança à la suite de ses mystérieux ennemis, et alors
se produisit, comme il le disait, la coïncidence bizarre du gibier
courant après les chasseurs.
--J'ai peu vu de choses aussi bizarres, continuait le Forestier en se
livrant à une hilarité silencieuse; sont-ce eux qui sont après moi;
est-ce moi qui suis après eux: l'un cherche-t-il l'autre; ou l'autre
cherche-t-il l'un; ou bien nous cherchons-nous les uns les autres...?
Quel mystère! quel _fun_! (quelle farce!)
Et il quitta un instant son aviron pour se tenir les côtes tant il
riait, le brave Basil Veghte!
Il n'avait pas fallu longtemps au grand canot pour s'apercevoir que son
petit ennemi lui avait échappé, sans qu'il y eut espoir de le rejoindre.
Il était, du reste, heureux pour Basil qu'ils l'eussent perdu de vue,
sans quoi, il aurait infailliblement succombé devant leurs efforts
désespérés; en effet, tout vigoureux et exercé qu'il fût, les Indiens,
cette race aux muscles d'acier, à la nature amphibie, l'auraient emporté
dans cette lutte acharnée.
Cependant, plein de confiance dans son adresse éprouvée, et dans son
heureuse chance habituelle, Veghte n'eut pas un seul instant
d'inquiétude; il se trouvait aussi à l'aise, et méditait aussi calmement
que s'il eût été dans un bon lit, derrière les fortes murailles de la
Block-House.
Sa grande préoccupation était de savoir quel serait le meilleur parti,
ou de continuer sa croisière, ou de retourner au fort muni des
renseignements qu'il venait de recueillir. Il était, effectivement, à
peu près édifié sur le nombre des Indiens et des Français; il savait que
les ennemis étaient aux aguets pour tâcher de surprendre hors de garde
la garnison de Presqu'île.
Dans ces circonstances, on pouvait être relativement rassuré sur le sort
de la forteresse; le commandant déployait une infatigable surveillance,
et, une fois prévenu du danger, il ne manquerait pas de redoubler
d'activité; les soldats eux-mêmes ne se relâchaient pas un seul instant
de la plus sévère discipline.
Tout cela réuni était de nature satisfaisante; et, de plus, il était
grandement à espérer que la sagacité de Christie, jointe aux bons
offices et au dévouement de tous ceux qui l'entouraient, arriverait à
déjouer toutes ces ruses ennemies. On en savait désormais assez pour
démasquer les traîtres.
Malgré toutes ces réflexions, accompagnées de beaucoup d'autres, Basil
se décida à poursuivre sa périlleuse expédition.
Mais en prenant l'aviron pour pagayer, il leva les yeux et reçut une
commotion électrique...! à deux pieds de lui cheminait l'embarcation
ennemie dont la haute proue menaçait la sienne! Encore une vague ou
deux, et il était abordé! Il pouvait compter toutes ces sombres formes
humaines qui fouillaient l'ombre avec leurs yeux ardents.
Il espérait n'être pas vu: un long hurlement de triomphe et un vrai
fracas d'avirons le détrompèrent. L'embarcation de ses adversaires
bondit sur lui: la meute qui le poursuivait se croyait si sûre de sa
proie que pas un coup de fusil ne fut tiré: il leur aurait été facile de
le couler bas avec une seule décharge.
Tout espoir d'évasion pouvait être regardé comme impossible; néanmoins
Basil, qui avait plus d'un stratagème en tête, se courba sur son aviron
et lança son léger canot à toute volée. Il essaya d'abord de le pousser
en zig-zag, jusqu'au point de le faire revenir en arrière, et glisser
rapidement au rebours de la barque ennemie. Mais les poursuivants
connaissaient leur affaire aussi bien que lui; ils prenaient leur élan,
le retenaient, viraient de bord avec la vitesse de la pensée; en un mot
ils s'attachaient à lui comme l'ombre au corps. En outre, comme ils
étaient au moins six contre un pour le maniement de la rame, tout
l'avantage était de leur côté, car, non seulement ils étaient supérieurs
en force, mais encore ils avaient l'immense avantage de se reposer en se
remplaçant mutuellement.
Un moment vint, où ils serrèrent de si près Basil, qu'il put distinguer
un Français et un Indien debout sur la proue, prêts à sauter à
l'abordage.
Ce résultat inquiétant anima Basil; il fit un effort désespéré qui lui
fit gagner quelques pieds d'avance.
--Rendez-vous! Imbécile! lui cria-t-on en Français; vous voilà pris:
rendez-vous avant que je vous coule bas d'un coup de fusil.
Entendez-vous, rendez-vous.
Veghte distingua dans l'ombre le mousquet s'allongeant d'une façon
menaçante: il baissa la tête instinctivement, quoique bien certain
qu'ils ce feraient pas feu sur lui, au moment où ils pouvaient espérer
de le prendre vivant.
Mais il avait son idée. Il continua de battre l'eau d'une façon
frénétique.
--Rendez-vous! je vous dis, butor d'Américain, ou bien je coule votre
coquille de noix!
--Eh bien! baissez votre fusil, nous verrons! répondit le fugitif.
Et il laissa retomber son aviron. Ses adversaires en firent autant, car
le Français n'avait plus qu'à se baisser pour saisir le plat-bord du
canot de Basil, tant ils étaient proches.
Cependant, par mesure de précaution, le Français garda son fusil;
l'Indien se courba vers Basil qui lui tendait la main comme pour l'aider
à passer d'un bateau dans l'autre.
Tout à coup le Forestier, feignant de trébucher, tira violemment
l'Indien, le fit tomber dans l'eau; du même geste il repoussa violemment
la barque ennemie, et, les deux embarcations ayant reculé en sens
inverse, se trouvèrent soudainement espacées d'une vingtaine de pieds.
Saisir son aviron et fendre l'eau fut pour Basil l'affaire d'une
seconde.
Le Français lâcha un énergique juron et fit feu au hasard: la balle
siffla dans l'espace, on l'entendit ricocher sur l'eau à deux cent
cinquante ou trois cents pieds de distance: Veghte et son canot étaient
déjà loin.
Ce qui retarda encore les poursuivants fut la nécessité de repêcher
l'Indien tombé à l'eau. Il avait d'abord essayé de poursuivre le fugitif
à la nage: bientôt, distancé et reconnaissant l'impossibilité
d'atteindre son but, il était revenu furieux vers ses compagnons.
Ceux-ci, après un instant donné à la surprise, se mirent à jouer de
l'aviron avec une rage désespérée. Malheureusement pour le petit canot
de Basil, les yeux perçants des sauvages l'avaient retrouvé dans
l'obscurité; bientôt la grande embarcation arriva comme la foudre sur la
pauvre petite coquille de noix, un harpon y fut lancé, et deux Indiens
sautèrent dedans avec la féroce agilité du Tigre.
Leurs mains frémissantes s'allongèrent pour saisir l'_Yengese_...
Elles ne rencontrèrent rien! le canot était vide!
--Il est parti: le gredin abominable! s'écria le Français en réponse aux
cris étonnés des sauvages; il est parti! où peut-il être?
Leurs regards se portèrent aussitôt dans toutes les directions, pour
rechercher le fugitif: sa tête ni ses bras ne se montraient à fleur
d'eau. On fit décrire à la barque des spirales s'ouvrant
progressivement; on croisa en face du rivage, pour couper les devants au
Forestier et le saisir au moment où il prendrait terre; tout fut
inutile, Basil resta invisible.
Les Français et les Indiens après une heure et demie consumée en
recherches infructueuses, regagnèrent leur poste d'observation au milieu
du lac, sans avoir pu comprendre par quel moyen extraordinaire le
fugitif leur avait échappé.
L'expédient de Veghte était fort simple, mais périlleux et hardi: en
voyant arriver impétueusement la grande barque, il avait parfaitement
compris que tous ses efforts étaient vains, et qu'il allait
infailliblement être pris, fusillé ou coulé bas.
En conséquence, s'allongeant comme une anguille sur le plat bord de son
esquif, il le fit pencher du côté opposé aux assaillants, se laissa
couler dans l'eau, et plongea avec une telle vigueur qu'il alla toucher
le fond.
Quand il revint à la surface, il aventura un oeil seulement hors de
l'eau et regarda autour de lui, tout en reprenant haleine. Justement à
cette seconde, la grande barque passait avec une vélocité furieuse,
décrivant ses spirales comme un oiseau de proie, et faisant écumer l'eau
sur sa route.
Un pied plus près, le Forestier aurait eu la tête fendue par la carène
de l'embarcation: mais il avait de la chance, en cette nuit mémorable,
le danger même devint son salut; il disparut dans le bouillonnement des
vagues; d'ailleurs, ses adversaires n'eurent pas l'idée de le chercher
dans le sillage de leur barque.
Quant à lui, sans se troubler, il se cramponna à un petit gouvernail
dont on ne faisait pas usage lorsque la barque était pourvue de ses
rameurs au complet: par ce moyen, Basil se fit traîner à la remorque. A
ce procédé hardi de sauvetage, il trouva le double bénéfice de se
reposer et d'être conduit à toute vitesse vers le bord.
En effet, lorsque la croisière des Français le long du rivage fut
terminée, Veghte se détacha de leur embarcation, et se laissa flotter
comme une épave jusqu'à terre.
Néanmoins, avec sa prudence ordinaire, il se laissa aller à la dérive,
entre les joncs, l'espace d'un demi-mille, avant de se montrer. En
outre, après avoir rampé sous les broussailles du rivage, il ne se
hasarda à reprendre la position verticale qu'après avoir longuement
regardé du côté du lac, et écouté les moindres bruits des environs.
Lors donc qu'il se fut assuré qu'il n'avait rien à craindre de
l'embarcation, et que, sur terre, tout était solitaire et silencieux
autour de lui, Basil se redressa avec un soupir de soulagement.
--Ouf! je l'ai échappé belle! murmura-t-il en s'apprêtant à secouer
l'eau dont il ruisselait.
Il n'eut pas le temps de dire un mot de plus: une forme gigantesque
surgit derrière lui, une large main s'abattit sur son épaule, et une
grosse voix lui dit en Français:
--Vous êtes mon prisonnier.
CHAPITRE IX
CAPTURÉ!
Basil se retourna, fort désagréablement surpris.
Il reconnut l'espèce de géant qu'il avait remarqué sur la rive, et qui
lui avait parlé, à son départ du fort.
--Ceci est sujet à discussion, répondit-il fièrement; et nous pourrions
bien n'être pas du même avis à cet égard.
En même temps il essaya de préluder à la «discussion» par une violente
secousse destinée à faire lâcher prise à son adversaire.
Mais à la suite de la première main en arriva une seconde qui étreignit
le Forestier comme dans un étau d'acier:
--Ce n'est pas la peine! ne vous dérangez pas, mon petit ami! reprit la
grosse voix; vous êtes pris, et bien pris, je m'en flatte: ce que vous
avez de mieux à faire est de rester tranquille comme un homme
raisonnable.
En disant ces mots, le colosse l'enleva de terre avec autant de facilité
qu'il eût fait d'un enfant, et l'emporta à une certaine distance, dans
la direction du lac.
Arrivé sur un petit promontoire à fleur d'eau, il le déposa doucement au
fond d'un canot que Veghte n'avait point remarqué.
Là, il se trouva face à face avec deux personnages muets, mais
d'apparence athlétique, aux pieds desquels il fut forcé de s'asseoir.
Le géant sauta dans la barque, leste comme un oiseau; les deux muets se
mirent à ramer de manière à gagner le large.
Tout en faisant l'examen de ce qui se passait autour de lui, Veghte
entendit distinctement craquer les batteries de deux pistolets, et vit
briller les larges canons qui reposaient sur le banc de chaque côté du
gros homme.
--Au moindre mouvement, mon bon petit ami, votre précieuse personne
recevra le contenu de ces deux bijoux, lui dit ce dernier; ce ne sera
pas la première fois qu'ils auront rempli de pareilles fonctions.
La position était délicate pour le Forestier et contrariante à tous les
points de vue! Quelle détestable chance pour le héros de mille aventures
extraordinaires! lui qui avait passé intact à travers tous les périls,
qui avait déjoué cent fois les poursuites les plus acharnées des
Français et des Indiens; lui qui venait de leur échapper par un tour de
force, d'adresse, de courage, de sang-froid!
Franchement, Basil s'adressait des reproches intérieurs, et se disait
qu'il avait été un sot de se laisser prendre.
Restait à prendre une revanche; mais la chose n'était pas facile: outre
le géant, il y avait là deux muets qui n'avaient nullement l'air de
plaisanter.
Et puis, quel homme que ce géant! Basil ne pouvait se défendre d'un
juste tribut d'admiration pour lui: il se surprenait même à contempler
en vrai amateur le magnifique développement de ce torse herculéen, de
ces membres beaux comme ceux de la statuaire antique, de cette tête
noble et énergique, toute rayonnante de courage et d'intelligence.
--Un bel homme!... un vrai bel homme! soupirait-il intérieurement; il
fallait ça pour que je m'avouasse pris... Un superbe homme! que le
diable l'emporte!
Et Basil le caressait du regard, songeant aussi que son adversaire
aurait bien figuré au bout de son rifle ou sous la pointe de son
couteau:...
--... S'il ne m'avait pas pris en traître, on aurait pu voir;...
continua Basil en cherchant à se consoler; s'il n'avait pas eu la
lâcheté de se cacher pour me saisir par derrière,... certainement je lui
aurais disputé ma personne de façon à l'en dégoûter. Bah! ces Français
ont adopté les manières des Sauvages; ils font la guerre toujours en
tapinois maintenant, on croirait voir des chats guettant des souris! je
n'aime pas ça!
Mais tous ces raisonnements ne changeaient rien aux choses, et
n'empêchaient pas que le Forestier ne fût pris. Chevaleresque ou non,
son adversaire avait pour lui la raison du plus fort; cela rendait toute
discussion superflue.
Bientôt les pensées de Basil prirent une autre direction: il se mit à
songer au résultat de cette affaire. Qu'allait-on faire de lui? Pourquoi
avait-on déployé tant d'acharnement pour le prendre vivant, alors qu'il
aurait été relativement plus aisé de le tuer d'un coup de fusil, ou de
le couler à fond?
Une pensée d'amour-propre lui vint et le consola un peu. Évidemment ses
adversaires l'appréciaient à sa juste valeur: depuis le commencement de
la guerre française, il s'était distingué parmi les plus braves; les
précieux services qu'il avait rendus aux forts anglais établis sur les
frontières l'avaient rendu légendaire parmi les Indiens.
De toutes façons il devait être le point de mire de la double expédition
qu'il venait de voir fonctionner sur le lac: Français et Indiens ne
s'étaient donné tant de peine que pour s'emparer de sa personne: le
géant avait eu la meilleure chance.
Il n'était pas même bien sûr que ce dernier fût de la même bande que
ceux de l'embarcation, car Basil remarqua qu'il prit sa direction vers
un point du lac entièrement solitaire, sans avoir nullement l'air de
s'occuper des autres.
Le Forestier était assez avisé pour ne négliger aucune observation qui
pût lui devenir profitable par la suite. Il nota soigneusement dans son
esprit qu'on s'acheminait vers la côte occidentale, il remarqua
également qu'on côtoyait la terre d'assez près pour que tous les détails
de la forêt ou des clairières fussent faciles à reconnaître.
Mais ces préoccupations incidentes ne pouvaient détourner Basil des
inquiétudes et des regrets qui venaient l'assaillir en foule; une grande
partie de ses pensées était pour le commandant Christie et sa brave
garnison, maintenant privés de son actif et fidèle concours.
Il ne s'oubliait point lui-même assurément, mais il ne se tourmentait
pas, ayant une foi aveugle en la bonne chance que le ciel lui avait
toujours conservée.