La voix était celle d'un étranger, et Basil s'en aperçut fort bien: mais

il n'était plus temps de reculer; le mieux était de feindre:

--Adieu! tout va bien! répliqua-t-il en ramant et disparaissant dans

l'ombre.--Qui, diable! peut être ce gros géant...? se demanda-t-il en

cheminant; je n'ai jamais entendu cette voix; il n'y a, au fort,

personne qui ressemble à ce gaillard là.

CHAPITRE VIII

HASARDS DE L'EAU ET DE LA NUIT

Plus d'un vaillant soldat aurait hésité à entreprendre l'expédition où

se risquait Basil Veghte: il y avait tout à craindre, l'eau et la terre.

Les forêts environnantes fourmillaient d'ennemis; les ondes solitaires

du lac Érié étaient sillonnées d'embarcations perfides qui venaient

nocturnement croiser jusque sous les murs de Presqu'île.

Mais l'intrépide Forestier avait mis dans sa grosse tête d'approfondir

tout ce mystère, et il était résolu à tout braver, Français ou Indiens,

quel que fût leur nombre ou leur méchanceté.

Heureusement le lac était calme, du moins comparativement. Les eaux des

grands lacs, n'étant pas salées, sont plus légères que celles de l'Océan

et s'agitent au moindre souffle de vent: rarement leur surface est unie

comme une glace. Ceux qui ont passé leur vie sur les bords de l'Érié ne

l'ont jamais vu parfaitement calme.

Basil arrêta sa barque à une certaine distance, et, soulevant les

avirons, il écouta silencieusement. Aucun bruit ne parvenait à ses

oreilles si ce n'était la grande voix murmurante du lac. Il tourna ses

regards de tous côtés, et avec ses yeux d'aigle chercha à sonder

l'obscurité: il ne put rien voir, tout était noir comme le chaos.

Au bout de quelques secondes un murmure aigu, ressemblant à un cri

d'oiseau, vint expirer à son oreille.

--Ce n'est pas un oiseau, grommela-t-il tout bas; et ça vient du rivage:

c'est le gros garçon de là-bas qui donne un signal. Il ne m'était pas

destiné, mais j'en ferai tout de même mon profit.

Plusieurs minutes s'écoulèrent; le même cri fut répété. Basil sourit

paisiblement lorsque son dernier murmure fut éteint.

--Il s'imagine qu'ils ne l'ont pas bien entendu la première fois,

reprit-il en se parlant intérieurement; et il tient à leur faire savoir

que le fort Presqu'île a démêlé leurs diableries. Voilà sa conversation

finie maintenant. Je suis fâché qu'il m'ait aperçu; sans cela je leur

serais tombé dessus à l'improviste; et, pour le moment, les voilà sur

leurs gardes.

Veghte ne s'était pas trompé; tout rentra dans le plus profond silence,

les deux signaux avaient suffi pour mettre au courant de la situation

les correspondants invisibles du «gros garçon.»

Évidemment, ce silence exagéré renfermait les plus scélérats mystères;

le Forestier, accroupi au fond de son léger esquif, le fusil à ses

pieds, l'aviron sur ses genoux, immobile comme une statue de bronze,

attentif, épiant même un souffle ou une ombre; le Forestier se méfiait,

tenant l'oreille, l'oeil et les bras prêts.

Cette anxieuse attente dura près d'une demi-heure. Tout à coup un

frémissement se produisit sur l'eau, et une lueur furtive apparut comme

un éclair, à très peu de distance derrière Veghte. Il en conclut qu'il

avait dépassé le but de ses recherches; en conséquence, il retourna en

arrière dans cette direction, au risque d'être coulé à fond en cas

d'abordage.

Tout en naviguant au hasard, Basil réfléchissait, et déduisait ses

conclusions. Il était presque certain que la barque suspecte était seule

à rôder sur le lac et à croiser devant la côte. Ceux qui la montaient

échangeaient des signaux avec quelqu'un au fort Presqu'île. Mais quels

étaient les traîtres communiquant ainsi avec l'ennemi?

Naturellement Basil soupçonna Horace Johnson: mais un secret instinct

lui disait que ce n'était pas là le seul homme dont il fallût se méfier:

qu'il fallait chercher encore jusque dans l'entourage et l'intimité même

de l'Enseigne Christie, pour découvrir le judas.

Ce qui le confirma dans cette opinion, ce fut l'hésitation et le silence

de la sentinelle «Jim,» lorsque le commandant la questionna à ce

sujet.--Il y avait bien un certain suédois, petit et grincheux, à

manières louches et inconnues...

Bref, l'honnête Forestier se perdait dans ses conjectures, lorsqu'une

lueur vacillante apparut au belvédère du fort; précisément là où il

était quelques minutes auparavant avec Christie et la sentinelle.

Ce nouveau signal confondit l'imagination de Basil: il lui fut

impossible de comprendre quelle relation avait cette lumière avec tout

ce qui c'était passé; quelle main téméraire la mettait en évidence; et

par quels moyens, surtout, on avait réussi à s'introduire en ce poste

important toujours gardé par un factionnaire!

La lueur disparut comme un éclair, aussi brusquement que si on l'eût

plongée dans l'eau: l'obscurité sembla devenir plus noire encore.

Cependant, une voix humaine qui poussait un grognement de satisfaction

tout près de lui, le rappela aux affaires urgentes: il lança à la hâte

un coup d'oeil autour de lui: une forme sombre flottait sur l'eau à peu

de distance de sa barque. La nuit était si profonde que cette apparition

fut pour Basil comme un fantôme indécis et brumeux. Cependant, il ne put

en douter, c'était l'embarcation ennemie à la recherche de laquelle il

était.

Il se pencha pour être moins visible, fit avancer sa barque d'une brasse

ou deux, et regarda par dessus le plat-bord.

L'embarcation était immobile, mais si rapprochée qu'on entendait ses

rameurs parler ensemble à voix basse. Malheureusement pour l'oreille

attentive de Basil, ils causaient en langue indienne: Basil aurait donné

son bras droit pour les comprendre.

Il écouta longtemps, avec un dépit concentré, ce jargon inintelligible

qui renfermait pour lui tant de secrets précieux. Mais un frisson de

joie le saisit lorsqu'il entendit une voix nouvelle s'exprimer en

français.

Les premières phrases lui échappèrent d'abord; car le bourdonnement du

lac se mêlait à cette conversation intime, et sa grande voix murmurante

écrasait les sons grêles sortis des bouches humaines.

Cependant Basil finit par saisir les phrases suivantes:

--Ça va trop mal! Les _yengese_ (anglais) sont sur leurs gardes. Ils

nous ont découverts.

--Alors nous ne pourrons attaquer cette nuit: c'est dommage; nous étions

si bien préparés!

--Oh! non! il faut nous méfier: nous ne sommes pas en nombre suffisant

pour attaquer des hommes sous les armes.

--Il n'a pas encore donné le signal: peut-être ne nous a-t-il pas encore

aperçus.

Basil caressa l'eau de son aviron, le plus doucement possible, afin de

se rapprocher encore un peu, pour entendre le nom du traître, si on le

prononçait. Mais son attente fut déçue: une voix s'écria rudement.

--Pierre! n'est-ce pas un bateau qui rôde là dans l'ombre?

--Peut-être: Holà! ho! ahoy!

D'un adroit et vigoureux coup d'aviron, Basil fit glisser son canot à

plus de trente pieds.

--Alerte! Feu! tuez-le! tuez-le! c'est cet infernal _Yengese_ qui nous

espionne?

Trois coups de feu suivirent cette exclamation. Veghte sourit

dédaigneusement en entendant les balles siffler au dessus de sa tête.

--Oui, mes _French-dogs_! (chiens de Français), murmura-t-il; il y a par

ici un homme capable de vous répondre à l'occasion: et son nom est

Basil-Veghte, et le nom de son fusil est _Sweet-Love_ (Doux amour)! et

nous savons tous deux faire notre chemin.

En même temps il fit feu. Jamais il ne sut quel résultat il avait

obtenu; mais presque aussitôt il s'aperçut qu'il venait de commettre une

grave imprudence. En effet, la lueur de l'amorce avait trahi sa

véritable position; la barque ennemie, enlevée par les bras furibonds

des indiens, vola sur lui comme un oiseau de proie.

Ce n'était pas le moment de s'amuser à la fusillade, il fallait forcer

de rames et glisser inaperçu, entre deux eaux, pour ainsi dire. Basil

déposa précipitamment son fusil derrière lui; l'aviron se courba en

tremblant sous ses mains d'acier; son léger canot bondit en zig-zag,

comme une feuille sèche fuyant devant la tempête.

Heureusement l'obscurité le favorisait; en quelques minutes il réussit à

dépister ses adversaires.

Mais une crainte lui survint: les hasards de l'ombre pouvaient le

rapprocher brusquement de ceux qu'il voulait éviter; d'autre part, il

désirait ardemment connaître le nom du traître fourvoyé dans le fort.

Dans cette double pensée, il chargea soigneusement son rifle, le rejeta

derrière son épaule; puis il se remit en quête, de façon à rejoindre

incognito ceux-là mêmes qui le poursuivaient.

--Ah! si je le connaissais...! grommela-t-il en pagayant sans bruit; le

fort Presqu'île serait sauvé.

Bientôt un bruit d'avirons frappa ses oreilles: Basil sourit dans sa

barbe:

--Ils n'ont pas su trouver Basil Veghte, se dit-il à lui-même; ils

peuvent marcher longtemps dans cette direction sans l'atteindre. C'est

lui qui va les trouver, maintenant: le poursuivi poursuivra.

Effectivement il se lança à la suite de ses mystérieux ennemis, et alors

se produisit, comme il le disait, la coïncidence bizarre du gibier

courant après les chasseurs.

--J'ai peu vu de choses aussi bizarres, continuait le Forestier en se

livrant à une hilarité silencieuse; sont-ce eux qui sont après moi;

est-ce moi qui suis après eux: l'un cherche-t-il l'autre; ou l'autre

cherche-t-il l'un; ou bien nous cherchons-nous les uns les autres...?

Quel mystère! quel _fun_! (quelle farce!)

Et il quitta un instant son aviron pour se tenir les côtes tant il

riait, le brave Basil Veghte!

Il n'avait pas fallu longtemps au grand canot pour s'apercevoir que son

petit ennemi lui avait échappé, sans qu'il y eut espoir de le rejoindre.

Il était, du reste, heureux pour Basil qu'ils l'eussent perdu de vue,

sans quoi, il aurait infailliblement succombé devant leurs efforts

désespérés; en effet, tout vigoureux et exercé qu'il fût, les Indiens,

cette race aux muscles d'acier, à la nature amphibie, l'auraient emporté

dans cette lutte acharnée.

Cependant, plein de confiance dans son adresse éprouvée, et dans son

heureuse chance habituelle, Veghte n'eut pas un seul instant

d'inquiétude; il se trouvait aussi à l'aise, et méditait aussi calmement

que s'il eût été dans un bon lit, derrière les fortes murailles de la

Block-House.

Sa grande préoccupation était de savoir quel serait le meilleur parti,

ou de continuer sa croisière, ou de retourner au fort muni des

renseignements qu'il venait de recueillir. Il était, effectivement, à

peu près édifié sur le nombre des Indiens et des Français; il savait que

les ennemis étaient aux aguets pour tâcher de surprendre hors de garde

la garnison de Presqu'île.

Dans ces circonstances, on pouvait être relativement rassuré sur le sort

de la forteresse; le commandant déployait une infatigable surveillance,

et, une fois prévenu du danger, il ne manquerait pas de redoubler

d'activité; les soldats eux-mêmes ne se relâchaient pas un seul instant

de la plus sévère discipline.

Tout cela réuni était de nature satisfaisante; et, de plus, il était

grandement à espérer que la sagacité de Christie, jointe aux bons

offices et au dévouement de tous ceux qui l'entouraient, arriverait à

déjouer toutes ces ruses ennemies. On en savait désormais assez pour

démasquer les traîtres.

Malgré toutes ces réflexions, accompagnées de beaucoup d'autres, Basil

se décida à poursuivre sa périlleuse expédition.

Mais en prenant l'aviron pour pagayer, il leva les yeux et reçut une

commotion électrique...! à deux pieds de lui cheminait l'embarcation

ennemie dont la haute proue menaçait la sienne! Encore une vague ou

deux, et il était abordé! Il pouvait compter toutes ces sombres formes

humaines qui fouillaient l'ombre avec leurs yeux ardents.

Il espérait n'être pas vu: un long hurlement de triomphe et un vrai

fracas d'avirons le détrompèrent. L'embarcation de ses adversaires

bondit sur lui: la meute qui le poursuivait se croyait si sûre de sa

proie que pas un coup de fusil ne fut tiré: il leur aurait été facile de

le couler bas avec une seule décharge.

Tout espoir d'évasion pouvait être regardé comme impossible; néanmoins

Basil, qui avait plus d'un stratagème en tête, se courba sur son aviron

et lança son léger canot à toute volée. Il essaya d'abord de le pousser

en zig-zag, jusqu'au point de le faire revenir en arrière, et glisser

rapidement au rebours de la barque ennemie. Mais les poursuivants

connaissaient leur affaire aussi bien que lui; ils prenaient leur élan,

le retenaient, viraient de bord avec la vitesse de la pensée; en un mot

ils s'attachaient à lui comme l'ombre au corps. En outre, comme ils

étaient au moins six contre un pour le maniement de la rame, tout

l'avantage était de leur côté, car, non seulement ils étaient supérieurs

en force, mais encore ils avaient l'immense avantage de se reposer en se

remplaçant mutuellement.

Un moment vint, où ils serrèrent de si près Basil, qu'il put distinguer

un Français et un Indien debout sur la proue, prêts à sauter à

l'abordage.

Ce résultat inquiétant anima Basil; il fit un effort désespéré qui lui

fit gagner quelques pieds d'avance.

--Rendez-vous! Imbécile! lui cria-t-on en Français; vous voilà pris:

rendez-vous avant que je vous coule bas d'un coup de fusil.

Entendez-vous, rendez-vous.

Veghte distingua dans l'ombre le mousquet s'allongeant d'une façon

menaçante: il baissa la tête instinctivement, quoique bien certain

qu'ils ce feraient pas feu sur lui, au moment où ils pouvaient espérer

de le prendre vivant.

Mais il avait son idée. Il continua de battre l'eau d'une façon

frénétique.

--Rendez-vous! je vous dis, butor d'Américain, ou bien je coule votre

coquille de noix!

--Eh bien! baissez votre fusil, nous verrons! répondit le fugitif.

Et il laissa retomber son aviron. Ses adversaires en firent autant, car

le Français n'avait plus qu'à se baisser pour saisir le plat-bord du

canot de Basil, tant ils étaient proches.

Cependant, par mesure de précaution, le Français garda son fusil;

l'Indien se courba vers Basil qui lui tendait la main comme pour l'aider

à passer d'un bateau dans l'autre.

Tout à coup le Forestier, feignant de trébucher, tira violemment

l'Indien, le fit tomber dans l'eau; du même geste il repoussa violemment

la barque ennemie, et, les deux embarcations ayant reculé en sens

inverse, se trouvèrent soudainement espacées d'une vingtaine de pieds.

Saisir son aviron et fendre l'eau fut pour Basil l'affaire d'une

seconde.

Le Français lâcha un énergique juron et fit feu au hasard: la balle

siffla dans l'espace, on l'entendit ricocher sur l'eau à deux cent

cinquante ou trois cents pieds de distance: Veghte et son canot étaient

déjà loin.

Ce qui retarda encore les poursuivants fut la nécessité de repêcher

l'Indien tombé à l'eau. Il avait d'abord essayé de poursuivre le fugitif

à la nage: bientôt, distancé et reconnaissant l'impossibilité

d'atteindre son but, il était revenu furieux vers ses compagnons.

Ceux-ci, après un instant donné à la surprise, se mirent à jouer de

l'aviron avec une rage désespérée. Malheureusement pour le petit canot

de Basil, les yeux perçants des sauvages l'avaient retrouvé dans

l'obscurité; bientôt la grande embarcation arriva comme la foudre sur la

pauvre petite coquille de noix, un harpon y fut lancé, et deux Indiens

sautèrent dedans avec la féroce agilité du Tigre.

Leurs mains frémissantes s'allongèrent pour saisir l'_Yengese_...

Elles ne rencontrèrent rien! le canot était vide!

--Il est parti: le gredin abominable! s'écria le Français en réponse aux

cris étonnés des sauvages; il est parti! où peut-il être?

Leurs regards se portèrent aussitôt dans toutes les directions, pour

rechercher le fugitif: sa tête ni ses bras ne se montraient à fleur

d'eau. On fit décrire à la barque des spirales s'ouvrant

progressivement; on croisa en face du rivage, pour couper les devants au

Forestier et le saisir au moment où il prendrait terre; tout fut

inutile, Basil resta invisible.

Les Français et les Indiens après une heure et demie consumée en

recherches infructueuses, regagnèrent leur poste d'observation au milieu

du lac, sans avoir pu comprendre par quel moyen extraordinaire le

fugitif leur avait échappé.

L'expédient de Veghte était fort simple, mais périlleux et hardi: en

voyant arriver impétueusement la grande barque, il avait parfaitement

compris que tous ses efforts étaient vains, et qu'il allait

infailliblement être pris, fusillé ou coulé bas.

En conséquence, s'allongeant comme une anguille sur le plat bord de son

esquif, il le fit pencher du côté opposé aux assaillants, se laissa

couler dans l'eau, et plongea avec une telle vigueur qu'il alla toucher

le fond.

Quand il revint à la surface, il aventura un oeil seulement hors de

l'eau et regarda autour de lui, tout en reprenant haleine. Justement à

cette seconde, la grande barque passait avec une vélocité furieuse,

décrivant ses spirales comme un oiseau de proie, et faisant écumer l'eau

sur sa route.

Un pied plus près, le Forestier aurait eu la tête fendue par la carène

de l'embarcation: mais il avait de la chance, en cette nuit mémorable,

le danger même devint son salut; il disparut dans le bouillonnement des

vagues; d'ailleurs, ses adversaires n'eurent pas l'idée de le chercher

dans le sillage de leur barque.

Quant à lui, sans se troubler, il se cramponna à un petit gouvernail

dont on ne faisait pas usage lorsque la barque était pourvue de ses

rameurs au complet: par ce moyen, Basil se fit traîner à la remorque. A

ce procédé hardi de sauvetage, il trouva le double bénéfice de se

reposer et d'être conduit à toute vitesse vers le bord.

En effet, lorsque la croisière des Français le long du rivage fut

terminée, Veghte se détacha de leur embarcation, et se laissa flotter

comme une épave jusqu'à terre.

Néanmoins, avec sa prudence ordinaire, il se laissa aller à la dérive,

entre les joncs, l'espace d'un demi-mille, avant de se montrer. En

outre, après avoir rampé sous les broussailles du rivage, il ne se

hasarda à reprendre la position verticale qu'après avoir longuement

regardé du côté du lac, et écouté les moindres bruits des environs.

Lors donc qu'il se fut assuré qu'il n'avait rien à craindre de

l'embarcation, et que, sur terre, tout était solitaire et silencieux

autour de lui, Basil se redressa avec un soupir de soulagement.

--Ouf! je l'ai échappé belle! murmura-t-il en s'apprêtant à secouer

l'eau dont il ruisselait.

Il n'eut pas le temps de dire un mot de plus: une forme gigantesque

surgit derrière lui, une large main s'abattit sur son épaule, et une

grosse voix lui dit en Français:

--Vous êtes mon prisonnier.

CHAPITRE IX

CAPTURÉ!

Basil se retourna, fort désagréablement surpris.

Il reconnut l'espèce de géant qu'il avait remarqué sur la rive, et qui

lui avait parlé, à son départ du fort.

--Ceci est sujet à discussion, répondit-il fièrement; et nous pourrions

bien n'être pas du même avis à cet égard.

En même temps il essaya de préluder à la «discussion» par une violente

secousse destinée à faire lâcher prise à son adversaire.

Mais à la suite de la première main en arriva une seconde qui étreignit

le Forestier comme dans un étau d'acier:

--Ce n'est pas la peine! ne vous dérangez pas, mon petit ami! reprit la

grosse voix; vous êtes pris, et bien pris, je m'en flatte: ce que vous

avez de mieux à faire est de rester tranquille comme un homme

raisonnable.

En disant ces mots, le colosse l'enleva de terre avec autant de facilité

qu'il eût fait d'un enfant, et l'emporta à une certaine distance, dans

la direction du lac.

Arrivé sur un petit promontoire à fleur d'eau, il le déposa doucement au

fond d'un canot que Veghte n'avait point remarqué.

Là, il se trouva face à face avec deux personnages muets, mais

d'apparence athlétique, aux pieds desquels il fut forcé de s'asseoir.

Le géant sauta dans la barque, leste comme un oiseau; les deux muets se

mirent à ramer de manière à gagner le large.

Tout en faisant l'examen de ce qui se passait autour de lui, Veghte

entendit distinctement craquer les batteries de deux pistolets, et vit

briller les larges canons qui reposaient sur le banc de chaque côté du

gros homme.

--Au moindre mouvement, mon bon petit ami, votre précieuse personne

recevra le contenu de ces deux bijoux, lui dit ce dernier; ce ne sera

pas la première fois qu'ils auront rempli de pareilles fonctions.

La position était délicate pour le Forestier et contrariante à tous les

points de vue! Quelle détestable chance pour le héros de mille aventures

extraordinaires! lui qui avait passé intact à travers tous les périls,

qui avait déjoué cent fois les poursuites les plus acharnées des

Français et des Indiens; lui qui venait de leur échapper par un tour de

force, d'adresse, de courage, de sang-froid!

Franchement, Basil s'adressait des reproches intérieurs, et se disait

qu'il avait été un sot de se laisser prendre.

Restait à prendre une revanche; mais la chose n'était pas facile: outre

le géant, il y avait là deux muets qui n'avaient nullement l'air de

plaisanter.

Et puis, quel homme que ce géant! Basil ne pouvait se défendre d'un

juste tribut d'admiration pour lui: il se surprenait même à contempler

en vrai amateur le magnifique développement de ce torse herculéen, de

ces membres beaux comme ceux de la statuaire antique, de cette tête

noble et énergique, toute rayonnante de courage et d'intelligence.

--Un bel homme!... un vrai bel homme! soupirait-il intérieurement; il

fallait ça pour que je m'avouasse pris... Un superbe homme! que le

diable l'emporte!

Et Basil le caressait du regard, songeant aussi que son adversaire

aurait bien figuré au bout de son rifle ou sous la pointe de son

couteau:...

--... S'il ne m'avait pas pris en traître, on aurait pu voir;...

continua Basil en cherchant à se consoler; s'il n'avait pas eu la

lâcheté de se cacher pour me saisir par derrière,... certainement je lui

aurais disputé ma personne de façon à l'en dégoûter. Bah! ces Français

ont adopté les manières des Sauvages; ils font la guerre toujours en

tapinois maintenant, on croirait voir des chats guettant des souris! je

n'aime pas ça!

Mais tous ces raisonnements ne changeaient rien aux choses, et

n'empêchaient pas que le Forestier ne fût pris. Chevaleresque ou non,

son adversaire avait pour lui la raison du plus fort; cela rendait toute

discussion superflue.

Bientôt les pensées de Basil prirent une autre direction: il se mit à

songer au résultat de cette affaire. Qu'allait-on faire de lui? Pourquoi

avait-on déployé tant d'acharnement pour le prendre vivant, alors qu'il

aurait été relativement plus aisé de le tuer d'un coup de fusil, ou de

le couler à fond?

Une pensée d'amour-propre lui vint et le consola un peu. Évidemment ses

adversaires l'appréciaient à sa juste valeur: depuis le commencement de

la guerre française, il s'était distingué parmi les plus braves; les

précieux services qu'il avait rendus aux forts anglais établis sur les

frontières l'avaient rendu légendaire parmi les Indiens.

De toutes façons il devait être le point de mire de la double expédition

qu'il venait de voir fonctionner sur le lac: Français et Indiens ne

s'étaient donné tant de peine que pour s'emparer de sa personne: le

géant avait eu la meilleure chance.

Il n'était pas même bien sûr que ce dernier fût de la même bande que

ceux de l'embarcation, car Basil remarqua qu'il prit sa direction vers

un point du lac entièrement solitaire, sans avoir nullement l'air de

s'occuper des autres.

Le Forestier était assez avisé pour ne négliger aucune observation qui

pût lui devenir profitable par la suite. Il nota soigneusement dans son

esprit qu'on s'acheminait vers la côte occidentale, il remarqua

également qu'on côtoyait la terre d'assez près pour que tous les détails

de la forêt ou des clairières fussent faciles à reconnaître.

Mais ces préoccupations incidentes ne pouvaient détourner Basil des

inquiétudes et des regrets qui venaient l'assaillir en foule; une grande

partie de ses pensées était pour le commandant Christie et sa brave

garnison, maintenant privés de son actif et fidèle concours.

Il ne s'oubliait point lui-même assurément, mais il ne se tourmentait

pas, ayant une foi aveugle en la bonne chance que le ciel lui avait

toujours conservée.

Les Forestiers du Michigan · 第 5 / 9 段