--Pire que cela, Basil; pire que cela! Je parierais qu'il y a quelqu'un

de nos forts saccagé, et que les survivants viennent nous demander

asile.

--Quelle place? le fort Sandusky, peut-être.

--Justement, j'y pensais. C'est une triste affaire, vous pouvez en être

sûr.

Pendant ce temps, quelques hommes de la citadelle avaient signalé

l'approche des bateaux, et s'étaient portés à leur rencontre jusqu'à

l'extrémité de la langue de terre. Peu après les barques abordèrent et

les navigateurs firent leur débarquement.

Ils étaient environ une quarantaine; tous dans un état de délabrement

pénible à voir; visages bandés, bras en écharpe, figures hâves et

amaigries, vêtements en lambeaux: tel était leur aspect lamentable.

Leur chef, le lieutenant Cuyler, s'avança rapidement vers l'enseigne

Christie, et lui dit d'un ton abattu:

--J'ai de mauvaises nouvelles à vous annoncer.

--Je le pressentais, répondit l'autre avec tristesse, voyons de quoi il

s'agit.

Pendant que les deux chefs conversaient ensemble, on prit soin des

hommes, et on leur offrit avec cordialité les rafraîchissements dont ils

avaient grand besoin.

--Voilà tout ce qui me reste de mes quatre-vingt seize hommes, dit le

lieutenant, nous avons quitté le fort Niagara le trente mai, et nous

nous sommes traînés comme nous avons pu, tout le long des rivages nord

du Lac Érié, nous dirigeant vers le fort Détroit.

--Pourquoi preniez-vous cette direction?

--N'avez-vous pas appris que Pontiac a commencé le mois dernier à

assiéger cette place?

--Non, en vérité; mais je soupçonnais que tout n'était pas au mieux pour

le major Gladwyn.

--Oh! sa position est presque désespérée. Il est serré de près par des

forces énormément supérieures: je le crois perdu avec sa garnison.

--Vous croyez?

--Mon Dieu, oui. Un courrier est venu nous apporter un pressant message

pour nous demander des renforts en hommes et en munitions: Nous sommes

partis aussi vite que possible. Mais nous ne pouvons plus essayer de

rejoindre le major Gladwyn, car, après le désastre que nous venons

d'éprouver, ce serait marcher à une destruction certaine.

--Je suis bien désireux d'entendre votre récit lieutenant; mais ne

voudriez-vous pas accepter quelques rafraîchissements, vous semblez

épuisé?

--Je vous remercie, tout-à-l'heure.--Après plusieurs jours de marche,

nous sommes arrivés à la Pointe au Pelé, près de l'embouchure de la

rivière Détroit, où nous pensions trouver un lieu favorable de

débarquement. Une fois sur les lieux, nous les avons soigneusement

explorés en tout sens pour nous assurer des indices qui auraient pu

révéler la présence des Indiens. Nous ne pûmes rien découvrir: il

n'apparaissait pas l'ombre d'un danger.

--Signe certain qu'il y avait quelque désastre _dans le vent_; grommela

Basil.

--Nous avions pris toutes nos mesures pour nous mettre sur la défensive

ou même nous échapper, en cas d'alarme. Nos huit bateaux étaient rangés

sur le bord, tout prêts à appareiller. Un de nos hommes et un mousse

étaient entrés dans le bois pour y ramasser des broussailles destinées à

allumer le feu.--Tout à coup un sauvage surgit, fend la tête au mousse

d'un coup de tomahawk, en fait autant à l'homme qui vient mourir dans le

camp, en donnant l'alarme.

«Je forme sur le champ mes hommes en demi cercle devant les bateaux, et

je leur recommande de se tenir fermes et inébranlables, le moindre

mouvement inopportun pouvant nous devenir fatal.

«Cependant les choses s'annonçaient mal; plusieurs pauvres diables

tombèrent foudroyés, sans qu'il fut possible de voir même d'où

arrivaient les coups de feu. Je vis bien qu'une attaque sérieuse nous

serait funeste.

«J'avais à peine donné mes premiers ordres, que les démons rouges

ouvrirent leur feu du fond de la forêt; mes hommes leur ripostèrent de

leur mieux. Si les Indiens avaient été quelque peu en vue, la lutte

aurait été moins défavorable: mais vous savez, mon cher Enseigne,

combien il est démoralisant pour un corps d'armée régulier de se

débattre contre un ennemi invisible, qui sème tout autour de lui une

tempête mortelle de feu et de plomb.

«Les Indiens s'aperçurent sans doute de l'hésitation de nos soldats, car

au bout d'un instant, leur bande entière sortit du bois avec des

hurlements si épouvantables, qu'en y pensant seulement, mon sang se

glace dans mes veines.

«Je recommandai à mes hommes de se tenir fermes: mais il avait suffi de

la présence des Indiens pour les consterner. Le centre de mon petit

bataillon céda sous le choc, se laissa entamer, et tout le monde se

retourna vers les bateaux. Ce fut un moment affreux: les braves coeurs

qui essayèrent de résister furent mis en pièces; les autres furent

culbutés jusque dans les bateaux, où les sauvages, avec une audace

incroyable, arrivèrent en même temps que nous.

«Tant bien que mal on démarra cinq bateaux sur lesquels les survivants

s'empilèrent précipitamment, et on poussa au large. Voyant tout perdu,

je me jetai à l'eau le dernier, et je me cramponnai au dernier bateau

qui fuyait. On me hissa ensuite, une fois en pleine eau, car dans la

confusion du premier moment, personne ne s'était aperçu de ma

disparition.

«Mais, le croiriez-vous, Sir! Les sauvages eurent l'acharnement de se

jeter sur trois de nos bateaux, d'en renverser les hommes et de les

jeter à l'eau tout sanglants. Nos malheureux camarades épouvantés ne

firent pas la moindre résistance; ce fut une boucherie. Les deux

embarcations restantes s'échappèrent à force de rames: nous avons erré

toute la nuit et la matinée sur le Lac, et nous voilà.»

--Avez-vous passé au fort Sandusky?

--Oui; nous n'avons trouvé que des cendres.

--Ciel! est-il possible?

--Mon Dieu oui! il a disparu, et je vous l'annonce, votre poste ne

tardera pas à subir le même sort.

--Parlez-vous sérieusement, lieutenant?

--Malheureusement oui. Quelle est la bande Indienne qui résistera à la

tentation de vous attaquer, ayant devant les yeux de semblables

précédents? Voyez, d'ailleurs, ce côteau d'où sort votre ruisseau, voyez

le bord du Lac! Nos ennemis peuvent-ils désirer mieux pour avoir sur

nous tous les avantages?

--Je reconnais que ce fort a été établi d'une façon aussi misérable et

inintelligente qu'incompréhensible. Mais, avant de détruire les

murailles, il faudra anéantir la garnison.

--C'est possible: néanmoins souvenez-vous de mes paroles, votre fort

tombera; il n'est pas au pouvoir des forces humaines de prévenir ce

désastre. Mon intention n'est pas de vous effrayer, je vous avertis,

c'est mon devoir.

--Oh! vous ne m'effrayez pas, répondit Christie avec un triste sourire;

il y a ici des bras robustes et des coeurs inébranlables; nous nous

ensevelirons sous les ruines plutôt que de reculer.

--Je n'en doute pas; pourtant, je persiste dans mon opinion. Cet

archi-diable de Pontiac a soulevé toutes les peuplades indiennes, les

plus épouvantables périls sont suspendus sur nos têtes. Et maintenant,

mon cher Enseigne, j'accepterai volontiers votre bienveillante

hospitalité.

On rentra dans le fort, où tous les efforts furent mis en oeuvre pour

réconforter les pauvres fugitifs autant que le permettaient les

circonstances.

Le lendemain ils se remirent en route dans la direction de Niagara, pour

porter à leur chef la nouvelle du désastre qu'ils avaient essuyé.

Pour compléter les détails relatifs à cet épisode, nous ferons connaître

au lecteur le sort des trois embarcations et des hommes capturés par les

Indiens.

«Les malheureux» dit Parkmann dans son histoire de la vie de Pontiac

«furent entraînés au camp du chef, près de la rivière Détroit: là, on

les massacra de la façon la plus révoltante; après les avoir brûlés

vifs, on les coupa en morceaux, et, pendant plusieurs jours, la garnison

consternée du fort, put voir flotter sur la rivière des débris humains,

des têtes, des bras, des jambes, des troncs calcinés et tailladés, que

se disputait la voracité des poissons.»

CHAPITRE VII

RÉSURRECTION D'UN VIVANT

La visite du lieutenant Cuyler eut au moins ce bon résultat qu'elle fut

un avertissement salutaire pour l'enseigne Christie et sa garnison,

d'avoir à se tenir sur leurs gardes; en même temps elle leur fit

connaître des événements très-importants qu'ils ignoraient.

Ce fut pour eux un trait de lumière qui les éclaira sur la conspiration

gigantesque ourdie par Pontiac, et sur le danger imminent qui menaçait

les garnisons isolées dans le désert. En effet, ces corps détachés,

perdus à des centaines de milles au fond des bois, pouvaient être

assaillis facilement par des nuées de sauvages; une fois bloqués dans

leurs citadelles rustiques, ce n'était plus pour eux qu'une affaire de

temps; tôt ou tard il fallait succomber.

Christie, à la tournure que prenaient les choses s'attendait

parfaitement à voir arriver son tour. C'était un noble et vaillant homme

de guerre, incapable de faiblir, disposé à se faire hacher en morceaux

plutôt que de céder aux Indiens un pouce de terrain. Il se tenait

merveilleusement sur ses gardes; il avait su animer ses hommes de son

souffle courageux; chacun autour de lui était prêt à combattre jusqu'au

dernier rayon d'espoir, jusqu'au dernier souffle de vie.

Le seul point qui le tînt en peine, était la faiblesse de la citadelle

au point de vue de l'emplacement. Il savait trop bien que les Sauvages,

qui d'ailleurs se perfectionnaient tous les jours dans l'art de la

guerre, sauraient parfaitement profiter de tous les avantages du terrain

pour s'abriter; et que, derrière les terrassements naturels qui

dominaient le fort, ils pourraient braver une grêle de balles, tout en

accablant les assiégés d'une fusillade meurtrière.

Le lendemain du départ de Cuyler, l'Enseigne Christie était debout sur

l'extrême pointe de la presqu'île, considérablement occupé à lancer des

petits cailloux avec la pointe de son pied, et à méditer sur les

obscurités de l'avenir.

Il faisait une de ces splendides matinées comme le ciel se plaît

fréquemment à en accorder aux contrées placées sous cette latitude. En

tout autre temps, le commandant du fort se serait senti léger et joyeux;

mais, ce jour là, son esprit était oppressé par une sorte de

pressentiment vague et sinistre, qui peu à peu l'enveloppa comme d'un

brouillard de mélancolie.

Un bruit de pas légers frappa son oreille; il se retourna et aperçut

Basil Veghte qui s'approchait.

--Je ne sais pas ce qu'il faudrait pour vous distraire, fit ce dernier

en gesticulant avec sa pipe qu'il venait de retirer de sa bouche; voilà

une heure que je vous examine, et vous êtes toujours tête baissée,

remuant les petits cailloux, aussi absorbé par vos méditations qu'un

chasseur à l'affût du castor. Vous avez dans l'esprit quelque chose qui

vous trouble.

--Ah! c'est vous Basil! je suis bien aise de vous voir; mon esprit se

remettra en votre société. Depuis que ce malheureux Cuyler et ses hommes

ont passé par ici, je n'ai fait que penser à leur aventure et à leurs

discours; je ne puis pas m'ôter de l'idée que le fort Détroit et tous

ceux des frontières seront anéantis successivement.

--D'où vous vient cette opinion, Enseigne?

--Tous les commandants sont assez fous pour s'endormir dans je ne sais

quelle molle insouciance; ils se livrent, pour ainsi dire, eux-mêmes aux

Indiens. Le major Gladwyn, peut-être, est sur ses gardes, mais, mais

comme son poste est le plus important, Pontiac s'en est chargé lui-même

et il l'assiége avec fureur. Si Cuyler et ses hommes avec leurs

munitions, avaient réussi à rejoindre Détroit, le major et sa garnison

auraient été sauvés, aujourd'hui tout est perdu.

--Je conviens que tout n'est pas couleur de rose; mais je ne crains rien

pour nous. Songez que le fort Presqu'île a été bâti pour parer à quelque

malheureuse éventualité semblable à la nôtre; il a bien résisté une

première fois, il résistera bien une seconde; quant à moi je le trouve

fort capable de supporter un coup de main. Je vous dirai même, pour ce

qui me concerne, que je ne serais pas fâché d'avoir une bonne

échauffourée avec les Peaux-Rouges: j'ai un bon pressentiment de ce qui

arriverait.

--Oh! mon Dieu! je ne suis pas seulement en peine pour notre fort.

Qu'arrivera-t-il des possessions Anglaises en Amérique, si les postes

des frontières tombent tous comme le fort Sandusky? Vous pouvez bien le

croire, les Français sont au fond de tout cela; chaque citadelle qui

nous est enlevée est gagnée pour eux: il y a plus encore, tous ces

désastres successifs, inspirent aux Indiens le mépris de notre pouvoir,

et augmentent leur respect pour la puissance de leur «Père Français.»

Basil ne répondit pas; depuis quelques minutes il sondait avec

obstination les profondeurs du lac. Sa persistance à regarder ainsi

attira l'attention de Christie qui lui demanda:

--Apercevez-vous quelque chose de suspect?

--Je vois un canot sur l'eau; nous allons avoir encore des visiteurs.

La surface du lac Érié était calme et unie comme une glace; sur sa nappe

brillante on découvrait un point noir, qui, au premier abord, pouvait

être pris pour un oiseau endormi sur les vagues.

Un examen plus attentif révélait les formes d'un canot; au bout de

quelques secondes, Basil Veghte déclara qu'il contenait deux personnes.

--Ce sont peut-être des malheureux échappés à la ruine de quelque fort,

dit Christie.

--Oui, c'est possible; ils auront été pourchassés jusqu'au rivage, et

arrivent d'un point très-éloigné; du nord, sans doute.

--Ils seront bientôt ici: distinguez-vous le sillon des rames?

--Oui, et celui qui les manoeuvre connaît sa besogne: je pense que ce

doit être un Peau-Rouge.

Les deux amis demeurèrent quelque temps immobiles et attentifs, épiant

la marche de l'embarcation:

Tout à coup Basil reprit:

--J'en suis sûr maintenant, c'est un Indien qui pagaye; celui qui est

assis est un homme blanc.

--Qui cela peut-il être? Il me semble qu'ils ne me sont pas inconnus.

Le Forestier poussa une exclamation, il venait de reconnaître les deux

navigateurs.

--Regardez bien, Enseigne! ne parvenez-vous pas à mettre leur nom sur

leur visage?

--Ma foi, non, et pourtant j'y trouve une certaine ressemblance...

voyons Basil, vous avez reconnu ces êtres-là?

--Certainement! mais dites au moins, par supposition...!

--Eh! non; je ne pourrais.

--Faisons un pari.

--A quoi bon? Si vous ne voulez pas parler, j'attendrai qu'ils

débarquent.

--Eh bien! Sir, dit Basil d'un ton expressif, l'homme assis, c'est

Horace Johnson; et l'Indien tout colorié est cette vieille canaille de

Balkblalk!

--Est-il possible? Oui, vous avez raison. Que diable peuvent-ils nous

vouloir?

--Nous allons l'apprendre, car les voilà qui approchent.

Effectivement, au bout de quelques minutes, le canot prit terre presque

à leurs pieds. Johnson s'élança lestement et prit sans façon la main de

Basil; Balkblalk resta en arrière d'un air sournois et silencieux.

--Vous ne m'attendiez guère en ce moment, je suppose? dit Johnson avec

un sourire.

--Non, dit sèchement le Forestier; nous attendions encore moins le

gredin tatoué qui est derrière vous.

--Quoi donc? c'est un bon garçon! Qu'avez-vous contre lui?

--Presque rien, si ce n'est que j'aimerais mieux voir le diable dans la

peau d'une panthère, ou une panthère dans la peau du diable, à votre

choix.

Master Horace se mit à rire et se retourna vers le Sauvage.

--Vous pouvez vous en aller Balkblalk, lui dit-il.

Le Sauvage obéit sur le champ: d'un robuste coup d'aviron il fit reculer

le canot en pleine eau, et en moins d'une minute la légère embarcation

disparaissait dans le lointain avec la rapidité d'un oiseau.

--Je viens faire une petite pause ici, reprit Johnson: il y a longtemps

que je n'avais visité le fort.

--N'êtes-vous pas venu dernièrement dans le voisinage? demanda Christie.

--Oui, moi et ce Peau-Rouge nous étions en chasse la semaine dernière,

dans ces parages; nous voulions même vous faire des signaux, mais il

était tard et le temps nous pressait.

Cette déclaration, outre son cachet indiscutable de vérité, portait en

elle une franchise et une spontanéité qui déconcertèrent un peu Christie

et Veghte. En outre, Master Johnson avait une telle apparence de bonne

humeur, sa grosse figure était si ouverte, que les soupçons

s'évanouissaient d'eux-mêmes rien qu'à le regarder.

--Quand je vous laissai, l'hiver dernier, remarqua Basil, toujours en

méfiance, je pensais bien ne plus vous revoir en ce monde.

--Ma foi! riposta Johnson, de mon côté je pensais ne rencontrer jamais,

ni vous ni personne à l'avenir. Je crois bien n'avoir jamais vu la mort

de si près.

--Comment vous êtes-vous échappé?

--_Échappé_, n'est pas le mot: vous savez dans quelle position j'étais!

je fis aux Sauvages signe de calmer leur feu, leur annonçant que je me

rendais prisonnier. J'avais peu d'espoir d'être aperçu, pourtant ils

eurent l'air d'avoir remarqué mes gestes; un Indien vint jusqu'à moi, un

peu sur la glace, un peu en nageant, et ramena le canot à la rive

opposée; alors, tous les compagnons s'y embarquèrent à leur tour, et

nous suivîmes le courant jusqu'à leur village. Là, ils me donnèrent des

soins dont j'avais un besoin effrayant, il faut en convenir.

Cette histoire parut bien un peu surprenante à Basil qui se connaissait

en Sauvages, et savait qu'ils ne montraient pas souvent une pareille

mansuétude à leurs prisonniers.

Néanmoins il voulut pousser plus loin la conversation.

--Avez-vous réussi promptement à vous échapper? demanda-t-il.

--Pas trop tôt, je ne suis libre que depuis un mois environ.

--Et quelles ont été les circonstances de votre évasion?

--Oh! d'une simplicité incroyable: j'ai mis, un beau matin, dans ma

tête, de m'évader; et je me suis évadé!

Cette explication étonna Basil par sa _simplicité_: ses soupçons

revinrent au grand galop.

--Mais, à propos de quoi vous êtes-vous acoquiné avec cet abominable

Indien qui court maintenant sur le lac?

--Peuh! je l'ai rencontré par hasard, un beau jour, et mon impression a

été qu'il vaudrait mieux l'avoir pour ami que pour ennemi.

--Oui, c'était le meilleur. Où est-il allé maintenant, ce vieux monstre?

--Il est parti pour une longue expédition de chasse; nous ne le verrons

pas d'un mois.

--Johnson, demanda Christie, avez-vous entendu parler du désastre

éprouvé par le Lieutenant Cuyler et ses hommes?

--Non; qu'en savez-vous?

--Il a débarqué à l'autre bout du lac, avec une centaine d'hommes; les

Indiens l'ont attaqué et lui ont tué la moitié de son monde.

--Est-il possible? s'écria Master Horace avec les signes du plus profond

étonnement; je n'en avais pas entendu dire un seul mot.

--Vous ne savez rien du Détroit qui est assiégé par Pontiac?

--Absolument rien. Et que se passe-t-il chez les Indiens?

--Ce qui s'y passe toujours,--le diable! répliqua le Commandant, avec

humeur, en lançant vigoureusement du bout de son pied une pierre dans le

lac: je soupçonne qu'il fera chaud par ici avant peu.

--Eh bien! ce n'est pas mon avis, répliqua Johnson d'un air méditatif:

il y aura, peut-être, quelques troubles par-ci par-là, comme toujours,

mais rien de plus... Des échauffourées semblables à celles dont nous

venons de parler...

--Non pas! ce qui se passe en ce moment est fort sérieux, tout à fait

extraordinaire, tout à fait alarmant. J'ai longtemps redouté ce qui

arrive à présent.

--Vous avez peur, vous? demanda Johnson en attachant sur Christie un

regard aigu.

--Peur, de quoi? D'une attaque? répliqua Christie.

--Oui...?

--Certainement, et je n'ai pas tort; mes appréhensions ne seront que

trop justifiées.

Horace Johnson partit d'un grand éclat de rire:

--Je voudrais bien savoir la cause de votre frayeur? dit-il; quelle

meilleure forteresse pourriez vous désirer? Quelle garnison pourrait

être plus courageuse que la vôtre?

--Oui, vous avez raison; je n'ai rien à craindre, rien à désirer,... si

ce n'est une autre position. Mais, venez donc vous reposer avec nous, il

est presque midi.

--Je ne pourrai rester ici que jusqu'à demain.

L'Enseigne montra le chemin, et tous trois entrèrent dans l'intérieur.

Johnson était bien connu de toute la garnison; il fut cordialement

accueilli. Comme il était grand hâbleur, communicatif, toujours prêt à

raconter quelque histoire, on lui fit joyeuse compagnie; toute

l'après-midi se passa en babillages, en rires, en interminables récits

de chasse ou de guerre.

Quand la nuit fut venue, Basil, comme tout le monde, songeait au repos,

et allait regagner sa chambre, lorsque Christie l'aborda mystérieusement

et l'invita à voix basse à l'accompagner au belvédère du fort, pour

jeter un coup d'oeil sur les alentours.

--Il se passe par là quelque chose que je ne comprends pas, lui dit-il;

je suis occupé à guetter depuis une demi-heure.

--Qu'est-ce qu'il y a donc?

--Vous le verrez dans un moment.

--Où est Horace Johnson?

--Il dort: minuit est passé.

--Êtes-vous sûr qu'il dorme? observa Basil; ayez bien l'oeil sur tous

ses mouvements!

--J'ai chargé un homme de l'épier et de me rapporter jusqu'à ses

moindres mouvements. Je commence à croire, Basil, que nous n'avons rien

à craindre de lui.

--Peut-être oui, peut-être non. Je voudrais me tromper: mais je ne pense

guère à avoir confiance en cet individu.

Au bout de quelques instants les deux amis furent au belvédère de la

block-house. Christie demanda à la sentinelle:

--Où en est-on, Jim?

--On vient de disparaître, sir, non! le voilà qui reparaît.

Sur la lointaine surface du lac Érié tremblotait un point lumineux qui

ressemblait au reflet d'une étoile dans l'eau. Au premier coup d'oeil il

était difficile d'en déterminer la nature: tantôt cette lueur douteuse

était fixe, tantôt agitée; parfois elle disparaissait comme ballottée

par les vagues, parfois elle s'élevait comme si une main invisible l'eût

soulevée en l'air.

--Depuis quand ça dure-t-il, Jim? demanda Veghte.

--Il y a environ une heure et demie que j'y ai pris garde, répondit la

sentinelle; ce qui ne veut pas dire que la chose n'existât pas longtemps

auparavant: je n'ai pas toujours eu les yeux fixés sur ce point, c'est

malheureux car j'aurais pu dire l'instant précis où ça a commencé.

Quelle idée avez-vous de cela, sir? ajouta Jim avec un vif mouvement de

curiosité.

--C'est difficile à dire au juste; mais c'est aisé à soupçonner. Vous

pouvez vous mettre dans l'esprit qu'il s'agit de quelque diablerie

indienne.

--Croyez-vous qu'un Indien se hasarderait à mettre ainsi une lumière en

évidence, ayant la certitude que nous l'apercevrions? observa Christie.

--Peut-être n'ont-ils d'autre envie que de nous la faire voir: dit

sentencieusement Basil Veghte.

--Ah mais! s'écria le commandant avec animation, ce sont peut-être les

survivants de quelque garnison; celle du fort Sandusky, par exemple. Ils

n'ont probablement osé prendre terre, craignant que les Indiens n'aient

saccagé le fort Presqu'île.

--Non, ce n'est pas mon idée: je soutiens que c'est un signal pour des

gens qui sont disséminés sur la côte.

--Quels gens?

--Des détachements de Français ou d'Indiens qui ourdissent leurs

ténébreuses coquineries contre nous, et se font des signes

d'intelligence. Ou bien, il y a dans le fort quelque traître auquel ils

s'adressent: ne soupçonnez-vous personne, commandant?

--Non, sur mon honneur! répondit sérieusement Christie; tous nos hommes

sont fidèles et honnêtes. N'est-ce pas Jim?

La sentinelle hésita et ne répondit rien. Le commandant allait insister

dans sa question, lorsque Basil lui dit à voix basse:

--Enseigne! regardez encore cette lumière: elle s'élève et s'abaisse

d'une façon étrange. Je vais prendre un canot et voir ce que c'est.

--Ce sera courir un grand risque, mon ami; mais, après tout, vous êtes

en état de vous tirer d'affaire.

--C'est mon opinion.

Le Forestier était un homme de peu de paroles et de beaucoup d'action.

Il sortit sur le champ, descendit sur le rivage sans être accompagné de

personne, et, se jetant dans un canot toujours prêt en cas de besoin,

partit hardiment pour son périlleux voyage.

En s'installant dans la barque, il jeta un coup d'oeil en arrière et vit

sur le bord un homme de haute stature qui paraissait le suivre du

regard: la nuit l'empêcha de le reconnaître.

--C'est vous, Enseigne? demanda-t-il avec précaution.

--Oui. Allez vite! fut-il répondu.

Les Forestiers du Michigan · 第 4 / 9 段