de nos forts saccagé, et que les survivants viennent nous demander
asile.
--Quelle place? le fort Sandusky, peut-être.
--Justement, j'y pensais. C'est une triste affaire, vous pouvez en être
sûr.
Pendant ce temps, quelques hommes de la citadelle avaient signalé
l'approche des bateaux, et s'étaient portés à leur rencontre jusqu'à
l'extrémité de la langue de terre. Peu après les barques abordèrent et
les navigateurs firent leur débarquement.
Ils étaient environ une quarantaine; tous dans un état de délabrement
pénible à voir; visages bandés, bras en écharpe, figures hâves et
amaigries, vêtements en lambeaux: tel était leur aspect lamentable.
Leur chef, le lieutenant Cuyler, s'avança rapidement vers l'enseigne
Christie, et lui dit d'un ton abattu:
--J'ai de mauvaises nouvelles à vous annoncer.
--Je le pressentais, répondit l'autre avec tristesse, voyons de quoi il
s'agit.
Pendant que les deux chefs conversaient ensemble, on prit soin des
hommes, et on leur offrit avec cordialité les rafraîchissements dont ils
avaient grand besoin.
--Voilà tout ce qui me reste de mes quatre-vingt seize hommes, dit le
lieutenant, nous avons quitté le fort Niagara le trente mai, et nous
nous sommes traînés comme nous avons pu, tout le long des rivages nord
du Lac Érié, nous dirigeant vers le fort Détroit.
--Pourquoi preniez-vous cette direction?
--N'avez-vous pas appris que Pontiac a commencé le mois dernier à
assiéger cette place?
--Non, en vérité; mais je soupçonnais que tout n'était pas au mieux pour
le major Gladwyn.
--Oh! sa position est presque désespérée. Il est serré de près par des
forces énormément supérieures: je le crois perdu avec sa garnison.
--Vous croyez?
--Mon Dieu, oui. Un courrier est venu nous apporter un pressant message
pour nous demander des renforts en hommes et en munitions: Nous sommes
partis aussi vite que possible. Mais nous ne pouvons plus essayer de
rejoindre le major Gladwyn, car, après le désastre que nous venons
d'éprouver, ce serait marcher à une destruction certaine.
--Je suis bien désireux d'entendre votre récit lieutenant; mais ne
voudriez-vous pas accepter quelques rafraîchissements, vous semblez
épuisé?
--Je vous remercie, tout-à-l'heure.--Après plusieurs jours de marche,
nous sommes arrivés à la Pointe au Pelé, près de l'embouchure de la
rivière Détroit, où nous pensions trouver un lieu favorable de
débarquement. Une fois sur les lieux, nous les avons soigneusement
explorés en tout sens pour nous assurer des indices qui auraient pu
révéler la présence des Indiens. Nous ne pûmes rien découvrir: il
n'apparaissait pas l'ombre d'un danger.
--Signe certain qu'il y avait quelque désastre _dans le vent_; grommela
Basil.
--Nous avions pris toutes nos mesures pour nous mettre sur la défensive
ou même nous échapper, en cas d'alarme. Nos huit bateaux étaient rangés
sur le bord, tout prêts à appareiller. Un de nos hommes et un mousse
étaient entrés dans le bois pour y ramasser des broussailles destinées à
allumer le feu.--Tout à coup un sauvage surgit, fend la tête au mousse
d'un coup de tomahawk, en fait autant à l'homme qui vient mourir dans le
camp, en donnant l'alarme.
«Je forme sur le champ mes hommes en demi cercle devant les bateaux, et
je leur recommande de se tenir fermes et inébranlables, le moindre
mouvement inopportun pouvant nous devenir fatal.
«Cependant les choses s'annonçaient mal; plusieurs pauvres diables
tombèrent foudroyés, sans qu'il fut possible de voir même d'où
arrivaient les coups de feu. Je vis bien qu'une attaque sérieuse nous
serait funeste.
«J'avais à peine donné mes premiers ordres, que les démons rouges
ouvrirent leur feu du fond de la forêt; mes hommes leur ripostèrent de
leur mieux. Si les Indiens avaient été quelque peu en vue, la lutte
aurait été moins défavorable: mais vous savez, mon cher Enseigne,
combien il est démoralisant pour un corps d'armée régulier de se
débattre contre un ennemi invisible, qui sème tout autour de lui une
tempête mortelle de feu et de plomb.
«Les Indiens s'aperçurent sans doute de l'hésitation de nos soldats, car
au bout d'un instant, leur bande entière sortit du bois avec des
hurlements si épouvantables, qu'en y pensant seulement, mon sang se
glace dans mes veines.
«Je recommandai à mes hommes de se tenir fermes: mais il avait suffi de
la présence des Indiens pour les consterner. Le centre de mon petit
bataillon céda sous le choc, se laissa entamer, et tout le monde se
retourna vers les bateaux. Ce fut un moment affreux: les braves coeurs
qui essayèrent de résister furent mis en pièces; les autres furent
culbutés jusque dans les bateaux, où les sauvages, avec une audace
incroyable, arrivèrent en même temps que nous.
«Tant bien que mal on démarra cinq bateaux sur lesquels les survivants
s'empilèrent précipitamment, et on poussa au large. Voyant tout perdu,
je me jetai à l'eau le dernier, et je me cramponnai au dernier bateau
qui fuyait. On me hissa ensuite, une fois en pleine eau, car dans la
confusion du premier moment, personne ne s'était aperçu de ma
disparition.
«Mais, le croiriez-vous, Sir! Les sauvages eurent l'acharnement de se
jeter sur trois de nos bateaux, d'en renverser les hommes et de les
jeter à l'eau tout sanglants. Nos malheureux camarades épouvantés ne
firent pas la moindre résistance; ce fut une boucherie. Les deux
embarcations restantes s'échappèrent à force de rames: nous avons erré
toute la nuit et la matinée sur le Lac, et nous voilà.»
--Avez-vous passé au fort Sandusky?
--Oui; nous n'avons trouvé que des cendres.
--Ciel! est-il possible?
--Mon Dieu oui! il a disparu, et je vous l'annonce, votre poste ne
tardera pas à subir le même sort.
--Parlez-vous sérieusement, lieutenant?
--Malheureusement oui. Quelle est la bande Indienne qui résistera à la
tentation de vous attaquer, ayant devant les yeux de semblables
précédents? Voyez, d'ailleurs, ce côteau d'où sort votre ruisseau, voyez
le bord du Lac! Nos ennemis peuvent-ils désirer mieux pour avoir sur
nous tous les avantages?
--Je reconnais que ce fort a été établi d'une façon aussi misérable et
inintelligente qu'incompréhensible. Mais, avant de détruire les
murailles, il faudra anéantir la garnison.
--C'est possible: néanmoins souvenez-vous de mes paroles, votre fort
tombera; il n'est pas au pouvoir des forces humaines de prévenir ce
désastre. Mon intention n'est pas de vous effrayer, je vous avertis,
c'est mon devoir.
--Oh! vous ne m'effrayez pas, répondit Christie avec un triste sourire;
il y a ici des bras robustes et des coeurs inébranlables; nous nous
ensevelirons sous les ruines plutôt que de reculer.
--Je n'en doute pas; pourtant, je persiste dans mon opinion. Cet
archi-diable de Pontiac a soulevé toutes les peuplades indiennes, les
plus épouvantables périls sont suspendus sur nos têtes. Et maintenant,
mon cher Enseigne, j'accepterai volontiers votre bienveillante
hospitalité.
On rentra dans le fort, où tous les efforts furent mis en oeuvre pour
réconforter les pauvres fugitifs autant que le permettaient les
circonstances.
Le lendemain ils se remirent en route dans la direction de Niagara, pour
porter à leur chef la nouvelle du désastre qu'ils avaient essuyé.
Pour compléter les détails relatifs à cet épisode, nous ferons connaître
au lecteur le sort des trois embarcations et des hommes capturés par les
Indiens.
«Les malheureux» dit Parkmann dans son histoire de la vie de Pontiac
«furent entraînés au camp du chef, près de la rivière Détroit: là, on
les massacra de la façon la plus révoltante; après les avoir brûlés
vifs, on les coupa en morceaux, et, pendant plusieurs jours, la garnison
consternée du fort, put voir flotter sur la rivière des débris humains,
des têtes, des bras, des jambes, des troncs calcinés et tailladés, que
se disputait la voracité des poissons.»
CHAPITRE VII
RÉSURRECTION D'UN VIVANT
La visite du lieutenant Cuyler eut au moins ce bon résultat qu'elle fut
un avertissement salutaire pour l'enseigne Christie et sa garnison,
d'avoir à se tenir sur leurs gardes; en même temps elle leur fit
connaître des événements très-importants qu'ils ignoraient.
Ce fut pour eux un trait de lumière qui les éclaira sur la conspiration
gigantesque ourdie par Pontiac, et sur le danger imminent qui menaçait
les garnisons isolées dans le désert. En effet, ces corps détachés,
perdus à des centaines de milles au fond des bois, pouvaient être
assaillis facilement par des nuées de sauvages; une fois bloqués dans
leurs citadelles rustiques, ce n'était plus pour eux qu'une affaire de
temps; tôt ou tard il fallait succomber.
Christie, à la tournure que prenaient les choses s'attendait
parfaitement à voir arriver son tour. C'était un noble et vaillant homme
de guerre, incapable de faiblir, disposé à se faire hacher en morceaux
plutôt que de céder aux Indiens un pouce de terrain. Il se tenait
merveilleusement sur ses gardes; il avait su animer ses hommes de son
souffle courageux; chacun autour de lui était prêt à combattre jusqu'au
dernier rayon d'espoir, jusqu'au dernier souffle de vie.
Le seul point qui le tînt en peine, était la faiblesse de la citadelle
au point de vue de l'emplacement. Il savait trop bien que les Sauvages,
qui d'ailleurs se perfectionnaient tous les jours dans l'art de la
guerre, sauraient parfaitement profiter de tous les avantages du terrain
pour s'abriter; et que, derrière les terrassements naturels qui
dominaient le fort, ils pourraient braver une grêle de balles, tout en
accablant les assiégés d'une fusillade meurtrière.
Le lendemain du départ de Cuyler, l'Enseigne Christie était debout sur
l'extrême pointe de la presqu'île, considérablement occupé à lancer des
petits cailloux avec la pointe de son pied, et à méditer sur les
obscurités de l'avenir.
Il faisait une de ces splendides matinées comme le ciel se plaît
fréquemment à en accorder aux contrées placées sous cette latitude. En
tout autre temps, le commandant du fort se serait senti léger et joyeux;
mais, ce jour là, son esprit était oppressé par une sorte de
pressentiment vague et sinistre, qui peu à peu l'enveloppa comme d'un
brouillard de mélancolie.
Un bruit de pas légers frappa son oreille; il se retourna et aperçut
Basil Veghte qui s'approchait.
--Je ne sais pas ce qu'il faudrait pour vous distraire, fit ce dernier
en gesticulant avec sa pipe qu'il venait de retirer de sa bouche; voilà
une heure que je vous examine, et vous êtes toujours tête baissée,
remuant les petits cailloux, aussi absorbé par vos méditations qu'un
chasseur à l'affût du castor. Vous avez dans l'esprit quelque chose qui
vous trouble.
--Ah! c'est vous Basil! je suis bien aise de vous voir; mon esprit se
remettra en votre société. Depuis que ce malheureux Cuyler et ses hommes
ont passé par ici, je n'ai fait que penser à leur aventure et à leurs
discours; je ne puis pas m'ôter de l'idée que le fort Détroit et tous
ceux des frontières seront anéantis successivement.
--D'où vous vient cette opinion, Enseigne?
--Tous les commandants sont assez fous pour s'endormir dans je ne sais
quelle molle insouciance; ils se livrent, pour ainsi dire, eux-mêmes aux
Indiens. Le major Gladwyn, peut-être, est sur ses gardes, mais, mais
comme son poste est le plus important, Pontiac s'en est chargé lui-même
et il l'assiége avec fureur. Si Cuyler et ses hommes avec leurs
munitions, avaient réussi à rejoindre Détroit, le major et sa garnison
auraient été sauvés, aujourd'hui tout est perdu.
--Je conviens que tout n'est pas couleur de rose; mais je ne crains rien
pour nous. Songez que le fort Presqu'île a été bâti pour parer à quelque
malheureuse éventualité semblable à la nôtre; il a bien résisté une
première fois, il résistera bien une seconde; quant à moi je le trouve
fort capable de supporter un coup de main. Je vous dirai même, pour ce
qui me concerne, que je ne serais pas fâché d'avoir une bonne
échauffourée avec les Peaux-Rouges: j'ai un bon pressentiment de ce qui
arriverait.
--Oh! mon Dieu! je ne suis pas seulement en peine pour notre fort.
Qu'arrivera-t-il des possessions Anglaises en Amérique, si les postes
des frontières tombent tous comme le fort Sandusky? Vous pouvez bien le
croire, les Français sont au fond de tout cela; chaque citadelle qui
nous est enlevée est gagnée pour eux: il y a plus encore, tous ces
désastres successifs, inspirent aux Indiens le mépris de notre pouvoir,
et augmentent leur respect pour la puissance de leur «Père Français.»
Basil ne répondit pas; depuis quelques minutes il sondait avec
obstination les profondeurs du lac. Sa persistance à regarder ainsi
attira l'attention de Christie qui lui demanda:
--Apercevez-vous quelque chose de suspect?
--Je vois un canot sur l'eau; nous allons avoir encore des visiteurs.
La surface du lac Érié était calme et unie comme une glace; sur sa nappe
brillante on découvrait un point noir, qui, au premier abord, pouvait
être pris pour un oiseau endormi sur les vagues.
Un examen plus attentif révélait les formes d'un canot; au bout de
quelques secondes, Basil Veghte déclara qu'il contenait deux personnes.
--Ce sont peut-être des malheureux échappés à la ruine de quelque fort,
dit Christie.
--Oui, c'est possible; ils auront été pourchassés jusqu'au rivage, et
arrivent d'un point très-éloigné; du nord, sans doute.
--Ils seront bientôt ici: distinguez-vous le sillon des rames?
--Oui, et celui qui les manoeuvre connaît sa besogne: je pense que ce
doit être un Peau-Rouge.
Les deux amis demeurèrent quelque temps immobiles et attentifs, épiant
la marche de l'embarcation:
Tout à coup Basil reprit:
--J'en suis sûr maintenant, c'est un Indien qui pagaye; celui qui est
assis est un homme blanc.
--Qui cela peut-il être? Il me semble qu'ils ne me sont pas inconnus.
Le Forestier poussa une exclamation, il venait de reconnaître les deux
navigateurs.
--Regardez bien, Enseigne! ne parvenez-vous pas à mettre leur nom sur
leur visage?
--Ma foi, non, et pourtant j'y trouve une certaine ressemblance...
voyons Basil, vous avez reconnu ces êtres-là?
--Certainement! mais dites au moins, par supposition...!
--Eh! non; je ne pourrais.
--Faisons un pari.
--A quoi bon? Si vous ne voulez pas parler, j'attendrai qu'ils
débarquent.
--Eh bien! Sir, dit Basil d'un ton expressif, l'homme assis, c'est
Horace Johnson; et l'Indien tout colorié est cette vieille canaille de
Balkblalk!
--Est-il possible? Oui, vous avez raison. Que diable peuvent-ils nous
vouloir?
--Nous allons l'apprendre, car les voilà qui approchent.
Effectivement, au bout de quelques minutes, le canot prit terre presque
à leurs pieds. Johnson s'élança lestement et prit sans façon la main de
Basil; Balkblalk resta en arrière d'un air sournois et silencieux.
--Vous ne m'attendiez guère en ce moment, je suppose? dit Johnson avec
un sourire.
--Non, dit sèchement le Forestier; nous attendions encore moins le
gredin tatoué qui est derrière vous.
--Quoi donc? c'est un bon garçon! Qu'avez-vous contre lui?
--Presque rien, si ce n'est que j'aimerais mieux voir le diable dans la
peau d'une panthère, ou une panthère dans la peau du diable, à votre
choix.
Master Horace se mit à rire et se retourna vers le Sauvage.
--Vous pouvez vous en aller Balkblalk, lui dit-il.
Le Sauvage obéit sur le champ: d'un robuste coup d'aviron il fit reculer
le canot en pleine eau, et en moins d'une minute la légère embarcation
disparaissait dans le lointain avec la rapidité d'un oiseau.
--Je viens faire une petite pause ici, reprit Johnson: il y a longtemps
que je n'avais visité le fort.
--N'êtes-vous pas venu dernièrement dans le voisinage? demanda Christie.
--Oui, moi et ce Peau-Rouge nous étions en chasse la semaine dernière,
dans ces parages; nous voulions même vous faire des signaux, mais il
était tard et le temps nous pressait.
Cette déclaration, outre son cachet indiscutable de vérité, portait en
elle une franchise et une spontanéité qui déconcertèrent un peu Christie
et Veghte. En outre, Master Johnson avait une telle apparence de bonne
humeur, sa grosse figure était si ouverte, que les soupçons
s'évanouissaient d'eux-mêmes rien qu'à le regarder.
--Quand je vous laissai, l'hiver dernier, remarqua Basil, toujours en
méfiance, je pensais bien ne plus vous revoir en ce monde.
--Ma foi! riposta Johnson, de mon côté je pensais ne rencontrer jamais,
ni vous ni personne à l'avenir. Je crois bien n'avoir jamais vu la mort
de si près.
--Comment vous êtes-vous échappé?
--_Échappé_, n'est pas le mot: vous savez dans quelle position j'étais!
je fis aux Sauvages signe de calmer leur feu, leur annonçant que je me
rendais prisonnier. J'avais peu d'espoir d'être aperçu, pourtant ils
eurent l'air d'avoir remarqué mes gestes; un Indien vint jusqu'à moi, un
peu sur la glace, un peu en nageant, et ramena le canot à la rive
opposée; alors, tous les compagnons s'y embarquèrent à leur tour, et
nous suivîmes le courant jusqu'à leur village. Là, ils me donnèrent des
soins dont j'avais un besoin effrayant, il faut en convenir.
Cette histoire parut bien un peu surprenante à Basil qui se connaissait
en Sauvages, et savait qu'ils ne montraient pas souvent une pareille
mansuétude à leurs prisonniers.
Néanmoins il voulut pousser plus loin la conversation.
--Avez-vous réussi promptement à vous échapper? demanda-t-il.
--Pas trop tôt, je ne suis libre que depuis un mois environ.
--Et quelles ont été les circonstances de votre évasion?
--Oh! d'une simplicité incroyable: j'ai mis, un beau matin, dans ma
tête, de m'évader; et je me suis évadé!
Cette explication étonna Basil par sa _simplicité_: ses soupçons
revinrent au grand galop.
--Mais, à propos de quoi vous êtes-vous acoquiné avec cet abominable
Indien qui court maintenant sur le lac?
--Peuh! je l'ai rencontré par hasard, un beau jour, et mon impression a
été qu'il vaudrait mieux l'avoir pour ami que pour ennemi.
--Oui, c'était le meilleur. Où est-il allé maintenant, ce vieux monstre?
--Il est parti pour une longue expédition de chasse; nous ne le verrons
pas d'un mois.
--Johnson, demanda Christie, avez-vous entendu parler du désastre
éprouvé par le Lieutenant Cuyler et ses hommes?
--Non; qu'en savez-vous?
--Il a débarqué à l'autre bout du lac, avec une centaine d'hommes; les
Indiens l'ont attaqué et lui ont tué la moitié de son monde.
--Est-il possible? s'écria Master Horace avec les signes du plus profond
étonnement; je n'en avais pas entendu dire un seul mot.
--Vous ne savez rien du Détroit qui est assiégé par Pontiac?
--Absolument rien. Et que se passe-t-il chez les Indiens?
--Ce qui s'y passe toujours,--le diable! répliqua le Commandant, avec
humeur, en lançant vigoureusement du bout de son pied une pierre dans le
lac: je soupçonne qu'il fera chaud par ici avant peu.
--Eh bien! ce n'est pas mon avis, répliqua Johnson d'un air méditatif:
il y aura, peut-être, quelques troubles par-ci par-là, comme toujours,
mais rien de plus... Des échauffourées semblables à celles dont nous
venons de parler...
--Non pas! ce qui se passe en ce moment est fort sérieux, tout à fait
extraordinaire, tout à fait alarmant. J'ai longtemps redouté ce qui
arrive à présent.
--Vous avez peur, vous? demanda Johnson en attachant sur Christie un
regard aigu.
--Peur, de quoi? D'une attaque? répliqua Christie.
--Oui...?
--Certainement, et je n'ai pas tort; mes appréhensions ne seront que
trop justifiées.
Horace Johnson partit d'un grand éclat de rire:
--Je voudrais bien savoir la cause de votre frayeur? dit-il; quelle
meilleure forteresse pourriez vous désirer? Quelle garnison pourrait
être plus courageuse que la vôtre?
--Oui, vous avez raison; je n'ai rien à craindre, rien à désirer,... si
ce n'est une autre position. Mais, venez donc vous reposer avec nous, il
est presque midi.
--Je ne pourrai rester ici que jusqu'à demain.
L'Enseigne montra le chemin, et tous trois entrèrent dans l'intérieur.
Johnson était bien connu de toute la garnison; il fut cordialement
accueilli. Comme il était grand hâbleur, communicatif, toujours prêt à
raconter quelque histoire, on lui fit joyeuse compagnie; toute
l'après-midi se passa en babillages, en rires, en interminables récits
de chasse ou de guerre.
Quand la nuit fut venue, Basil, comme tout le monde, songeait au repos,
et allait regagner sa chambre, lorsque Christie l'aborda mystérieusement
et l'invita à voix basse à l'accompagner au belvédère du fort, pour
jeter un coup d'oeil sur les alentours.
--Il se passe par là quelque chose que je ne comprends pas, lui dit-il;
je suis occupé à guetter depuis une demi-heure.
--Qu'est-ce qu'il y a donc?
--Vous le verrez dans un moment.
--Où est Horace Johnson?
--Il dort: minuit est passé.
--Êtes-vous sûr qu'il dorme? observa Basil; ayez bien l'oeil sur tous
ses mouvements!
--J'ai chargé un homme de l'épier et de me rapporter jusqu'à ses
moindres mouvements. Je commence à croire, Basil, que nous n'avons rien
à craindre de lui.
--Peut-être oui, peut-être non. Je voudrais me tromper: mais je ne pense
guère à avoir confiance en cet individu.
Au bout de quelques instants les deux amis furent au belvédère de la
block-house. Christie demanda à la sentinelle:
--Où en est-on, Jim?
--On vient de disparaître, sir, non! le voilà qui reparaît.
Sur la lointaine surface du lac Érié tremblotait un point lumineux qui
ressemblait au reflet d'une étoile dans l'eau. Au premier coup d'oeil il
était difficile d'en déterminer la nature: tantôt cette lueur douteuse
était fixe, tantôt agitée; parfois elle disparaissait comme ballottée
par les vagues, parfois elle s'élevait comme si une main invisible l'eût
soulevée en l'air.
--Depuis quand ça dure-t-il, Jim? demanda Veghte.
--Il y a environ une heure et demie que j'y ai pris garde, répondit la
sentinelle; ce qui ne veut pas dire que la chose n'existât pas longtemps
auparavant: je n'ai pas toujours eu les yeux fixés sur ce point, c'est
malheureux car j'aurais pu dire l'instant précis où ça a commencé.
Quelle idée avez-vous de cela, sir? ajouta Jim avec un vif mouvement de
curiosité.
--C'est difficile à dire au juste; mais c'est aisé à soupçonner. Vous
pouvez vous mettre dans l'esprit qu'il s'agit de quelque diablerie
indienne.
--Croyez-vous qu'un Indien se hasarderait à mettre ainsi une lumière en
évidence, ayant la certitude que nous l'apercevrions? observa Christie.
--Peut-être n'ont-ils d'autre envie que de nous la faire voir: dit
sentencieusement Basil Veghte.
--Ah mais! s'écria le commandant avec animation, ce sont peut-être les
survivants de quelque garnison; celle du fort Sandusky, par exemple. Ils
n'ont probablement osé prendre terre, craignant que les Indiens n'aient
saccagé le fort Presqu'île.
--Non, ce n'est pas mon idée: je soutiens que c'est un signal pour des
gens qui sont disséminés sur la côte.
--Quels gens?
--Des détachements de Français ou d'Indiens qui ourdissent leurs
ténébreuses coquineries contre nous, et se font des signes
d'intelligence. Ou bien, il y a dans le fort quelque traître auquel ils
s'adressent: ne soupçonnez-vous personne, commandant?
--Non, sur mon honneur! répondit sérieusement Christie; tous nos hommes
sont fidèles et honnêtes. N'est-ce pas Jim?
La sentinelle hésita et ne répondit rien. Le commandant allait insister
dans sa question, lorsque Basil lui dit à voix basse:
--Enseigne! regardez encore cette lumière: elle s'élève et s'abaisse
d'une façon étrange. Je vais prendre un canot et voir ce que c'est.
--Ce sera courir un grand risque, mon ami; mais, après tout, vous êtes
en état de vous tirer d'affaire.
--C'est mon opinion.
Le Forestier était un homme de peu de paroles et de beaucoup d'action.
Il sortit sur le champ, descendit sur le rivage sans être accompagné de
personne, et, se jetant dans un canot toujours prêt en cas de besoin,
partit hardiment pour son périlleux voyage.
En s'installant dans la barque, il jeta un coup d'oeil en arrière et vit
sur le bord un homme de haute stature qui paraissait le suivre du
regard: la nuit l'empêcha de le reconnaître.
--C'est vous, Enseigne? demanda-t-il avec précaution.
--Oui. Allez vite! fut-il répondu.