--Holà! est-ce que vous songeriez à traverser ce cours d'eau?

--Il n'y a pas d'autre parti à prendre. J'aimerais mieux en faire le

tour; mais vous conviendrez avec moi que ce serait un peu long.

--Il faudra construire un radeau, alors?

Veghte, sans rien répondre, regarda çà et là autour de lui d'un air

inquiet, comme s'il eût été en quête de quelque chose.

--Que cherchez-vous? demanda Johnson.

--Il y a généralement beaucoup de Peaux-Rouges dans ces parages, si je

pouvais mettre la main sur un de leurs canots, ce serait parfait: leurs

embarcations sont construites pour des cas semblables; elles sont à la

fois des traîneaux et des barques.

--Vous dites là une chose fort juste; mais la difficulté est de

découvrir quelque chose, sous l'épaisseur de neige qui couvre tout: il y

en a au moins quatre pieds.

--Ils ont l'habitude de les mettre sens dessus dessous, le long du

rivage; reprit Veghte continuant ses investigations. Je pense que

l'élévation de la carène apparaîtra comme une éminence sur la neige et

nous en facilitera la trouvaille. Inspectez les environs, d'un oeil

perçant, Master Johnson; si vous découvrez quelque chose vous ferez une

bonne action pour nous deux, car, je vous le jure, je suis fort

embarrassé; et vous le savez, nous n'avons pas une minute à perdre.

Chacun d'eux se mit en quête avec une patience et une opiniâtreté de

chat. Après des marches et contre-marches, Johnson signala un renflement

de neige qui semblait annoncer l'objet tant désiré: mais c'était

malheureusement sur l'autre rive; autant aurait valu ne rien voir.

--Non! non! répliqua Basil à une observation que fit Horace dans ce

sens; non! ce que vous montrez là ne sera pas tout à fait inutile; ça me

confirme dans l'idée que ces parages sont fréquentés par les Indiens.

A ces mots il se remit à fureter avec une nouvelle ardeur.

--Je vous le dis, Master Johnson! poursuivit-il, c'est plein d'Indiens

par ici; il y aura des barques, n'en doutez pas. Le souvenir m'en

revient maintenant; l'été dernier j'ai beaucoup voyagé dans ce

territoire, à tous les pas je rencontrais des canots, et je m'en servais

sans façon pour traverser la rivière. Si nous sommes de bons chasseurs

nous dénicherons ce gibier là.

Tout à coup les yeux de Veghte brillèrent, il s'élança vers un bosquet

de jeunes arbres, et, après un court examen, il poussa un cri de

triomphe.

Johnson releva la tête, l'aperçut qui trépignait dans la neige comme un

énergumène; il courut à lui et le trouva occupé à soulever le canot

qu'ils placèrent aussitôt sur leurs têtes pour le porter à la rivière.

--Hein, que dites-vous de ça, Horace Johnson? s'écria Veghte au comble

de la jubilation.

--Vous êtes un habile homme, camarade Basil!

--Heu! heu! ça m'arrive quelquefois. Ah! voici l'aviron.--Holà! holà!

les Indiens, par le ciel! à l'eau! vite! vite!

Les détonations se firent entendre au milieu du silence de la forêt, et

nos deux héros purent voir cinq Peaux-Rouges leur courant sus avec une

vitesse effrayante.

Il y avait lieu de se hâter: Veghte, quoique empêché par le canot dont

Johnson lui avait abandonné toute la charge, arriva le premier à la

partie courante de la rivière.

--Allons donc! sautez! tombez là dedans! ils arrivent comme une

avalanche de démons. Baissez la tête, voilà un de ces vagabonds qui vous

vise.

Johnson, l'homme au fier sourire, était démoralisé; sa frayeur était

telle qu'il baissa, non seulement la tête, mais tout le corps, et alla

choir éperdument au fond du canot les cheveux hérissés, la poitrine

haletante.

Veghte avait saisi le long et flexible aviron; il le plongea

vigoureusement dans l'eau et le manoeuvra avec une telle ardeur que

bientôt le léger esquif vola sur les flots clapotants.

Il était temps, les Indiens étaient sur le bord; et leurs balles

sifflaient brutalement aux oreilles des fugitifs.

--Ah! il faut que ça finisse! s'écria Basil en déposant l'aviron pour

prendre son fusil; en voici une qui m'a touché! et si l'affaire continue

de cette façon, nous n'irons pas loin. Johnson, où est mon fusil?

donnez-le moi.

Johnson fit son possible pour obéir, mais il tremblait si fort que le

mousquet lui échappa; malgré les efforts désespérés de Veghte, l'arme

chavira par-dessus le bord et disparut en un clin d'oeil dans le gouffre

liquide.

Il serait inutile et impossible de reproduire les interjections avec

lesquelles le Forestier accueillit ce fâcheux contre-temps.

--Enfin! ajouta-t-il, montrez-vous donc bon à quelque chose: prenez

votre fusil et faites-en usage.

Au moment où Johnson épaula son mousquet, les Sauvages se laissèrent

tomber dans la neige, comme si le coup fût parti et les eût tous

renversés.

--Ne faites pas feu! s'écria Basil, ce serait une balle perdue. Attendez

qu'ils se relèvent.

Les Indiens, au lieu de rester immobiles dans la neige, avaient rampé

agilement dans son épaisseur, et s'étaient considérablement rapprochés

du rivage. Quand ils reparurent à la surface, Veghte poussa une

exclamation de dépit, et força de rames: cependant le courant l'avait

aidé dans ses efforts; si les Indiens avaient couru, le canot avait

glissé sur l'eau, et s'était dirigé obliquement vers la rive opposée.

La bande sauvage se mit à le suivre, courant sur le bord, et poussant

des hurlements atroces; en même temps les Peaux-Rouges ne cessaient pas

de fusiller la frêle embarcation.

La situation n'était pas gaie. Stimulé par les observations de Basil,

Johnson essaya de faire feu: mais ce fut inutilement, son fusil

vacillait entre ses mains, soit parce que ses mains tremblaient de

terreur, soit parce que l'agitation de la barque sur les flots se

communiquait à tout ce qu'elle contenait. La balle alla soulever la

neige fort loin du but. Cette maladresse fut accueillie par de nouvelles

clameurs à la fois menaçantes et dérisoires.

Veghte perdit patience; il arracha le fusil à Johnson, lui jeta

dédaigneusement l'aviron:

--Essayez si vous serez moins maladroit à ramer, lui dit-il; je vois

bien que vous n'entendez rien au maniement du fusil.

Horace saisit la rame d'un air contrit et s'en servit avec une telle

ardeur qu'au premier coup il faillit la rompre; au second la barque fut

sur le point de sombrer.

Veghte lança un regard qui ne présageait rien de bon:

--Encore une maladresse de ce genre, lui dit-il, je vous casse la tête

comme à un chien, et je vous jette aux poissons.

Horace se modéra et fit marcher le canot convenablement; mais il était

écrit que cette néfaste traversée serait entravée jusqu'à la fin: au

moment où l'esquif allait toucher le bord opposé, la fusillade des

sauvages envoya sur lui un ouragan de plomb.

Johnson se mit à crier qu'il était blessé aux deux bras, lâcha l'aviron

et se laissa choir au milieu du bateau.

--Il n'y a plus moyen! oui Basil! murmura-t-il: je ne serai plus bon à

rien. Je n'ai pas de chance aujourd'hui.

--Ouf! je ne perds pas grand chose, grommela Veghte en le poussant du

pied pour dégager l'aviron sur lequel il était couché. Je me tirerai

bien d'affaire tout seul, s'ils me laissent une minute ou deux de répit.

A ce moment, chose singulière, les Indiens cessèrent leur feu. Peut-être

s'étaient-ils lassés de brûler leur poudre inutilement, ou croyaient-ils

les fugitifs hors de portée.

Cependant, lorsque Veghte reprit l'aviron en main, trois coups de fusil

retentirent, et les balles firent jaillir quelques éclats du canot.

Johnson se mit à crier lamentablement qu'il venait d'être blessé encore.

Il n'y avait pas une seconde à perdre; Basil se cramponna à l'aviron

avec une vraie furie et fut assez heureux pour joindre enfin le rivage.

Le canot aborda avec une telle force que la proue vint s'engager de plus

de trois pieds dans la glace.

Le Forestier bondit à terre:

--Allons! venez vite! dit-il à son compagnon, en retenant la barque de

la main gauche, pendant qu'il lui tendait la droite pour faciliter son

débarquement.

Johnson secoua mélancoliquement la tête:

--Impossible, camarade! ça ne se peut pas.

--Comment! y pensez-vous? Allons donc, Johnson; ces canailles vont nous

fondre dessus, si nous ne décampons au plus vite. Et si vous tombez

entre leurs mains, vous savez ce qui arrivera.

Basil compléta sa pensée par un geste expressif qui consista à faire

tourner son doigt autour de sa chevelure.

--Ce sera malheureux, répondit Horace, mais je suis trop blessé pour

pouvoir me remuer; prenez mon fusil et allez-vous en; sauvez-vous

puisque vous le pouvez; laissez-moi.

Veghte le regarda pendant quelques instants d'un air indécis. Il ne

pouvait se résoudre à l'abandonner.

Mais il fallait bien prendre une résolution: deux balles vinrent siffler

à ses oreilles; les Indiens cherchaient sous la neige un canot, et

semblaient sur le point de le trouver; le danger devenait pressant.

Johnson lui-même, sans s'effrayer de rester seul, lui renouvela

l'invitation de partir et lui tendit de nouveau son fusil.

A la fin Veghte accepta; il prit l'arme et s'éloigna en disant:

--Adieu, vieux garçon! ayez bon courage; peut-être nous croiront-ils

évadés tous deux, et ne vous inquiéteront-ils pas davantage.

Avant de quitter le canot, il avait eu soin de le tirer fort avant sur

la glace, afin de le mettre le plus possible à l'abri des Indiens: sa

conscience était donc tranquille à l'égard de l'homme qu'il abandonnait,

et qui, après tout, loin d'être son ami, n'avait cessé de lui être

suspect dès le premier moment.

Une fois engagé dans la forêt, et relativement en sécurité, Basil se

rappelant qu'il avait été blessé, fit un examen rapide et superficiel de

sa personne, jugea qu'il n'y avait rien de grave, et s'orienta pour

continuer sérieusement sa route.

Au milieu de ses préoccupations, il remarqua que la fusillade des

Indiens avait cessé: cette circonstance fut notée dans son esprit,

quoiqu'il n'y attachât, sur le moment, aucune importance.

Et pourtant, s'il avait été à même de voir ce qui se passa derrière lui

aussitôt après son départ, il aurait éprouvé une surprise sans égale.

Master Horace Johnson, après avoir attendu quelques moments pour être

sûr que son compagnon était assez éloigné, se releva allègrement du fond

du canot, et fit, de la main, un signal aux sauvages.

Cette pantomime télégraphique voulait dire sans doute: «_cessez le

feu_,» et les Indiens avaient de bonnes raisons pour lui obéir

docilement, car il ne fut plus tiré un seul coup de fusil.

Une chose bien plus curieuse! Johnson, le blessé! qui ne pouvait plus

manier ni le fusil, ni la rame, lorsque Basil était auprès de lui;

Johnson, le trembleur maladroit! dégagea son canot de la glace, avec une

dextérité et une force herculéennes, prit l'aviron, s'en servit si

adroitement et si vigoureusement que la barque bondit sur les flots,

soulevée par ses bras d'acier. Enfin, chose inouïe! Master Horace

Johnson revint en droite ligne vers la rive où se trouvaient les

sauvages!

En vérité, il fut heureux pour le repos mental de Basil Veghte qu'il

n'eût pas vu ce spectacle étonnant et gros de mystère. L'honnête

Forestier aurait été obligé de laisser ce problème non résolu, et de

convenir que, comme les femmes, les hommes étaient des «_choses

bizarres_.»

Ce qui prouva l'innocence de son âme et la bonté de son coeur, ce fut un

remords de conscience auquel il s'empressa d'obtempérer. Veghte n'avait

pas fait un quart de mille qu'il se prit à songer qu'il était un vrai

lâche, un vrai Judas! d'avoir ainsi abandonné son camarade: que si, d'un

côté, le soin de sa préservation personnelle avait pu le solliciter dans

le sens du départ; d'un autre côté, l'honneur, la loyauté, lui

commandaient impérieusement de revenir auprès de Johnson pour l'arracher

aux mains de ses ravisseurs impitoyables.

Basil ne tergiversa pas, il retourna en arrière. Accoutumé à être

prudent, il s'approcha de la rivière avec les plus grandes précautions

et gagna sans bruit les abords du lieu de son débarquement.

Là il eut beau écouter, épier du regard les rives du cours d'eau; le

silence seul et la solitude répondirent à ses investigations: il n'y

avait plus ni Johnson, ni canot, ni sauvages; plus rien que l'immensité

neigeuse, muette, glacée, et le torrent bleuâtre dont les vagues

folâtraient lugubrement entre elles.

--Ma foi! murmura-t-il en inclinant la tête avec mélancolie, voilà ce

pauvre Horace enfoncé. Je ne l'ai jamais beaucoup aimé, cet homme,

cependant je ne lui aurais souhaité aucun mal. Enfin! c'est pour tous la

même loi; nous devons tous y aller tôt ou tard.

Sur ce propos philosophique, Basil tourna les talons et reprit

diligemment la roule du Fort Presqu'île, où il arriva fort tard dans la

soirée.

CHAPITRE VI

ÉCLAIRCISSEMENT.--SINISTRES NOUVELLES

Le Fort Presqu'île était situé sur l'extrémité méridionale du Lac Érié,

près de l'emplacement actuel de la ville Érié.

Sur l'un de ses bastions avancés était une grosse citadelle en troncs

d'arbres, une _Block-House_, comme on disait alors, spécimen favori des

fortifications américaines à cette époque primitive de la civilisation.

Elle avait deux étages de hauteur; celui de dessus excédant l'autre en

diamètre, de telle façon que la garnison pouvait, au besoin, faire feu

sur les assaillants, jusque sous les murs de la citadelle.

La toiture, formée de plaques d'argile cuites au feu, était à l'abri de

l'incendie; et, par surcroît de précaution, au faîte de l'édifice se

trouvait un vaste réservoir en bois, toujours rempli d'eau, en cas de

besoin.

La position de ce fort n'était pas heureuse. On l'avait bâti sur une

langue de terre avancée, entre les eaux du Lac et un petit ruisseau qui

venait s'y jeter à angle droit. Mais, à environ cent cinquante pieds de

la Block-House, s'élevait un monticule qui la dominait presque

entièrement; c'était un point d'attaque formidable contre le Fort: de

l'autre côté, le Lac fournissait toutes les facilités possibles pour une

attaque par eau.

Les événements dont nous retraçons l'histoire, se passaient à l'époque

éminemment critique pour les émigrants Européens, où le fameux Pontiac,

le célèbre chef des Ottawas, faisait de gigantesques efforts pour

exterminer les _Faces-Pâles_ dont l'irruption envahissante depuis la

défaite du Roi Philippe[1] absorbait de jour en jour les territoires

Indiens, et refoulait les _Peaux-Rouges_ dans le désert.

[1] Voir le 6e volume de la 2me série--Le Scalpeur des Ottawas--qui

reproduit les phases émouvantes de la guerre du roi Philippe.

Ce chef habile, avec un corps composé de mille hommes d'élite, avait

établi son quartier général au Détroit, dont il faisait le siége; pour

coopérer à son oeuvre de destruction, toutes les peuplades, à cent

lieues à la ronde, avaient envoyé leurs contingents dans chaque

territoire occupé par les Européens, et leur faisaient une guerre

héroïque.

Devant eux tombèrent successivement les forts nombreux établis sur une

immense ligne de frontières: ces établissements militaires protégés par

de minimes garnisons, furent saccagés au moment où leurs défenseurs y

songeaient le moins. Les officiers supérieurs, isolés dans la solitude

du désert, séparés les uns des autres par plusieurs centaines de milles,

passaient souvent plusieurs mois sans recevoir aucune nouvelle de leurs

plus proches voisins; leur désastre n'éveillait aucun écho; ils

disparaissaient ignorés, comme avaient disparu leurs concitoyens, sans

secours, sans consolations, sans aucune chance de salut.

Le fort Sandusky tomba ainsi au milieu de mai 1764. Le fort St-Joseph, à

l'embouchure de la rivière Sainte-Marie sur le Lac Michigan, subit le

même sort quelques jours après. Ensuite le Michilimackinac; l'Onataton

sur l'Wabash; le Miami sur le Maumee. Nous verrons bientôt périr aussi

le fort Presqu'île aux dernières péripéties duquel sont consacrés les

récits qui composent cette histoire.

Cette esquisse générale terminée nous rentrons dans notre sujet.

Plusieurs mois s'étaient écoulés: par une belle soirée de juin,

l'Enseigne Christie, commandant du Fort Presqu'île, debout devant la

Block-House, sur le bord du lac, était en grande conversation avec notre

ami Basil Veghte.

Christie était un homme robuste, musculeux, coulé en bronze, dont le

visage calme et sévère avait un puissant cachet de détermination et

d'intelligence; sa voix était vibrante et sympathique, sa conversation

agréable; mais il avait, en parlant, une singulière contenance: il avait

toujours les bras croisés, la tête basse; il ne remuait que ses pieds,

fort occupés à lancer au loin des cailloux.

Veghte, suivant son invariable habitude fumait démesurément, armé d'une

énorme pipe en racine de bruyère: lorsqu'il voulait gesticuler, il

retirait invariablement sa pipe de sa bouche et la faisait participer à

la pantomime qu'exécutait sa main.

Christie ne relevait guère les yeux; seulement, lorsqu'il était parvenu

à hisser sur le bout de son pied un caillou convenable, il le suivait du

regard après l'avoir lancé le plus loin possible.

Au contraire les yeux du Forestier étaient dans un mouvement perpétuel;

sur le lac, sur les collines, sur les bois, devant, derrière, sur les

côtés, ils étaient partout. Cette mobilité cauteleuse du regard, devenue

une seconde nature, est le type caractéristique du _Frontiersman_; sa

vie aventureuse l'a accoutumé à une vigilance forcée, permanente,

infatigable.

--Oui... dit Christie, répondant après un long silence à une observation

que lui avait faite son compagnon, je ne tire pas bon augure de cette

tranquillité affectée des Indiens. Ils se sont éloignés du fort

ostensiblement, pendant la journée, et pourtant, ce soir, je crois

flairer des embuscades tout autour de nous. Oui, ce départ n'est pas

naturel, je m'en méfie beaucoup.

--Je suis parfaitement de votre avis, ils ne sont pas loin, vous pouvez

vous mettre ça dans l'esprit. Il y en a partout de ses vermines-là: en

bon compte, c'est trop de moitié.

--Je voudrais avoir des nouvelles du Détroit, ajouta Christie après une

nouvelle pose, il s'est présenté un Indien, la semaine dernière, alors

que vous étiez en chasse, cet homme avait quelque chose à nous dire.

Tout ce qu'on a pu saisir dans son baragouin a été ceci: «_Pontiac...

Détroit..._» Sur le moment, je n'ai pas fait grande attention à ses

paroles; mais depuis, j'ai réfléchi, il doit y avoir quelque mauvaise

affaire dans l'air; je suis sûr que ce Sauvage avait des détails

intéressants à nous donner.

--Vous pensez que le vieux chef aurait pris la place?

--Je le crains.

--Eh bien! pas moi. Lorsque je l'habitais, ce Fort me faisait l'effet

d'être la plus forte citadelle qu'on pût désirer en cas de guerre

Indienne.

--Cela pourrait être si ces sauvages combattaient comme les hommes

blancs. Mais, Basil, vous savez aussi bien que moi leurs façons

extraordinaires d'attaquer. Ce serait un jeu pour le Major Gladwyn de

repousser un assaut livré ouvertement, en plein jour; mais je tremble

toujours qu'ils ne le surprennent à l'improviste hors de garde.

--Je n'en disconviens pas: mais n'a-t-il pas fréquenté les bois autant

que vous? Or, vous ne seriez pas homme à vous laisser surprendre.

--Ah! bien des circonstances sont venues m'instruire: j'ai peut-être

plus d'expérience que lui. Peut-être m'y laisserais-je prendre, si je

n'avais pas reçu vos leçons.

--Oh! je ne suis pas un savant, moi: seulement, je serais un triste

imbécile si je n'avais pas un peu appris à connaître les Indiens, depuis

le temps que je les fréquente.

--Vous rappelez-vous votre aventure avec Johnson, l'hiver dernier? cette

nuit où vous sauvâtes une fille Indienne à demi-gelée?

--Je le crois bien! je ne suis pas près de l'oublier.

--Depuis, avez-vous eu des nouvelles de ce Johnson?

--Non. Le pauvre diable était bien bas quand je l'ai laissé; il était

gravement blessé, les Indiens étaient sur ses talons, je ne sais trop

comment il aura fait pour leur échapper; sa seule ressource aura été de

sauter hors du canot et de se noyer pour ne pas tomber entre leurs

mains.

--C'est bien lui qui était venu au fort plusieurs fois, dans le courant

de l'été dernier?

--Oui, il est venu à diverses reprises.

--Eh bien! mon pauvre Basil, je l'ai revu l'autre jour, cet homme-là.

Le Forestier releva la tête avec une expression de surprise facile à

comprendre. Christie lui adressa un paisible sourire.

--Oui! je l'ai vu, reprit-il, comme je vous vois en ce moment. Il

n'était pas à cent pas de distance.

--Et où donc?

--Sur ce ruisseau même. J'étais allé à la chasse, vous vous en souvenez,

mercredi dernier: j'avais remonté le cours d'eau sur un espace d'environ

un demi-mille: tout à coup j'entends le bruit d'un canot courant sur

l'eau; je me retourne à temps pour le voir passer, et pour distinguer

parfaitement Master Johnson assis au gouvernail, avec le calme et la

majesté d'un commodore.

--Ah! voilà qui est merveilleux! Je suis bien aise de cette nouvelle;

car j'avais sur le coeur l'idée que cet homme avait péri

malheureusement. Les Sauvages en auront eu pitié, l'auront soigné; il se

sera ensuite arrangé de manière à leur glisser entre les mains.

--C'est possible; mais dans ce cas, il y en a un ou deux qui n'ont pu se

décider à être séparés de lui. Il était en compagnie d'un superbe couple

d'Indiens, peints magnifiquement en guerre.

Veghte regarda le commandant dans les yeux, pour se convaincre que ses

paroles étaient sérieuses.

--J'ai reconnu même un de ces sauvages, poursuivit l'officier; quant à

l'autre, il ne me semble pas l'avoir jamais vu. Mais vous aussi, avez eu

affaire avec l'un de ces guerriers du désert.

--Comment le nommez-vous?

--Balkblalk, ce gros vaurien d'Ottawa. Il est venu rôder souvent par

ici, sous prétexte de chasse: j'en ai toujours eu méchante opinion.

--Johnson est en mauvaise compagnie, répliqua le Forestier; cet Ottawa

est un drôle capable de faire tout, grand traître ami du mal fait dans

l'ombre. Je suis sûr qu'il m'a tenu un jour au bout de son fusil et ne

s'est pas gêné pour tirer; si j'ai échappé, c'est par un miracle de la

bonté de Dieu. Je serais bien aise de le rencontrer sur mon chemin.

--Non; ce n'est pas le moment. Évitons tout conflit avec les Indiens,

tout prétexte d'hostilité. Ils nous sont assez ennemis, il n'y a pas

besoin de les exciter davantage.--Ce fut une étrange aventure, n'est-ce

pas, Basil? poursuivit Christie après un instant de silence, que cette

rencontre d'une fille Indienne au beau milieu d'une tempête, en plein

désert, par une nuit noire de décembre?

--Oui! ç'a été le plus grand étonnement de ma vie. Ah! si j'avais été un

malin, j'aurais approfondi la question: aujourd'hui je me repens de ne

pas l'avoir fait.

--Qu'y auriez-vous gagné? Des coups de fusil probablement: on a toujours

du désagrément à se mêler d'affaires de femmes.

--Les femmes sont de drôles de choses! répéta Veghte avec une mélancolie

comique; je n'en saurais parler convenablement.

Pendant environ deux minutes, l'Enseigne Christie fut complètement

absorbé par le lancement difficile de plusieurs petits cailloux

suspendus en équilibre sur le bout de son pied. Il se contenta de

sourire, sans parler, ni relever la tête, au naïf axiome de son

compagnon.

Ce dernier, toujours les yeux au guet, inspectait le Lac et ses rives

comme s'il ne les avait jamais vus.

Tout à coup il poussa une exclamation.

--Commandant! jetez un regard sur ce rivage, là-bas, au couchant, et

dites-moi si ce n'est pas un bateau qui s'avance. Oui, c'est un bateau,

j'en suis sûr maintenant.

Christie regarda dans la direction indiquée, et répondit aussitôt:

--Oui, c'est un bateau, rempli de monde, et qui vient dans cette

direction.

--Il y a deux embarcations, reprit vivement Basil: voyez-vous, une

d'elles s'avance au large dans le lac; l'autre la suit. Ah! cette

seconde passe devant, maintenant.

--Elles ne sont pas à plus d'un mille de distance, répondit Christie; à

la manière dont les rameurs manient les avirons il est facile de voir

qu'ils sont rudement fatigués, regardez comme les rames se lèvent et

s'abaissent avec lenteur.

--Oui, probablement ils ont fait une longue journée.

--Qui croyez-vous que ce puisse être, Basil?

--Vraiment je ne saurais le dire. Ce sont peut-être des gens qui ont

entendu parler d'un danger menaçant Presqu'île, et qui viennent pour

nous donner un coup de main.

Les Forestiers du Michigan · 第 3 / 9 段