--Pourquoi n'avez-vous pas tiré des coups de fusil, comme je vous

l'avais recommandé? demanda Veghte, assez aigrement, à Johnson qui

s'était mis debout pour le recevoir.

--Au nom du ciel qu'amenez-vous là? riposta ce dernier.

--Eh! une créature qui s'en allait mourant de froid si je ne lui avais

porté secours, malgré vos bons conseils.

--Tiens! tiens! une femme! s'écria Johnson au comble de l'étonnement:

que je sois pendu si ce n'en est pas une!... et vivante, encore!

--Eh bien! oui, vivante! qu'y a-t-il là d'extraordinaire?

A ce moment, la jeune fille se débattit si fort dans ses couvertures

qu'elle les fit tomber et bondit comme une biche effarouchée.

--Là! là! doucement! fit Basil; reprenez vos couvertures et ne faites

pas de sottises! Enfant! ou bien!... mais non; je vous ai effrayée une

fois déjà; je n'y veux plus revenir. Allons! voyons! soyez sage!

remettez votre manteau, sans quoi vous mourrez de froid.--Vous!

ajouta-t-il en s'adressant à Horace; parlez-moi un peu ici: n'avez-vous

pas entendu mes coups de feu?

--Il m'a bien semblé ouïr quelque chose; mais je n'ai pas trop su ce que

c'était.

--Pas-trop-su-ce-que-c'é-tait!... reprit Basil avec humeur, et

contrefaisant la parole nonchalante de son interlocuteur. Vous allez

peut-être me faire croire que vous ne distinguez pas un coup de feu du

miaulement d'un chat!

--Peut-être, oui! répliqua l'autre avec un redoublement de flegme

irritant.

--Pourquoi n'avez-vous pas fait parler votre fusil? Vous m'auriez évité

bien des tâtonnements dans ce bois obscur, au moment de mon retour?

--Peuh! savais-je que vous iriez si loin? D'ailleurs, à vous voir si

passionné pour vous mettre en campagne, je m'imaginais qu'une tournée de

chasse, en pleine nuit, était nécessaire pour votre santé.

--Enfin! vous n'auriez donc pas tiré un seul coup de fusil?

--Oh! vers l'aurore, j'aurais peut-être songé à y penser... mais vous

êtes arrivé trop tôt.

Veghte lui lança un coup d'oeil qui n'avait rien de pacifique, et

réprima une violente envie de lui répondre sur un autre ton. Mais, après

un moment de silence il se calma, et reprit la conversation sur un autre

sujet.

--N'est-ce pas la chose du monde la plus bizarre Johnson? Quant à moi,

cette aventure-là me dépasse.

--Quelle aventure?

--Eh donc! la manière dont j'ai découvert cette fille.

--Comment l'avez-vous trouvée?

--Debout contre un arbre, gelée à mort.

--Ah! et comment avez-vous connu qu'elle était gelée?

--Potence et corde! comment voit-on avec les yeux? comment touche-t-on

avec les mains? vous êtes stupide, ce soir, mon camarade!

Johnson sourit paisiblement de cette boutade, et poursuivit avec son

flegme habituel:

--Vous ne voyez pas que je cherche à éplucher la question. Est-ce que

c'est la jeune fille qui vous a dit qu'elle allait mourir de froid?

--Si elle ne s'en était pas doutée, pourquoi aurait-elle chanté son

chant de mort?

--Certes! elle le chantait?

--Oui bien! et c'était parfaitement l'occasion pour elle.

--Ceci est fort. Si elle était mourante, c'est-à-dire sans connaissance,

comment s'apercevait-elle de la chose, et comment pouvait-elle chanter?

--Je n'en sais rien. Ce qui m'étonne encore plus, c'est qu'elle fût

seule en pareil endroit et dans une pareille nuit.

--Pourquoi pas? Il n'y a rien là d'impossible. D'ailleurs qui empêche de

penser qu'elle était venue là avant la tempête?

--Mais, comment y serait-elle arrivée seule?

--Je ne puis rien décider là-dessus: on peut dire oui et non. Je suppose

qu'elle avait été accompagnée par quelqu'un.

--Alors, comment se fait-il qu'on l'ait laissée seule?

--C'est ce qui reste à savoir: peut-être _les autres_ n'étaient pas

loin.

Cette dernière remarque et le ton sur lequel elle fut faite

impressionnèrent Veghte; il abaissa pendant quelques instants sur le feu

un regard distrait, et s'absorba dans ses pensées. Enfin il releva les

yeux et dit:

--S'ils étaient proches, pourquoi la laissaient-ils mourir de froid?

--Peut-être l'avait-on mise là en punition.

--Bah! quelle punition pouvait mériter une innocente enfant comme ça?

Parlez-vous sérieusement?

--Vous savez bien que ces petits êtres aux yeux innocents sont presque

toujours de dangereuses créatures.

--Moi, j'ignore tout ça: les femmes sont bizarres, n'est-ce pas? On a

bien de la peine à les comprendre.

--Il y en a qui les comprennent, répliqua Johnson avec une orgueilleuse

suffisance; moi, elles ne m'ont jamais embarrassé.

--Mais, je reviens à ma question; si _les autres_ l'ont laissée seule,

pour se retirer à peu de distance, comment se fait-il qu'ils me l'aient

laissé emmener?

--Ah! c'est là le mystère. Peut-être sont-_ils_ partis convaincus

qu'elle succomberait sous la tempête, et ne se sont-ils pas donné la

peine de la surveiller.

--Je ne suis pas convaincu de cette idée. Johnson, vous parlez l'Indien,

n'est-ce pas?

--Oui, pourquoi?

--Pour lui parler, la questionner; tirer au clair tout ce qui la

concerne.

--Ne lui avez-vous fait aucune question?

--Si, mais elle n'a pas l'air de comprendre l'Anglais.

Johnson se livra à un silencieux sourire:

--Pshaw! Elle l'entend aussi bien que nous. Voyez donc comme elle vous

observe: je parierais qu'elle sait, jusqu'au moindre mot, tout ce que

nous avons dit l'un et l'autre.

--Mais, par le ciel! pourquoi ne dit-elle rien?

--Ah! ah! c'est qu'elle ne veut pas; apprenez que lorsqu'une femme a mis

quelque chose dans sa tête, vous la tueriez plutôt que de l'en arracher.

--En vérité?... murmura Basil, au comble de la stupéfaction.

--Vrai comme je le dis!

--Eh! bien les femmes sont d'étranges êtres. Nous autres hommes

n'agirions pas ainsi.

--C'est ce qui vous trompe, un homme ferait de même.

--Bah! ce n'est pas possible, nous ne sommes pas si fantasques, après

tout! Et si un bon garçon m'avait rendu un service pareil à celui que je

viens de lui rendre, par la neige et la tempête, par ma foi! je

répondrais congruement à ses questions.

--Écoutez un peu: elle ne trouve peut-être pas qu'il y ait tant à vous

remercier dans cette affaire.

--Je pense autrement que vous; regardez ses yeux, et dites-moi s'ils ne

parlent pas de reconnaissance?

--Je ne comprends guère ce langage muet. Et dans ses yeux je ne vois

rien, si ce n'est qu'ils sont noirs comme la nuit et luisants comme des

charbons.

--Dites-lui donc encore quelque chose en langue indienne; pour voir si

elle nous comprend, oui ou non.

Johnson lui demanda son nom. A peine la question était-elle faite que la

jeune fille répondit:

--Mariami!

--Mary Ann?... elle dit? demanda Veghte fort intrigué.

--Mariami--un joli nom pour une indienne. Voulez-vous que je lui demande

encore quelque chose?

--Oui: tâchez de savoir pourquoi elle était restée seule.

Johnson l'interrogea de nouveau, mais sans succès: il fut désormais

impossible de lui arracher une parole. A la fin, Veghte se consola en

répétant son axiome «que les femmes étaient d'étranges choses;» et se

renferma dans le silence, après avoir invité, par signes, la jeune fille

à dormir.

Pendant près d'un quart d'heure pas un mot ne fut prononcé: Basil

fumait, les yeux nonchalamment fixés sur le feu, lorsque tout à coup une

idée lui vint, il releva la tête pour parler. En faisant ce mouvement il

s'aperçut que Johnson et l'indienne se regardaient avec un air qui lui

parut éminemment suspect. A l'instant où Veghte bougea, les yeux de son

mystérieux compagnon s'abaissèrent vivement vers le feu, et y restèrent

fixés avec une expression affectée de somnolence et de rêverie. On

aurait pu croire que Johnson, absorbé dans ses méditations, avait depuis

longtemps oublié l'univers entier, l'Indienne et Veghte lui-même.

Basil finissait par ne rien comprendre à tout ce qui se passait autour

de lui. Il demeura convaincu que Johnson et la fille sauvage

échangeaient des signaux mystérieux: il fut tellement impressionné de

cette idée qu'il voulut en avoir le coeur net, et se mit à questionner

Johnson.

--Horace! lui dit-il, vous avez déjà vu cette fille quelque part?

--Qu'en résulterait-il si c'était vrai?

--Pourquoi m'avez-vous caché cela lorsque je l'ai apportée ici?

--Comment voulez-vous que je vous l'eusse dit, puisque je n'en sais rien

moi-même.

--Enfin! vous la connaissez, vous savez qui elle est?

--Je sais le nom qu'elle vient de dire: Mariami.

--Eh bien! moi, je soutiens que vous n'ignorez ni d'où elle vient, ni

les circonstances dans lesquelles on l'a laissée seule dans ce bois.

--Doucement, doucement! ricana Johnson, où, diable! voulez-vous que

j'aie puisé toute cette science? J'ai rencontré pas mal d'Indiens dans

ma vie, parmi eux pouvait être cette fille; observez-la, du reste; elle

nous dévore des yeux comme si nous étions pour elle de vieilles

connaissances. Je puis dire, même, une chose: c'est que, peut-être, je

l'ai vue quelque part, mais où? mais quand? Impossible.

--Je voudrais bien que la mémoire vous revînt; vous ne sauriez croire

quelle est ma curiosité à son égard. Vraiment je ne me suis jamais senti

si curieux.

--Vous lui portez beaucoup d'intérêt; je vous en félicite, maître Basil!

répondit Johnson avec un regard étrange qui réveilla tous les soupçons

du forestier.--Chut! ajouta-t-il en baissant la voix, elle s'endort.

En effet, les grands yeux noirs de la pauvre enfant se fermaient, et un

sommeil paisible descendait sur elle. Elle en avait assurément besoin

après les épreuves qu'elle venait de traverser, et qui eussent brisé

toute jeune fille d'une autre race.

Les deux forestiers gardèrent le silence, retenant même leur respiration

pour ne pas la réveiller. Ils l'examinèrent curieusement jusqu'à ce que

ses paupières fermées et son souffle égal, leur eussent annoncé que leur

protégée dormait profondément.

Il était passé minuit. Le feu continuait à flamber joyeusement, car le

combustible ne manquait pas. La neige tombait avec plus de fureur que

jamais, tournoyant dans l'air en tourbillons blafards, et épaississant

le formidable linceul qui couvrait la terre. Évidemment si la tempête

continuait ainsi jusqu'au matin, tout trajet dans les bois devait être

impraticable: cependant Veghte ne manifesta aucune appréhension à ce

sujet; le mot «impossible» lui était inconnu.

--Je pense maintenant qu'elle doit être affamée, murmura-t-il sans

bruit: n'est-ce pas votre opinion, Johnson?...

--Peut-être, d'après les apparences.

--Pauvre petite! pourquoi n'y avons-nous pas songé?

--A quoi bon y penser, alors que nous n'avons rien à manger pour

nous-mêmes?

--J'ai une bonne pièce de venaison, répliqua Basil; ce n'est pas énorme,

et pourtant, si elle parvient à l'expédier, elle est plus forte mangeuse

qu'elle ne le paraît.

--C'est une Indienne. Ces _espèces_-là peuvent jeûner sans que ça y

paraisse.

--C'est peut-être une sorcière! fit Veghte d'un air prodigieusement fin;

qui sait si nous ne la verrons pas s'envoler au point du jour avec des

ailes de chauve-souris et un bec de corbeau?

--A quel moment de la nuit sommes-nous?

--Il doit être minuit passé.

--Si nous essayions de faire un petit sommeil? fit Johnson en baillant.

--C'est une proposition dont je ne suis pas ennemi.

--Eh bien! disposons-nous pour cela. Tout porte à croire que nous ne

serons pas dérangés par quelque nouvelle visite: en tout cas nous

saurons bien nous réveiller au moindre bruit. Le feu ne s'éteindra pas,

il y a assez de bois pour l'alimenter jusqu'au jour.

--Oui, oui! tout va bien; dormons.

Avant de s'étendre sur son lit de broussailles, Basil alla inspecter

l'Indienne pour s'assurer qu'elle était assez chaudement protégée contre

la température de plus en plus glacée; puis il empila sur le foyer une

quantité de bois formidable, destinée à brûler pendant plusieurs heures

sans être renouvelée.

--Je m'éveillerai bien sûr lorsqu'il baissera, dit-il; nous ne serons

point engourdis par le froid, et quant à moi, je ne me sens pas gelé du

tout.

--La fille Indienne n'aurait pas dit ça tout-à-l'heure. Je suis bien

aise que vous ayez le sommeil léger, car lorsque je dors, je m'acquitte

de cette fonction avec un si grand courage que je suis fort long à

m'éveiller.

Leurs préparatifs furent bientôt faits. Ils n'avaient, entre eux d'eux,

qu'une couverture, car Veghte avait donné la sienne à l'Indienne; mais

cet abri leur suffisait pourvu qu'il les garantît de la neige. Ils

construisirent à la hâte un toit de branches, le recouvrirent avec la

couverture, s'étendirent moelleusement dessous, et un quart d'heure

après ils dormaient.

Au bout d'une heure, environ, Basil s'éveilla sans savoir pourquoi. Son

sommeil avait été si profond qu'il fut quelques moments à reprendre sa

présence d'esprit, et à discerner ce qui se passait autour de lui. Il

lui sembla cependant entendre le bruit furtif de plusieurs voix parlant

tout bas.

Il étendit la main pour tâter la place de Johnson: ce dernier n'y était

plus. Alors Basil rejeta la couverture et se mit avec vivacité sur son

séant.

S'il avait apporté dans cette action la prudence méticuleuse qui lui

était habituelle, il aurait pu surprendre l'explication d'un mystère qui

resta toujours une énigme pour lui.

Johnson paraissait fort occupé à empiler du bois sur le feu; quant à

Mariami, la jeune fille indienne, son sommeil semblait tout aussi

profond qu'au premier moment. Néanmoins il ne put retirer de son

imagination que tous deux avaient conversé ensemble quelques moments

auparavant.

--Ho! ho! vous voilà éveillé, dit Johnson en se retournant.

--Oui! répliqua sèchement Basil, que faites-vous là?

--Le froid m'avait gagné, ça m'a fait apercevoir que le feu baissait; je

me suis levé pour le ranimer, car je n'ai pas voulu vous déranger.

--Mary-Ann, l'Indienne, s'est réveillée aussi? reprit Veghte d'un ton

soupçonneux.

--Qui? où? quand? fit Johnson en regardant autour de lui d'un air

effaré, comme s'il eût oublié la présence de la jeune fille.

--Oui! oui! elle! Je suis sûr de vous avoir entendus tout à l'heure

causer ensemble.

Johnson se livra à un de ces sourires hautains et nonchalants qui lui

étaient particuliers.

--Vous vous imaginez qu'elle consentirait à me parler, lorsqu'elle

refuse de vous dire un seul mot, à vous qui lui avez sauvé la vie!

--Assurément ce serait souverainement déraisonnable; mais les femmes

sont de si drôles de _choses_, si incompréhensibles!...

--Je pense, dit Johnson en détournant l'entretien, que voilà le feu en

bonne route jusqu'au matin; essayons donc de voir si nous pourrions

goûter une heure ou deux de bon sommeil.

A ces mots, il se réintégra dans son lit, et s'endormit ou parut

s'endormir aussitôt.

Il n'en fut pas ainsi de Veghte. Les soupçons désobligeants qui lui

remplissaient la tête, le tinrent éveillé pendant plus d'une heure.

Il y a dans l'organisation humaine certains instincts magnétiques,

desquels résulte une espèce de seconde vue intérieure, ou un

avertissement mystérieux qui met en garde contre l'ennemi, alors même

qu'il reste inconnu.

Basil éprouvait cette émotion et revenait toujours à cette idée

méfiante, que dans la conduite de Johnson et de l'Indienne il y avait

quelque chose de louche.

Il se rappela que, quelques années auparavant, à la première fois qu'il

s'était rencontré avec Johnson, les allures de ce dernier avaient été

déplaisantes, son amitié suspecte; puis, sa brusque arrivée auprès du

feu, sa manière presque brutale de s'installer, ses discours dédaigneux

et ambigus, son inqualifiable négligence à faire des signaux utiles;

tout concourait à soulever contre lui les soupçons les plus légitimes.

Or, au désert, quiconque n'est pas ami, est ennemi! quiconque n'est pas

clairement, ouvertement loyal, est un traître!

Basil aurait donné quelque chose de bon pour le voir «au Diable:» la

présence de cet homme lui semblait malfaisante.

La pente de ses rêveries amères conduisit tout doucement Basil dans les

régions du sommeil; il y resta pendant plusieurs heures, étranger à tout

ce qui se passait autour de lui.

Enfin, le mouvement qui se faisait autour de lui le réveilla. Il se leva

précipitamment; le feu continuait de briller avec éclat; l'aurore

commençait à poindre.

--Déjà réveillé! fit Johnson en riant: à vous voir dormir, j'aurais

pensé que le grand jour vous trouverait au lit.

--Il y a longtemps que vous êtes levé?

--Une grande demi-heure, pour le moins.

Veghte était outré contre lui-même d'avoir laissé prendre pareil

avantage à cet homme: il se leva furieux.

--Je ne puis comprendre que j'aie tant dormi! dit-il d'un ton bourru; si

j'étais demeuré huit jours sans me coucher ce serait à peine

pardonnable.

--Ah! ah! c'est que vous étiez fatigué et transi.

--Johnson! où est la fille? demanda soudain Basil.

--Le ciel le sait, fit Horace d'un air innocent. Elle avait disparu

quand je me suis levé.

CHAPITRE V

TRAHISON

--Les femmes sont d'étranges _choses_! répéta Basil lorsqu'il fut un peu

revenu de son étonnement: l'avez-vous vue partir, Johnson?

--Ma foi non! je me suis éveillé il y a une demi-heure environ, j'avais

froid, je me suis levé pour activer le feu, et je ne me suis aperçu de

sa disparition que lorsque la flamme est devenue brillante.

--Très-bien! mais il y a une chose certaine, c'est qu'elle n'a pu aller

ni bien vite ni bien loin à cause de la neige; il ne me faudra pas

longtemps pour l'atteindre, dit Basil en se levant sous l'impulsion

d'une idée soudaine.

--Homme! s'écria Johnson décontenancé, à quoi pensez-vous? Est-ce que,

par hasard, vous songeriez à poursuivre Mariami?

--Pourquoi non?

--Vous mériteriez d'être fusillé si vous faisiez pareille sottise!

Savez-vous quelles ont pu être ses intentions en partant comme elle l'a

fait? Savez-vous si elle verra avec plaisir votre poursuite? Et alors

pourquoi se serait-elle en allée?

Veghte secoua sa naïve et grosse tête d'un air de perplexité:

--Je suppose... je suppose... Bah! je n'y comprends rien. Johnson!

ajouta-t-il avec admiration, je voudrais être aussi instruit que vous

sur ces créatures-là.

--Quelles créatures?

--Les femmes! je n'y comprends rien, et ça me chagrine.

--Quand vous serez plus âgé vous en saurez davantage.

--Plus âgé... reprit le forestier; j'aurai quarante-huit ans à la fin de

ce mois.

--Ça ne fait rien. Vous avez eu peu de relations avec le beau sexe;

c'est fort long de se mettre au courant de ses allures et de ses

caprices.

--Je vous crois! fit Basil respectueusement.

La conversation en resta là. Au bout de quelques instants, les deux

compagnons remarquèrent que la neige avait cessé de tomber.

Mais en contemplant cette immense plaine glacée et éblouissante de

blancheur, Veghte ne pouvait se défendre d'un sentiment d'anxiété pour

cette intéressante jeune fille, qui, à peine sauvée d'une mort certaine,

s'était rejetée volontairement dans ce mortel abîme du désert.

Ses traces apparaissaient profondément empreintes; il les regarda avec

tristesse et reconnut bien vite qu'elle avait dû cheminer avec une peine

infinie à cause de l'énorme épaisseur de la neige; la trace était

traînante et irrégulière; on voyait qu'elle avait chancelé à chaque pas,

et que, plusieurs fois, elle était tombée.

La vue pouvait suivre sa piste à une assez grande distance, à travers

les arbres clairs-semés. Basil remarqua qu'elle se dirigeait dans une

direction diamétralement opposée au lieu où il lui avait porté secours.

Mais qu'était-elle devenue?... Avait-elle continué un voyage

accidentellement interrompu? ou bien était-elle allée mourir

misérablement dans quelque autre coin du désert?

Basil se perdait en conjectures silencieuses, et restait persuadé qu'il

ne reverrait plus la jeune Indienne.

Cette conclusion lui arracha un gros soupir. Il ne pouvait éloigner sa

pensée de cette frêle créature arrachée par lui à une mort horrible; un

sentiment indéfinissable l'attirait vers elle, et sa brusque disparition

lui faisait l'effet d'un grand malheur.

Johnson, lui, ne se départait point de son calme extraordinaire et

imperturbable; quand il fit grand jour il reprit la conversation:

--Si nous voulons gagner le Fort Presqu'île avant ce soir, nous n'avons

pas beaucoup de temps à perdre.

--Non assurément; et ce ne sera pas une petite besogne de patauger dans

cette neige, observa Basil en faisant ses préparatifs de départ; nous

pouvons compter qu'il faudra peut-être encore camper en plein bois la

nuit prochaine.

--Ça ne vous fait pas peur, une semblable perspective?

--J'ai fait des courses pires que celle-là. Mais voulez-vous que je vous

dise ce qui serait une bonne chose pour nous? s'écria Veghte illuminé

par une brillante idée.

--Quoi donc?

--Ah! ah! ce serait de tomber sur quelque bande de Peaux-Rouges, et

d'être poursuivis par eux. Je vous assure qu'il y aurait lieu de courir

plus que nous ne voudrions.

--Ce n'est guère à ambitionner: je ne me sens nulle envie de courir.

--Une fois j'ai été pris comme ça, et j'ai rossé d'importance cette

canaille; mais je vous le dis, ce fut une rude besogne. Si nous en

faisons autant aujourd'hui, nous aurons besoin de repos pendant tout le

reste du jour.

Pour se prémunir contre les fatigues futures, ils déjeunèrent: ce repas,

fait avec le vigoureux appétit des chasseurs, fit une brèche

considérable au quartier de venaison; il devint évident qu'il ne

pourrait fournir matière à un second assaut semblable.

La marche commença. Mais ils n'eurent pas fait un mille qu'ils purent

calculer la lenteur de leur marche, d'après les obstacles monstrueux

opposés par la neige: à ce train-là, ils se voyaient contraints de

voyager toute la nuit, ou de coucher en forêt, comme la nuit précédente.

Cependant ils n'avaient pas le choix, force leur était de marcher en

avant. D'ailleurs, ce n'était pas leur première aventure de ce genre; en

vrais forestiers aguerris, ils ne s'épouvantèrent pas trop de la

situation.

Basil Veghte prit naturellement la tête de colonne, et se chargea de

frayer la route dans la neige. Johnson le suivait à grand peine quoique

une bonne portion de la besogne fût faite; des monceaux de verglas étant

déjà écartés et brisés par son compagnon.

Basil, tout en cheminant, songeait à la jeune Indienne Mariami, et se

soulageait, tant bien que mal, par de gros soupirs. Qu'était devenue

l'ingrate fugitive? Était-elle vivante..., mourante..., morte...! ou

bien avait-elle été recueillie par quelqu'un de sa race et emmenée au

loin?... Toutes ces alternatives problématiques étaient de nature à

exercer laborieusement l'imagination inquiète du pauvre forestier.

Toutefois, ce labeur intellectuel ne lui déplaisait pas; il faisait une

utile diversion à la fatigue corporelle; le temps et l'espace

s'écoulaient plus inaperçus.

Tout à coup se présenta un obstacle considérable: c'était un cours d'eau

rapide, profond et large. Au bruit de ses vagues tumultueuses et

indisciplinées Basil s'arrêta:

--Qui sait si nous allons pouvoir le traverser? fit-il en se retournant

vers Horace; quoiqu'il n'ait pas fait chaud cette semaine, il n'est pas

sûr que le ruisseau soit couvert de glace.

--C'est possible, répondit Johnson d'un air désappointé; et dans ce cas

que faudra-t-il faire?

--Ce n'est pas tout encore, vous allez voir, reprit Basil. Il est

probable que les bords seront _pris_, le milieu sera dégagé de glace, et

le courant n'en sera que plus inabordable, car il n'y aura pas moyen de

naviguer au milieu des glaçons tranchants comme des rasoirs. Dans ce cas

nous n'aurons d'autre ressource que de faire comme notre grand Georges

Washington en pareille circonstance.

--Que fit-il?

--Il...--Ah! nous y voilà, interrompit Veghte en faisant un

haut-le-corps pour franchir plusieurs arbres renversés; c'est bien comme

je vous l'annonçais: glace au bord, vagues au milieu; et glace trop

mince, trop fragile pour porter un homme, ajouta-t-il en rompant à coups

de talons la croûte brillante, saupoudrée de neige.

Effectivement, tout le milieu du torrent, sur une largeur de plus de

cent pieds, roulait avec rapidité ses flots verdâtres où se culbutaient

de larges glaçons. Au premier coup d'oeil il était visible que la

navigation serait dangereuse, pour ne pas dire impossible.

--Ça va mal! grommela Veghte, après quelques minutes de contemplation

muette, si nous voulons arriver au Fort Presqu'île, il faut absolument

franchir ce scélérat de ruisseau: mais comment faire...?

Les Forestiers du Michigan · 第 2 / 9 段