1 fr. 25 c. le volume.
GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC
LES
FORESTIERS DU MICHIGAN
[Illustration]
PARIS
A. DEGORCE-CADOT, éditeur, 9, rue de Verneuil
_Propriété exclusive de l'éditeur_
COLLECTION DES OEUVRES
DE
CH. PAUL DE KOCK
_Avec gravures de la typographie Claye_
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F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY
GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC
LES
FORESTIERS
DU MICHIGAN
[Marque d'imprimeur: D C]
PARIS
A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR
9, RUE DE VERNEUIL, 9
Tous droits de propriété expressément réservés
LES
FORESTIERS DU MICHIGAN
CHAPITRE PREMIER
L'HOSPITALITÉ AU DÉSERT
Il faisait nuit dans le désert! une nuit de tempête, de sombre horreur!
une nuit de mort!
C'était aux époques légendaires de la jeune Amérique; antérieurement à
ses luttes glorieuses pour l'Indépendance; bien avant que la
civilisation eût abordé les profondeurs de ses forêts immenses,
solitaires, mystérieuses.
L'hiver était sur son déclin; depuis vingt-quatre heures la neige
tombait sans relâche. Ses grands flocons blafards flottaient indécis
dans l'atmosphère, au gré des rafales, et s'abattaient silencieusement
sur le blanc linceul qui couvrait la terre. Toutes les formes des
arbres, des pierres, des monticules de terrain, étaient émoussées,
arrondies, nivelées avec une uniformité sépulcrale; on aurait dit la
vallée de Josaphat où dormaient sous leur suaire immense, les morts, les
vieux morts des générations éteintes.
La solitude s'épanouissait dans toute sa muette et frissonnante horreur;
la solitude... peuplée de fantômes qu'on sent, mais qu'on ne peut ni
voir ni entendre.
Par cette nuit désolée, un être vivant s'agitait dans l'intérieur des
forêts qui couvraient toute la région méridionale proche du lac Érié.
Cette créature isolée avait forme humaine; elle trahissait son existence
par le mouvement pénible et monotone de ses pieds qui gravissaient la
neige pour s'y enfoncer,... la gravissaient de nouveau pour s'y enfoncer
encore.
C'était Basil Veghte, le robuste Yankee, l'homme de bronze, le forestier
aux muscles d'acier, à la volonté indomptable. C'était l'arrière
petit-fils de la vieille Europe, naturalisé fils du désert.
Depuis douze heures, il luttait contre la tempête avec la force
opiniâtre du buffle et la sagacité de la panthère. Il faut avoir essuyé
bien des orages, pour se lancer ainsi en pleine forêt lorsque toute voie
a disparu, lorsque sous le voile épais des frimas la bête fauve
elle-même ne retrouverait plus sa piste.
Cependant Veghte n'avait pas même songé au péril; l'idée lui était venue
de traverser la forêt, il s'était mis en route, et il l'avait traversée.
A la fin, il trouva bon de faire halte sous un arbre immense dont les
rameaux épais lui offraient un abri sûr.
Pendant quelques instants il resta immobile et attentif, comme s'il eût
épié quelque bruit lointain. Mais rien ne troublait l'effrayant silence
du désert, si ce n'étaient les mugissements intermittents des rafales,
et le sourd grondement du lac Érié.
Alors il secoua la neige collée à sa carabine, l'appuya contre l'arbre
avec précaution; ensuite il battit le sol de ses pieds avec une telle
vigueur, que bientôt il eut aplani autour de lui une circonférence
respectable.
Cette première opération accomplie, il amoncela des broussailles en
forme de bûcher, y entrelaça savamment des branches sèches de toutes les
grosseurs; enfin il entreprit la tâche d'allumer du feu, à la manière
indienne; tâche difficile et délicate à cause de l'humidité extrême de
la température.
Mais, en homme de précaution, il était muni: deux morceaux de bois durs
et secs étaient soigneusement enfermés dans sa gibecière. Il les sortit,
en planta un dans la terre,--celui-là portait un trou à son extrémité
supérieure;--prit entre ses deux mains l'autre qui était pointu, et le
fit rouler dans le morceau creux avec une rapidité excessive.
Quelques instants après, le contact et le frottement avaient échauffé
les deux morceaux de cet instrument primitif; une poussière embrasée en
jaillit comme un tourbillon; les feuilles demi-sèches fumèrent,
flambèrent, et le feu fut allumé.
Bientôt les joyeuses lueurs du brasier illuminant le bois, y découpèrent
de fantastiques silhouettes; Veghte s'installa sur un noeud saillant du
gros arbre, les pieds contre le foyer, fumant sa pipe avec béatitude.
Qu'un bon bourgeois parisien de la rue Saint-Anastase ou de la rue
Saint-Paul se figure un pareil coin de feu pour sa nuit!... il se
croirait perdu. Basil Veghte était content.
--Voilà un cuisant orage, murmura-t-il tranquillement en secouant dans
le feu la neige attachée à ses guêtres: j'aurais, tout de même, bien pu
continuer ma marche jusqu'au matin; mais, à quoi bon? J'arriverai
toujours assez tôt au fort. Christie n'est pas particulièrement pressé
de me voir; s'il tient à me rencontrer plus tôt, rien ne l'empêche de
venir au-devant de moi.
A ce moment, l'oreille exercée du chasseur saisit au vol le bruit d'une
sourde détonation qui traversait l'air sur l'aile de la tempête.
--Ah! le canon du fort! Il est réveillé tard cette nuit: dans tous les
cas, c'est marque que tout va bien, et je puis faire un bon somme.
Depuis si longtemps que j'étais en route, je commençais à craindre de
m'être égaré; mais ce petit mot d'amitié me fait voir que je me suis
bien tiré d'affaire; me voici justement où je pensais être: tout va
bien.
Notre homme tira méditativement quelques épaisses bouffées de sa pipe,
et se dorlota pendant plusieurs minutes à la chaleur du feu. Après cette
concession faite au _far-niente_, il tourna la tête et jeta autour de
lui un regard investigateur qui cherchait à vaincre les ténèbres.
--Bah! il n'y a personne dehors par une nuit semblable, reprit-il en
présentant son dos à la flamme bienfaisante; Pontiac lui-même ne me
dépisterait pas; et je suppose qu'il n'aurait pas même la tentation de
venir rôder autour de moi, quand il saurait où je suis... Pourtant le
vieux drôle aimerait mettre la main sur moi.
Basil se sourit à lui-même avec une nuance de satisfaction orgueilleuse.
--A tout hasard, voyons un peu comment se porte _Doux-Amour_,
continua-t-il en prenant son fusil pour l'examiner.
--Ça me fait penser à la nuit, toute pareille, ma foi! et sur ce même
chemin, où Wilkins et moi nous fûmes bloqués dans les bois par les
Indiens.--Pauvre Wilkins! je fis un plongeon dans la neige!... moi je
m'en tirai avec un double trou dans mes guêtres; quant à lui, il fut tué
sans y avoir songé.
Sur ce propos, Veghte regarda encore autour de lui; il se disposait à se
rasseoir, lorsqu'un bruit furtif dans le bois le fit tressaillir.
Il s'adossa dans une anfractuosité de l'arbre, épaula son fusil et cria:
--Qui va là?
--Ami!
Le forestier resta en garde. Au bout de quelques secondes, un homme
sortant de l'ombre apparut dans le cercle de lumière qui formait
l'auréole du brasier.
C'était un Européen de petite taille, mais trapu et de corpulence
énorme. Il s'avança sans cérémonie vers le feu, époussetant la neige qui
couvrait ses vêtements, mais sans faire le moindre salut à son hôte
improvisé. Celui-ci, de son côté, quoique déposant tout air de méfiance,
ne lui fit pas le moindre geste hospitalier.
--Voilà une vilaine nuit, et qui n'engage pas à la promenade? dit Veghte
d'un ton interrogateur.
--Oui, répliqua l'autre stoïquement; et je me serais aussi bien attendu
à trouver une comète dans le bois, qu'à y rencontrer un feu de
campement.
--De mon côté je n'aurais pas supposé qu'un homme, sans y être forcé,
s'amusât à courir les forêts, par ce temps-ci; et maintenant que nous
sommes réunis, je parie bien qu'à cinquante milles à la ronde, il ne se
trouve pas une Face-Pâle ou un Peau-Rouge disposé à franchir le seuil de
sa porte.
--Ceci est pour moi une fort bonne aventure! reprit l'étranger en
répondant moitié à ses propres pensées, moitié à celles de son
interlocuteur.
En même temps il retira en arrière son capuchon, pour en expulser une
vraie montagne de neige; puis, il compléta sa toilette par un
trémoussement général identique à celui d'un chien qui se secoue.
--... Une fort bonne aventure! continua-t-il; nous sommes seuls dans le
bois, c'est évident. Et je ruminais dans mon esprit la pensée de
m'abriter tant bien que mal, lorsque j'ai aperçu votre feu; cette vue
m'a donné un courage extraordinaire comme je n'en avais pas ressenti
depuis longtemps.
Cependant Veghte l'observait d'un oeil perçant qui semblait vouloir le
perforer d'outre en outre; il épiait ses moindres mouvements et
cherchait à y découvrir quelque nuance suspecte. Enfin, il laissa
échapper la question qui était sur ses lèvres depuis le commencement de
l'entrevue.
--Vous vous dites ami, mais je n'ai pas entendu votre nom... si vous
l'avez dit.
--Je ne l'ai point dit; observa l'autre en croisant négligemment ses
mains derrière lui, et tournant le dos au feu.
Cette froide et imperturbable assurance faillit déconcerter Veghte, tout
habitué qu'il fût aux plus étranges rencontres. Il revint cependant à sa
question.
--Eh bien! voyons donc ce nom? car je suppose que vous ne trouvez aucun
inconvénient à le donner.
--Oh! je n'y rencontre aucun inconvénient, répondit indifféremment
l'étranger; mais... que signifie un nom, Basil Veghte?
Le forestier fut stupéfait de voir que cet inconnu le connaissait.
Néanmoins il reprit d'un ton sec:
--Il ne s'agit pas de ce que peut signifier un nom; je vous donne le
choix entre deux choses que je vais vous proposer: dites-moi votre nom
ou allez-vous-en camper ailleurs.
L'étranger le regarda et se mit à rire.
--Basil, vous rappelez-vous Brock Bradburn?
Veghte l'enveloppa d'un regard rapide:
--Je ne me souviens pas, dit-il, d'avoir entendu ce nom.
--C'est mon opinion également; car je ne vous l'avais point encore dit.
--Voudriez-vous me faire croire que ce n'est pas vous!
--Je serais assez de cet avis.
--Enfin! voulez-vous, oui ou non, me dire qui vous êtes?
--Et si je ne le voulais pas?
--Eh bien! la question est tranchée! Laissez-moi tranquille avec mon
feu. Vous êtes venu sans être invité; retirez-vous de même.
--Et si je ne le voulais pas?... riposta l'étranger en le regardant
entre les deux yeux.
Le visage de Veghte prit une expression dangereuse.
--Si-vous-ne-vou-lez-pas, répondit-il en appuyant sur les mots, je crois
qu'il se présentera certaines circonstances qui vous feront changer
d'avis.
--Voyons, que pensez-vous du nom de Zacharie Smithson, Basil? Il n'est
pas absolument mélodieux, j'en conviens; mais cela ne doit pas vous
empêcher de me serrer la main en me souhaitant la bienvenue.
--Si c'est réellement votre vrai nom, et si vos intentions sont droites,
vous avez place à mon feu et sous ma couverture, répliqua Basil
sensiblement radouci.
--Merci, j'en ai une pour moi, et une bonne couverture. Mais je vous
vois fumer de si bonne grâce que j'en deviens jaloux; permettez que j'en
fasse autant.
Et, joignant le geste à la parole, l'étranger prit au foyer une branche
enflammée, la présenta à sa pipe qui exhala aussitôt des bouffées
odorantes. Pendant l'opération ses traits furent vivement éclairés par
cette flamme plus proche que celle du foyer. En réalité, il avait
d'abord évité de se laisser voir en pleine lumière; mais à ce moment il
affecta au contraire d'éclairer longuement son visage, pour faciliter au
soupçonneux forestier l'examen auquel il s'acharnait visiblement.
Veghte put donc voir à son aise les sourcils épais, les yeux noirs et
expressifs, le nez court, la large face, l'épaisse barbe de son
interlocuteur.
Dans les souvenirs de Basil il y avait quelque trace de ce visage-là; il
devait l'avoir vu; mais où? à quelle époque? Il eut beau remonter une à
une les années de son aventureuse existence, il ne rencontra rien de
précis à cet égard.
Cependant, après s'être répété plusieurs fois à lui-même le nom de
Smithson, pour aider sa mémoire, il arriva à une conviction peu
flatteuse pour l'inconnu; savoir que, comme le précédent, ce nom était
une invention.
Cette conclusion le jeta dans une disposition d'esprit passablement
agressive; il en revint à son ultimatum, et se disposa à faire vider les
lieux au trop facétieux étranger.
Mais celui-ci avait étendu sa couverture, s'y était moelleusement
installé et fumait comme un bienheureux. Il était visiblement plongé
dans les béates abstractions de la quiétude, et se délectait à la
contemplation de ses riantes pensées intérieures.
Veghte fit un mouvement pour prendre la parole; l'autre le prévint:
--Il neige plus fort que jamais! dit-il en allongeant ses jambes vers le
feu. Voilà bien la plus forte tourmente que j'aie vue. Si elle continue
comme ça toute la nuit, ce ne sera pas une petite affaire de regagner le
fort demain matin.
--A quel fort allez-vous?
--Au Fort de Presqu'île, sur le Lac.
--C'est également le but vers lequel je marche depuis trois jours.
--Oui, je sais, je sais, fit l'étranger d'un ton suffisant; vous vouliez
y arriver cette nuit même. C'est comme moi, et figurez-vous que j'ai
fait tout mon possible; mais il n'y a pas eu moyen.
--Vous me semblez terriblement savant et perspicace, répliqua le
forestier, outré des airs supérieurs que se donnait l'autre.
--Heu! pas trop! Cependant il est un point sur lequel j'ai l'avance à
votre égard, quoique je sois en arrière sur d'autres.
--Et lequel, s'il vous plaît?
--Je sais votre nom; vous ne connaissez pas le mien.
--Ah! vous ne m'avez pas encore décliné votre vrai nom!
--Comprenez! je vous connais, _de souvenir_, pour vous avoir vu; tandis
que vous... depuis une heure que vous me dévisagez, vous ne pouvez pas
classer ma figure ni ma personne dans votre mémoire. Non! je ne vous ai
pas dit vraiment comment je m'appelle...
Veghte faisait décidément mauvaise figure: pour prévenir l'explosion,
l'étranger se hâta d'ajouter:
--Je vous ai un peu mystifié, Basil; mais c'est pour rire; voici mon
vrai nom. Je suis HORACE JOHNSON.
CHAPITRE II
UN CRI DE MORT
Ce nom n'était pas tout à fait inconnu à Veghte, mais, pour le moment,
il lui aurait été impossible de se rappeler le lieu ni l'époque où il
l'avait déjà entendu.
A la fin il crut se souvenir que le propriétaire de ce nom avait voyagé
avec lui, deux ans auparavant, sur les bords du lac Saint-Clair, et
qu'en cette circonstance, ayant été pourchassés par un détachement de
Chippewas, ils avaient eu toutes les peines du monde à leur échapper.
--C'est bizarre que je ne vous aie pas reconnu! dit-il enfin en souriant
et lui tendant la main; il me semblait bien que j'avais entendu votre
voix et vu votre visage quelque part; mais, quand ma vie en aurait
dépendu, je n'aurais pu dire où; pourquoi avez-vous tant tardé à vous
faire connaître?
--Eh! je vous l'ai dit: histoire de rire! Je vous avais reconnu au
premier coup-d'oeil: je me suis amusé à me cacher le visage en
commençant, et je vous ai ensuite montré ma figure fort adroitement
lorsque j'ai allumé ma pipe; j'avais passablement envie de rire en
examinant vos efforts pour me dévisager. A présent, voyons un peu! Il y
a deux bonnes années que nous avons essuyé cette bousculade au bord du
vieux lac Saint-Clair, n'est-ce pas? Ce fut alors notre dernière
entrevue: qu'en dites-vous?
--Deux ans à l'automne passé. Vous avez considérablement changé depuis
cette époque, Horace.
--Hélas, oui! sans plaisanter. Je n'en puis dire autant de vous; vous
êtes toujours le même: toujours la même chevelure, toujours le même
visage. Qu'êtes-vous donc devenu pendant tout ce temps?
--J'ai été beaucoup à Presqu'île; quoique depuis trois mois je sois
absent du fort. J'ai passé un certain temps à Michilimakinuk, ensuite au
fort Sandusky; puis, à Saint-Joseph; enfin à Ouatanon.
--Il est singulier que nous ne nous soyons pas rencontrés: j'ai
fréquenté ces trois forts, surtout le Sandusky.
--Quand avez-vous quitté ce dernier poste?
--Vers le milieu d'octobre.
--Eh bien! moi j'y ai passé la première semaine de novembre. Vous avez
pris plus de temps que moi pour faire le voyage.
--Ma foi! je n'étais pas pressé: j'ai marché à petites journées.
--Moi aussi: seulement, quand j'ai vu la tourmente qui se préparait,
j'ai doublé le pas dans l'espoir d'arriver au fort cette nuit. Mais, le
moyen de marcher!... quand il y a deux pieds de neige!
Les deux nouveaux amis se rassirent auprès du feu, et, commodément
appuyés sur le coude, s'envoyèrent réciproquement d'énormes bouffées de
fumée: la conversation continua, entremêlée d'un échange de regards
curieux.
Par moments ils s'oubliaient dans une rêveuse contemplation de leur feu
dont l'activité croissait avec la fureur de l'ouragan. Sur leurs têtes
se balançaient mélancoliquement les gigantesques branches chargées de
neige, déversant par intervalles de petites avalanches qui roulaient
jusque dans le brasier.
--Encore un redoublement de neige! remarqua Johnson après avoir
vainement essayé de sonder les ténèbres du regard. Encore quelques
heures comme cela, et nous ne pourrons plus regagner le fort.
--Je ne m'étonnerais point qu'elle tombât sans discontinuer tout le
jour: la tempête a commencé d'une façon régulière, elle durera
longtemps. Vous souvenez-vous de la tourmente qui eut lieu à Noël de
l'année dernière? Il neigea sans relâche pendant toute une semaine? fit
Veghte d'un ton interrogateur.
--Oui, oui! je m'en souviendrai tant que je vivrai. J'étais à une
douzaine de milles du fort Sandusky lorsque ça commença, et j'étais un
peu indécis sur la direction que je prendrais. Je me décidai à faire un
tour de chasse, et, dans l'après-midi je tirai un ours: cet animal, au
lieu de tomber mort tranquillement, prit ses jambes à son cou et se
sauva: naturellement, je lui courus après. A la trace du sang sur la
neige, je m'apercevais qu'il était grièvement blessé, et je m'attendais,
de minute en minute, à le voir culbuter et me donner le temps de le
rejoindre. Mais la vilaine brute ne cessa de courir et courir encore
jusqu'à la nuit close.
«Sans me décourager, je le suivis de mon mieux, tantôt près, tantôt
loin, ne le perdant pas de vue. A la fin, le voyant disparaître comme
par enchantement, je doublai le pas si vivement, que, sans m'en
apercevoir je perdis pied et me trouvai culbuté dans un trou avec mon
diable d'ours.
«Il y eut un petit instant de confusion, j'avais les yeux, le nez, la
bouche, pleins de neige. En me relevant j'avais perdu mon gibier; plus
d'ours! J'eus beau fouiller les broussailles, vérifier tous les
environs; mon stupide animal avait décampé; je n'en ai plus entendu
parler.
«Pendant ce temps-là, il avait continué de neiger, et, pour conclusion,
il ne me restait d'autre ressource que d'allumer vivement du feu, et de
m'organiser un gîte le plus confortablement possible jusqu'au jour.
Remarquez bien que l'air était glacial quoiqu'il tombât tant de neige.
Nous autres, gens des bois, nous ne sommes jamais en peine pour nous
installer; au bout d'une minute j'avais trouvé un gros, bel arbre, un
peu creux, parfait pour servir de cheminée.
«Bon! j'allume ma pipe, je m'adosse à mon arbre, et me voilà à
réfléchir... Je ne sais pas pourquoi, mais, sans m'en douter, je ne
pouvais me sortir cet ours de la tête: Et avec des idées bizarres! qui
auraient fait mourir de rire un Indien.
«Je me le figurais grand-père d'une nombreuse famille qui l'attendait ce
soir là pour fêter son retour par un beau festin. Je le voyais encore
s'asseyant au haut bout de la table aussi majestueusement qu'un vieux
général anglais, racontant à ses convives que je l'avais fort maltraité
et presque tué, tandis que, lui, il n'avait pas daigné faire un pas
contre moi pour se venger. Puis, il me semblait entendre tous ses
enfants et ses amis faire serment de me poursuivre à outrance pour laver
cette insulte dans mon sang.
«Je ne sais combien de temps avait duré ce _fandango_ de rêveries,
lorsque je m'avisai de lever les yeux: mon diable d'ours était là, à six
pas, avec sa blessure saignante!
«Oui, Sir! j'étais pétrifié! Je pense que mes cheveux se sont mis tout
debout sur ma tête, au point de soulever mon chapeau. Mais, le pire de
tout cela, c'était que dans ma préoccupation d'allumer le feu, j'avais
oublié mon fusil par terre, assez loin de moi et je n'y avais plus
pensé. En regardant l'ours, je m'aperçus que le bout du canon touchait
presque une de ses grosses pattes: il n'aurait pas fait bon aller le
chercher là.
«La brute avait la gueule grande, ouverte, pleine de sang: à son air je
reconnus sans peine qu'elle n'avait pas de bons sentiments pour moi. Je
suppose que sa première idée avait été de s'enterrer dans quelque arbre
creux pour y mourir; mais ensuite, ne se trouvant pas aussi gravement
blessée qu'elle l'avait cru d'abord, elle avait un peu repris courage,
avait fait un petit tour dans les environs, et apercevant le feu, était
venue voir ce que ça signifiait.
«Il paraît que nous étions tous deux aussi stupéfaits l'un que l'autre,
car l'ours s'arrêta en grognant, et me regarda sans bouger pendant deux
ou trois minutes. Si j'avais eu l'esprit de me tenir tranquille,
l'animal serait parti sans rien me dire: mais j'étais complètement
abruti. Voyant que je ne pouvais mettre la main sur mon fusil, je me
levai sans trop savoir pourquoi. Tant que j'étais resté immobile, il
avait eu l'air de ne pas me reconnaître; dès que j'eus bougé, il comprit
son affaire.
«Avec un grondement très-sérieux il marcha sur moi. Je reculai, je pris
un tison et le lui présentai au nez. Cette démonstration ne fut pas de
son goût; elle le fit reculer à son tour. Cependant il ne s'avoua pas
vaincu, et cinq secondes après, il avait regagné son premier poste, et
de là, il me guettait avec un certain air qui ne présageait rien de bon.
«Je connus de suite qu'il était déterminé à me surveiller jusqu'au jour:
cela me fit songer. Je passai en revue ma provision de bois; il m'en
restait juste pour deux heures au plus.
«J'étais donc assez embarrassé de savoir quel parti prendre.
«En regardant autour de moi, je remarquai que l'arbre avait de grosses
racines saillantes; je pouvais m'élancer et à l'aide de ce marchepied
naturel, grimper sur l'arbre. Mais, au même instant, je fis la réflexion
que le tronc était assez gros pour que mon ennemi pût y monter après
moi, et qu'il serait fort capable de commettre cette indélicatesse. A ce
moment je ne pus m'empêcher de conclure que j'avais tiré un méchant coup
de fusil, et que j'avais été bien stupide de laisser fuir cette bête
avec une aussi minime blessure.
«Si, seulement, j'avais pu rattraper mon fusil, j'aurais pu terminer
assez bien la plaisanterie; mais, comme vous voyez, c'était là,
précisément, le point difficile. L'ours était, pour ainsi dire, assis
dessus; et il n'aurait, vraiment, pas été commode de le déranger.
«Enfin je me rappelai qu'aucun animal ne tient bon contre le feu, et je
me décidai à le charger avec un bon tison.
«J'avisai une superbe branche bien enflammée; pour aviver encore son
incandescence, je la fis tournoyer pendant quelques secondes autour de
ma tête, et je me jetai sur l'animal en poussant un grand cri.
«Probablement j'aurais réussi à ravoir mon fusil si je n'avais pas fait
une fâcheuse glissade. Le talon me tourna si malheureusement que je
tombai, et le tison sauta loin de moi.
«Je ne fus pas long à me relever; mais toute mon agilité ne me procura
d'autre profit que de n'avoir pas été mis en pièces par les griffes de
cette brute obstinée.
«Pendant ce temps, mon feu baissait; il n'en avait pas pour longtemps à
s'éteindre. Ça me contrariait, car il n'allait pas faire bon, sans
foyer, par une nuit aussi froide; impossible de faire du bois, _l'autre_
me guettait.
«Vlan! je prends mon élan, je saute en l'air et me voilà sur l'arbre!
Avant de gagner la cime, je donne un coup d'oeil en bas, pour savoir ce
que faisait mon compagnon.
«Il paraît que j'avais fait mon ascension au moment où il ne me
regardait pas, car je l'aperçus tournant la tête en tout sens comme s'il
me cherchait.
«Ce n'était pas le cas de rien dire; je grimpai tout doucement jusqu'aux
plus hautes branches, et je m'y installai le mieux possible en attendant
le jour. Mais, le poste était terriblement peu confortable, je vous en
réponds! Il n'y faisait pas bon, à cheval sur la rude écorce, dans une
atmosphère glaciale, sous la neige tombant à gros flocons. Que
voulez-vous? Je n'avais pas le choix de prendre un autre parti, il
fallait bien en passer par là.
«Dès les premiers moments le froid et le sommeil,--deux vilains
camarades,--vinrent me visiter rudement... si rudement qu'au bout de
quelques minutes je dégringolais dans la neige, juste à deux pieds de
mon ours.
«La chute m'avait très-bien réveillé, je bondis comme un ressort, et je
saisis dans le foyer un tison demi-mort pour m'en faire une arme. Je le
rallumai en le faisant tournoyer au-dessus de ma tête, et j'attendis de
pied ferme mon noir ennemi.
«L'animal ne bougea pas et ne souffla mot. Après avoir attendu une ou
deux minutes je m'approchai; il était mort, raide, froid comme une
pierre. Je pris mon fusil avec une satisfaction facile à concevoir, je
renouvelai ma provision de bois, je rallumai mon feu, et je pus enfin
examiner l'animal à mon aise. Il avait été touché au coeur;
positivement, il était blessé mortellement; je ne comprends pas comment
il avait pu courir aussi longtemps. Il me semble...»
Le narrateur s'interrompit en voyant Basil lui faire un signe de la
main: il s'assit aussitôt et se tut, en prêtant l'oreille. Durant
quelques secondes tous deux écoutèrent, retenant même leur souffle pour
mieux entendre.
--Un son a frappé mes oreilles pendant que vous parliez; dit Basil en
reprenant avec soin sa position.
--Bah! c'est le vent, et rien de plus.
--Ç'a été ma première pensée, mais le son s'est répété; je ne pouvais
m'y tromper.
--Eh bien! qu'est-ce que c'était?
--Quelque chose comme un cri de détresse. Il venait des profondeurs du
bois, à environ un quart de mille.
Johnson regarda son compagnon d'un air significatif.
--Savez-vous quel animal fait entendre cette voix, Basil? Ne l'avez-vous
jamais remarqué...?
--Je sais ce que vous voulez dire. Le cri de la panthère ne m'est pas
inconnu, je ne m'y trompe pas; c'est un rauquement furibond: mais cette
fois il n'y a rien de semblable.
--Mais, l'éloignement peut l'avoir modifié en l'affaiblissant.
Veghte secoua la tête d'un air de supériorité dédaigneuse.
--Pensez-vous que j'aie vécu trente ans dans les bois, pour commettre
une pareille erreur? Ah! le voilà encore...! interrompit brusquement
Basil en se levant pour sonder du regard les ténèbres environnantes.
Il était impossible de rien voir dans l'infernale obscurité de cette
sombre nuit: Basil se retourna vers Johnson qui, demi-couché, fumait
imperturbablement sa pipe.
--L'avez-vous entendu, cette fois?...
--Oui... oui... quelque chose; un murmure; mais je n'oserais dire que ce
n'est pas le vent. Justement! entendez-le hurler dans les cimes des
arbres.
Veghte lui lança un coup d'oeil presque irrité: il ne pouvait lui
pardonner sa froide apathie.
--Je vous dis, Horace Johnson, qu'il y a un être vivant près de nous
dans le bois et cet être, quel qu'il soit, est en souffrance.
--Pshaw!... répliqua l'autre en riant: vous êtes fou, ami Basil! qui,
diable! peut avoir à faire dehors, par une semblable nuit?
--Eh! qu'avons-nous à faire, nous?...
--Ah! nous, c'est autre chose: nous sommes dans les bois parce que ça
nous convient; nous suivons _notre idée_.
--Enfin! à vous entendre, on croirait que nous sommes les deux seuls
personnages, au sud du lac Érié, qui ayons quelque chose à faire. Je ne
conçois pas votre insouciance! dit Basil d'un ton de reproche.
Johnson pinça dédaigneusement les lèvres.
--Bon! j'admets qu'il y a par ici une âme en peine. Qu'est-ce que ça
nous fait?
--Ce que ça nous fait! Qu'est-ce que ça me faisait de vous donner asile
auprès de mon feu?
--C'est tout différent! Si quelqu'un vient nous demander l'hospitalité,
nous le recevrons, nous lui donnerons part au foyer, part à la pipe;
mais si ce _quelqu'un_ est à un quart de mille, en quoi ça peut-il nous
concerner?
--Nous devons lui porter secours.
--Vous le pouvez si ça vous convient: moi, non! c'est réglé!
--Si, pourtant, il y avait par là quelque pauvre malheureux, massacré
par les Peaux-Rouges, et laissé mourant sous la neige?...
--Il subira son sort, si ses forces ne peuvent le soutenir jusqu'au
jour! Basil, avez-vous perdu le sens commun? Voyez quelle furie nouvelle
a la neige! Et vous voudriez quitter ce bon feu alors que vous n'y
verriez pas à mettre un pied devant l'autre! Quelle obligation
trouvez-vous donc à courir le risque certain de vous perdre pour
secourir je ne sais qui, sans savoir même si vous pourrez lui être
utile?
--Je ne regarde pas tout ça; je ne me perds pas si facilement. J'ai trop
couru les bois pour ne point savoir retrouver le campement à mon retour.
--Enfin! vous n'y songez pas; au milieu d'une telle nuit!
--Aussi bien celle-ci qu'une autre.
--Ah! mon Dieu! neige, tempête, nuit partout! sous vos pieds! sur votre
tête!
--Vous tirerez quelques coups de fusil pour m'aider à m'orienter.
--Oui, je peux le faire..., répliqua Johnson après quelques instants de
méditation.
--Bien! n'y manquez point: me voilà parti. Adieu.
Au même instant on entendit dans le lointain une clameur tremblante et
plaintive, lamentable comme un cri d'agonie.
--D'où ça arrive-t-il? demanda Veghte.
--De là-bas: répondit Johnson en indiquant une direction précisément
opposée à celle que Basil aurait désignée.
--Impossible! observa ce dernier étonné: je l'ai entendu par ici.
--Vous vous êtes trompé, fit Johnson avec une assurance qui fit hésiter
le forestier.
Il s'arrêta un moment, indécis. Au bout de quelques secondes le même cri
étrange se fit entendre.
--C'était bien la direction que je pensais, dit Veghte: je parierais que
c'est la voix d'une femme. Adieu! n'oubliez pas de tirer quelques coups
de feu pour me remettre dans la bonne route.
Les dernières paroles du brave forestier se perdirent dans
l'éloignement: il marchait droit au but de sa courageuse expédition.
CHAPITRE III
DÉCOUVERTE ÉTRANGE
Il fallait vraiment ton courage et bon coeur à l'intrépide chasseur,
pour affronter cette noire profondeur du désert, cette sinistre tempête,
cette neige mortelle amoncelée en menaçantes avalanches.
Quand il eut fait une centaine de pas, il se retourna pour voir s'il
apercevrait son feu. Plus rien n'apparaissait.
--Un beau noir! un joli sombre! murmura-t-il en reprenant sa marche: ma
foi! il tombe de la neige de façon à épuiser toutes les provisions _d'en
haut_. Brrrrt! ce n'est pas un badinage de se promener à cette heure!
Au même instant, en dépit de toute sa précaution, il se cogna rudement
contre un arbre; en se détournant pour l'éviter, il en heurta un autre
avec la même violence.
--Il n'y a rien d'agréable à se renfoncer ainsi le nez contre les
arbres, se dit-il avec un sang-froid que rien ne pouvait déconcerter.
Et il poussa en avant. Soudain le cri se fit entendre, mais si près de
lui, que, malgré toute son assurance, il ne put réprimer un frisson et
un ressaut en arrière. Il resta immobile, écoutant toujours.
--C'est la voix d'une femme, pensa-t-il; aussi sûr que mon nom est Basil
Veghte; c'est un peu fort! que fait-elle là?
Bien des gens auraient poussé un cri d'appel en forme de signal;
assurément il eût été entendu. Mais le forestier était trop avisé pour
commettre une telle imprudence. Son oreille exercée avait reconnu la
voix d'une squaw indienne.
Mille pensées inquiètes se pressèrent tumultueusement dans son esprit.
Toutes ces aventures ne cachaient-elles pas quelque artifice perfide
combiné pour le massacrer ou le faire prisonnier?... N'était-il pas
possible que son mystérieux et impassible compagnon eût organisé cette
trame diabolique?... Et sans courir aucun risque, quelque lâche ennemi
ne pouvait-il pas précipiter Basil dans un gouffre inconnu?...
En une seconde tous ces soupçons tourbillonnèrent dans son esprit;
Veghte se sentit mal à l'aise et écouta plus minutieusement que jamais.
Un moment vint, où il s'imagina _sentir_ la présence de plusieurs
ennemis; il tourna l'oreille et l'oeil dans toutes les directions pour
sonder le ténébreux et impénétrable espace.
Puis, il fit quelques pas avec précaution: la voix s'éleva de nouveau;
cette fois c'était une sorte de chant sourd et monotone que Veghte
reconnut à l'instant.
--Dieu me bénisse! fit-il étonné; c'est le chant de mort. Je vois bien
maintenant qu'il n'y a aucune trahison; mais il y a une créature en
danger. Holà! qui est là?
Le chant continua comme si rien n'était venu l'interrompre. Pensant
n'avoir pas été entendu, Basil réitéra son appel.
--Holà! hé! m'entendez-vous?
Sa voix dominant la tempête, alla se répercuter dans les échos endormis
de la forêt: nul doute qu'elle n'eût été entendue.
--Rien n'arrête un Indien qui psalmodie son chant de mort! grommela
Veghte avec impatience; voilà une Peau-Rouge encore plus obstinée que
les autres.
Quelques pas le portèrent à côté de la femme qui se livrait à ce
sépulcral exercice. D'abord, il ne distingua rien: peu à peu le large
tronc d'un arbre se dessina dans les ténèbres, et devant lui une forme
humaine qui s'y appuyait.
Basil s'avança et tâta avec les mains: cette investigation matérielle
acheva de le renseigner.
Mais une chose l'exaspérait considérablement: la femme continuait de
chanter avec une persistance inexorable.
--Chut donc! Silence! ou bien je vais vous y forcer. Qu'est-ce que ça
signifie de brailler ainsi, alors que personne ne peut vous entendre?
Taisez-vous, à la fin! ou je me fâcherai!
Ses injonctions ne produisirent pas plus d'effet que s'il se fût adressé
au vent ou à la neige.
--Ah! ah! vous ne voulez pas vous arrêter? Eh bien! nous allons voir!
A ces mots il déploya sa large main et l'appliqua sans cérémonie sur la
bouche de la chanteuse. Force lui fut d'interrompre pour le moment ses
manifestations musicales.
Veghte tâta ensuite ses bras, ses mains et ses pieds pour savoir quels
vêtements garantissaient la pauvre créature contre les rigueurs du
temps: il ne trouva, hélas! qu'une mince robe en calicot, suffisante à
peine pour la fraîcheur d'une nuit d'été.
--Gelée, glacée à mort! murmura-t-il; par le ciel! tout allait être fini
pour vous, pauvre fille! hein? que vois-je par terre?... Ah! une
couverture!... mais elle est toute raide de glace. Il nous faut du feu,
c'est évident! Hé! vous, ne bougez pas, ou je vous tue! ajouta-t-il en
déblayant le sol et recollant çà et là des broussailles pour construire
son bûcher humide.--Je ne sais trop comment elle ferait pour courir, la
malheureuse créature, si l'envie lui venait d'essayer!...--Attention,
vous! de ne pas chercher à fuir: j'ai l'oeil sur vous, et si vous faites
un pas je vous écrase! poursuivit-il en s'efforçant de rendurcir sa
bonne voix émue de compassion.
Le bon forestier ne doutait pas que l'Indienne ne fût arrêtée par cette
idée «qu'il avait l'oeil sur elle.»--Au milieu de cette obscurité
épaisse dans laquelle ils ne pouvaient s'apercevoir, ce propos aurait pu
paraître présomptueux! mais il n'y regardait pas de si près, l'excellent
homme! Il ne songeait qu'à l'empêcher de fuir, c'est-à-dire de courir à
une mort certaine: pour cela il s'efforçait de l'épouvanter en la
menaçant de sa colère, «si elle bougeait.»
--Ah! ah! grondait-il tout en bâtissant son feu; oh! oh! je suis un
terrible homme, quand on m'irrite! je ne sais pas ce dont je suis
capable dans ma colère! si vous faites un mouvement, je vous tuerai
avant de m'en apercevoir.--Holà! elle remue, je crois! s'écria-t-il en
entendant un léger froissement sur la neige.
Prompt comme l'éclair, il jeta la poignée de petit bois qu'il tenait, et
bondit vers elle.
--Non! elle ne peut aller loin...: Ah! Seigneur! elle est tombée!
poursuivit-il, lorsque ses mains après l'avoir cherchée contre l'arbre,
l'eurent trouvée affaissée dans la neige.--Patience! encore une minute,
pauvre mourante! le feu va briller; ajouta-t-il en l'enveloppant de son
mieux avec la couverture.
En effet, au bout de quelques instants, la flamme jaillit, chaude,
brillante, joyeuse; en dépit du noir orage et de l'humidité glacée.
Basil prit dans ses bras l'Indienne, et la coucha avec précaution près
du feu: là, il s'empressa de l'examiner.
C'était une très jeune fille, à peine sortie de l'enfance; son visage
marbré par le froid avait une expression charmante et noble; ses yeux
noirs, profonds, expressifs; ses longs cheveux brillants attestaient sa
race.
Un frisson traversa l'âme bronzée du forestier en voyant cette frêle
créature raidie par un mortel engourdissement, presque sans haleine, et
qui se mourait au souffle fatal du vent de neige.
Il lui sembla, au premier coup d'oeil, l'avoir déjà vue quelque part:
mais ce n'était pas le moment de se répandre en hypothèses, il fallait
agir, il fallait lutter; la mort était là, attendant sa proie.
Basil lui retira ses moccassins, et examina ses petits pieds:
--Tonnerre! ils sont gelés, je m'en doutais! grommela-t-il en prenant
une poignée de neige pour les frictionner.
Le brave forestier mit une telle ardeur à cette utile opération, que la
jeune fille poussa un cri de douleur.
C'était mieux que rien: c'était signe de vie.
--Bon! elle reprend la parole! dit-il en riant dans sa barbe; et dans ce
discours il y a plus de sens que dans tout son baragouin sauvage.
Allons! criez un peu, petite fille! ça me réjouit de vous entendre. Le
sang commence à circuler dans ces mignonnes pattes; je vais les bien
envelopper de la couverture, ensuite je donnerai une «frottée» aux bras.
Effectivement, il donna une telle «frottée» aux deux bras, que la jeune
fille en poussa des cris. Mais le vaillant Basil ne s'arrêta pas pour si
peu, et il ne discontinua sa vigoureuse médication que lorsqu'il fut
certain d'un bon résultat.
Il y a bien des médecins qui n'en font pas autant: cela tient sans doute
à un excès de science.
--Je ne m'étonnerais pas si son nez avait besoin d'une ou deux
frictions; poursuivit le forestier, qui, joignant le geste à la parole,
opéra sur le champ, d'une manière délicate, avec le pouce et l'index. Il
est froid comme un glaçon, observa-t-il au bout d'un moment: ce n'est
pas là ce qui m'inquiète; la voilà en bon chemin.
Alors, satisfait de sa cure, il emmaillota sa protégée dans deux
couvertures, et la coucha sur un tas de fougères, de la même façon que
si c'eût été un petit enfant de quinze mois.
--Les femmes sont des _choses_ bizarres, grommela Veghte en regardant
l'Indienne qui continuait de rester immobile: tout-à-l'heure celle-ci
chantait, alors qu'elle avait tout sujet de pleurer; maintenant elle
reste muette comme un poisson, comme si ça ne valait pas la peine de me
dire merci. Vraiment, je n'y connais pas grand chose, aux femmes. Il y
avait bien ma vieille mère, et une soeur, je crois; par là-bas, derrière
le levant... mais elles sont mortes, j'imagine.
Il se tut un moment pour essuyer le brouillard qui humecta ses yeux à
ces souvenirs; puis il reprit son monologue:
--Oui, les femmes sont de drôles de _choses_; elles ont été pour moi la
cause de plus d'une épreuve. Toutes les fois que j'y ai pensé, ça m'a
fait tourner la tête. Une autre chose bizarre... Je n'ai jamais vu de
femme avec des moustaches; ça m'étonne qu'elles n'aient pas de
moustaches comme nous autres hommes! C'est, sans doute, parce qu'elles
ne sauraient pas se raser: oui, mais... elles pourraient se faire raser
par quelqu'un. C'est bizarre!...
Le problème lui paraissant de solution trop difficile, il prit le parti
de n'y plus songer.
--... Encore une chose singulière! les femmes ont de longs cheveux!...
ça m'a embarrassé longtemps de deviner pourquoi: je l'ai trouvé ce
_pourquoi_... C'est parce qu'elles les laissent pousser. Je parierais
que les miens seraient tout aussi longs, si je leur en laissais le
temps.
Veghte éprouva le besoin de respirer après ce laborieux travail
d'esprit. Il se reposa donc avec un soupir de satisfaction orgueilleuse;
jamais écolier lauréat, jamais mathématicien venant à bout d'un problème
ardu, ne se sentirent plus triomphants et plus joyeux que l'innocent
forestier quand il fut arrivé à cette ingénieuse solution.
Il se sourit à lui-même et jeta un regard sur la jeune Indienne:
celle-ci, toujours muette et immobile, tenait ses yeux noirs dirigés sur
lui avec une fixité farouche dont l'étrange expression le mit mal à
l'aise.
--Parlez-vous anglais? lui demanda-t-il. S'il en était ainsi, je serais
bien aise de vous adresser quelques questions. Hein, parlez-vous?...
Un coup d'oeil plus fixe encore s'il était possible, fut son unique
réponse.
--Allons! parlez-vous?... ou bien je vous tire les oreilles! fit-il en
allongeant le bras vers elle.
L'excellent homme se serait brûlé les deux mains plutôt que de toucher à
un cheveu de la jeune fille. Mais cette dernière, au geste qu'il fit,
répondit par un regard de reproche et d'épouvante qui lui alla jusqu'au
coeur. C'était le coup d'oeil suprême et lamentable de la biche immolée
par le chasseur.
--Dieu me bénisse! s'écria-t-il; vous avez pu croire que je voudrais
faire du mal à une pauvre infortunée créature comme vous! N'avez-vous
pas compris que je plaisantais?
La jeune fille fit un brusque mouvement pour repousser le forestier; une
expression d'embarras courroucé se peignit sur son visage, comme pour
réprimander Basil de cette familiarité irréfléchie.
Il se trouva tout interdit, la replaça auprès du feu, et impressionné
par la fixité étrange de ces yeux plus noirs, plus sombres que la nuit,
il se prit à souhaiter d'être à cent lieues de là, au fond de quelque
épaisse forêt, bien loin de cette fille extraordinaire.
Tout à coup elle lui dit avec une énergie soudaine qui le fit
tressaillir;
--Allez-vous-en!
La surprise de Veghte fut telle qu'il ne put répondre tout d'abord.
--M'en aller! répliqua-t-il enfin: et pourquoi?... vous voulez donc que
je vous abandonne?
--Allez-vous-en, répéta-t-elle avec une énergie croissante.
--Oui, n'est-ce pas? pour vous laisser geler à mort?
--Allez-vous-en!
--Eh, non! que je sois pendu si je fais un pas!
Un sentiment de méfiance s'éleva de nouveau dans l'esprit de Basil; il
trouvait une expression offensante et suspecte dans les allures de cette
fille, à laquelle il venait de sauver la vie. Tous ses soupçons lui
revinrent, il enveloppa sa protégée d'un regard rude et investigateur
destiné à la fouiller d'outre en outre.
Mais celle-ci, s'apercevant que les recommandations étaient inutiles, se
renferma dans son silence, et lui lança un coup d'oeil presque suppliant
et si expressif que Basil en fut touché; ses méfiances s'évanouirent, il
comprit qu'elle cherchait à lui faire éviter un danger sérieux.
Néanmoins ses aventures de la nuit l'avaient prédisposé à l'imprévu tout
extraordinaire qu'il pût être; et, en résumé, Veghte ne connaissait pas
la peur.
Il se pencha donc très près de l'Indienne et lui demanda à l'oreille:
--Parlez, mon enfant, dites sans crainte vos pensées. Il y a par ici des
Peaux-Rouges sur ma piste. Quoique vous soyez de leur race, vous ne
pouvez désirer ma perte, moi qui viens de vous sauver?...
--Allez-vous-en! allez-vous-en! reprit-elle en le regardant dans les
yeux.
Mais, soit ignorance, soit obstination, elle ne dit pas d'autre parole.
--Vous laisserai-je donc là?
Apparemment elle ne comprit pas cette question: sans quoi elle y aurait
répondu.
--Eh! bien! je pars, mais je vous emmène! dit-il soudain, en s'enfonçant
avec elle dans les ténèbres.
Le feu, pendant ce temps, s'était presque éteint, et les derniers tisons
ne jetaient plus qu'une fumée rougeâtre: tout disparut au milieu des
sombres obscurités de la tempête.
Quand il vit que tout était noir autour de lui, Basil éprouva une
certaine satisfaction: quels que fussent ses ennemis, Blancs ou Rouges,
il se trouvait dans des conditions égales vis-à-vis d'eux; la nuit,
l'ouragan, le désert étaient pour lui comme pour d'autres.
Tout en cheminant à pas précipités, il repassait et commentait dans son
esprit les événements inouïs dont il était le héros. On peut croire que
la question était au moins aussi grave et perplexe que son précédent
problème sur les femmes. Mais ici, Basil était _sur son terrain_, il
examina les choses sur toutes leurs faces avec une grande facilité
d'esprit.--Une jeune Indienne se mourant de froid, au coeur du grand
désert américain, par cette nuit d'horrible tempête;--cette même
Indienne cherchant obstinément à éloigner son sauveur!
Veghte eut beau tourner et retourner cette énigme complexe; il n'y put
rien comprendre.
Une préoccupation détourna l'honnête forestier de ses spéculations
métaphysiques; il s'aperçut qu'il marchait parfaitement à l'aventure.
Toute sa perspicacité sauvage lui devenait inutile au milieu des
ténèbres palpables qui l'entouraient. A cette observation désobligeante
s'en joignait une autre: Johnson n'avait nullement fait retentir sa
carabine, ainsi qu'il avait été convenu entre eux. Et pourtant,
l'excursion de Basil avait duré assez longtemps, pour que son mystérieux
compagnon s'inquiétât de lui, et songeât à donner quelque signal.
A la fin, se sentant mal à l'aise, il prit le parti de faire feu,
lui-même, à trois reprises différentes.
Rien ne lui répondit.
Cependant, comme il avait marché avec une précaution extrême, il se
croyait certain de n'être pas loin de son premier campement.
--Ce coquin là doit pourtant m'avoir entendu! grommela-t-il; c'est un
singulier compagnon, celui-là! et sa conduite me paraît louche. Je ne me
fie que tout juste à son amitié, et si nous devons faire route ensemble,
il faudra que je le fasse marcher. Impossible qu'il se soit endormi
comme une brute!
Comme il parlait encore, une lueur fugitive, ou plutôt une ombre de
lueur frappa ses yeux vigilants.
C'était son bienheureux foyer, dont il ne s'était guère détourné, dans
sa course à tâtons.
Quelques secondes lui suffirent pour y arriver; il s'installa en jetant
à Johnson un regard de travers.
CHAPITRE IV
PROBLÈME INSOLUBLE