Par le tramway, puis le funiculaire, écartant ainsi d’abord ceux qui

n’ont qu’un sou, puis ceux qui n’en ont que deux, avec les riches seuls

nous montions à Alcantara. Tu me présentais Lisbonne en me plaçant,

entre les palmiers, au point calculé d’où chacun cache une cheminée

d’usine--ils fumaient--puis, autour d’Estrella, tu me faisais avancer en

cercle jusqu’au moment où les jours de ses clochers se couvraient et

d’où je pouvais les traverser tous deux à la fois d’une flèche. De là

enfin, car j’étais fatigué,--mais à la condition que nous verrions

l’après-midi le château construit en cannes à pêche,--tu consentis à

redescendre vers le port. Les places longues de ta ville, avec leurs

mosaïques noires ondulées, semblaient arrosées d’encre fraîche. Sur

chaque façade, le Louis XV des fenêtres et le chinois des toitures

luttaient sans pouvoir s’atteindre, les dentelures de l’un reculant sans

courage dès qu’attaquaient les dentelures de l’autre. Dans les rues à

pic, les enfants d’un an dormaient à même le pavé, leur corselet remonté

aux épaules, sur le trottoir leur tête énorme autour de laquelle ils

tournaient quand passaient les automobiles. Collées aux faïences des

maisons les fillettes nues, et, au balcon le plus haut, sans autre

intermédiaire aux autres étages entre l’impudeur et l’amour, vos jeunes

femmes aux tempes moites, gantées de jaune, vêtues de mousseline, avec

des bas noirs à ramages et des feutres blancs. Appelées par le bruit,

des jeunes filles passaient la tête à travers les grilles des

rez-de-chaussée, et, prisonnières, fermaient seulement les yeux quand

nous les regardions. Si nous approchions plus près, elles devenaient

sourdes,--plus près encore, sans souffle et pâles. Puis par les rues

sans honneur dont les perroquets, au-dessus de chaque porte, en crient

l’énorme numéro, notre cortège dessinant la figure de circonstance

autour de chaque point historique, le cercle autour du pavé où le roi

fut tué, l’ovale autour du banc d’où Pombal expulsa les jésuites, nous

arrivions aux colonnes, au Tage. Accoudés aux balustrades du fleuve, car

il coule au ras de la place, et il faut même gravir deux marches pour

embarquer, tu me montrais le _Vasco-de-Gama_, votre croiseur amiral,

dont les officiers ne peuvent aller qu’à cheval dans Lisbonne;

l’_Adamastor_, qui emportait en vacances sur l’autre rive le pensionnat

des fillettes illégitimes--les mères disaient adieu en pleurant, on

entendait de l’autre côté du fleuve les pères dans l’attente pousser des

cris de joie--et le navire sans pont où l’on verse pêle-mêle les lettres

de cuivre qui composaient les noms des soixante navires allemands

confisqués, pour que vos littérateurs y trouvent le même nombre, en

poètes et en rois, de noms portugais. De grandes raies étincelaient

parfois sous la houle, et c’étaient les aiguillages qui déportent le

navire vers Halifax ou Pernambouc, et de monstrueuses barques à voile

roussie passaient, avec une proue recourbée, des yeux de cyclope peints

à l’avant, et un ne leur suffisait pas, chacune en avait deux.

--Des barques romaines! disais-je.

--Non, disais-tu, portugaises.

Un nuage voilait le soleil, s’écartait, et Lisbonne se fermait et

s’ouvrait comme un éventail. Tout ce qui roulait de ta ville de plâtre

tombait dans un bateau à quai. Sur les hampes des palais tremblait l’air

qui s’agite autour des sismographes. Les chiens éternuaient, hésitant à

entrer dans cette mer poivrée. Les cortèges de onze heures passaient,

c’étaient les unionistes en courroux, car on venait de rétablir à cause

de la guerre les décorations et, pour tous, y compris les décorés, la

peine de mort. C’était le corps diplomatique qui mettait au paquebot

l’une de ses trois femmes, les attachés en costume chantant la phrase

commune des hymnes nationaux, les seconds secrétaires portant les

cadeaux du départ, les voiles de lin bleu à paniers rouges déployés, et,

passant de leur poche, les encriers à sonnette, les Saintes-Madeleine

d’ivoire dont la petite robe de soie était dans la malle et qui étaient

nues. C’était l’autre officier de ma mission, poursuivi implacablement,

car tu lui avais expliqué qu’on ne donne jamais aux mendiants portugais,

qu’on leur dit «Tenez patience!», qu’ils s’arrêtent alors brusquement,

mendiants qu’ils sont, comme si on leur indiquait enfin pour la première

fois une recette à la vie, mais il disait «Tenez patience!» aux

marchands de journaux, aux bouquetières, aux vendeuses de soles, à tous

ceux pour qui ta phrase était un commandement à le suivre, et aussi ils

le suivaient patiemment, attendant qu’il sût le portugais pour acheter.

L’air brûlait, mais léché par des langues de glace. Les autos

descendaient l’Avenida à toute vitesse, celles des hauts fonctionnaires,

qui ne craignent pas les procès, tournant en zig-zag autour des

lampadaires du milieu. Des hommes nègres armés de tuyaux en caoutchouc

flattaient de la main les palmiers les moins bouffis; je te demandais

s’ils les gonflent, tu m’expliquais qu’ils les arrosent. Sur le Rocio

tous s’assemblaient déjà devant le Club aux chapeaux verts, debout ou

assis face au cadran de la gare, car on allait passer à l’heure d’hiver,

de midi revenir à onze heures, et recevoir en sieste ce que chez nous

l’État distribua en sommeil. A demi dégagés de leurs façades noires aux

portes bordées de gris-bleu, les horlogers sans nombre de la cité

s’agitaient, assurant qu’il faudrait tourner onze fois la grande

aiguille, marquer l’arrêt même aux demies; et souriaient d’attente et de

volupté, aux terrasses des cafés, tous les pères avec ces trois filles

qu’ils mènent le soir, au coucher du soleil, sur l’Océan, voir jaillir

le rayon vert. Midi moins une. On levait les jumelles... Midi. La petite

aiguille reculait simplement d’une heure, et les horlogers rentraient de

dépit. Les pères devenaient soudain tristes, les filles caressantes.

Reçues dans cette heure superflue, les Brésiliennes en escale souriaient

à ce temps d’Europe qui les prenait en se pliant comme un hamac, et, au

fond d’une double paresse, dans leur calèche, des orientales à sourcils

bleus laissaient tourner vers nous la voiture pour n’avoir point à

tourner les yeux. D’un mot, car tu sais tout, tu m’expliquais pourquoi

ces êtres superbes sourient aux officiers français, pourquoi ils étaient

gais et tristes, bavards et muets, constellés avec des bijoux, et cet

autre les deux seins nus:

--Cocottes... disais-tu.

* * * * *

Ton doux pays était pour moi, depuis deux ans, le premier où il n’y eût

pas la guerre. Il me fallut longtemps pour retrouver mes yeux de paix,

pour ne pas, quand riait une vieille femme, quand venait un passant

radieux, sentir en moi la joie qu’un fils fût en permission, qu’un

blessa fût sauvé. Je me précipitais vers la vitrine entourée soudain par

la foule comme vers dix mille prisonniers, comme vers Saint-Quentin

reprise, et c’était un chien de porcelaine qui remuait la tête en tirant

la langue. Quand tu me présentais à un de tes amis, je répondais avec

mille précautions, mille scrupules, comme chez nous où l’on doit--pour

éviter tout impair--parler aux gens inconnus comme s’ils étaient, et

depuis leur naissance, seuls au monde. Je bavardais avec les

grands-mères et leur petit-fils sans paraître soupçonner qu’il avait été

jadis besoin, pour former leur groupe, une minute, d’un fils ou d’un

gendre. Parfois, à l’aube, un mendiant sous ma fenêtre agitait sa sébile

et je me réveillais brusquement au matin, envahi de quêteuses, d’un de

nos dimanches serbes, belges ou roumains. Beau pays où les machinistes,

les porteurs de pianos, n’étaient pas devenus--l’art par la guerre

consterné!--de pauvres êtres fluets, et où les femmes ne marquaient pas

dans les bureaux et les tramways la place d’un homme absent, la femme en

demi-deuil celle d’un disparu, et où il nous fallut vivre comme j’aurais

vécu, voilà trois ans, dans un pays où la mort n’existe pas, plongeant

au hasard le bras dans les cœurs, parlant du passé, du futur, comme dans

un pays d’enfants...

--Saluez ces officiers, car ils nous apportent la guerre!

Ainsi, les trois Anglais et les trois Français de la mission, nous

présentaient aux troupes vos généraux. C’était sur les terrains

d’exercice usés par l’école du soldat, sur ces places qui se ressemblent

dans tout le globe comme deux crânes chauves, car l’on y voit la trame

même de la terre. C’était à Thamar, entre la papeterie et les cloîtres

indous, habités d’abeilles et boursouflés comme si toutes s’acharnaient

sur ces marbres; à Braga, au pied des trente églises, dans votre seule

ville où l’ombre des maisons dans la rue ne soit pas chinoise, sur la

place où les bornes milliaires de la voie romaine, rassemblées--et plus

heureuses encore que les dates latines leurs contemporaines, toutes

télescopées,--n’étaient plus espacées que de cinq mètres; à Evora, où

l’on met en pension, car partout ailleurs en Europe ils succombent, les

chimpanzés qui n’ont pas un an. A ces paroles les civils se

découvraient, et nous sortions nos mains de nos poches pour prouver je

ne sais quelle innocence, comme celui qu’on soupçonne d’y caresser un

revolver.

Mais le général anglais voulait féliciter vos officiers. C’était lui qui

commandait l’armée britannique à Tsing-Tao, et il avait parié avec

Dobell, du Cameroun, au premier général anglais qui entrerait en

territoire allemand. Tous deux y furent le même jour, à la même heure,

mais, à cause de la latitude, le nôtre était proclamé gagnant. Il

s’approchait, bienveillant, honorable, du colonel portugais et tu étais

son interprète.

--Dites au colonel, disait-il, que je le remercie!

--Colonel,... commençais-tu en portugais, et tu partais pour un discours

immense où nous saisissions les mots les plus divers, le nom de Rome, le

nom de Londres, des noms de fruits, des prénoms--car vous adorez les

prénoms dans votre peuple où il n’est que cinq noms de famille--et le

colonel s’inclinait.

--Commandant,... te répondait-il, et lui aussi prononçait une phrase

avec des mots abstraits; une autre avec des noms de villes,

françaises cette fois; il s’agitait, devenait rouge au mot de

Joinville-sur-le-Pont; tu l’approuvais en hochant la tête, et quand il

s’apaisait, le discours fini, te retournant vers nous, tu nous disais:

--Le colonel vous remercie de vos remerciements.

Et tout ainsi se passait entre vous deux, et tu nous rendais le mot

aimable après que vous l’aviez tous deux gonflé à l’excès et épuisé,

comme l’on rend une fois vieilli, à nouveau vides, les petits sentiments

que l’on vous confia enfant, et qui furent dans votre vie l’amour,

l’orgueil et l’amitié.

Alors nous visitions les casernes, les officiers supérieurs se regardant

bienheureux quand un réserviste avait apporté un oreiller de dentelle ou

qu’un cheval s’appelait Zeppelin. Les enfants nous poursuivaient avec

les journaux de Lisbonne, encadrés de noir quand un sénateur français,

Trouillot, Naquet, était mort la veille; tu m’apprenais à lire le sonnet

qu’ils publient en première page chaque jour, profitant de ce que ta

langue ressemble mot pour mot à mon patois limousin, et désormais je

savais comment se dit Ulysse en limousin et Agamemnon, et Desdémone. La

route longeait à la fois la mer et la rivière, qui était dans son

aqueduc, ou bien elle était bordée par de hauts murs, percés aux

hectomètres de fenêtres grillées dont les laboureurs ouvraient les

persiennes pour nous voir. Des balcons, les femmes parlaient au jeune

homme debout au milieu de la rue, prononçaient l’s sans le mouiller, et,

au sortir de l’Espagne, cette lettre soudain délivrée et franche

touchait comme si une prétention en elles, les femmes, et une pudeur

s’étaient évanouies. Les jours demi-utiles, ainsi s’appellent les

samedis, nos automobiles devaient marquer le pas,--car ton pays est

celui d’Europe où l’on déménage le plus--derrière le convoi de couples

bavards dont nous connaissions en les dépassant enfin, moi les moindres

meubles et toi les moindres pensées. Tout ce qu’au lycée j’avais dû

inventer moi-même était là, les palais d’archevêque à coupoles roses et

leurs jardins en trompe-l’œil, les nymphes aux seins gonflés par les

couches annuelles de plâtre, les maïs comblant les vallons, l’énorme

fleuve bu par le reflux, pourpre entre ses digues de porcelaine et ses

eucalyptus, le bosquet de bananiers et de cyprès avec ses allégories en

faïence: Poésie nourrissant son oie, Rhétorique faussement accueillante,

les bras ouverts mais les jambes croisées; et l’autre avec des animaux

de marbre auxquels le Temps, enfermé là une minute, avait infligé tout

ce que subirent de lui les statues de Vénus ou de Niobé, le chien

traversé par les flèches et sans tête, le singe sans ses bras, et du

rhinocéros le torse seul. Entre les oliviers et les palmes, pour tromper

je ne sais quel corsaire, des artilleurs peignaient en bleu le phare qui

hier était rouge; et, on le reconnaissait au ramage, les arbres

n’étaient peuplés que d’oiseaux d’Amérique échappés aux navires. J’étais

au point même, et le plus lointain, où le désir m’avait conduit enfant,

et je reculais vers toi de dix centimètres, pour ne pas toucher, surtout

avec cette peinture fraîche, un des panneaux mêmes de ma vie.

* * * * *

Mais soudain, par un hululement sauvage, la sentinelle d’un dépôt

d’armes appelait à la garde ses quatre soldats qui se précipitaient du

poste et nous présentaient les armes. Je les regardais bien en face,

m’arrêtant devant chacun au moment où le fusil séparait les deux yeux,

et dans ces huit demi-soldats, plus facilement que dans des soldats

entiers, je cherchais à loisir mes ressemblances de la guerre, mes

souvenirs de la France. Puis, le sourcil d’Artaud revu, la tempe de

Dollero retrouvée, aperçue aussi dans leurs yeux la parenté avec

l’ivoire et l’or, je leur faisais reposer l’arme et c’étaient eux,

soudés à nouveau, qui nous entouraient pour nous voir.

--Il est temps, disais-tu. Délaissons-les!

Tu as toujours confondu délaisser et laisser, ainsi d’ailleurs que

monter et descendre... Donc, puisque tu l’exigeais, nous les délaissions

dans leur campagne vert et blanc, nous délaissions les ponts près des

mélèzes, les passages à niveau aux gardiennes indigo bordées de rouge

près des églises, dans une fenêtre rose les deux jumelles d’Oiras à

nœuds verts nous les délaissions, et descendus à temps au faîte de la

tour Bélem, nous pouvions juste voir le soleil, au milieu de l’estuaire

et un peu avant l’horizon,--en nous penchant,--monter, monter et

disparaître.

Septembre 1916.

DARDANELLES

A notre droite Marmara se vidait; à gauche, le golfe enflait. Sur le

bateau qui tient la ligne entre cette mer qui descend et cette mer qui

monte, serrés les uns contre les autres, sur notre presqu’île, nous

dormions. Mes voisins étaient les deux frères jumeaux; si je m’éveillais

j’avais la consolation de croire que tous les Français sont semblables.

La guerre, alors, paraissait anodine; il suffisait que l’un d’entre nous

fût sauvé, un seul, et, quand je refermais les yeux, l’idée venait

aussi, apaisante, d’un enfant unique, d’une femme unique. Pour vous

donner un instant le sommeil du premier homme, la France, à cette

distance, se simplifiait. Mais, soudain, la même main criminelle

allumait à la fois, chacun sur un continent, l’aurore, l’aube et, du

côté de l’Arménie, le petit jour. Les étoiles tombaient. Deux oliviers

d’argent, vieille habitude des cinémas, agitaient entre les lignes les

débris d’un feuillage immortel. Alors le soleil se levait.

Il se levait au-dessous même de nous, sous notre képi, sous notre sac et

je savais désormais ce qu’eût fait chacun de mes hommes s’il avait reçu

en cadeau le soleil même. Baltesse le pétrissait, le roulait dans ses

mains; Riotard le posait sur sa tête, l’équilibrait, le reprenant quand

il rebondissait. Soleil carmin, sur lequel tout prenait feu et auquel se

piquaient nos regards devenus rayons tout à coup... Nous les y

laissions. Séduite par nos armes, par nos gamelles, une alouette planait

sur la tranchée, en suivait chaque retrait, chaque saillant; il n’y

avait, du poste turc, qu’à dessiner son vol pour connaître notre abri et

repérer surtout, pires ennemis du prophète, ceux des Français qui usent

d’un miroir. Sur la côte d’Asie chaque couleur s’étalait après l’autre

et mon caporal, qui était des Beaux-Arts, criait et réclamait quand

revenait la même. Chaque rocher noir, chaque cyprès bordé d’or n’était

plus qu’un tampon appuyé contre une des sources du jour. Une lumière

plus lourde que l’eau tombait peu à peu au fond du Détroit, et l’on y

voyait les mosquées en équilibre sur leur minaret, les platanes

retournés pour mesurer le temps ou la saison, on comprenait l’Orient...

Mais déjà, sur la gauche, les peuples qui se lèvent tôt attaquaient, et

des régiments de Sydney, surprenant les Kurdes, les exterminaient sans

merci, car le Turc est l’ennemi national de l’Australien.

* * * * *

C’était la relève. A la jonction de la ligne anglo-française les agents

de liaison cessaient d’échanger leurs timbres-poste et le raccord, sans

ce papier gommé, devenait à nouveau précaire. Nous redescendions par les

collines, nous heurtant, dans les couloirs, aux Bambaras, aux Peuls, à

des yeux sans gloire, à toutes les images les plus brouillées et les

plus ternes de nous-mêmes, car notre divisionnaire, stratège habile,

faisait soutenir la nuit par ses soldats blancs et la journée par ses

nègres. Tout l’éclat, tout le vide que les plus grands poètes, dans nos

pays, ne soupçonnent qu’en s’étendant sur le dos au centre d’une prairie

bombée, nous l’avions dans le boyau même. Tristes soldats que nous

étions, voilà trois mois, quand il nous fallait partir en patrouille et

risquer la mort pour apercevoir, entre deux mottes, la pointe du clocher

de Nouvron! Mais aujourd’hui!... La mer dessinait sur les flancs de la

presqu’île ces lignes parallèles qu’elle ne fait que dans les bonnes

cartes. Nous descendions, remontant d’un geste le soleil à nos bras.

Pour ceux qui n’aiment pas, dès le matin, voir un continent entier, des

îles. Dans le golfe pourpre, les navires anglais; dans les Détroits, les

français, qui préfèrent les eaux dorées. Nous reconnaissions le

_Henri-IV_, avec sa plage à l’arrière, le _Châteaurenault_, immobile,

maquillé de fausse écume à l’avant pour que l’artillerie turque le crût

lancé à trente nœuds, et les contre-torpilleurs, entrés jusqu’à

Yenikeuï, se laissaient, au lieu de tourner, dériver lentement. Selon

notre marche, Ténédos, à l’horizon, se déplaçait, s’ajoutait à chaque

autre île comme l’article à son nom, et parfois, douce inversion,

suivait Imbros, suivait Samothrace. Entre sa colline d’oliviers et sa

colline de cyprès, le camp s’agitait et chaque oiseau aussi avait des

ailes différentes. Des quatre pylônes s’élevaient les ramiers, qui

volaient par trois, et les geais qui volaient eux par couples, comme si

l’Amour, dans cette heure matinale, confondait encore ses symboles.

Celles des cigales qui seraient nées ce matin-là, les arbres de la

plaine coupés, s’élevaient d’abord, ambitieuses, à la hauteur d’un

pin, ne trouvaient pas... à la hauteur d’un olivier,--plus

d’oliviers,--retombaient alors et mouraient. Mais déjà nous parvenaient

les sonneries des chasseurs d’Afrique, en rade depuis quinze jours, dont

les trompettes sonnaient sans relâche pour que les chevaux, sur le pont,

prissent patience.

Toute l’armée était là, entre ces pentes chauves maintenant de leurs

jeunes seigles et de leurs jeunes orges, les cadets, dans ces dix

hectares que franchissaient à toute heure, avec leur serviette, comme

ils enjambent la France jusqu’à Nice, des Anglais qui allaient au bain.

Ces chevaux mordorés, là-bas, étaient les chevaux trop blancs des

spahis, maquillés sur ordre au permanganate, et, campés à l’embouchure,

ils avaient donc, privilégiés, le droit de boire tout ce qui leur

arrivait du ruisseau. Ce zouave avec des caisses sur la tête était

l’ordonnance du colonel Niéger, qui portait au château les Tanagras

trouvées par les sapeurs, et quand se rapprochait l’obus, qui demeurait

debout, immobile, comme le torero déguisé en statue, en Espagne, quand

le taureau le renifle. Ce Zélandais qui peignait son canon en tigre,

pour qu’il eût l’air plus naturel, était celui qui m’expliquait hier ses

manettes en répétant, au lieu du mot vélocité, le mot plus court,

d’ailleurs, de volupté... De beaux aéroplanes apportaient au général

Bailloud les poulets de Ténédos.

Tout ce que la guerre d’Europe s’était refusé était là, tous ceux que

les ingénieurs, le siècle prochain exileront et cloîtreront dans une

île: les savants, les fous, les chasseurs. Il y avait le plus fameux

entomologiste d’Irlande, que les Indiens, frères des fourmis, arrêtaient

parfois comme espion, et la guerre dans le secteur anglais était dure

aussi aux insectes. Il y avait les créoles de la Réunion, dont les

adjudants, leur donnant à viser sans cesse Achi-Baba, voulaient en vain

allonger, sur cette presqu’île, le pauvre regard circulaire. Il y avait

le millionnaire accouru avec ses neuf chasseurs d’izards espagnols,

armés de jumelles géantes, dont ils se servaient comme les Marocains du

fusil, étendus sur le dos, et l’un prétendait toujours voir de la neige.

Rien que des volontaires, ceux des Auvergnats et des Bourguignons qui

ont toujours désiré voir Byzance, âmes simples, qu’on pouvait juger de

vue comme avant le mensonge, les grands plus chevaleresques, les petits

plus pratiques, les bruns plus passionnés. Il y avait Duparc et

Garrigue, le trapu aux yeux vairons et le géant aux cheveux nattés qui,

jadis, dans les sièges, s’offraient à pousser le bélier. Il y avait les

deux gendarmes de Béziers qui, tout le jour, nous empêchaient de couper

du bois, de dénicher les geais sous peine de procès-verbal et qui, le

soir tombé, toujours pour le général Bailloud, pêchaient eux-mêmes à la

grenade. Il y avait Moréas, Toulouse Lautrec, Albalat. En conseil dans

une tranchée ronde, les Turcs et les Grecs de la brigade s’occupaient à

rédiger le petit dictionnaire pratique de l’entrée à Constantinople et

ne s’entendaient ni sur le mot «renard», ni sur le mot «immortel»... Ils

se levaient parfois tous ensemble et réclamaient la croix de guerre.

Nous déjeunions. Nous avions un demi-quart de vin, un gigot frigorifié,

un petit beurre. Ivres et repus, nous prêtions sans regret nos stylos

aux camarades qui donnaient l’assaut demain et recopiaient, par

impuissance à aimer mieux, leurs lettres de la dernière attaque.

Hoffmann jouait de son piston de poche en pleurant,--il pleurait

toujours en jouant, sinon nous aurions eu de la flûte qu’il avait dû

abandonner, pour cette raison, dès le lycée. Juéry faisait des vers, la

tête au fond de la tranchée, les pieds sur le rebord, de sorte que

toutes les mêmes lettres roulaient en lui par masses, et il ne lui est

venu aux Dardanelles que des allitérations. Pour notre barbet, Garrigue

rassemblait les tortues, les couleuvres orangées, les scorpions, mais ne

lui présentait les monstres que séparément, pour qu’il ne crût pas à une

seule bête trop puissante. Le sacristain de Sainte-Eugénie de Biarritz,

qui devait mourir le premier, s’égratignait déjà à son fusil, et l’on

cassait pour lui mon premier tube d’iode. J’en profitais pour offrir une

tournée de laudanum. Désormais, tout avait servi de mes cadeaux du

départ; rien que je n’eusse utilisé de la petite pharmacie, du bidon

anglais, de la couverture mauve et rouge... tous mes amis m’avaient été

utiles... je n’avais trompé la bonté d’aucun... je pouvais mourir.

* * * * *

Midi. Dans chaque vague, le soleil et une méduse entière. Dans chaque

motte de terre, un mille-pattes étreignant le centre du jour. Le vent de

Russie soufflait et nous couvrait de sable, à part les bras et les

jambes que nous pouvions secouer. Au milieu de leur sieste, dans leur

trou bordé de mosaïque, les Sénégalais faisaient ce que nous faisons à

minuit, se retournaient en gémissant, appelaient leurs griots. La guerre

assoupie, pour ménager son poing, ne frappait que sur ce qui est

élastique, sur la mer, sur les vaisseaux, s’acharnait sur le

bateau-citerne, le coulait. L’_Annam_, le courrier, brûlait en rade, et

jusqu’à nous flottaient des papiers noirs. Torpillé, le _Triumph_ se

retournait, on entendait l’équipage, au garde-à-vous sur le pont,

scander son nom. Le Détroit se bombait entre ses deux rives, comme s’il

pénétrait par son centre un énorme sous-marin. Tous les bateaux

sifflaient l’alarme, toutes les sirènes résonnaient et, dans des

tourbillons de lumière, les navires soudain aveugles manœuvraient avec

plus de bruit et de précautions que dans le plus épais brouillard. Sur

les mines dérivantes, les légionnaires faisaient des feux de salve. Au

fond du golfe, à peine visible, le plus gros cuirassé du monde, agacé,

s’enveloppait par intervalle d’une poudre dorée comme de leur pollen ces

fleurs que le mauvais insecte approche. Comme des enfants réfugiés dans

un orgue, nous dormions.

Mais Affre le juge, ruisselant de sueur, revenait du cap chargé de

citrons doux. Il nous les offrait avec de fines allusions, car il a

toujours confondu, même de vue, les Dardanelles et les Hespérides, et il

nous emmenait au bain. Enjambant les coloniaux et les légionnaires

étendus l’un contre l’autre, sans pouvoir faire, jusqu’à la plage, un

pas moins étroit ni plus large qu’un homme endormi, nous arrivions à

Myrto. Nous nagions, heurtant des nègres qui, alors, bons hippopotames,

s’enfonçaient. L’œil au niveau du fleuve, tout ce que nous avions de

notre ombre se réfugiait sur nos têtes et il eût suffi de plonger pour

s’en délivrer à jamais.

* * * * *

Adorable Clio · 第 7 / 8 段