Ainsi nous vivions sans trop vivre, sur des jours éblouissants et plats,

et nous nous sentions si minces au-dessus de la joie entière, de la

tristesse entière, et nous ne creusions pas non plus nos abris, car

l’eau venait. Pas de courrier. La petite bosse du portefeuille aux

lettres sous la capote, qui varie chez les soldats d’Europe comme le

cœur chez les civils, était toujours chez nous constante et à peine

visible. Aucun acte vil ou futile n’était imaginable, on était vu de

toutes parts, et pas un geste permis qui ne pût être accepté par les dix

peuples différents. Un monde inoffensif, insouciant, comme les mondes

d’un seul sexe, et les historiens pourront, sans que leur récit en

paraisse faux, raconter nos exploits au féminin et laisser croire que

les armées des Dardanelles étaient des armées de femmes. Soirs fabuleux.

Les colonelles, alanguies par la fournaise, venaient se rafraîchir les

mains au courant du Détroit comme on va, en Bretagne, se les réchauffer

au Gulf-Stream. Un enfant de Miramas, seul rejeton de ces cent mille

guerriers, passait de compagnie en compagnie,--enfant inventé,--pour

qu’on l’admirât. Les Africaines déjà se glissaient hors de leurs trous

vers les cimetières pour voler les galets des tombes et achever leur

mosaïque. Les Françaises, auxquelles il paraissait tout à coup

impossible qu’elles ne revissent pas une fois la gare du P.-L.-M., qu’il

n’y eût pas encore une fois dans leur existence du civet, du vouvray,

rassurées sur leur sort, chantaient en chœur; et chacun de leurs

fromages aussi, le brie, le levroux, le cantal, était pour elles une

promesse de vie, et, logiquement, si elles raisonnaient, d’éternité. Les

Australiennes fumaient, les manches de leur chemise relevées, ne pensant

pas à l’avenir, mortelles...

O toi, je hais qui t’aime et je hais qui te déteste!... Les fumées des

cuisines venaient jusqu’à nous, mais, tapis au fond de la mer dorée

comme au fond d’un terrier, nous résistions à leur parfum... O guerre,

pourquoi ne te passes-tu pas en nous-mêmes, ou pourquoi, tout au plus,

n’es-tu pas à quelques amis isolés, à quelques personnes nues, comme tu

le fus soudain cet après-midi où tous les obus, au sortir du bain, ne

tombaient que sur Jacques et sur moi? Nous ne pouvions avancer jusqu’à

nos vêtements, nous étions allés à la terre comme les lutteurs qui se

savent résistants, Jacques parallèle au tombeau de Patrocle, moi

perpendiculaire à Jacques, et tu nous forças à former, pour t’échapper,

toutes les figures de l’amitié. Puis, stupides, les trajectoires agacées

se tendirent, et, nous délaissant, les obus tombaient sur le camp pour y

blesser Colomb, notre lieutenant, et y tuer le pauvre Coulomb, son

ordonnance, car les gens du peuple qui portent nos noms, ou à peu près,

sont tués, ou à peu près, pour nous.

* * * * *

Minuit... Les grenouilles du ruisseau turc répondaient à nos grenouilles

dans un langage convenu, et je n’en comprenais que ce qui se rapporte au

temps. Un canon d’Asie, plus étroit que le Français d’un millimètre,

l’attaquait avec furie, et, dilaté, s’apaisait. Chacun, sûr de sa mort,

passait et confiait sa lettre d’adieu à son voisin de droite, immortel.

Journée de cire, journée lisse. Quel relief, quel soir de jeune femme en

France appliquer contre toi, pour que renaisse un jour notre âme double,

notre langage double... et, avec les taxis rapides, Paris!...

Mai 1915.

ADIEU A LA GUERRE

Voici que les Allemands ont signé la paix, sur de petites croix qu’on

m’a fait tracer d’avance au crayon, signatures crucifiées, et M.

William-Martin m’arrache ma gomme pour effacer les croix lui-même. Voici

que dans les tramways de Suisse et de Hollande, chaque Prussien lit les

clauses et se plaint au conducteur qu’on lui prenne Togo. Voici qu’en

Thuringe et en Souabe chaque père de famille rentre en retard pour le

repas et jette le livre du traité sur la table devant ses enfants

silencieux.

Voici que les Autrichiens, debout en ligne sur la terrasse de

Saint-Germain, lèvent tous la tête vers un dirigeable, la baissent tous

ensemble pour suivre dans la Seine l’ombre du ballon et répètent, sans

se lasser, face à Paris, ce geste de consentement.

Voici que je ne tuerai plus de Bulgares, que j’ai le droit d’aimer les

Turcs; voici que, pour la première fois depuis cinq ans,--car j’ai rendu

ce matin mon revolver et mes jumelles à mon dépôt--je me retrouve sans

arme et sans rien qui double ou aiguise mes sens, devant les arbres, les

passants et les tramways pleins de malice. Voici que mon plus grand

ennemi au monde, peu acharné, mais le seul que j’aurai désormais à épier

le soir dans les forêts, à surprendre à l’aube près des promontoires,

celui que dès maintenant je surveille dans ce miroir de poche comme au

périscope, c’est ce Français, c’est moi-même... Guerre, tu es finie!

* * * * *

Comment la guerre commença? Nous dansions au sous-sol, dans un casino:

on annonça la guerre. Toutes les danseuses se précipitèrent sans manteau

sur la terrasse, tous les faux couples se désunirent, les vrais couples

se reformèrent, comme dans le paquebot qui heurte une banquise; les

maris couvraient leurs femmes de leur pardessus et les lançaient dans la

nuit avec ces ceintures de sauvetage; des groupes faits par le hasard

devenaient immuables comme dans un canot et partaient compacts vers les

hôtels. Naufrage sans enfants... Je dis adieu à l’inconnue qui était

dans mes bras, toute couleur de grenadine, à la seconde où éclata la

guerre. A pied, à travers la campagne, je partis vers la petite ville où

étaient mes parents. La lune étincelait. Une eau pure s’amassait dans

les écluses. La terre était unie et miroitait comme un tableau sous une

vitre. Jolie besogne, pour un messager de la guerre, de traverser une

Auvergne nocturne! Tous les oiseaux de nuit volaient pour cette dernière

nuit. A la hauteur des maisons, j’entendais le tic-tac des horloges...

De grandes hordes de chevaux s’assemblaient silencieusement auprès des

bourgs, de grands troupeaux de moutons et de bœufs... Pas un homme. Les

animaux semblaient fuir d’eux-mêmes ce pays qui allait sombrer. Seule,

l’auto d’un médecin courait essoufflée vers chaque nouveau malade comme

vers un nouveau point qui lâche dans une couture; il se hâtait; mais

tout effort désormais était inutile... tout déjà craquait! J’allais,

hypocritement tendre, dissimulant jusqu’au bout ma mission, caressant un

paisible bœuf comme un dernier îlot de paix, frappant d’une canne

amicale un arbre, comme une barrique au passage, un arbre qui était

plein, qui résonnait à peine, un cher arbre... J’arrivai, je cognai à la

porte; une bougie s’alluma, vacilla, première petite flamme allumée au

sinistre flambeau... Jolie besogne pour un fils d’annoncer la guerre à

ses parents... Ils se penchèrent à la fenêtre, ils descendirent: la

guerre? Ils m’assurèrent que je me trompais. Savais-je ce qu’était la

guerre? Ils la combattaient en moi comme un projet; ils m’offraient une

boisson chaude, ils cherchaient des biscuits, ils voulaient me

séduire... Qu’avais-je donc à ne pas vouloir leur dire oui, leur dire

peut-être... étais-je amoureux de la guerre? Mais, déjà, j’étais

inflexible. A mon réveil, ils m’entourèrent... Mais, déjà, j’étais leur

aîné, j’étais plus près qu’eux de la mort... Du chocolat? oui, j’en

prenais... Mais déjà, j’étais impitoyable et tendre, austère et gai,

obstiné et facile. J’étendis les bras nus hors du lit en bâillant... Ils

frémirent... Leur fils, une seconde, avait ressemblé à cet être qui

écarte les bras, qui ouvre, ouvre la bouche,... à la guerre!

* * * * *

Comment la guerre se passa? En réveils, en réveils incessants. Tous mes

souvenirs de guerre ne sont que des souvenirs de réveil. Pas un jour où

la nuit nous ait enfantés sans douleur... L’aube, quand nos yeux ouverts

depuis une minute, à la place des constellations immuables, du moins, et

douces à la pensée, voyaient soudain deux avions en combat monter et

descendre par saccades, s’agiter autour de notre pauvre regard rigide,

comme les plateaux d’une balance folle! Le petit jour, quand le sergent

professeur de piano, agitant ses doigts pour les garder déliés, tapotait

sur son bidon à droite, sur sa musette à gauche, de petits coups furtifs

qui étaient les études en _ré_ mineur.--C’est la pluie, pensaient ses

voisins, sale pluie! Et le matin, quand Laurent, à peine debout, pour se

rendre un peu plus brave, comme on frappe fort le baromètre pour qu’il

fasse un peu plus beau, se battait lui-même à coups de poings! Et le

réveil avant le réveil, quand on ne pouvait détacher son regard de

toutes ces places violettes et ridées, dans les autres visages, qui,

tout à l’heure, allaient être des yeux! Et minuit, aux environs d’un

clocher, quand nous comptions les douze coups, marches de notre seul

escalier! Et la fusée éclairante, avant l’attaque, qui nous montrait

tous assis en ligne devant nos sacs comme devant des pupitres, occupés à

des jeux d’écoliers en classe; et si l’on bavardait, l’officier claquait

de la langue, comme un pion! Et la fin de la nuit, quand nous nous

retrouvions étendus au pied du jour comme des traîtres fusillés, remuant

encore, geignant; et l’adjudant-sommeil passait, nous tirait en pleine

tempe, nous achevait!

* * * * *

La guerre est finie. Voici que je ne m’endormirai plus sur l’épaule d’un

bourrelier, sur le cœur d’un menuisier; mes jambes ne se prendront plus

le soir--qu’il était ardu de les démêler seules le matin--dans les

jambes d’un charretier, d’un plongeur. La tête de Chinard, le sabotier,

ne retombera pas toute la nuit sur mes genoux, durement, comme une coque

tombée d’un arbre et je n’aurai plus à la reposer près de moi,

doucement, en y mettant les deux mains. Mon tambour le jardinier ne

ronflera plus à mon oreille, et je ne taperai plus, pour le réveiller,

d’une main de plus en plus nerveuse, sur son tambour. Me voici seul, et

ce filet qu’ont depuis cinq ans tendu au-dessous de moi tous les

métiers, qui m’a sauvé, j’ai passé pour toujours au travers. Boulangers

et charbonniers sans couleurs, teinturiers et peintres aux mains

blanches, adieu! Mon brusque réveil ne fera plus trembler, comme le

voyageur qui tire une liane au matin remue toute la forêt, une file

entrelacée de coiffeurs, de typographes... Mon réveil, tous ces réveils!

L’aube, où l’on se décidait enfin à dégrafer son ceinturon, gonflé par

la nuit autant que par une mort... L’aube, sur cette ligne où deux

soldats seulement, celui qui touchait la mer, celui qui touchait la

Suisse, avaient un côté libre... L’aube, où le ciel souillé s’élevait

comme un pauvre linge qu’on appuya, humide du moins, sur la terre, avec

la lune au centre, son empreinte livide... Et cette aube dans un moulin,

quand un Allemand appuyait de tout son corps contre ma porte, quand je

résistais, quand je faiblissais, quand je sentis s’ouvrir la porte de la

France! Guerre, tu es finie!

Voilà que je reprends ma vraie distance de la mort, d’une pensée si vive

qu’il me semble partir à reculons dans ma chambre même, et que les

objets, commodes, pendules, tableaux, s’éloignent de moi aussi vite que

les amis âgés et les parents! Souci que nous avions de la mort, plutôt

que crainte; elle nous gênait juste comme un oiseau que nous aurions eu

à porter cinq années dans notre main gauche. Est-ce la mort, est-ce

trois millions de moineaux qui s’envolent soudain de nous?... Voilà que

nous ne vivrons plus auprès des femmes comme auprès d’une race

immortelle... Voilà que nous ne frotterons plus nos regards aux femmes

comme à une race, comme à un phosphore divins! Qu’elles sont débiles,

les deux que je vois d’ici, de rouge et de jaune vêtues... visages de

poudre et de cher plâtre, cheveux oxygénés, tendre argile que le premier

matin de paix décolore et effrite, comme ces statuettes, en Orient,

quand nous les tirions au jour. Pauvres femmes soudain millénaires!

Guerre, tu es finie!

Ma section s’est rompue comme un collier. Tous mes camarades ont roulé

selon la pente vers les villes et disparu sous les beaux meubles de la

France; sous Chenonceaux, je ne sais où, mon ordonnance; il me faudra

déplacer tout Chenonceaux pour le retrouver; sous Toulouse, et dans un

sous-sol, mon cuisinier. Les mains se pressent, les visages se touchent.

Le toucher est rendu aux Français... Ce grand corps inerte de la France,

tendu pour séparer d’aussi loin que possible les plaies, les pieds

cloués, les mains clouées, le visage décharné, les époux des épouses,

les frères des sœurs, a fondu soudain par son centre. Il n’y a plus

toute la France comme un tampon incompressible entre l’homme et la femme

qui aiment, toute la France comme une rallonge entre le fiancé et la

fiancée qui déjeunent. Les jaloux peuvent se toucher, les indifférents

s’effleurer, les inconnus se prendre les mains et n’être inconnus qu’à

un mètre! Guerre, tu es finie!

Ce que je suis maintenant? Ce que je fais?

C’est dimanche. Il est midi. L’air est tout bourdonnant d’aéroplanes qui

travaillent comme des batteuses. Le printemps, d’une heureuse,

bienheureuse pente, nous déverse à l’été. La lune tourne vers nous son

côté argent, le soleil son côté or; la France--et chaque Français--fait

face à tout ce qui brille, comme un jeune taureau. C’est aujourd’hui que

les Allemands nous cèdent leurs câbles, nous donnent surveillance sur

leurs avions; de grands chemins s’ouvrent pour nous dans l’air et sous

les eaux. Le soleil flamboie. Chaque écrivain, au bout d’un rayon, ne

pose sur sa page que des mots dorés. Chacun au bout d’un rayon, les

Parisiens, dans le Luxembourg, effleurent les pelouses de pieds

victorieux, donnent à travers les grilles du Jardin des Plantes, aux

caribous, aux zébus, aux antilopes, des caresses de vainqueurs; les

commis content des mensonges aux commises qui les adorent, menteurs

victorieux. Tout le peuple mange aux terrasses,--et pas un plat, de la

cuisine à la table, et pas une brique, dans cette maison qu’on achève,

du tombereau à la toiture, et pas une paperasse dans ce ministère, de

l’huissier au chef de bureau, qu’ait effleurés une main vaincue... De

moi, malgré moi, tous les héros tristes et vaincus, nos frères et sœurs

d’hier, s’écartent un peu, s’écartent: Andromaque et son éternelle

plainte, Pandore et son éternelle espérance, et Annibal, et

Vercingétorix; notre intimité, pauvres vaincus, est finie; notre parent

commun est mort.

Il est midi. La rue est coupée en deux parties inégales par l’ombre et

le soleil; du côté étroit de l’ombre, les enfants qui mangent pour la

première fois des gâteaux, reviennent de Saint-Sulpice, où tous leurs

saints depuis hier sont victorieux, à la main de leur grand-père, qui

mange à nouveau des bonbons; du côté du soleil, les animaux, chiens et

chats, dorment et courent, vivent au large. C’est sur leur trottoir que

je vais; à chaque minute, un des trois millions de moineaux part sous

mes pas...

Il est midi. Un vent léger remue les platanes; en appuyant du doigt sur

son œil, on voit toutes choses avec un contour doré; le vin est rose

dans les carafes; la nappe est blanche sous l’argent et sous les

cerises...

Ce que je fais? Ce que je suis?

Je suis un vainqueur, le dimanche à midi.

Juillet 1919.

TABLE

Pages

NUIT A CHATEAUROUX 1

ENTRÉE A SAVERNE 93

MORT DE SÉGAUX, MORT DE DRIGEARD 123

REPOS AU LAC ASQUAM 161

LA JOURNÉE PORTUGAISE 185

DARDANELLES 205

ADIEU A LA GUERRE 223

Adorable Clio · 第 8 / 8 段