--Tendrement je t’appelle, amour des combats, qui secoues tes ailes

pleines de rosée, et te coules dans la forme vide du génie de la nuit

comme le ramier dans celle de la chouette! Voici la première haleine du

jour; un vent chargé et son brouillard soufflent sur les cyprès,

ensoleillés, et les attisent... Comme on voit un paysage à travers un

train qui passe, comme on voit un chien qui court à travers une

palissade, quel beau jour j’aperçois en ouvrant et fermant les yeux!

Voici sur les murs, sur les toits du village les couleurs du pêcher, de

l’amandier en fleurs; tout ce qui était blanc a soudain la pudeur de

ceux qui ont dormi,--et les paupières des dormeurs sont mauves dans

leurs visages pourpres. Changerais-je ce réveil, Drigeard que je

suis--tous ces hommes aplatis autour de moi comme des aviateurs

tombés--accepterais-je de troquer ce réveil contre mon plus grand deuil,

contre une tempête, contre une honte sans issue? Suis-je au jour le plus

triste ou le plus fier de ma vie? Changerais-je ce réveil pour un

rendez-vous dans Paris, là-haut, rue de Dunkerque, pour une aurore dans

Ispahan? Dois-je être heureux, dois-je frémir de voir sur mon petit

secteur les armées se heurter non par ce qu’elles ont de plus cruel et

de plus dur, non par des coloniaux aux crânes rigides, par des

casques,--mais par des notaires, des professeurs et tout ce qu’il y a de

plus sensible dans le Forez?... Une heure, et nous allons partir, aller

vers un ennemi qui nous attend debout, sans batailles dans des réseaux

de tranchées, sans défilement dans des sapes, et les plus grands mots

aussi se heurtent en moi, ce matin, directement, sans réseaux de

dialectique entre eux qui les amortissent, le mot infini contre le mot

matière, le mot mort contre le mot vie, le mot Deutschland (même pas

traduit) contre le mot France... Le soleil va se lever, et on le

plongera dix minutes dans un jour qu’il n’aura pas le temps de colorer.

Puis il pleuvra. Déjà Ségaux tourne son fusil vers le levant et vérifie

si le canon est propre. Déjà, par plans horizontaux, la compagnie

s’agite; des hommes rampent, se heurtent et s’arrêtent tête-à-tête, se

parlent comme des fourmis. Du film qu’on va jouer les premiers rayons et

les premiers faisceaux de mitrailleuses ne donnent encore, sur ce

plateau crayeux, qu’une poussière incertaine, et nous, épars, nous ne

sommes qu’un titre qui tremblote à peine, de ses pauvres lettres

inconnues... Le lieutenant assis étire en tous sens deux bras qui

semblent partir l’un de son cou, l’autre de son ventre, et il semble, en

ombre chinoise, une idole à cent bras mutilée de tous moins de deux...

Il dit quelques paroles brusques que nos voisins nous transmettent de

plus en plus douces, et chaque homme est un filtre pour chaque homme. Il

souffle dans un clairon rauque, et l’écho aussi répète là-bas son appel

sans rudesse... Il faut partir... Le mot lâcheté appuie contre le mot

patrie... Le mot mort, sans raison cette fois,--il a chargé de

biais,--contre le mot village... O village, que je ne reverrai plus, car

je m’élance et je sens que des balles vont casser l’une après l’autre

chaque part de mon corps, comme une pipe à la foire. Village où les

habitants halètent encore, endormis dans leurs chambres closes, avec des

trous, comme pour des insectes pris, ou des losanges dans la

persienne... La servante se lève à tâtons, s’accroupit devant la cendre

d’hier, prépare le foyer, et l’aube sur sa nuque, le feu sur son visage

luttent, se disputent la plus pauvre créature humaine... O guerre,

entends chaque artilleur qui accroche sa pièce au caisson accrocher un

de tes ceinturons!... O patrie, une minute encore et tu vas respirer, et

de ton sein qui prend haleine me pousser dans du plomb fondu... O

France, laisse-moi te brouiller de la main comme un jeu auquel on ne

jouera plus de tout le jour, de toute la vie... O Béarn, chef-lieu

Orléans! O Compiègne, chef-lieu Albi... te brouiller avec tous mes

autres jeux, pour toujours, pour toujours inutiles... O Nuit, chef-lieu

Poitiers! O Molière! O bras nus!...

O France! O Bien-Aimée!

Septembre 1918.

REPOS AU LAC ASQUAM

Vous me regardiez, vous en étiez certaine, pour la dernière fois; moi

j’étais sûr de vous revoir. Le quart d’heure infini qui nous restait je

le secouais au hasard, comme on secoue un sablier; dans votre cœur un

coup sec abattait les pauvres minutes comme à l’horloge de la gare,

parfois vous ressentiez jusqu’aux secondes, et vous fermiez les yeux.

Pour vous j’étais, réuni à mes bagages, tout ce que j’ai jamais été, un

ancien inconnu, un homme, un amour à son terme, fantôme je n’étais plus;

moi je voyais de doux trésors, des yeux bleus, des mains. Êtres à

taille, à âme d’échelle soudain différente, nous ne pouvions trouver de

paroles sensées, de pensées communes, qu’en ajustant l’un en face de

l’autre nos visages... Alors heureusement arrivèrent celles de nos amies

qui prétendent n’aller jamais aux gares, qui vous prirent entre elles

deux, quand le train fut parti, et soutenant vos coudes, vous firent

marcher toute la nuit sans arrêt, comme on l’ordonne aux Indes pour ceux

qu’a piqués le cobra. Les hommes d’équipe, les contrôleurs, devinant cet

argent et cet or qui jaillissent d’eux-mêmes autour des vrais départs,

accomplissaient tendrement leur œuvre, volaient sur moi, pour les

installer, ma canne, mon manteau, mon chapeau, puis mettaient leur franc

dans leur bouche comme s’ils allaient, eux aussi, partir, mourir... Mais

tu ne pensais pas à ma mort, tu semblais croire que je prenais, dans ma

méchanceté, un autre moyen de quitter ce monde, un trottoir roulant plus

rapide que le tien, et, obstinée, tu ralentissais même tes derniers

gestes. Tu étais dure, et triste, et cruelle comme si j’allais devenir

un autre homme: un ingénieur, et toujours parler et avoir des

moustaches; un saint, et ne plus être libre l’après-midi; un enfant, et

boire en amont de toutes tes sources. Aujourd’hui la pensée me vient que

j’ai encore ton âge, je défaille de dévouement et de plaisir.

Aujourd’hui,... je suis étendu au centre d’un grand cirque de montagnes.

Quand je me lève et me tiens debout, j’en deviens le pivot même. Comme

on me le recommandait à l’école, j’ai mis le soleil à ma gauche pour que

la lumière soit meilleure et je vous écris. Le lac au-dessous de moi

supporte des îles légères et les sapins des radeaux détruits par l’hiver

vont à la dérive. Des oiseaux-mouches forent trop vite les fleurs de

pommiers, touchent le bois dur, blessés repartent. Pour les dindons de

la ferme aux pattes malades, race dégénérée, Mrs Green passe à la

graisse les branches de l’arbre perchoir. Une grive rouge m’effleure,

une brise s’élève. Comme un poète qui songe, près de qui se pose un

oiseau, qui s’émeut de voir tomber là, parfaite, la pensée qu’il

cherchait en lui, un amour tendre et doux, au lieu de souffler en moi,

soulève cette page, m’évente avec amour. Dans les hangars cachés par les

roseaux, les fermiers essayent les moteurs des canots qu’on sortira pour

les maîtres le mois prochain. Mrs Green bat pour moi un couvre-pied

rose, car mon lit finit au-dessous de la fenêtre et je vois, le matin,

sous le drap, mes pieds ensoleillés, mais j’ai froid. Au fond des

criques où flottent les sapins coupés, les ouvriers marchent de l’un à

l’autre, bien qu’en sifflant des danses nègres qui, nous, nous feraient

chavirer. J’envie leur équilibre, je me sens tout guindé d’avoir un lac

et un soleil à gauche, et rien à droite.

Où je suis? Je suis dans un pays que je reconnais énorme, à l’instant

même, instant critique, à ce que les guêpes sont trois fois plus grosses

qu’en Europe. Je suis au milieu du New-Hampshire, qui voit l’uniforme

bleu ciel pour la première fois, qui croit que j’en ai choisi la couleur

moi-même, qui me croit donc sensible, généreux. Le régiment de Harvard a

une semaine d’examens et je me repose. L’auto a quitté Boston lundi, le

matin, à l’heure où dans les faubourgs, sur de hauts souliers taillés de

biais, vêtues de robes en foulard de soie, décolletées et appuyées

contre le vent, les dactylographes montent dans les tramways sans

toucher les barres d’appui, soucieuses de leurs mains, avec les

sténographes toutes droites, soucieuses de leurs têtes. Sur les perrons,

des Irlandaises à nattes brunes vous passaient toute douce, par leurs

yeux bleus, cette pensée terrible qu’elles ont eue la nuit. Nous

suivions la route bordée par les ormes de Washington, bien vieux,

réparés, le tronc comblé du ciment qui fait là-bas les statues; et

l’immortalité, à défaut de sève, gagnait déjà les hautes branches. Les

lacs, de plus en plus purs à mesure que nous montions, détenaient l’eau

des quartiers les plus en plus riches de Boston, et venait enfin le lac

tout bleu, tout rond, qui alimente Beacon Street. A midi ce fut

Portsmouth, où je présidai sur la plage la réunion des enfants qui

vendaient leurs animaux favoris pour leurs filleuls de France. Ils

étaient là une centaine, graves, enthousiastes ou consentants, excepté

Grace Henderson, qui se cramponnait à son veau blanc et qui pleurait. On

le lui achetait vite, en le lui laissant par pitié, mais son frère la

forçait à le revendre, et trois fois elle eut à souffrir, à se débattre,

à maudire la famille et le devoir. Il y avait des oiseaux de Cuba, qu’on

achète avec les cages; des oiseaux du pays, qu’on achète pour les

relâcher; des tortues qui se vendaient mal, car elles portent gravées

sur le dos les initiales de leur premier maître; des chèvres; et il y

avait des animaux pour lesquels aussi la vente était un sacrifice, des

chiens tristes qui ne résistaient pas, qui se vendaient eux-mêmes; un

petit éléphant qui retenait sa maîtresse par sa ceinture,--elle

cédait,--par la manche,--elle craquait,--et il n’osa prendre sa natte.

Les gouvernantes, pour consoler, achetaient vite à leurs enfants un

autre animal, et lisaient à tour de rôle, sur un stand, les lettres des

filleuls:--Venez chez moi, j’irai chez vous, écrivait Jean Perrot, et si

je meurs je veux vous voir... Des professeurs s’étonnaient que les

enfants français eussent tous un langage rythmé... Puis vinrent des

forêts vertes coupées de torrents où les petits garçons qui pêchaient la

truite à deux mains, n’osant bouger, n’osant crier, nous acclamaient

d’un clignement d’œil. Puis vint Tamworth, pays des mulots, où les

chouettes sont si grasses qu’elles ne peuvent se percher de face car

elles basculeraient. Puis vint Sandwich, où un Lithuanien agitant son

drapeau national protestait tout seul contre la conscription, puis vint

le lac Asquam, et cette terrasse où depuis je suis étendu, au pied d’un

bouleau fluet et géant qui n’a qu’une touffe à son sommet et qui

chavirera s’il lui pousse une autre feuille. J’ai pour hôtesse Mrs

Green, la fermière, qui porte un grand sarrau rayé, des cheveux gris en

natte sur le dos, un lorgnon, mais qui tire à la dérobée la queue des

veaux et se bat avec le coq. Quand un mot s’attarde dans mon stylo, je

le secoue de ma chaise longue dans le lac... Mais parfois c’est en moi

qu’il hésite, et il faut que je me lève moi-même, que je m’accoude,

parfois me penche.

Avec qui je suis? Avec deux amis, un forestier, et un poète australien.

Le matin est à Carnegie, le forestier. Dès six heures, d’une nage droite

à travers les îles, où chaque propriétaire impose son heure officielle

selon qu’il veut voir lever ses enfants tôt ou tard, il me conduit à son

district. Les bêtes silencieuses s’éveillent dans les bois qui ont

encore leur nom indien, le rat musqué se lève, le héron bleu vole d’une

presqu’île à une île, de l’île à un îlot, vole vers Midi. Nous

débarquons à la hâte, évitant le naufrage, car un sapin coupé glisse

déjà du haut du toboggan vers le lac; nous allons à la scierie par un

chemin jadis couvert de sciure, mais qu’il a fait goudronner depuis

qu’il y perdit sa chaîne d’or. Il m’apprend le secret qui fait

distinguer le pin rouge, le pin blanc, le pin noir; assemble son équipe

de bûcherons qui va partir pour la France, me force à leur dénoncer en

français nos plus grands arbres, le chêne, l’orme, et je sauve avec

peine les hêtres, vos préférés. Dans les raccourcis nous allons, sous

les ronces, dignement, en gens qui ne parlent pas la même langue, et pas

un de ces gestes nobles n’est perdu, mon amie, car la forêt est pleine

de lynx. Dans les clairières, il me montre les restes des feux de bois

qu’il a allumés depuis son enfance, et les tisons de vingt ans

noircissent encore les doigts. Attendri, il s’assied, douce amie, il

rêve... et soudain quatre petits blaireaux, amie adorable, sortent

effarés de terre; de vrais petits blaireaux, mon cœur. Nous les

attrapons: ils piquent, ils se débattent; nous les caressons, mon amour.

Mais le soir est à Rogers, l’Australien. Tout est obscur, tout

invisible, on ne voit qu’un point rouge, le cigare de Carnegie qui

pagaye sans bruit sur le lac. Mais, à des milles, l’arbre privilégié qui

annonce chaque soir la lune soudain tout entier étincelle. C’est

qu’arrive une lune entière. Tout est radieux, tout éclaire. Des rochers

affleurent, polis comme des os de seiche. Autour du lac le reflet des

forêts, cassé et saccadé, devient une bordure égale. C’est l’heure où

les Indiens donnèrent un nom à ce qui nous entoure. Les Montagnes

Blanches deviennent blanches, les bouleaux jaunes jaunes, bleus ces

hiboux. Chaque plan du lac semble à un niveau différent et la lune ronge

l’eau aux écluses. Nuit divine, ce soir, où les Montagnes blanches sont

d’argent, les bouleaux d’or! Voici l’heure enfin de choisir, ma maison,

mon âme, le nom que je veux vous donner! La grenouille taureau gémit; le

loon, cygne noir du lac, pousse un cri tour à tour éclatant et voilé,

car il plonge sans cesse sa tête et la ressort. La vraie lune s’écarte

sans en avoir l’air de la fausse lune... Mais Rogers s’obstine à ne pas

se taire. Il veut que je lui parle de Seeger, qui est mort, de Blakely,

qui est mort, car tous les poètes américains ont été tués avant qu’ait

commencé la guerre américaine. Il s’obstine à parler français sans

permettre que je l’aide, et tourne autour des mots qu’il ne sait plus,

autour du mot «débonnaire», autour du mot «échelle», du mot «sérénité».

Réfugié au cœur même du mot, je l’attends, sans l’aider, placide, au

cœur d’un nom propre quelquefois, dans Baudelaire en ce moment,

opprimante statue. J’y suis depuis une minute. Dieu sait si je me

tais... Puis Rogers me lit ses vers, qu’il désire adapter pour l’Europe,

car les mois en Australie diffèrent trop des nôtres.

--Juillet a gelé les rivières, récite-t-il, et les ponts inutiles sont

rassemblés dans la grange...

Je lui fais signe, il comprend, il corrige lui-même:

--L’été a gelé les rivières, et les ponts...

Le loon chante. Le lac flamboie, c’est Carnegie qui allume un second

cigare. Rogers s’émeut, prend ma main, et tourne autour d’un mot sur les

loons à la fois et l’amitié, que nous aussi en France, hélas, nous

ignorons.

* * * * *

Un orage?...

Quand la tempête éclate; quand par millions, les propriétaires des

cottages amènent sous l’averse le pavillon à sept raies rouges; quand un

éclair vous laisse apercevoir, dans l’auto qui précède, par le mica de

la capote, les ombres de deux têtes graves; quand l’oiseau noir aux

ailes rouges rentre ses ailes; quand les progermains, baissant leur

fenêtre à guillotine, se sentent soudain isolés, vaincus, et pleurent;

quand sur les gazons publics la foule se précipite sous les tentes des

sergents recruteurs et les aide à pousser à l’abri leurs réclames,

torpilles et mortiers; quand la mère en knickerbockers à califourchon

derrière la motocyclette pourpre essaye en vain d’étendre la main vers

le bébé qui sommeille dans le side-car; quand sur les clochetons des

granges tournent affolés, mais en mesure, les cerfs d’or, les chimères,

les vaches d’or; quand sur l’avenue vide reste un soulier plein d’eau;

quand un coup de vent soulève la page du comptable manchot, et qu’il la

retient de la pointe de sa plume, appelant à l’aide; quand on n’entend

plus sur les trottoirs, sur la mer, sur les bastingages, que la

pluie...--puis, quand un rayon descend, qu’un nuage tranchant le coupe,

qu’il tombe; quand l’arc-en-ciel vacille, sa gauche sur le béton du quai

de Salem, sa droite sur la mer; quand on retire dans un coin du ciel,

comme la dernière allumette en réserve, le soleil, qu’on l’attise, quand

il flambe enfin; quand la lumière victorieuse bat d’un centimètre, sur

la terrasse, la goutte partie de cent mille fois moins loin qu’elle;

quand la demoiselle de magasin se précipite en riant vers son amie dans

le magasin d’en face; quand le progermain remonte sa fenêtre, voit des

dieux gras et solides, mouillés jusque sous leurs fourrures, lutter

jovialement entre eux, et Erda glisser, Erda tomber, car le ciel est

glissant, en ouvrant ses grandes jambes blanches; quand le bébé dans le

side-car reçoit sur le nez la dernière goutte et crie...--puis, quand

les nénuphars se haussent au-dessus de la couche d’étang nouvelle; quand

le fermier en bottes va vider de leur eau les pots de résine et de sirop

d’érable; quand un enfant, il ne sait pour quel bonheur, veut brûler du

papier d’Arménie; quand le voyageur, au tournant du cañon, descend de

son mulet, le caresse... le caresse... et soudain remonte vite, car il

veut garder sa place sèche, et car l’orage recommence; quand le soleil

disparaît à nouveau, quand la pluie retombe, s’acharne, la même dont on

reconnaît les gouttes;--alors je pense à lui, Seeger, qui aimait les

orages, et je frémis...

--Comment est mort Seeger? demande Rogers.

Dans un mois Rogers part pour la guerre, et il ne perd pas une occasion

de savoir comment les poètes, ses collègues, y sont tués. Il serait bien

étrange que deux poètes fussent tués de la même façon, de la même exacte

façon, et chacune de leurs morts est une mort qu’il n’aura pas. Il ne

divaguera pas, comme Brooke, disant au hasard mille prénoms, et mourant

au premier nom de femme. Il n’aura pas le temps, comme Dollero, de

m’écrire trois billets, le premier avec une brindille et son sang, me

disant adieu pour toujours, le second avec le crayon de l’infirmier,

espérant me voir, le dernier avec le stylo du major, confiant,

heureux... inachevé. Il ne tombera pas mort, comme Hesslin, le poète

allemand, sur le dos d’un sergent mystique qui se releva lentement avec

sa charge et l’apporta sans se retourner à l’ambulance. Il lui faudra

une tombe entière, puisqu’il ne mourra pas comme Blakely dont les

pauvres vestiges tinrent dans une boîte à palmers. Ce ne sera pas au

crépuscule, comme Drouot; à midi, comme Clermont. Si Seeger est mort à

l’aube, il ne lui restera plus guère que la nuit... Nuit amère, qui se

perpétue sous les jours comme un sombre fraisier... Nuit douce, avec son

lac, ses loons, nuit sur les paquebots de Sidney, où le monde-univers se

tait, où il n’y a plus frottant contre la pensée d’un poète que tout le

bruit d’un vaisseau qui glisse... Nuit près d’une source de France, où

l’on souffre à peine de sa jambe fracassée, où l’on mâche du cresson...

Nuit obscure, avec soudain, au centre, chaque rayon découpé par le

velours noir, le soleil!... Heureux qui meurt la nuit!

--Comment est mort Seeger? Le connaissiez-vous?

Rogers est astigmate, il a deux grosses lunettes d’or à verres

dissemblables et il vous pose toujours, aussi, deux questions à la

fois... Oui, je l’ai vu... Une fois, au Luxembourg, l’été; il entrait

dans le jardin irréel, peuplé de Parisiens fantasques et tendres, et

ceux qui se sentaient trop lourds pouvaient acheter de petits ballons à

la porte... Une autre fois, chez un ami qu’il avait voulu voir

l’avant-veille, sans le trouver et il avait laissé un distique,--la

veille, et il avait laissé un sonnet. Mon ami se laissa surprendre au

lit le troisième jour sinon il aurait eu au moins une ballade.

--A-t-il souffert? Avez-vous lu ses derniers vers?

Car Rogers recueille aussi le dernier poème de tous les poètes tués. Il

recueille même leurs dernières lettres en prose, où parfois, comme les

armes d’un guerrier qui s’habille un peu vite dans son appartement, deux

mots par hasard se heurtent, riment,... et l’on tressaille. Dernière

lettre écrite à une tante entre les deux derniers poèmes, où malgré eux

ils emploient le nom poétique, l’autre ne venant pas, où ils disent «les

coursiers», les «pleurs», le «glaive», et sont contraints d’être un peu

ironiques. Derniers poèmes où presque tous voient la mort, et juste

comme elle devait les surprendre, exactement: Seeger comme une amie

envieuse à un rendez-vous, Dollero comme un orage, avec trois oiseaux,

Blakely comme un monstre sans tête--et où Brooke seul prévit tout à

contre sens. Oui, pauvre Brooke qui nous disait à tous:--Si je meurs,

songez que dans une terre étrangère, toujours il y aura un coin de notre

terre, qu’une poussière plus riche que la terre y sera contenue, un

corps d’Angleterre lavé par les rivières anglaises, brûlé par le soleil

anglais, un corps horizontal, tendu sur la ligne de tous les ancêtres

anglais...--et qui est mort sur un bateau, et qui fut jeté à la mer,

avec le boulet qui maintient vertical son suaire. Et, plein de pitié,

mais mis en méfiance de sa divination, feuilletant les autres poèmes, on

ne croit plus exactement ce qu’ils affirment, on ne croit plus que

l’amour est juste «une rue ouverte où se précipite ce qui jamais ne

revient, un traître qui livre au destin la citadelle du cœur, un enfant

étendu». On se butte un peu, on vous contredit, pauvre cher Brooke,--on

s’entête à croire que l’amour est une rue, si vous le voulez, mais

fermée, ou un traître, mais alors un traître qu’on trahit, et parfois

l’on voit ce doux enfant vertical, flottant tristement dans l’air.

Comment Seeger est mort?

C’est l’été. Tout ce qui empêche de respirer l’été, son képi, son

masque, il l’enlève. Il tient son cigare derrière lui, à cause de la

fumée; le voleur de la compagnie le lui vole, et Dieu merci, car ses

mains après sa mort ne se brûleront pas sur lui. Puis il s’étire, mais

sans lever les bras, à cause des balles, les bras en croix. Il a juste

une minute à vivre. Votre montre est devant vous, avec son cadran à

secondes. Une minute moins cinq secondes et il va mourir. Il a dans sa

poche le flacon d’héliotrope, qu’il va écraser en tombant. Avant qu’il

soit mort vous n’avez même plus le temps maintenant de tracer cette

courte phrase qui lui servait de devise, qu’il écrivait avant chaque

poème, au sujet des peupliers. Trente secondes. Si c’est un obus, on

charge le canon. Si c’est une balle, le soldat allemand tapote son

chargeur, le glisse. Quinze secondes. Oublions qu’il va mourir. Ne

parlons plus de la mort de Seeger. Seeger lève la tête. Le ciel est tout

bleu. Un peuplier, oui, un peuplier se dresse à l’horizon. Seeger gravit

doucement la marche de tir. Un oiseau, oui, un...

* * * * *

Ainsi ont passé mes trois jours de repos, et aujourd’hui il est midi. Je

pense à vous qui d’Europe m’écrivez chaque semaine une lettre d’humeur

inconstante, dont le papier même chaque fois est d’une autre couleur, et

chacune est lancée par un phare qui tourne... L’amour est un cheval qui

se cabre, une antilope qu’on attelle, un traître fidèle... Le soleil est

juste au-dessus de moi maintenant. J’écrivais, pour épargner mes yeux,

dans l’ombre de ma tête; la voilà comble; adieu, amie. J’écris un

dernier mot, j’écris ton nom en plein soleil.

Juin 1917.

LA JOURNÉE PORTUGAISE

AU MAJOR CARLOS DE ALBUQUERQUE

DE SANTA ROSA Y OVAR.

Comme j’étais en grand uniforme, tous nous suivaient. D’abord les

fillettes, un peu plus âgées, dans ton pays aussi, que les petits

garçons et qui les portent là-bas au fond d’un panier sur leur tête.

Dans Maureria elles étaient nues, dans Lapa, où l’ambassade d’Allemagne

jadis avait protesté, on les enveloppait d’indienne. Puis les mendiants,

reconnaissables à la plaque de cuivre sur laquelle est gravée le mot

mendigo. Puis les pêcheuses d’Ovar, ceintes d’un cordage, comme vos

monuments manuelins, et qui ont les yeux de chaque côté du visage, de

sorte qu’au lieu de me suivre elles devaient me dépasser pour me voir.

Les marchandes de fuchsias, car on ne vole jamais les fuchsias au

Portugal, abandonnaient pour nous leur boutique, et venaient enfin les

orphelins de Belem, en sarrau rose rayé de carmin, qui tous en cette

minute, ignorants comme ils sont de l’âge qui doit séparer enfants et

parents, certes me désiraient pour père.

--Que voulez-vous, me disais-tu! c’est de même à Paris quand il arrive

un Portugais.

Tous pieds nus, marchant dans leur soleil avec moins de bruit que les

Lapons dans leur neige, et quand résonnait près de nous un talon, nous

sentions que passait un être moins dévoué. Alors, en effet, c’était un

de ces Espagnols venus au Portugal espionner comment finissent leurs

trois fleuves, ou bien l’homme de police chargé de crier sur mon

passage: Vive la guerre et Vie à la Vie; ou bien c’était la Reigini, de

la compagnie italienne, amortie de fourrures au cou, aux poignets, aux

chevilles, là où étreignent les amants, et qui rougissait, du même

bâton, ses lèvres et l’angle de ses yeux. Il y eut cependant un vieux

monsieur en bottines qui tint à nous accompagner, qui même m’arrêtait,

comble d’admiration, montrant mon sabre et voulant savoir--dans un

français qui ignorait les verbes, comme le tien--pourquoi le fourreau en

était bosselé.

--Guerre? Bataille? interrogeait-il.

--Non, répondais-je. Valise.

Adorable Clio · 第 6 / 8 段