Parfois tout était pensée, bavardage. Nous raisonnions, nous discutions.

Nous discutions des récoltes, du nombre d’habitants de Berlin, du

meilleur système de fermeture des coffres-forts. Tout était indication,

présage, intelligence avec la campagne et la guerre: trois perdreaux,

cela voulait dire que dans trois mois la guerre serait finie; un œuf

d’alouette cassé près de deux œufs, cela voulait dire une défaite et

deux victoires. Notre ligne dépassait de biais un calvaire? Baloge, le

sacristain, discutait au bénéfice de Dieu; de loin, de près, on lui

criait des objections que lui répétait son voisin et il se retournait

brusquement à chacune, serrant son fusil, comme si le voisin lui disait:

Garde-toi à droite, garde-toi à gauche... Nous trouvions un pfennig

allemand, nous discutions du système métrique... Drigeard trouvait un

petit Larousse? chacun lui crie de chercher un mot et d’en lire tout

haut le sens, des mots que depuis la guerre on sent plus granuleux en

soi, le mot madrépore, le mot primistère, puis, pour les revoir sans

parti pris, le mot embusqué, le mot femme...

Soudain nous ne pensions plus, nous ne parlions plus. Un peu de fil

rouge pendait de la bouche de Drigeard, pour longtemps cousue. Nous

allions, poussant du même pas, sans grâce et sans force, la frontière

devant nous--une frontière fade, rectiligne, sans ces belles queues

d’aronde qui fixaient la France à ses voisines,--la tête basse, mais

sans regarder même à nos pieds, comme si la besogne du jour avait été

uniquement pour l’armée de retrouver ce pfennig allemand, et c’était

fait. Parfois nous nous heurtons à un régiment où un soldat inconnu

porte la ressemblance d’un de nos tués, et il nous regarde, inquiet de

nos regards, sentant confusément qu’il aurait à nous reconnaître... Nous

sommes muets... Baloge seul continue de parler: On lui jette des

pierres, il se plaint en termes bibliques: on le lapide; un caillou

enfin l’atteint, il se tait... C’est ainsi que depuis trois jours nous

sommes debout entre deux océans, tous deux en furie, chaque minute

alternativement qui nous recouvrent tout entiers,--la victoire et la

défaite, l’été et la saison fatale, la confiance et le désespoir.

Parfois tout nous est facile. Nous avançons sur des zones aux noms

parents et faciles, Mordancourt, Tricourt, Bersancourt, ou Ravillers,

Auvillers, qui nous poussent comme des trottoirs roulants. L’ordre de

victoire signé Maunoury nous arrive... On se le passe... Il flotte le

long de cette grève dure de tirailleurs, effleurant chacun, comme une

mouette... Nous sommes les derniers prévenus de l’armée, nous n’aurons

pas à le renvoyer. Pendant une pause, un sergent le roule en boule, le

met dans sa poche. Un officier vient le lui reprendre, comme à un chien

sa pierre, pour la relancer... Il est relancé... Il fait beau... Nous

repartons.

Soudain tout est pénible. Les bourgs ont des noms opposés, emmêlés:

Cœuvres, Ambleny. Une fois, plaisanterie du temps de paix, un poteau

indicateur donne même des anagrammes: Valsery, Laversy. La pluie

ruisselle. On s’essuie le visage avec des linges mouillés, on ferme

l’intervalle du col, comme un soupirail, avec ce qu’on a sous la main,

un journal, du foin. Nous courbons les épaules, nous halons une France

encore raide d’angoisse; nous halons, avec des arrêts, une victoire trop

large dans une rivière trop étroite. Nous nous allégeons de tout ce que

nous portions en surcroît, de tout ce que nous avions conquis, de sacs

en peau de chèvre, de casques à pointe, de paniers d’obus, que le

régiment derrière nous ramassera, puis rejettera dans une heure, et il

ne nous reste plus que notre pauvre écorce française, si amincie, déjà

usée. Seul Bergeot, qui fait collection de dragonnes allemandes, en

porte des douzaines, de toutes couleurs, pendantes à son ceinturon, et

semble une folie, une folie somnolent, muette. Il pleut... Dès qu’on

aperçoit un abri, un arbre, une maison, malgré soi on appuie vers lui et

on l’effleure une seconde. J’ai de la chance: j’effleure ainsi tout un

petit bois. J’effleure un hangar comble de cavaliers. Ils sont pressés

et debout, comme l’étaient de fantassins étendus et entassés, voilà un

mois, les ombres rondes des cormiers sur les routes de Picardie. Des

chevaux soufflent, tendus, tête tombée en avant, et nous serions comme

eux si notre cou n’était si court... Nous allons... Jalicot, qui, depuis

le 5 août, change toutes les cinq minutes son fusil d’épaule, le

change...

Parfois tout est juste... Juste la pluie elle-même: nous ne trichons

plus avec elle, nous ne nous plaignons pas; nous sentons que nous ne

sommes pas trempés jusqu’aux os, qu’en chacun de ces hommes mouillés il

y a au moins un point sec, duquel repartira, dès qu’il le voudra, la

chaleur, l’espoir: sec le fond d’un porte-feuille, sec un paquet de

lettres dans du caoutchouc, sèches les allumettes mêmes, le feu même...

Juste la victoire: nous sentons qu’elle fut gagnée parce que, à une

minute précise, nous avons été plus prudents et plus fougueux, plus

rusés et plus loyaux, plus haineux et plus magnanimes que les Allemands,

et le plateau a subitement penché pour nous, la matinée où tous nos

morts étaient plus beaux, plus grands que les leurs. Juste la guerre...

On s’est toujours battu... Justes--tant pis!--ces mitrailleuses qui,

là-bas, à l’extrême-droite, commencent à découdre notre ligne de paix;

et nous attendons sans crainte, nous nous ramassons sur ce qui nous

reste de cœur, nous courbons le dos de façon à bien être un nœud d’arrêt

sur cette déchirure...

Soudain tout est injuste... Les sillons, nous avons à les enjamber, nous

avons à suivre les ruisseaux... Injuste cet ordre de halte que nous

sentons arriver de trop loin, d’une ville où il ne pleut pas, ou du

centre d’un château... Injuste,--depuis 1870,--la défense de boucher nos

canons de fusil pour leur éviter la rouille. Injuste ce gros obus qui

nous escorte à l’aveugle, semant des monticules le long de notre chemin,

comme une taupe obstinée de la terre à nous poursuivre. Injuste de voir

marcher du même pas, tous transigeant, ceux qui dans la vie allaient

vite et ceux qui allaient doucement, de voir des êtres barbus et rouges,

dans la paix rasés et pâles, renoncer aujourd’hui à leurs manies, leurs

entêtements, abandonner leur vrai squelette. Le braconnier d’eau qui

toujours s’amusait à traverser à gué les ruisseaux, prend le pont. Le

cœur se fond de cette injustice. Le siffleur de music-hall ne siffle

plus. Artaud qui prétendait hier ne devoir obéissance qu’au colonel et

refusait de rentrer dans le rang--le colonel, par hasard, passait, il

avait obéi aussitôt--obéit à un premier soldat. Tous, ils sont,

injustice, comme si le premier des braconniers d’eau, le premier des

siffleurs, comme si l’orgueil dans chacun avait été tué ce matin.

Parfois tout est comique. Comme dans les vraies comédies, parce que les

gens ont des passions ou répètent sans cesse le même mot. Parce que le

plus avare a perdu son porte-monnaie. Parce que le plus vaniteux,

l’adjudant qu’on surnomme Gustou, porte sans le savoir suspendue à son

dos une pancarte qui dit qu’il est Gustou, et nous forçons un prisonnier

à l’appeler ainsi... Parce que le plus buveur a un bidon percé, et passe

son temps à tailler deux bouchons, l’un pour le haut, l’autre pour le

bas. Parce que le capitaine se retourne sur son cheval en disant, comme

toujours, sans y penser: Où sommes-nous? Parce qu’il s’approche pour le

féliciter de Lucis, le vieil engagé qui s’obstine à suivre malgré un

pied écrasé: «J’ai vu votre pied à la visite, lui dit-il, donnez-moi

votre main.»

Soudain tout est tragique. Il fait beau, tout est calme. Mais on ne sait

quel phare a tourné. Un télégramme annonce au capitaine la mort de la

mère Naudin. Il y avait dans le bataillon deux Naudin, et l’un est tué.

Le capitaine décide que la morte est la mère de celui-ci, déchire le

télégramme, se tourne distrait vers Gustou:--Où sommes-nous? lui

dit-il...

Parfois...

Soudain...

Parfois tout ce que l’on voit est étrange, étrange... On voit ce qu’on

n’attendait plus. On voit sur le pas d’une porte une femme qui nous

regarde. Une paysanne avec un enfant dans les bras, à ses pieds un

chien; on voit le passé d’un paysan heureux nous regarder en face. On

voit un vieillard gagner l’arrière avec deux bœufs, deux chèvres, deux

petits garçons, gagner je ne sais quelle arche avec de faux couples,

purs, mais vite périssables. On voit un soldat voisin avec sa capote

fendillée, le gilet sous la capote ouverte sans boutons, un vieux

plastron décousu à chaque pli, comme un homme qu’on peut feuilleter,

dictionnaire de misères. On voit un chien, il nous voit, il vient.

Parfois une glace de poche circule, on se la passe comme un journal.

C’est notre seul journal... On se voit... Il pleut: nous jetons peu à

peu tout ce qui nous alourdit, comme des choses collées à nous que la

pluie décolle; et tout ce qui était réparation sur nous ou placage,

confiance, espoir de retour, tombe, tombe...

Soudain, tout ce que l’on voit est simple. On l’attendait... On voit

près d’un mort étendu l’empreinte sur l’herbe d’un autre corps, d’un

blessé qui depuis fut enlevé. On voit un mort assis, adossé au talus,

son fusil écarté de lui par ses mains crispées, comme un aviateur

surpris dans une vrille qu’il n’a pas voulue, et qui a tiré le levier à

fond pour en sortir. A minuit, on traverse l’Aisne sur la poutre de fer

d’une écluse. On voit jeter à l’eau un gros réserviste qui a le vertige,

qui restait à cheval sur la poutre sans avancer, ni revenir... On monte

vers Fontenoy... Tout est simple: chaque trace, chaque cri devant nous

est maintenant un pas, une parole d’allemand. Guerre d’écoliers,

enfantine et terrible. On se cache derrière des murs; on entend crier:

«Achevez-moi.» On entend de la même voix: «Non! Non!» On n’entend plus

rien... Un blessé se met nu jusqu’à la ceinture, et court, comme un

plongeur, vers la Paix. Fontenoy est pris. J’entre dans une boutique

avec deux prisonniers, je m’assieds, je m’éveille, je les vois qui me

regardent, pacifiques, et l’un a cinq alliances au doigt, celles des

amis mariés qu’il a déjà perdus. Il me supplie. Il voudrait celle de son

lieutenant qu’on voit par la fenêtre... Il n’y aurait pas à sortir, il

croit qu’en se penchant... Le matin arrive... je leur fais enlever les

volets de la devanture, et notre commerce recommence...

Voici une heure sans poids, insignifiante... La nuit est ronde et

transparente, et les balles font sur elle un gémissement cristallin,

aigu, comme si d’un doigt mouillé et paresseux on caressait ses bords...

On voit un soldat assis près de nous, son fusil entre ses jambes, mais

ramené contre lui cette fois, la vrille est conjurée, il est vivant...

Nous avançons, nous dépassons le château: les hommes le défendent avec

des gestes un peu plus lents, un peu plus nobles qu’on ne défend une

cabane... Nous dépassons les lignes, nous sommes devant la nuit... Il

n’y a plus que des escouades déployées, mélange avec les nôtres de

zouaves, d’alpins, de Soudanais; nos morts sont seulement devenus des

inconnus... Devant la nuit même;... il n’y a plus qu’une tranchée

individuelle où un petit fantassin est agenouillé, les yeux vifs et

attentifs, tout seul au pied de la nuit, comme un souffleur.

Voici la dernière heure de la vie, de la journée... Il pleut... Des

ombres se glissent sans permission vers des villages pleins de lard qui

scintillent entre les lignes comme des pièges... Le mort que j’effleure

en rampant sur l’arête de la colline, des plis de son pantalon rouge

laisse couler deux ruisseaux d’eau de pluie... O pluie, si froide que

son visage tranchant déverse d’un côté vers l’Aisne, de l’autre vers

l’Oise... Partage de cette eau filtrée. Partage aussi de son sang... Je

glisse dans un ravin ouvert vers le Nord, vers les Allemands; sommeil,

fatigue, ma tête tourne, j’essaye en vain de remonter sur le talus, je

m’accroche à la racine qui, là-haut, dépasse; je ferme les yeux; j’ai un

éblouissement, et, comme un fantassin accroché à la selle d’un cavalier,

j’accompagne à son allure la France qui galope, je crois, qui tourne...

J’ouvre les yeux. Elle s’arrête... Voici la dernière heure. Un chien de

garde, derrière moi, aboie, garde la frontière. Un Allemand est étendu

sous mes pieds avec des balles éparses comme autour d’un dragon ses

dents brisées, et des chargeurs comme d’énormes molaires. Le chien

hurle, on le bat... Un Français bat un chien français... Voici la lune

derrière un bois déchiqueté... Il ne reste plus sur la terre livide que

la carcasse d’un grand feu d’artifice... Le froid élargit les lèvres

hésitantes de la bataille, et entre elles des corps rejetés comme des

noyaux... Il pleut: O pluie sur Prométhée ouvert! Une ferme tout à coup

s’embrase, s’écroule en une minute, et il ne reste plus debout que juste

la cheminée, par laquelle passe du feu... On me touche à l’épaule,

quelqu’un me touche,... mais notre corps maintenant bat si fréquemment

de lui-même, si souvent nos paupières clignotent sans notre ordre, notre

nez remue, un muscle dans nos bras s’agite, que je n’ai pas l’idée de me

tourner... Mais qui était-ce?... Le pays conquis hier est éteint; le

pays à conquérir demain brûle... Qui frappe ainsi à mon genou?... Des

têtes et des queues de constellations pendent au hasard entre les

nuages... Qui frappe à ma poitrine?... Pluie, qui ouvre le sol aux

charrues, et le rend impénétrable aux obus! Un mort a jeté autour de

lui, généreux comme un blessé qui part, sa musette, son bidon, une

lettre... Je reviens, longeant des groupes de fantassins qui dorment,

les mains hors de leurs capotes, mains blanchies par la lune, et par la

craie du plateau,--on n’aurait qu’à serrer ces mains, qu’à les prendre,

pour dire aux dormeurs sa pitié, pour les relever jusqu’à soi,--et

d’alpins enroulés dans leurs pèlerines, sans mains à étreindre, qu’il

faudrait, eux, redresser comme des momies, et le seul moyen de les

toucher serait encore de caresser leur visage. Dans une carrière,

d’autres soldats fatigués jetés en pile comme des jonchets et le

capitaine essaye, sans trop dérouler le tas, d’en retirer par les jambes

son ordonnance... Ceux qui prétendaient ne ronfler qu’étendus sur le

dos, étendus sur le ventre, ronflent... Parfois des corps un tout petit

peu moins boueux, des capotes d’un buvard moins avide qui n’aspire pas

toute l’eau, un visage plus innocent, plus pâle: ce sont les hommes des

renforts arrivés ce matin; les premiers renforts: car nous voilà au

point extrême où nous pouvions parvenir sans aide de l’arrière, où porte

de l’élan, de l’indignation le flot sans mélange. Depuis ce matin les

renforts arrivent, avancent tout violets et carmin, puérils,

transparents, dans notre torrent boueux; jusqu’à midi fanfarons, car

leur détachement fut formé pendant la Marne et dans toutes les gares on

les a fêtés comme les vainqueurs; mais leur voilà bientôt un jour de

guerre, et ils sont muets, et la glaise, la nuit, les auront façonnés

dans deux ou trois heures à notre image.

A mon tour, je m’éveille... Tout encore est ténèbres... Mais je sens,

partant de mes yeux entr’ouverts, une ligne de lumière se découdre,

gagner Drigeard à ma droite, Ségaux à ma gauche, et immobiles, car

chacun croit l’autre endormi, Drigeard et Ségaux ouvrent les yeux...

Ségaux pense, comme tous les matins, que tout est bien, vraiment que

tout est parfait...

Drigeard pense, pense que s’éveiller ainsi c’est tirer vraiment son cœur

de sa poitrine (Drigeard est répétiteur, il est sentimental), que c’est

le mettre dans sa main, le voir battre.

Ségaux pense que tout serait bien, tout parfait, mais sans ces renforts,

dont l’unique souci est de s’aligner sur nous, et même dans le sommeil,

pour s’orienter au milieu de tracas dont ils ne distinguent ni les

fracas ennemis, ni les amis. On en a toujours un accolé à soi, ombre

parallèle... ombre stupide d’ailleurs, avec ses plaisanteries de

manœuvres, qui crie, quand il fait chaud: «Une bonne grenadine au

kirsch!... Un bon Pernod!...»

Drigeard pense que refermer les yeux, c’est remettre son cœur en place.

Deux fois, trois fois, il les referme... Que de cœurs à rentrer

aujourd’hui!

--Celui que je plains, pense Ségaux, c’est le dernier tué de la

guerre... Je resterai plutôt, une fois signé l’armistice, étendu deux

jours au fond de la tranchée...

--Comme tout devient logique, tendre, pense Drigeard, si on le compare à

une pensée. Voici deux nuages qui se choquent, qui se confondent, comme

justement deux pensées... Voici un arbre qui s’évente, qui remue en lui

des oiseaux, comme une pensée... Voici une ombre qui se redresse, qui

s’appuie contre un mur... Malgré soi l’on songe à une pensée qui se

lève, qui s’accoude...

--Tout serait parfait, pense Ségaux, sans les renforts et sans Gustou

qui a cassé son dernier lorgnon. Il est quatre heures. Les six montres

que des blessés m’ont données disent quatre heures... Il va falloir que

je me mette en quête d’un bon fusil... ou que je retourne chercher le

mien à Fontenoy... L’officier qui m’avait manqué dans le moulin et que

j’ai cloué sur la porte doit être mort maintenant... J’ai dû repasser

près de lui, pour sortir; il m’a craché au visage... On voit encore la

lune... J’adore ainsi, au réveil, penser... Mais comme les pensées sont

illogiques, le matin... Je pense à la fois que rien ne m’est plus égal,

et que rien ne m’ennuierait plus que la mort!... Je pense au seul soldat

de plomb que j’aie jamais eu, cadeau du fils de notaire... Je jouais

avec lui seul des journées entières... Tantôt il était mon égal, tantôt

mon chef... Tout soldat me le rappelle... J’aimerais l’avoir, ce matin.

Voilà que je renverse ma gamelle; il n’y a que moi pour faire autant de

bruit en pensant!

--On ne se voit guère que de profil à la guerre, pense Drigeard, mais

chaque fois que je vois un visage français de face, il me semble qu’on

me paie avec une monnaie étincelante... Sept ans que j’habitais

l’Allemagne, j’en suis revenu si vite voilà six semaines que je sens

encore là-bas, au milieu des Allemands, ma forme vivre... C’est sur elle

que je m’amuse à tirer...

--J’entends Drigeard qui s’agite... Je vais prendre son fusil, car à lui

peu importe... Il tire, mais sans savoir qu’on vise; il tire comme à un

duel; à l’assaut, il charge le premier, criant fort mais en baissant les

yeux comme un amateur qui chante à vêpres, son arme à la bretelle;

toujours le premier, mais sans se douter qu’on a à tuer; inoffensif,

toujours avec les plus sanguinaires; toujours avec les plus courageux,

mais avec des précautions d’enfant, cachant son ventre dans sa musette

où il porte une assiette en aluminium, son cœur avec un cache-cœur...

--Ségaux s’éveille... Voici le petit jour... La nuit là-bas s’argente et

il suinte un jaune acide et pourri... Un coq chante...

--Un coq chante... Une fois seulement... Il y avait sans doute des

artilleurs dans sa grange... Voici le petit jour... Mon sergent se

retourne sur le côté droit et je retire doucement son fusil pour qu’il

puisse dormir... Il soupire... Dès qu’il dort il voit, m’a-t-il dit,

l’entrée d’un immense tunnel et des ingénieurs, des contremaîtres agiter

leurs lanternes et leurs casquettes... Mais il ne sait si le train va y

pénétrer ou en sortir... Que j’aime cette heure du jour!... Que je

l’aime à Néris quand je sors acheter les journaux, les souliers de mon

étage une fois cirés, et je croise les filles de la Pastillerie, qui

s’en vont par deux, tirant le haut de leurs bas à travers leur tablier.

D’ailleurs j’aime aussi la nuit, et midi, et le soir. Je suis bien connu

à Néris pour cela: j’aime tout.

--Voici ce que je ne peux voir sans m’accouder, sans poser ma tête dans

mes mains et la soulever comme un présent, voici l’aube. La nuit se

décolle de la terre, avec peine, comme un remède que l’on arrache, comme

un tapsia d’une chair malade. Les branches des sapins remuent doucement,

de bas en haut, et c’est de la terre que monte un souffle vertical. Un

nuage gris efface où il passe les étoiles, un nuage sale qui a déjà

servi, qui laisse des traces de craie... Voici l’aube... et l’haleine

effroyable du jour. On ressoude nos pieds à la terre par des soudures

douloureuses. Un astre s’est secoué sur le mien de ses roues brisées, de

ses chevaux morts, de ses maisons en ruines... Comme tout est net,

menaçant, comme toute chose me fait un signe sans répit... Comme tout

n’est que pierre, bois, et dure leçon...

--Le coq chante encore, mais moins clairement. On devine d’ici qu’il a

maintenant les deux pattes liées... Voici l’aube... Enfin je vois

l’arbre rond, hier invisible, vers lequel la brigade (sur des bulletins

de bagage volés à la gare de Soissons) nous donne l’ordre d’attaquer; il

est noir, mais on le devine doublé de rose et d’orange; on ne voit plus

que lui sur l’horizon; il a poussé en une nuit comme un champignon...

Quatre heures et demie... Il est temps que je secoue les hommes de

l’escouade; ils me demanderont l’heure,--Tu veux l’heure? leur

dirais-je, la voilà! et je leur glisserai à chacun une de mes montres...

Ils vont ouvrir les paupières, la bouche, relever leur foulard de leurs

oreilles et tout ce masque de chair et de linge qui sert contre la

nuit... Je vais secouer le capitaine,--il faut le secouer tous les jours

plus fort--dont il tombe chaque matin, tant je le secoue, un objet, son

stylo, son binocle, et les boutons mêmes, ces jours-ci, de sa

vareuse...--Où sommes-nous? me dira-t-il, et me reconnaissant, il

m’insultera, puis tirera d’une douille d’obus la thermo léguée par le

colonel et me versera du café... Au fond, tous les hommes sont bons...

ou du moins ceux dont le nom commence par S, je ne réponds que de

ceux-là, car c’est avec eux que j’ai vécu surtout, à l’orphelinat ou à

la compagnie, à cause de l’ordre alphabétique... Synnan, qui élevait des

coqs de combat (un de ses coqs aveugle avait gagné quinze matches), qui

m’apprenait la boxe, et il s’amusait à fermer les yeux pendant nos

assauts... Sembat, qui, comme tant d’autres au début s’était mis nu

quand il fut blessé, croyant avertir les Allemands, sur lequel ils

continuèrent à tirer, qui fut tué nu; il m’apprenait mes provinces et

mes préfectures; nous en étions au Massif Central quand il fut tué... Où

nous sommes, mon capitaine? Nous sommes dans le Soissonnais, chef-lieu

Soissons...

Adorable Clio · 第 5 / 8 段