désormais des incendies français, voilà les pompiers dans leurs
uniformes du second empire. C’est qu’on vend les premiers journaux, les
premiers depuis celui qui circula l’hiver dernier, qu’on allait lire à
tour de rôle, pour n’être pas surpris, dans la montagne, en pleine
neige, malgré les rhumes, et les Allemands, qui pressentaient la ruse,
regardaient de travers tous ceux qui éternuaient. C’est la bonne amie de
Förstner, sans pudeur au bras d’un tringlot qu’un grand jeune homme
tente d’avertir, tout rougissant:
--Bonne amie de Förstner, dit-il en la montrant du doigt.
--Excellente amie, répond le tringlot convaincu.
Mais voilà une auto à fanion qui traverse Saverne, à toute allure,
caressant d’un coup son échine sensible, comme pour voir si elle frémit
encore, comme on le fait pour surprendre les jeunes filles à marier.
Puis voilà les trois témoins officiels que Clemenceau dépêche à Saverne.
Clemenceau a deviné que Debussy était mort, que Claudel était au Brésil,
que Vuillard achevait le portrait d’un immense tilleul, (l’arbre de Noël
des peintres, avec une couleur vraie pendue à chaque feuille); et pour
ne pas les déranger, il envoie les trois premiers petits francs-maçons
de son cabinet, et c’est ainsi que les portiers de mairie servent de
témoins aux mariages d’amour. Il n’a pas envoyé des muets, qui puissent
tout recevoir et garder pour toujours: ce sont des interprètes. Il n’a
pas envoyé des aveugles, qui puissent croire à un délire en eux-mêmes et
à leur plus grande folie intérieure: ce sont des photographes. Il n’a
pas envoyé des cardiaques, qui puissent mourir tout d’un coup, orner la
fête: ce sont des gens invulnérables de corps et d’âmes, nulle ride au
front, nulle brisque au bras droit.
--Drôle de bête, disent-ils tous trois devant la statue de la Licorne.
On reconnaît un fantassin à ce qu’il appelle son cheval ma bête: ils
n’ont jamais monté de licornes. Ils vont, rapprochant de tout leur
binocle, cherchant sur chaque visage de vieillard, sur chaque épaule de
jeune fille, avec insistance, le signe auquel on reconnaît l’enfant
dérobée par des brigands, ne le trouvant jamais. Ils se précipitent vers
la librairie allemande, s’attardent sans tact devant la vitrine en forme
de four, dont est baissé à demi le tablier de fer, et à l’étalage
admirent les couvertures illustrées sur lesquelles on voit tout ce que
peut faire une Allemande, brune en linon blanc à raies mauve, écharpe
verte, rousse en vert décolleté, écharpe orange, avec un cobra, avec
Jack l’éventreur, avec une arlequine noire et blanche. Du moins le moins
barbu des trois ressemble à Claudel! Voilà du moins ce que je
souhaitais, les oreilles sourdes, les yeux aveugles de Claudel! Il m’a
adopté, il m’a entraîné; parfois il s’arrête, brusquement, juste comme
Claudel, la ligne de la pensée sur l’axe de la pesanteur; me regarde,
mais s’obstine à ne pas penser et à ne pas me dire:
--O ami, pourquoi nous être introduits en gage dans Saverne? De quoi nos
soldats ont-ils donc à nous délivrer? Pourquoi, à mesure qu’ils
avancent, les précédons-nous d’un jour, et faudra-t-il, délivrés à
Saverne, qu’ils nous délivrent dans chaque ville, sinon pour toujours
nous serions prisonniers,--dans Haguenau aussi, dans Colmar, dans
Strasbourg?
Voilà, mot pour mot, ce qu’il ne me dit pas, et aussitôt le tambour
résonne. Un seul tambour, sinistre, voilé,... chacun pense à une armée
de fantômes. Mais c’est le tambour de ville qui annonce que les Français
sont à cinq cents mètres. Des fillettes s’appuient à nous, chantent _la
Marseillaise_ en tapant en mesure nos vestons, nos revolvers d’une main
à cinq doigts écartés, s’accompagnant sur nous. Clavier muet, le faux
Claudel sourit. Des garçons me donnent la main, me la donnent vraiment,
pour toujours, la reprenant comme un cadeau les fois où je la leur
rends. Le tambour est posé au milieu de la route, près des notables, qui
se retiennent pour n’y pas appuyer leur oreille. Voici Saverne assiégée
du côté que jamais les Suédois ou les Allemands ne menacèrent! Tout le
long des Vosges on entend maintenant des souffles puissants d’autos, des
coups de sirène et de sifflets, une machine trépidante. On entend des
câbles qui grincent, des ais qui gémissent; les Français débarquent de
je ne sais quel lointain pays soudain amarré à l’Alsace,... et parfois
juste le hennissement du cheval suspendu en l’air par une grue! Les
Français débarquent de ces provinces qui flottent mollement du présent
au passé, de l’Aquitaine, de la Saintonge, débarquent du Mexique, de la
Syrie, de mille terres tellement plus jalouses et lointaines que ces
États-Unis de tous pays cousins et limitrophes; et chaque Savernois,
rangé comme à la sortie d’un quai, angoissé, semble attendre non une
armée, mais un soldat particulier, un seul soldat: pourvu qu’il vienne!
Chacun, dans ce froid, disperse son souffle avec sa main comme devant un
miroir, comme s’il s’attendait lui-même. Ah! que la tâche est facile à
ceux qui attendent des Anglais, des Siamois, des Portugais! Sur tous les
chapeaux de soie des notables, et sans qu’ils portent une lampe
invisible au-dessus d’eux, joue un cercle lumineux, celui qui tombe de
son lumignon, au crépuscule, sur la casquette cirée de l’allumeur de
réverbères. M. Knœpfl surveille sa ville, y voyant à des signes aux
autres cachés--je suis ses alertes sur son visage--que les Français
devraient arriver juste maintenant,--plus maintenant, surtout pas
maintenant--maintenant à nouveau, mais vite... vite... Moi, je ne vois
que la licorne soudain ensoleillée, qu’un pompier qui a glissé, que le
sourd-muet de la ville qui par fierté raye de son ardoise le mot
sourd-muet... Mais je sens, comme M. Knœpfl, la dernière minute des
quarante-huit ans frémir comme une frange.
Tout à coup cent trompettes grésillent. Les hauts de forme
disparaissent, mais la même lumière joue sur les crânes chauves.
Au-dessus de la foule s’élève soudain, costumé en petits turcos, ce
qu’il y a de plus léger en Alsace, ce qui est né depuis la guerre, tous
les enfants soudain sans poids... et les trente-huit millions de
Français entrent...
Oui, quatre Français entrent, avec des lances, sur de grands chevaux
curieux qui dévisagent chaque enfant.
Le faux Claudel est tout blême, il mord ses lèvres; il détourne ses yeux
des miens:
--Ah! Alsace! s’obstine-t-il à ne pas me dire, voilà que le monde sur
toi noue enfin sa ceinture!
Ah! ne le sens-tu pas qui roule avec une jeune taille, tes villes pour
agrafes!
Ah! Saverne! avant de rabattre les deux herses de tes portes sur la
belle sangle bleue qui va te pénétrer, tire-la en toi jusqu’à ce que
l’Europe en défaille!
* * * * *
La France, qu’on a éventrée comme une ville où les tuyaux de plomb ont
sauté,--où le bonheur, l’amour n’arrivent plus à chacun par de vastes
conduites, et doivent chaque matin se rallumer dans une chambre close
comme un feu de bois; la France, dont les fleuves n’ont plus de repos
entre l’étiage et l’inondation; où, de tant de maux, la température
humaine est montée, où l’on a 39 degrés pour un rhume, 40 pour un train
manqué, et l’on ne sait quelle inondation aussi rapproche notre tête de
l’arche de la vie; la France, avec ses gares d’où chaque soldat en
permission doit pour sortir écarter et bousculer des mères, des épouses,
la chair la plus meurtrie et la plus sensible de Paris, qui le retient,
qui le rejette, affreuse naissance à chaque retour du front; avec ses
enterrements, dont la vue du moins soulage, car par chaque convoi la
terre s’allège d’un témoin de la guerre; avec ses fêtes meurtries: le 14
juillet attaqué de front par les Allemands, Pâques sans aucune, aucune
résurrection, et Noël, qui ressemble à une alerte; la France sans
bonheur licite, et de celui qui saisit une joie tous les amis aussitôt
sont tués, s’élèvent, et on le voit seul et honteux, comme le renard
voleur avec sa proie quand de lui le troupeau d’oies sauvages s’envole
et le dévoile; la France, avec ses petites villes privées désormais de
leurs plaisirs naïfs, de l’épicier qui ressemblait à Fallières, du maire
qui ressemblait à Loubet, morts tous deux, étendus côte à côte et qui
maintenant se ressemblent tous deux; avec, dans le couloir de l’hôpital,
le balayeur annamite, qui repasse sans cesse la même pensée sur son âme
fêlée, et en sort à peu près le chant que tire du piano, quand elle
l’essuie, la femme de ménage; avec, devant soi, sur la plateforme du
tramway, au grand soleil, pur comme le croissant de l’ongle quand on
prête au feu une main mélancolique, la frange blanche d’une veuve; la
France intacte qu’on appuie chaque jour sur une France infernale, et que
crèvent de toutes parts les cheminées d’usine, et, près d’elles, pauvres
écouvillons, les peupliers grillés et sales; la France qu’étirent, de
toutes leurs forces, comme un cuir qui se rétrécit, dix mille navires à
l’amarre... Voilà que les Savernois l’attendent avec des branches de
sapins à la main, comme un cercueil, avec des gourdes de kirsch, comme
un noyé. Voilà qu’ils attendent--laissant juste un sentier au milieu de
la foule--une file par un de fantômes, de squelettes...
Or,... soudain, ils voient une houle sans terme de grosses faces
riantes; sur des chevaux gras et luisants, ils voient d’éclatants
cuirassiers; des aspirants tout roses, les joues gonflées comme ceux qui
soufflent dans les clairons; des colonels tout ronds, qui semblent
chevaucher à reculons quand ils retournent la tête pour sourire aux
lieutenants-colonels écarlates. Ils voient des sapeurs aux visages, aux
casques polis, tous semblables et tous différents comme les lettres
d’une machine à écrire; des artilleurs fiers qui s’enlacent par les bras
sur des caissons tout neufs; mille chevaux dont chacun a les sabots
cirés; vingt mille capotes sans une seule tache; des fourragères
débordant de fourrage; un vaguemestre débordant de journaux et de
lettres; des ambulances combles de joyeux infirmiers; des camions
surchargés de cantines neuves, et celles des officiers d’intendance sont
camouflées comme des tanks; des canons aux noms encore peints tout
frais,--attention aux canons!--aux muselières trop étroites; pas un bras
qui ne se balance comme une bielle, avec les beaux accents circonflexe à
la manche sur cette lettre invisible; pas un corps qui soit vieux, usé,
ou du moins sous tant de tricots, de peaux de chèvres on ne le voit pas,
ou du moins l’on y a ajouté des nouvelles mains et un visage neuf!...
... La France, où tout est drap neuf, luxe, et beauté; où les préfets
sont nommés suivant leur goût pour les arbres: à Roanne ceux qui aiment
les cèdres, à Bourg ceux qui préfèrent les glycines; seul pays où les
éphémères volent droit devant eux, acceptant de ne jamais revenir; la
France où tout est volupté, où les ormes touffus s’écrasent entre soir
et crépuscule comme une signature fraîche entre deux pages; où l’on
enferma la guerre pour que la guerre vive du moins sans petitesse et
sans marchandage, comme on logeait jadis l’amour ou la colère dans le
cœur seul des rois... Les Savernois rougissent, rougissent soudain
d’avoir songé à soigner ce qui tout guérit, à orner ce qui tout décore!
Ils admirent: les Français ont souffert, oui, mais dans ces belles
étoffes; ils ont maigri, ils ont végété, oui, mais dans ces beaux corps
gras. Ils ont frissonné dans ces fourrures superbes. Ils ont eu soif
avec ce vin inépuisable. Ils ont eu les pieds meurtris dans ces souliers
merveilleux. C’est sur ces épais pneumatiques qu’ils étaient cahotés à
mort. C’est avec ces projecteurs énormes que la nuit ils étaient
aveugles. A l’intérieur de cette fougue et confiance invincibles, qu’ils
ont désespéré, qu’ils ont renié; de cet élan, qu’ils sont tombés une
minute... Les Français ont tué avec ces mains pacifiques. Ils ont haï
avec ces yeux bons et moqueurs; mordu avec ces douces bouches. Les
voilà. Les Français vont aimer avec ces nez hautains, se dévouer avec
ces fossettes volages, céder avec ces mentons qui ordonnent. Les voilà.
On a beau prendre un visage au hasard, chercher au fond des files les
plus cachées, c’est sur un visage de vainqueur que tombe sans trêve le
regard. Ils ne font aucun geste que ne ferait, si on le chargeait
d’entrer à Saverne aujourd’hui, Renan, Balzac ou Brummel; et le seul
chagrin est de voir qu’ils ne se baissent jamais, fût-ce pour ramasser
les paquets de cigares, comme si chacun avait une balle logée à un
millimètre du cœur et qu’au premier faux mouvement il risquait, comme on
dit, de mourir...
M. Klein enfin a retrouvé sa voix; il salue et acclame tous les
officiers, par leur titre exact, ne se trompant jamais:
--Vive l’adjudant chef de la 3e Compagnie! Vive le lieutenant faisant
fonction de capitaine!
Et il crie aussi, par flatterie peut-être, un simple soldat donnant un
ordre à sa file:
--Vive le soldat faisant fonction de caporal!
* * * * *
Mais voici le soir; l’astronome qui monte heurte dans l’escalier le
boulanger qui descend, et il aura un peu de farine à son épaule glacée
par la lune. Voici le court repos qui toujours se glissera entre
l’après-midi des fêtes et leur nuit, tant que les hommes ne deviendront
pas d’eux-mêmes, vers cinq heures, sautillants, flamboyants. Chaque
ménagère attend pour allumer le gaz que je ne sais quoi en elle soit
consumé, et caresse ses sourcils comme une mèche tiède. Voici le soir,
qui appuie de tout son poids pour prendre l’empreinte d’une journée
aussi parfaite, et qui l’imprimera demain, quand le monde aura tourné,
sur quelque ville javanaise, ou sur un grand désert. Les Allemands
sortent à la dérobée de leurs villas, par la grille qui donne sur les
Vosges, écoutent les torrents..., haïssent les montagnes, détestent les
fleuves; descendent vers la grande rue sombre, et, pour éviter la
lumière des magasins, suivent malgré eux, raides comme sur une corde
tendue, juste l’axe du défilé.
Mais voici que le brouillard qui descend des Vosges heurte le brouillard
qui monte du Rhin; de petites chouettes de garde aboient autour des
vergers; on entend désormais les bruits des sabots avant les voix;
parfois un passant vous heurte avant que vous ne l’ayez entendu: c’est
qu’il a des semelles de cuir, c’est qu’il est français... Les
phonographes du bataillon installé dans Saverne jouent leur premier
morceau, le plus beau d’ailleurs, le cœur de Manon: _Le cœur de Manon
est peu de chose. C’est un rien léger comme une rose._--De la vraie
Manon? me demande l’hôtelier. Des artilleurs indistincts tirent de
grands câbles au travers de la ville, les nouent, font un paquet de
l’Alsace... Les girouettes, mais que font les girouettes quand le vent
souffle?... Les étoiles... mais que font les étoiles quand les mains qui
les supportent toutes à la fois vacillent?... et voici, je ferme les
yeux pour heurter son front aveugle,--et pourquoi ne pas la nommer?--la
nuit...
Alors dans les devantures un sort impitoyable sépare soudain les fleurs
de papier et les fleurs vivantes, de jour presque confondues. Les
œillets vivants laissent tomber leur pistil, les vraies roses perdent
une feuille, les vrais chrysanthèmes replient un pétale. Alors s’apaise
le bruit des eaux, car il gèle; le bruit des pas, car il neige. Un
train, le train qui comme le poids d’une horloge monte chaque journée de
Mulhouse à Saverne, siffle, redescend... Phalsbourg, Saverne, d’où
partirent André et Julien pour leur tour de France, premiers guides de
tous les écoliers français, comme tout à nouveau en France paraît simple
et logique, si on le revoit de Phalsbourg, de Saverne! Me voici remis
dans le réseau de nos routes, de nos rivières, de nos villes, au point
exact où j’y entrai enfant. De quelle vitesse sûre, comme un pigeon
ramené à son départ, je vole vers la moindre ville, le moindre grand
homme! Je vois soudain tous les canaux qui mènent de Saverne à Nantes;
(on y va par Épinal où le canal effleure des salines, par Biarritz, où
il effleure la mer même, canal d’eau douce si souvent menacé)... Je vois
soudain la route qui mène de Bayard à Pasteur; (on y va par Dupuytren,
qui eût peut-être guéri Bayard, par Jacquart qui eût vêtu Pasteur de
satin). C’est de cette colline même que j’ai vu nos premiers hauts
fourneaux (on y va par Autun, on change aux Losnes); nos premiers
insectes travailler pour la garance et la soie (on y va par Montélimar,
on voit Orange); c’est d’ici qu’une pente douce, mais une pente, me mène
au sommet du Mont-Blanc, de la Maladetta, du Sancy, d’ici que j’ai un
jour aperçu Paris; j’ai grandi, le voyé-je mieux?...
Le vent souffle. Autour de la licorne tremblotent de longs fils givrés;
comme les araignées, les licornes font la nuit leur toile. Lié à chaque
ville, à chaque héros de France par un fil bien tendu, et d’exacte
longueur, je reste immobile et heureux à mon balcon. La rue est déserte.
Seul M. Klein demeure à la même place, à gauche de sa boutique. Je le
vois qui fait des gestes sans bouger, qui ouvre la bouche sans parler,
qui acclame chacun des figurants d’un cortège cette fois invisible...
--Vive la nuit faisant fonction de cœur! crie-t-il sans doute. Vive les
reflets sur les trottoirs faisant fonction de pensées! Vive ce silence
infini, ce repos; vive cette double langueur faisant fonction de délire!
Novembre 1918.
MORT DE SÉGAUX
MORT DE DRIGEARD
La fenêtre est ouverte, mais j’appuie mon front, à défaut de vitre,
contre l’aube elle-même. Là-bas, dépassant le toit, la cime de platane
qui me sert de girouette et qui m’indique aussi, par ses feuilles, la
saison,--est grise, est rose. De la nuit déjà invisible, sur le miroir,
sur le bassin je vois l’haleine encore. D’un tour de bouton électrique,
tous les becs électriques ensemble s’éteignent, et l’un après l’autre,
mais palpitants, mais sous une main humaine, les becs de gaz. Des taxis
combles ramènent des Halles, à leur plus grande allure, les carottes,
l’ail et les géraniums que des chevaux au pas ont mis la nuit à y
porter. Les Arabes qui nettoient la ville chassent l’ombre comme ils
chassent les éclipses, en tapant sur des casseroles et des poubelles
d’étain. La brise souffle. Chaque pays du Levant, dévoilé, projette une
minute sa couleur sur les murs, sur mes mains. Je pense à mon ami le
prédicateur qui avait découvert une vertu nouvelle, et qui surveilla une
semaine, pour la trouver d’abord en moi, mes gestes, mes paroles, mes
reflets. Je pense à mon cousin le chimiste qui découvrit un nouveau
métal précieux et le rechercha d’abord dans les rochers et les prés de
ma famille: Jour nouveau, que j’aime à t’essayer sur moi!
La brise souffle. Chaque arbre, et dans chaque arbre chaque feuille,
frissonne comme l’oiseau qui reçoit la becquée. Des hirondelles volent à
mi-hauteur entre le ciel et la terre, encore également inoffensifs. Le
batelier qui dormait assis dans sa barque, le dos contre la paroi du
quai, ouvre les yeux, voit la Seine scintillante, des épaules et de la
tête s’écarte du mur, et se livre au courant. Le premier rayon frappe
mes yeux, je vois le soleil par cette lunette toute propre; puis un
second rayon s’abaisse, s’élève, puis un autre... J’ai l’air du
lieutenant qui passe l’inspection des armes: je les inspecte tous...
Un petit apprenti boucher descend la rue en tablier propre. C’est jour
sans viande; c’est jour sans sang...
Un Américain passe de l’ombre de l’Odéon à l’ombre du Luxembourg par une
rue ensoleillée qu’il franchit en sautant...
L’arroseur dirige son tonneau au milieu de la rue. On voit, quand il a
passé, qu’il étale sans fin,--chacun combat la nuit comme il le juge
bon,--une peau de serpent avec des écailles ruisselantes.
J’écris leurs noms... C’est ainsi, sans pensée, que je commence à écrire
au hasard, que j’écris «Américain», que j’écris «Joli boucher» dans ma
feuille étincelante. Depuis quatre jours qu’elle est préparée sur ma
table, feuille vide, elle était devenue dorée... Chaque matin,
j’écartais seulement les livres, les lettres, les enveloppes déchirées
qui s’amassaient d’instinct comme autour de la dalle blanche par où l’on
plonge en ma mémoire. Chaque soir, juste en son centre, posés d’une main
prudente par crainte des courants d’air, je trouvais mes presse-papier,
la tête de Bouddha, ou le masque en bronze d’Andromède, et je les
repoussais aussi, sans trop les soulever, et sans les rompre du corps
lumineux qu’ils avaient repris à travers buvard et table... Mais le
passé est glacial, ce matin... Comme le baigneur, de l’eau jusqu’au
genou, hésite, se frotte l’épaule et les reins avec la vague la plus
proche, tout ce qui est à la surface de cette aube, tout ce qui passe à
ma portée, laissez que j’en frotte mon cœur,--et du petit garçon
boucher, et de cette fillette qui tombe au point faible du carrefour, et
de l’Américain qui revient vers l’ombre de l’Odéon, ayant trouvé une rue
trop profonde ou trop large, et du soleil. Seule occasion d’ailleurs que
j’aurai aujourd’hui de parler du beau temps, du soleil... A quoi
servirait d’être triste, et d’être cavalier, si dans l’aube on ne
s’arrêtait pour caresser aux naseaux l’attelage d’un si beau jour?...
D’être heureux, si l’on ne pouvait appuyer les lèvres de Bouddha contre
les lèvres dorées d’Andromède? D’être tendre, si l’on ne peut écrire au
hasard deux phrases, trois phrases, qui n’aient pas le moindre rapport
avec sa vraie joie et son chagrin, à condition qu’elles commencent par
la voyelle ronde que les anciens lançaient dans leur discours comme
s’ils jonglaient chaque fois, avant de prononcer le nom de leur ami,
avec une boule d’or: O visage des bois! O racine des cœurs! O pâturages
à boutons d’or que les vaches malhabiles ont dû cueillir avec l’herbe,
mais qu’elles laissent retomber de leurs bouches laiteuses avec le
muguet et les coucous! O aube, où chaque sentiment m’atteint à la
vitesse de la lumière, un tout petit peu plus vite, où chaque rayon
cloue sur moi les visages, les mots, les pensées oubliées ou les plus
lointaines que pousse ce matin une main inlassable--et voilà, tout le
monde s’y met, que le facteur jaloux glisse une lettre du Tonkin sous le
rayon près de ma porte!
* * * * *
Il y a aujourd’hui quatre ans. Parfois il ne pleuvait pas. Nous
avancions, déployés en ligne. Nous étions heureux.
Soudain, il pleuvait. Nous étions malheureux.
Parfois tout était dans l’escouade dévouement, concorde. Une allumette?
L’allumette arrivait aussitôt, de quarante mètres, d’un soldat inconnu
qui exigeait seulement de la faire flamber lui-même, toute vacillante,
par dix mains, et c’est à des doigts roussis qu’on allumait sa pipe. Ma
capote, je voulais la recoudre? les mêmes doigts me passaient une
aiguille, toute droite, comme si elle brûlait aussi. Tous nos pantalons
rouges étaient séparés en deux jambes, l’une de l’autre
indépendantes?... Celui qui avait du fil rouge nous l’abandonnait. Tant
pis s’il manquait de fil rouge pour le reste de la guerre! Du fil rouge,
oh! il s’en fichait... Drigeard cousait, tout en avançant dans les
guérets, comme une bergère... Nous nous aimions...
Soudain tout était colère, amertume. Celui qui sur sa route trouvait un
arbre ne se détournait pas, l’appelait sale arbre, le frappait, et avec
des armes, d’un coup de baïonnette, d’un coup de crosse. Celui qui avait
sur son axe une flaque de boue, y entrait, injuriait la flaque,
éclaboussait. Un cadavre de chien, de cheval? On injuriait les chiens,
les chevaux.--Qu’est-ce qu’il te dit, ton mort? criait-on en ricanant à
celui qui se penchait sur un mort.--Mon mort me dit de te dire...!
Drigeard laissait traîner derrière lui l’écheveau de fil rouge, on le
piétinait, on coupait le fil sans qu’il s’en aperçût... Nous nous
détestions...