C’est qu’on vend les premières allumettes de la régie; il y aura

désormais des incendies français, voilà les pompiers dans leurs

uniformes du second empire. C’est qu’on vend les premiers journaux, les

premiers depuis celui qui circula l’hiver dernier, qu’on allait lire à

tour de rôle, pour n’être pas surpris, dans la montagne, en pleine

neige, malgré les rhumes, et les Allemands, qui pressentaient la ruse,

regardaient de travers tous ceux qui éternuaient. C’est la bonne amie de

Förstner, sans pudeur au bras d’un tringlot qu’un grand jeune homme

tente d’avertir, tout rougissant:

--Bonne amie de Förstner, dit-il en la montrant du doigt.

--Excellente amie, répond le tringlot convaincu.

Mais voilà une auto à fanion qui traverse Saverne, à toute allure,

caressant d’un coup son échine sensible, comme pour voir si elle frémit

encore, comme on le fait pour surprendre les jeunes filles à marier.

Puis voilà les trois témoins officiels que Clemenceau dépêche à Saverne.

Clemenceau a deviné que Debussy était mort, que Claudel était au Brésil,

que Vuillard achevait le portrait d’un immense tilleul, (l’arbre de Noël

des peintres, avec une couleur vraie pendue à chaque feuille); et pour

ne pas les déranger, il envoie les trois premiers petits francs-maçons

de son cabinet, et c’est ainsi que les portiers de mairie servent de

témoins aux mariages d’amour. Il n’a pas envoyé des muets, qui puissent

tout recevoir et garder pour toujours: ce sont des interprètes. Il n’a

pas envoyé des aveugles, qui puissent croire à un délire en eux-mêmes et

à leur plus grande folie intérieure: ce sont des photographes. Il n’a

pas envoyé des cardiaques, qui puissent mourir tout d’un coup, orner la

fête: ce sont des gens invulnérables de corps et d’âmes, nulle ride au

front, nulle brisque au bras droit.

--Drôle de bête, disent-ils tous trois devant la statue de la Licorne.

On reconnaît un fantassin à ce qu’il appelle son cheval ma bête: ils

n’ont jamais monté de licornes. Ils vont, rapprochant de tout leur

binocle, cherchant sur chaque visage de vieillard, sur chaque épaule de

jeune fille, avec insistance, le signe auquel on reconnaît l’enfant

dérobée par des brigands, ne le trouvant jamais. Ils se précipitent vers

la librairie allemande, s’attardent sans tact devant la vitrine en forme

de four, dont est baissé à demi le tablier de fer, et à l’étalage

admirent les couvertures illustrées sur lesquelles on voit tout ce que

peut faire une Allemande, brune en linon blanc à raies mauve, écharpe

verte, rousse en vert décolleté, écharpe orange, avec un cobra, avec

Jack l’éventreur, avec une arlequine noire et blanche. Du moins le moins

barbu des trois ressemble à Claudel! Voilà du moins ce que je

souhaitais, les oreilles sourdes, les yeux aveugles de Claudel! Il m’a

adopté, il m’a entraîné; parfois il s’arrête, brusquement, juste comme

Claudel, la ligne de la pensée sur l’axe de la pesanteur; me regarde,

mais s’obstine à ne pas penser et à ne pas me dire:

--O ami, pourquoi nous être introduits en gage dans Saverne? De quoi nos

soldats ont-ils donc à nous délivrer? Pourquoi, à mesure qu’ils

avancent, les précédons-nous d’un jour, et faudra-t-il, délivrés à

Saverne, qu’ils nous délivrent dans chaque ville, sinon pour toujours

nous serions prisonniers,--dans Haguenau aussi, dans Colmar, dans

Strasbourg?

Voilà, mot pour mot, ce qu’il ne me dit pas, et aussitôt le tambour

résonne. Un seul tambour, sinistre, voilé,... chacun pense à une armée

de fantômes. Mais c’est le tambour de ville qui annonce que les Français

sont à cinq cents mètres. Des fillettes s’appuient à nous, chantent _la

Marseillaise_ en tapant en mesure nos vestons, nos revolvers d’une main

à cinq doigts écartés, s’accompagnant sur nous. Clavier muet, le faux

Claudel sourit. Des garçons me donnent la main, me la donnent vraiment,

pour toujours, la reprenant comme un cadeau les fois où je la leur

rends. Le tambour est posé au milieu de la route, près des notables, qui

se retiennent pour n’y pas appuyer leur oreille. Voici Saverne assiégée

du côté que jamais les Suédois ou les Allemands ne menacèrent! Tout le

long des Vosges on entend maintenant des souffles puissants d’autos, des

coups de sirène et de sifflets, une machine trépidante. On entend des

câbles qui grincent, des ais qui gémissent; les Français débarquent de

je ne sais quel lointain pays soudain amarré à l’Alsace,... et parfois

juste le hennissement du cheval suspendu en l’air par une grue! Les

Français débarquent de ces provinces qui flottent mollement du présent

au passé, de l’Aquitaine, de la Saintonge, débarquent du Mexique, de la

Syrie, de mille terres tellement plus jalouses et lointaines que ces

États-Unis de tous pays cousins et limitrophes; et chaque Savernois,

rangé comme à la sortie d’un quai, angoissé, semble attendre non une

armée, mais un soldat particulier, un seul soldat: pourvu qu’il vienne!

Chacun, dans ce froid, disperse son souffle avec sa main comme devant un

miroir, comme s’il s’attendait lui-même. Ah! que la tâche est facile à

ceux qui attendent des Anglais, des Siamois, des Portugais! Sur tous les

chapeaux de soie des notables, et sans qu’ils portent une lampe

invisible au-dessus d’eux, joue un cercle lumineux, celui qui tombe de

son lumignon, au crépuscule, sur la casquette cirée de l’allumeur de

réverbères. M. Knœpfl surveille sa ville, y voyant à des signes aux

autres cachés--je suis ses alertes sur son visage--que les Français

devraient arriver juste maintenant,--plus maintenant, surtout pas

maintenant--maintenant à nouveau, mais vite... vite... Moi, je ne vois

que la licorne soudain ensoleillée, qu’un pompier qui a glissé, que le

sourd-muet de la ville qui par fierté raye de son ardoise le mot

sourd-muet... Mais je sens, comme M. Knœpfl, la dernière minute des

quarante-huit ans frémir comme une frange.

Tout à coup cent trompettes grésillent. Les hauts de forme

disparaissent, mais la même lumière joue sur les crânes chauves.

Au-dessus de la foule s’élève soudain, costumé en petits turcos, ce

qu’il y a de plus léger en Alsace, ce qui est né depuis la guerre, tous

les enfants soudain sans poids... et les trente-huit millions de

Français entrent...

Oui, quatre Français entrent, avec des lances, sur de grands chevaux

curieux qui dévisagent chaque enfant.

Le faux Claudel est tout blême, il mord ses lèvres; il détourne ses yeux

des miens:

--Ah! Alsace! s’obstine-t-il à ne pas me dire, voilà que le monde sur

toi noue enfin sa ceinture!

Ah! ne le sens-tu pas qui roule avec une jeune taille, tes villes pour

agrafes!

Ah! Saverne! avant de rabattre les deux herses de tes portes sur la

belle sangle bleue qui va te pénétrer, tire-la en toi jusqu’à ce que

l’Europe en défaille!

* * * * *

La France, qu’on a éventrée comme une ville où les tuyaux de plomb ont

sauté,--où le bonheur, l’amour n’arrivent plus à chacun par de vastes

conduites, et doivent chaque matin se rallumer dans une chambre close

comme un feu de bois; la France, dont les fleuves n’ont plus de repos

entre l’étiage et l’inondation; où, de tant de maux, la température

humaine est montée, où l’on a 39 degrés pour un rhume, 40 pour un train

manqué, et l’on ne sait quelle inondation aussi rapproche notre tête de

l’arche de la vie; la France, avec ses gares d’où chaque soldat en

permission doit pour sortir écarter et bousculer des mères, des épouses,

la chair la plus meurtrie et la plus sensible de Paris, qui le retient,

qui le rejette, affreuse naissance à chaque retour du front; avec ses

enterrements, dont la vue du moins soulage, car par chaque convoi la

terre s’allège d’un témoin de la guerre; avec ses fêtes meurtries: le 14

juillet attaqué de front par les Allemands, Pâques sans aucune, aucune

résurrection, et Noël, qui ressemble à une alerte; la France sans

bonheur licite, et de celui qui saisit une joie tous les amis aussitôt

sont tués, s’élèvent, et on le voit seul et honteux, comme le renard

voleur avec sa proie quand de lui le troupeau d’oies sauvages s’envole

et le dévoile; la France, avec ses petites villes privées désormais de

leurs plaisirs naïfs, de l’épicier qui ressemblait à Fallières, du maire

qui ressemblait à Loubet, morts tous deux, étendus côte à côte et qui

maintenant se ressemblent tous deux; avec, dans le couloir de l’hôpital,

le balayeur annamite, qui repasse sans cesse la même pensée sur son âme

fêlée, et en sort à peu près le chant que tire du piano, quand elle

l’essuie, la femme de ménage; avec, devant soi, sur la plateforme du

tramway, au grand soleil, pur comme le croissant de l’ongle quand on

prête au feu une main mélancolique, la frange blanche d’une veuve; la

France intacte qu’on appuie chaque jour sur une France infernale, et que

crèvent de toutes parts les cheminées d’usine, et, près d’elles, pauvres

écouvillons, les peupliers grillés et sales; la France qu’étirent, de

toutes leurs forces, comme un cuir qui se rétrécit, dix mille navires à

l’amarre... Voilà que les Savernois l’attendent avec des branches de

sapins à la main, comme un cercueil, avec des gourdes de kirsch, comme

un noyé. Voilà qu’ils attendent--laissant juste un sentier au milieu de

la foule--une file par un de fantômes, de squelettes...

Or,... soudain, ils voient une houle sans terme de grosses faces

riantes; sur des chevaux gras et luisants, ils voient d’éclatants

cuirassiers; des aspirants tout roses, les joues gonflées comme ceux qui

soufflent dans les clairons; des colonels tout ronds, qui semblent

chevaucher à reculons quand ils retournent la tête pour sourire aux

lieutenants-colonels écarlates. Ils voient des sapeurs aux visages, aux

casques polis, tous semblables et tous différents comme les lettres

d’une machine à écrire; des artilleurs fiers qui s’enlacent par les bras

sur des caissons tout neufs; mille chevaux dont chacun a les sabots

cirés; vingt mille capotes sans une seule tache; des fourragères

débordant de fourrage; un vaguemestre débordant de journaux et de

lettres; des ambulances combles de joyeux infirmiers; des camions

surchargés de cantines neuves, et celles des officiers d’intendance sont

camouflées comme des tanks; des canons aux noms encore peints tout

frais,--attention aux canons!--aux muselières trop étroites; pas un bras

qui ne se balance comme une bielle, avec les beaux accents circonflexe à

la manche sur cette lettre invisible; pas un corps qui soit vieux, usé,

ou du moins sous tant de tricots, de peaux de chèvres on ne le voit pas,

ou du moins l’on y a ajouté des nouvelles mains et un visage neuf!...

... La France, où tout est drap neuf, luxe, et beauté; où les préfets

sont nommés suivant leur goût pour les arbres: à Roanne ceux qui aiment

les cèdres, à Bourg ceux qui préfèrent les glycines; seul pays où les

éphémères volent droit devant eux, acceptant de ne jamais revenir; la

France où tout est volupté, où les ormes touffus s’écrasent entre soir

et crépuscule comme une signature fraîche entre deux pages; où l’on

enferma la guerre pour que la guerre vive du moins sans petitesse et

sans marchandage, comme on logeait jadis l’amour ou la colère dans le

cœur seul des rois... Les Savernois rougissent, rougissent soudain

d’avoir songé à soigner ce qui tout guérit, à orner ce qui tout décore!

Ils admirent: les Français ont souffert, oui, mais dans ces belles

étoffes; ils ont maigri, ils ont végété, oui, mais dans ces beaux corps

gras. Ils ont frissonné dans ces fourrures superbes. Ils ont eu soif

avec ce vin inépuisable. Ils ont eu les pieds meurtris dans ces souliers

merveilleux. C’est sur ces épais pneumatiques qu’ils étaient cahotés à

mort. C’est avec ces projecteurs énormes que la nuit ils étaient

aveugles. A l’intérieur de cette fougue et confiance invincibles, qu’ils

ont désespéré, qu’ils ont renié; de cet élan, qu’ils sont tombés une

minute... Les Français ont tué avec ces mains pacifiques. Ils ont haï

avec ces yeux bons et moqueurs; mordu avec ces douces bouches. Les

voilà. Les Français vont aimer avec ces nez hautains, se dévouer avec

ces fossettes volages, céder avec ces mentons qui ordonnent. Les voilà.

On a beau prendre un visage au hasard, chercher au fond des files les

plus cachées, c’est sur un visage de vainqueur que tombe sans trêve le

regard. Ils ne font aucun geste que ne ferait, si on le chargeait

d’entrer à Saverne aujourd’hui, Renan, Balzac ou Brummel; et le seul

chagrin est de voir qu’ils ne se baissent jamais, fût-ce pour ramasser

les paquets de cigares, comme si chacun avait une balle logée à un

millimètre du cœur et qu’au premier faux mouvement il risquait, comme on

dit, de mourir...

M. Klein enfin a retrouvé sa voix; il salue et acclame tous les

officiers, par leur titre exact, ne se trompant jamais:

--Vive l’adjudant chef de la 3e Compagnie! Vive le lieutenant faisant

fonction de capitaine!

Et il crie aussi, par flatterie peut-être, un simple soldat donnant un

ordre à sa file:

--Vive le soldat faisant fonction de caporal!

* * * * *

Mais voici le soir; l’astronome qui monte heurte dans l’escalier le

boulanger qui descend, et il aura un peu de farine à son épaule glacée

par la lune. Voici le court repos qui toujours se glissera entre

l’après-midi des fêtes et leur nuit, tant que les hommes ne deviendront

pas d’eux-mêmes, vers cinq heures, sautillants, flamboyants. Chaque

ménagère attend pour allumer le gaz que je ne sais quoi en elle soit

consumé, et caresse ses sourcils comme une mèche tiède. Voici le soir,

qui appuie de tout son poids pour prendre l’empreinte d’une journée

aussi parfaite, et qui l’imprimera demain, quand le monde aura tourné,

sur quelque ville javanaise, ou sur un grand désert. Les Allemands

sortent à la dérobée de leurs villas, par la grille qui donne sur les

Vosges, écoutent les torrents..., haïssent les montagnes, détestent les

fleuves; descendent vers la grande rue sombre, et, pour éviter la

lumière des magasins, suivent malgré eux, raides comme sur une corde

tendue, juste l’axe du défilé.

Mais voici que le brouillard qui descend des Vosges heurte le brouillard

qui monte du Rhin; de petites chouettes de garde aboient autour des

vergers; on entend désormais les bruits des sabots avant les voix;

parfois un passant vous heurte avant que vous ne l’ayez entendu: c’est

qu’il a des semelles de cuir, c’est qu’il est français... Les

phonographes du bataillon installé dans Saverne jouent leur premier

morceau, le plus beau d’ailleurs, le cœur de Manon: _Le cœur de Manon

est peu de chose. C’est un rien léger comme une rose._--De la vraie

Manon? me demande l’hôtelier. Des artilleurs indistincts tirent de

grands câbles au travers de la ville, les nouent, font un paquet de

l’Alsace... Les girouettes, mais que font les girouettes quand le vent

souffle?... Les étoiles... mais que font les étoiles quand les mains qui

les supportent toutes à la fois vacillent?... et voici, je ferme les

yeux pour heurter son front aveugle,--et pourquoi ne pas la nommer?--la

nuit...

Alors dans les devantures un sort impitoyable sépare soudain les fleurs

de papier et les fleurs vivantes, de jour presque confondues. Les

œillets vivants laissent tomber leur pistil, les vraies roses perdent

une feuille, les vrais chrysanthèmes replient un pétale. Alors s’apaise

le bruit des eaux, car il gèle; le bruit des pas, car il neige. Un

train, le train qui comme le poids d’une horloge monte chaque journée de

Mulhouse à Saverne, siffle, redescend... Phalsbourg, Saverne, d’où

partirent André et Julien pour leur tour de France, premiers guides de

tous les écoliers français, comme tout à nouveau en France paraît simple

et logique, si on le revoit de Phalsbourg, de Saverne! Me voici remis

dans le réseau de nos routes, de nos rivières, de nos villes, au point

exact où j’y entrai enfant. De quelle vitesse sûre, comme un pigeon

ramené à son départ, je vole vers la moindre ville, le moindre grand

homme! Je vois soudain tous les canaux qui mènent de Saverne à Nantes;

(on y va par Épinal où le canal effleure des salines, par Biarritz, où

il effleure la mer même, canal d’eau douce si souvent menacé)... Je vois

soudain la route qui mène de Bayard à Pasteur; (on y va par Dupuytren,

qui eût peut-être guéri Bayard, par Jacquart qui eût vêtu Pasteur de

satin). C’est de cette colline même que j’ai vu nos premiers hauts

fourneaux (on y va par Autun, on change aux Losnes); nos premiers

insectes travailler pour la garance et la soie (on y va par Montélimar,

on voit Orange); c’est d’ici qu’une pente douce, mais une pente, me mène

au sommet du Mont-Blanc, de la Maladetta, du Sancy, d’ici que j’ai un

jour aperçu Paris; j’ai grandi, le voyé-je mieux?...

Le vent souffle. Autour de la licorne tremblotent de longs fils givrés;

comme les araignées, les licornes font la nuit leur toile. Lié à chaque

ville, à chaque héros de France par un fil bien tendu, et d’exacte

longueur, je reste immobile et heureux à mon balcon. La rue est déserte.

Seul M. Klein demeure à la même place, à gauche de sa boutique. Je le

vois qui fait des gestes sans bouger, qui ouvre la bouche sans parler,

qui acclame chacun des figurants d’un cortège cette fois invisible...

--Vive la nuit faisant fonction de cœur! crie-t-il sans doute. Vive les

reflets sur les trottoirs faisant fonction de pensées! Vive ce silence

infini, ce repos; vive cette double langueur faisant fonction de délire!

Novembre 1918.

MORT DE SÉGAUX

MORT DE DRIGEARD

La fenêtre est ouverte, mais j’appuie mon front, à défaut de vitre,

contre l’aube elle-même. Là-bas, dépassant le toit, la cime de platane

qui me sert de girouette et qui m’indique aussi, par ses feuilles, la

saison,--est grise, est rose. De la nuit déjà invisible, sur le miroir,

sur le bassin je vois l’haleine encore. D’un tour de bouton électrique,

tous les becs électriques ensemble s’éteignent, et l’un après l’autre,

mais palpitants, mais sous une main humaine, les becs de gaz. Des taxis

combles ramènent des Halles, à leur plus grande allure, les carottes,

l’ail et les géraniums que des chevaux au pas ont mis la nuit à y

porter. Les Arabes qui nettoient la ville chassent l’ombre comme ils

chassent les éclipses, en tapant sur des casseroles et des poubelles

d’étain. La brise souffle. Chaque pays du Levant, dévoilé, projette une

minute sa couleur sur les murs, sur mes mains. Je pense à mon ami le

prédicateur qui avait découvert une vertu nouvelle, et qui surveilla une

semaine, pour la trouver d’abord en moi, mes gestes, mes paroles, mes

reflets. Je pense à mon cousin le chimiste qui découvrit un nouveau

métal précieux et le rechercha d’abord dans les rochers et les prés de

ma famille: Jour nouveau, que j’aime à t’essayer sur moi!

La brise souffle. Chaque arbre, et dans chaque arbre chaque feuille,

frissonne comme l’oiseau qui reçoit la becquée. Des hirondelles volent à

mi-hauteur entre le ciel et la terre, encore également inoffensifs. Le

batelier qui dormait assis dans sa barque, le dos contre la paroi du

quai, ouvre les yeux, voit la Seine scintillante, des épaules et de la

tête s’écarte du mur, et se livre au courant. Le premier rayon frappe

mes yeux, je vois le soleil par cette lunette toute propre; puis un

second rayon s’abaisse, s’élève, puis un autre... J’ai l’air du

lieutenant qui passe l’inspection des armes: je les inspecte tous...

Un petit apprenti boucher descend la rue en tablier propre. C’est jour

sans viande; c’est jour sans sang...

Un Américain passe de l’ombre de l’Odéon à l’ombre du Luxembourg par une

rue ensoleillée qu’il franchit en sautant...

L’arroseur dirige son tonneau au milieu de la rue. On voit, quand il a

passé, qu’il étale sans fin,--chacun combat la nuit comme il le juge

bon,--une peau de serpent avec des écailles ruisselantes.

J’écris leurs noms... C’est ainsi, sans pensée, que je commence à écrire

au hasard, que j’écris «Américain», que j’écris «Joli boucher» dans ma

feuille étincelante. Depuis quatre jours qu’elle est préparée sur ma

table, feuille vide, elle était devenue dorée... Chaque matin,

j’écartais seulement les livres, les lettres, les enveloppes déchirées

qui s’amassaient d’instinct comme autour de la dalle blanche par où l’on

plonge en ma mémoire. Chaque soir, juste en son centre, posés d’une main

prudente par crainte des courants d’air, je trouvais mes presse-papier,

la tête de Bouddha, ou le masque en bronze d’Andromède, et je les

repoussais aussi, sans trop les soulever, et sans les rompre du corps

lumineux qu’ils avaient repris à travers buvard et table... Mais le

passé est glacial, ce matin... Comme le baigneur, de l’eau jusqu’au

genou, hésite, se frotte l’épaule et les reins avec la vague la plus

proche, tout ce qui est à la surface de cette aube, tout ce qui passe à

ma portée, laissez que j’en frotte mon cœur,--et du petit garçon

boucher, et de cette fillette qui tombe au point faible du carrefour, et

de l’Américain qui revient vers l’ombre de l’Odéon, ayant trouvé une rue

trop profonde ou trop large, et du soleil. Seule occasion d’ailleurs que

j’aurai aujourd’hui de parler du beau temps, du soleil... A quoi

servirait d’être triste, et d’être cavalier, si dans l’aube on ne

s’arrêtait pour caresser aux naseaux l’attelage d’un si beau jour?...

D’être heureux, si l’on ne pouvait appuyer les lèvres de Bouddha contre

les lèvres dorées d’Andromède? D’être tendre, si l’on ne peut écrire au

hasard deux phrases, trois phrases, qui n’aient pas le moindre rapport

avec sa vraie joie et son chagrin, à condition qu’elles commencent par

la voyelle ronde que les anciens lançaient dans leur discours comme

s’ils jonglaient chaque fois, avant de prononcer le nom de leur ami,

avec une boule d’or: O visage des bois! O racine des cœurs! O pâturages

à boutons d’or que les vaches malhabiles ont dû cueillir avec l’herbe,

mais qu’elles laissent retomber de leurs bouches laiteuses avec le

muguet et les coucous! O aube, où chaque sentiment m’atteint à la

vitesse de la lumière, un tout petit peu plus vite, où chaque rayon

cloue sur moi les visages, les mots, les pensées oubliées ou les plus

lointaines que pousse ce matin une main inlassable--et voilà, tout le

monde s’y met, que le facteur jaloux glisse une lettre du Tonkin sous le

rayon près de ma porte!

* * * * *

Il y a aujourd’hui quatre ans. Parfois il ne pleuvait pas. Nous

avancions, déployés en ligne. Nous étions heureux.

Soudain, il pleuvait. Nous étions malheureux.

Parfois tout était dans l’escouade dévouement, concorde. Une allumette?

L’allumette arrivait aussitôt, de quarante mètres, d’un soldat inconnu

qui exigeait seulement de la faire flamber lui-même, toute vacillante,

par dix mains, et c’est à des doigts roussis qu’on allumait sa pipe. Ma

capote, je voulais la recoudre? les mêmes doigts me passaient une

aiguille, toute droite, comme si elle brûlait aussi. Tous nos pantalons

rouges étaient séparés en deux jambes, l’une de l’autre

indépendantes?... Celui qui avait du fil rouge nous l’abandonnait. Tant

pis s’il manquait de fil rouge pour le reste de la guerre! Du fil rouge,

oh! il s’en fichait... Drigeard cousait, tout en avançant dans les

guérets, comme une bergère... Nous nous aimions...

Soudain tout était colère, amertume. Celui qui sur sa route trouvait un

arbre ne se détournait pas, l’appelait sale arbre, le frappait, et avec

des armes, d’un coup de baïonnette, d’un coup de crosse. Celui qui avait

sur son axe une flaque de boue, y entrait, injuriait la flaque,

éclaboussait. Un cadavre de chien, de cheval? On injuriait les chiens,

les chevaux.--Qu’est-ce qu’il te dit, ton mort? criait-on en ricanant à

celui qui se penchait sur un mort.--Mon mort me dit de te dire...!

Drigeard laissait traîner derrière lui l’écheveau de fil rouge, on le

piétinait, on coupait le fil sans qu’il s’en aperçût... Nous nous

détestions...

Adorable Clio · 第 4 / 8 段