pressé comme un caillé. Depuis une minute à peine il était né, le jour,
et déjà dans la rue les hommes se hâtaient. Des cailloux roulaient, des
jurons, l’homme grattait à nouveau sa pauvre planète, sa pauvre âme. Un
clairon sonnait dans la caserne, une cloche dans la pension, soldats et
jeunes filles également peureux d’une journée nouvelle, pour calmer leur
âme des autres âmes soudain si différente, pour devenir vite semblables
à tous, passaient vite, seul remède, leurs uniformes. Puis on entendit
les coups de bâtons des laitiers sur la peau de leurs ânes. Un bruit de
scarabée qui vole annonçait chaque bicyclette. Des hirondelles
gazouillaient sans répit, sur le fil du télégraphe, et le courant du
matin, avec ses mots de joie ou de deuil, devait traverser vingt jeunes
grasses hirondelles. Puis, pendant dix secondes à peine, erreur d’un
jour si jeune, une ondée; dans les gazons, sur les sauges, la liqueur du
matin fut lavée; des sabots tapèrent le trottoir; sur le toit plat de la
maison du général Bertrand (construite, colonne par colonne, fronton par
fronton, d’après celle qu’il habitait à Sainte-Hélène, et qui jamais ne
reçut une goutte de pluie), les gouttes crépitèrent; les gommiers, les
caroubiers, les baliviers, toutes les boutures rapportées de là-bas par
le bel Arthur avec le corps de Napoléon, furent soudain vernissés comme
dans les gravures. Qu’il eût aimé recevoir cette averse, lui justement,
Napoléon, qui épiait en vain chaque nuage et, toute la première année
d’exil, tendait la main, croyant recevoir une goutte, comme pour qu’un
aigle revînt s’y poser!... Elle cessa soudain. Les ânes abandonnés
contre le trottoir laissèrent en repartant au-dessous d’eux, leur image
sèche. Puis le coq chanta; une eau pénétra la terre, mélange d’eau et de
rosée. Puis un rayon traversa ma chambre, enveloppant mon lit sans me
toucher, ainsi que le fait la foudre, mais je pouvais l’atteindre de la
main. Puis j’entendis une automobile arriver, appeler de trois coups de
trompe, comme les dames qui viennent prendre un jeune romancier pour une
promenade... Puis des murmures indistincts... Puis aboya un chien, de
qui du moins je reconnus la voix... puis le sable crissa, l’automobile
froissa des buis, des fusains... Pavel était parti.
Alors, mon infirmière de la veille entra, toute fraîche, un peu humide,
car elle avait reçu l’ondée, elle cria à mon voisin (car elle avait
soigné des Zélandais à Bapaume):
--Hope of a bright day, of a sweet day!
--Day! hurla le voisin, ouvrant la bouche avant les yeux.
Et le Jour, et Day, naquit...
* * * * *
C’est aujourd’hui ma première sortie de l’hôpital. Je pars ce soir pour
Paris. J’ai dit que je prendrais le train de cinq heures, je prendrai
celui de neuf. J’ai quatre heures, j’ai un sixième de jour pour revoir
la ville où j’ai passé six ans. Ma valise est dans un café près de la
gare, mais je porte le Falconnet et le Natoire, j’évite chaque
bousculade, je laisse une marge à chaque maison, chaque passant, je
tourne avec autant de précaution autour des places et des statues de
Châteauroux qu’autour des souvenirs leurs images. J’achète des cartes
postales. J’achète l’_Avenir de l’Indre_. (Vous qui me lisez, prenez
garde. Vous savez ce qui arrive quand je débute ainsi par petites
phrases... Vous savez qu’en moi s’agite ce vocatif que mes maîtres de
grec m’ont transmis et qui vit en moi comme un asthme, que le moment
n’est pas loin où je vais adresser la parole à un arbre même, à un
passant, à une ville... Je me contiens... je me contiens...)
O Châteauroux, ville la plus laide de France, ô cher passant si laid
aussi, ô tilleuls sur lesquels sont gravés les premiers prénoms que
j’aie jamais entendus, ô mur derrière ce terrain vague, mur si banal, et
que je reconnaîtrais en Chine! O Châteauroux, pour la première fois je
connais de toi d’autres rues que celle qui te traverse de bout en bout,
la seule que nous suivions pour les promenades. Je prends toutes tes
rues transversales, je te bouscule, je te décoiffe, je t’aime, comme une
chevelure où la raie toujours fut au milieu et dont enfin l’on se venge
en riant. Tout ce que l’on me défendit enfant, je me l’accorde. La rue
Descente-de-Ville, je la remonte. J’entre au Musée voir le chien
empaillé de Napoléon, toucher la Chanson de Roland. Je tire enfin au
clair tous les secrets qui m’intriguèrent pendant six ans. La rue du
Gué-aux-Chevaux aboutit bien à un gué; la rue des Clercs aboutit à une
planche sur l’eau, à un pêcheur, à une ligne aiguë, en ce moment à une
ablette qui se débat; la rue du Foin à des laveuses; et j’apprends ainsi
où se cachait l’orchestre qui a scandé mes trois mille matins, et ma
présence l’arrête pour la première fois une minute... Tout me ramène à
l’Indre, chacun de mes secrets n’a que des peupliers pour dernière
barrière...
Malgré tout, la Grande-Rue seule m’attire. Sur ce trottoir tous mes pas
ont marqué; voilà que je reprends malgré moi une marche plus courte ou
plus longue selon les boutiques; je dépasse chaque étalage avec le même
nombre exact d’enjambées qu’en mes Jeudis de lycéen: nos traces dans ce
monde sont le plus lourdes là où nos pas furent le plus légers; chargé
de valises sur tant de continents, chargé du sac et des piquets de tente
sur tant de boues, d’un cerveau de plomb dans tant de capitales, je n’ai
pu marquer sur cette terre, et ici mes pieds se logent dans leurs
antiques moules; et quelle surprise de revoir, plus brillantes qu’alors,
ce que je n’attendais que comme un écho, un reflet: ces superbes
enseignes! Voici gravés en mots d’or et en lettres rouges, gigantesques,
les premiers noms, cette fois, que j’aie entendus et compris, le mot
«Bazar», le mot «Préconiseur public», le mot «Primistère»!... Il est six
heures. Ce que mon voisin appelle day ou sdar devient rose, devient
rouge... Pour la première fois, je vois des lumières s’allumer dans ces
boutiques que je n’ai vues que de jour, et il me semble que pour la
première fois je ne sais quel âge les touche; ma ville retrouvée va
s’évanouir. De la grande terrasse je la surveille, et je surveille
aussi, avec cette fin de journée, toute dorée mais confuse de sa mort,
palpitante (je ne dirai pas si tous ces adjectifs s’adressent à journée
ou à jeunesse), ma jeunesse...
Dans ces magasins où pour la première fois je vis les tableaux, le sucre
candi, les bijoux, je regarde. Je reconnais la plupart des vendeurs,
mais tous ceux qui ont personnifié pour moi les métiers sont maintenant
blancs et caducs. Voici que je pénètre dans l’âge où les métiers
redeviennent antiques. Voici que les horlogers pour moi ont désormais de
grandes barbes de neige, et il ne leur manque qu’une faux. Voici que les
libraires pour moi ressemblent aux vieux écrivains, les barbiers aux
vieux savants chauves. Voici que les bouchers sont à la fois gonflés de
graisse et tout ridés. Voici que les pâtissiers--comme leurs gâteaux
sont petits!--s’éloignent de soixante ans de l’âge où ils aimaient les
gâteaux. Voici que les pharmaciens vont mourir, regrettés de leurs
médecins. Voici l’âge où je rends au temps ceux qui, les premiers, m’ont
fourni le pain, les livres, l’heure... Tous leurs noms inscrits sur les
vitres des boutiques vont bientôt monter d’une ligne, laisser leur place
au nom du successeur, monter comme un rouleau de pianola, et
disparaître... Seuls les fruitiers sont jeunes; seuls ils renaissent à
chaque saison; seules les poires, les pêches, les bananes sont vendues
comme autrefois par une toute jeune fille, que le patron embauche à
seize ans et loue à dix-sept aux hôtels, et cette fillette, dix-huit
fois remplacée, est la seule que je retrouve intacte. La voilà qui me
pèse des cerises, sans se douter qu’elle me revend, si fraîche et propre
et si vernie (je ne dirai pas si ces adjectifs s’appliquent à jeune
fille ou à enfance), mon enfance...
Ainsi tous ces gens ont vécu, travaillé, acheté et vendu à un maigre
salaire, fermé le soir dans l’ordre leurs volets, et payé au jour leurs
impôts, déroulé le même coupon de drap, allongé sans fin le même lacet,
pour soutenir, jusqu’au jour où je reviendrais, le premier décor de ma
vie!... Seul l’horloger a changé de trottoir et pris la boutique d’en
face; et cela me gêne un peu, comme un bracelet-montre attaché au
mauvais bras... Ainsi la guerre, qui tout ruine, les empêchant de passer
à leurs fils et gendres leurs tâches, a, pour mon seul bénéfice,
prolongé de cinq ans la vie d’un reflet, d’un écho... Or, aujourd’hui ma
jeunesse a juste dix-sept ans, comme les eut mon enfance, le jour où je
partis d’ici; cette tristesse en moi, c’est une mère et une fille, du
même âge, qui s’étreignent... Toutes deux d’aujourd’hui m’abandonnent,
et me voici soudain las et incertain, comme tous ceux qui n’ont qu’un
jour.
L’Indre est dorée, la rue parallèle à l’Indre est lumineuse: je vais
entre ces deux brancards. Qui me poussa, comme ces femmes exilées qui
vont sur le premier bateau de leur pays en rade mettre au monde leur
fils, qui m’a poussé pour ce second terme, qui me poussera dans dix-sept
ans, vers cette ville sans charme et sans parents?... Enfance, heureuse
enfance où le malheur et le bonheur étaient le malheur et le bonheur
enfants; où l’amour, où l’orgueil étaient l’amitié, la tendresse...
vertus de mon enfance qui depuis avez changé de sexe, «espoir» que je
retrouve «attente», «enthousiasme» que je retrouve «indulgence»... Mais
voici, mais voici mon lycée qui me rappelle les trois ou quatre qui
n’ont point encore varié: le travail, qui est toujours le travail, qui
toujours consiste à voir, au-dessous du papier blanc, filigrane adoré,
un palais, un phénix; l’inspiration, qui est toujours l’inspiration, qui
consiste à vivre par bonds, affectueux cinq minutes, cinq minutes
haineux, comme si le jour et la nuit, au lieu de se suivre, toutes les
cinq minutes alternaient; l’amitié, qui est toujours, dans un grand pré
où elle dort, s’asseoir à la tête de celle que l’on aime, se pencher,
voir son visage à rebours; la nostalgie enfin, qui est toujours cette
douce... cette amère... Mais déjà à cette époque je n’en pouvais dire
plus sur elle!...
Voici le lycée! L’avenue qui de la gare y conduit, descend, descend, et
les enfants en pleurs, du faîte de leurs dix années heureuses, croyaient
déjà redescendre la pente de la vie. Voici le seul logis où les lois de
la pesanteur et des fluides sont fausses, où il fallait le jour tous les
poètes, tous les savants, le soir toute la nuit pour équilibrer un cœur
bien petit et bien vide. Voici la maison où j’ai reçu le monde tout
neuf, et les mappemondes seules étaient vieilles, où j’avais un âge qui
pour nulle gloire n’était périmé, que tous les grands hommes avaient été
forcés d’avoir (12 ans, 13 ans, 15 ans), avant leur premier geste grand;
que je portais avec retenue et fierté comme du génie la virginité même,
ou comme un de ses attributs; et enfin, hélas! vint l’année où j’eus
l’âge de Viala, puis de Bara, puis d’Alexandre; et la triste vie put
commencer. Voici la citadelle qui, du jour où je l’ai quittée, est
devenue mon ennemie. Plus d’accès. O lycée, on a verrouillé ta porte
d’honneur, gigantesque, qui ne s’ouvre que sur des petits, qui s’ouvre
d’un seul battant, comme un livre. Mais on a par bonheur continué le
Jardin public tout le long du mur de ronde, comme si l’on supposait que
tes anciens élèves viennent le soir ici rôder; et je tourne autour de
toi, avec un Natoire et un Falconnet; et ce n’est pas à beaucoup près,
car tous deux étaient des gens simples et toi-même m’appris leurs noms,
les compagnons ce soir qui me chargent le plus. Je tourne autour de toi
avec tant de peintres et de lumières, tant de poètes et de chagrins que
tu ne connais pas, avec un Manet et un pays nommé Chine, avec un Rimbaud
et une ville nommée Kiev... Mais pourquoi, devant toi, chacun de ces
noms me donne-t-il, comme un nom de faute, un remords?...
Rien qui défende un lycée contre l’escalade. Pas de chien. Pas de
servantes... Voici la petite brèche par où je m’évadai une nuit pour
aller dans la campagne. Je la franchis, je reviens de cette équipée.
Voici la cour des petits, que je traverse d’un pas rapide, car elle est
sonore et un pas paresseux mettrait tous les surveillants en éveil.
Voici la cour des moyens et la porte avec sa fente par laquelle Dago
nous passait, de la cour des grands, plus voisine du monde, page
déchirée par page déchirée, les poètes défendus, et il fallait ainsi
faire injure à son livre pour pouvoir honorer l’auteur; et voici,
donnant sur les cloîtres, prises au fond des arcades bien plâtrées comme
les fenêtres des maisons construites en Espagne sous des aqueducs, sous
un aqueduc de science, de nuit, les fenêtres de mon étude. Fenêtres si
hautes qu’aucun élève ne peut voir la cour; percées sur l’étude comme
pour observer les enfants, percées des deux côtés pour les observer de
dos, de face, suivre sur leur visage dans la même journée tous les
progrès de l’ombre et de la science, et d’où personne jamais ne les
regarda, si ce n’est cette folle qui s’évadait de Sainte-Catherine pour
voir de là son fils, et si ce n’est moi aujourd’hui... Je me hisse, je
me penche, je tressaille; je m’attendais à voir un élève solitaire, un
visage unique, ma seule enfance; j’en vois vingt, j’en vois trente; et
aucun ne me ressemble, et tous il est si clair qu’ils sont moi; j’ai été
celui là-bas qui écrit de la main gauche, j’ai été ce roux qui a un tic
au front, j’ai été ces deux indolents qui tracent au tableau, pour
abuser le maître, des figures sans rapport avec leurs paroles, un
polyèdre en parlant des jeunes filles, un rectangle en parlant des
femmes; j’ai été ce gros à yeux bleus qui prépare sa récitation
facultative et confond l’envie de réciter des vers avec l’envie de
réciter de la prose... O vitre qui m’offre, vivants, les trente gestes
que je n’ai jamais faits, les trente regards que je n’ai jamais eus... ô
seul miroir fidèle!
Sept heures et demie ont sonné. Voici ma place devant moi, celle que
Rollinat occupa le premier, puis Bernard Naudin, et déjà nous nous
disputions pour l’avoir. Elle rend myopes ceux qui l’obtiennent, car
elle est au-dessous d’un bec de gaz; presbytes aussi, et ils voient à
travers les murs; un faux pupitre la surélève. L’enfant qui nous succède
lit, les mains dans ses poches, tout droit, et j’admire comme les jeunes
générations sont devenues habiles; de mon temps on lisait en se bouchant
les oreilles, on écoutait, on sentait en fermant les yeux; quand on
pensait, on courbait les épaules... Sept heures quarante, les externes
surveillés passent dans les cloîtres, avec des murmures et des bruits de
relève, leurs corps surveillés tout près d’eux par le maître, leurs
ombres du dehors par le censeur; puis la cohorte des demi-pensionnaires
qui ne voient leurs parents qu’à la lumière des lampes, ou le dimanche;
il ne reste plus dans le lycée que ses vrais fidèles et que moi.
La lune alors apparaît; le vent se lève, les girouettes grincent; chaque
clef de voûte des cloîtres, forée d’une ampoule, illumine et soutient un
second cloître de lumière; les garçons placent à la volée les assiettes
sur le marbre des réfectoires. Près du tilleul, au centre de la cour
d’honneur, le proviseur et le surveillant général, qui m’ont aimé. Ils
n’ont pas changé; jadis ils me semblaient si vieux et justement ils ont
vieilli. C’est la première fois où ils ne me voient pas enfant, et ils
me reconnaissent. Pour la première fois, je serre leur main, où jadis la
mienne se perdait, d’une main égale. Pour la première fois, quand nous
tournons le dos aux cloîtres, mon ombre n’est pas une petite ombre entre
les leurs. Pour la première fois je réponds à leurs paroles par des
paroles égales, et mes mots ont le poids vérifié par les hommes. De cet
enfant dont je suis venu chercher des nouvelles, perdu pour moi--de
moi--ils me parlent avec égard, comme de mon fils: il était soigneux de
ses livres, il ne mentait pas... Leurs fils à eux aussi sont tués;
toujours graves, toujours vêtus de redingotes, coiffés de chapeaux de
soie, ils n’ont pas eu le jour de leur deuil à changer une ride, une
cravate. Ils n’ont eu qu’à hocher la tête.
Il est l’heure de regagner l’hôtel. Un coq, si jamais coq s’est trompé
c’est ce coq-là, chante... Le proviseur m’accompagne à la porte, il
l’ouvre lui-même et me relâche, cette fois en ôtant son chapeau, pour la
seconde fois.
--Adieu, mon enfant, me dit-il comme à tous, par habitude.
L’avenue est claire et chaude; le croissant de la lune est tourné vers
la terre et déverse sur Châteauroux seul son éclat; à droite les
tilleuls embaument, à gauche les jasmins... Châteauroux seul est
embaumé. Heureux, heureux mon voisin l’adjudant qui n’avait aux saluts
et aux souhaits qu’à répondre le dernier mot... Au proviseur disparu,
voilà que je répète toute sa phrase, j’y ajoute même une syllabe:
--Mon enfance, adieu!
ENTRÉE A SAVERNE
Les Français vont entrer dans Saverne le jour de cette année où la
première fois il gèle. Le jour où sur le canal tiennent sans foncer
juste autant de cailloux qu’il est passé d’écoliers sur la berge. Le
jour où la résine des sapins coule blanche; et, sur tout ce qui a vu ou
touché des Allemands, l’hiver pose ses scellés. Les Savernois ce matin
ont souffert un peu pour ouvrir les yeux, appuyé pour ouvrir les volets.
Sur toutes les péniches immobiles flotte un drapeau français tout neuf,
et la France les a saisies, péniches, comme un gel.
Le vent souffle de l’Est, et les fumées fuient le soleil. Le canal n’est
plus qu’une tranchée amoureusement comblée de glace. Aucune jamais ne le
sera, au jour des réparations, fût-ce de terre américaine, de marbre
brésilien, avec ce beau niveau, cette perfection. Aucune ne rendra
ainsi, si l’on se penche, le reflet du tué de la guerre qui vous
ressemblait le plus. Seules de grandes rides concentriques indiquent çà
et là l’âge des eaux. Tout ce que les Allemands en fuite y jetaient
cette nuit est resté pris dans la glace. Des fillettes tirent sur de
belles pattes d’épaule qui résistent comme celles des soldats allemands
que je dégrade dans la rue; des garçons ont creusé, et pêchent par un
trou de grandes lettres de cuivre pour casques ou ceinturons: des W, des
triples X, dont ils font, sur le chemin de halage, le mot magique qu’on
n’obtient ailleurs qu’en tapant au hasard sur les machines à écrire...
Ainsi je suis, par les vergers, sans pouvoir m’arrêter, comme s’il était
un ruisseau à grande pente, ce canal immobile.
Autour de Saverne rien ne bouge. Depuis hier, pour mieux se donner
aujourd’hui, Saverne s’applique à vivre entre de fausses murailles,--on
a même retrouvé une clef des suédois,--et il faut supplier les enfants
pour qu’ils courent aux fermes acheter le lait. A chaque entrée de rue,
on bâtit une fausse porte (on rentre vite quand la façade en est ornée),
et le premier adjoint fait tracer à la craie une fausse frontière,--pour
qu’il y ait un quart de seconde précis où le premier soldat français ne
soit pas, ne respire pas, n’avance pas, et soudain soit, respire, avance
dans Saverne.
Les Français n’entrent que cet après-midi. C’est une chance. Pour la
première fois depuis cinq ans on a veillé, on a cousu jusqu’à l’aube, et
ils auraient trouvé ce matin tout le monde avec des traits tirés. Mais
déjà tout est prêt: les maisons, les chariots portent les énormes
cocardes tricolores qu’on voit chez nous aux avions. Parfois traverse la
rue en courant une Alsacienne qui s’habille, dont le fichu flotte, dont
les bras s’écartent, qui n’a pas encore son nœud noir, qui semble
éparse. D’hier sont pavoisés le faîte des clochers, le sommet du Haut
Barr, tous les points, m’explique M. Klein, d’où l’on voit Strasbourg;
et tous ceux maintenant, avec des drapeaux à frange d’argent,--le beau
bazar, les postes,--d’où l’on devine Paris. En travers de la rue sont
tendues d’immenses oriflammes, et certaines sont un peu de biais, soit,
par rancune, qu’on veuille éviter le balcon d’un Allemand; soit, par je
ne sais quelle reconnaissance, qu’on donne le fil à tenir à une sirène
sculptée dans un pignon. Parfois un drapeau monte tout droit le long
d’une muraille, rapide comme si la maison venait d’être atteinte d’une
balle en plein centre; et l’on voit déboucher du fond de la rue, tout
heureux, un gendarme français, qui serre les mains, qu’on félicite,
comme s’il était le tireur invisible qui vient de faire mouche. Déjà
passent à toute minute des autos françaises, des camions, et, au bruit
du changement de vitesse, car cela monte, les fillettes et les gamins
les submergent. On ne voit plus que la tête du chauffeur, sous son
casque et ses lunettes, comme un bourdon à miel français sucé par tant
de mouches. Il va vite, car s’il veut appuyer sur le frein à pied deux
petits genoux lisses lui résistent et le frein à main est un bras de
petite fille. Tout l’équipage salue et acclame aux fenêtres les parents,
qui sourient mais qui ont peur, comme les parents français quand leurs
fils sont soudain emportés, à travers leur petite ville, par une idée au
galop.
Je monte et je descends, du tribunal tout rouge, dès le matin touché par
le couchant, au palais de grès rose, jusqu’au soir coiffé par l’aurore.
Déjà l’on me connaît, et les détails de mon costume. Déjà les femmes ne
me lancent plus ce regard qui inspecte tous les Français, oblique et
rapide, à travers les pans de la capote, pour voir si la culotte est
rouge. Déjà les vieux messieurs, qui savent que j’ai à cœur de les
saluer le premier, tentent maintenant à dix pas, à quinze pas, de me
prévenir. M. Knœpfl, de son visage simplifié par le froid, ne peut me
faire à chaque rencontre, malgré ses efforts, avec les trois traits qui
lui restent, que le même sourire. C’est le maire. C’est lui qui veille à
ce que les mots français soient pris ce matin dans leur vrai sens. Il a
fait préparer le parc des autos dans un vrai parc, le château d’eau dans
le palais. La haie des fillettes, le long du trottoir, est doublée d’une
vraie haie de sapins et de ronces; et tout, dans la ville, l’a compris
et l’imite, et les yeux d’enfants sont de vrais yeux, aspirent la bonté,
la santé; et le chien du quartier est un vrai chien; et les échos de la
montagne sont de vrais échos, sont des oiseaux, sont des taches de
soleil...
Le vent souffle. Alors les drapeaux et les têtes des femmes s’inclinent
d’un coup vers les Vosges. Il ne souffle plus, tout se tait; alors,
autour de la ville gelée, on entend gronder les torrents. Un faux rayon
apparaît, et une ombre livide, leur dernière ombre allemande, court et
meurt aux pieds des Alsaciens. Puis un vrai rayon, étincelant, se pose
sur un seul Savernois, le choisit dans la foule, le désigne comme le
plus heureux. Il rit, il flamboie...
Parfois une famille m’arrête, tire de sa poche des portraits, des
médailles, me les explique. C’est qu’elle n’habite pas sur la grande
rue, c’est qu’elle n’a pas de vitrine pour se déclarer au passage.
Heureux ces boutiquiers qui possèdent tout un magasin pour étaler leur
âme même: ces cordonniers, qui affichent leur diplôme français de
sauvetage, et le portrait du sauvé; ces épiciers qui encadrent leur acte
de naissance de deux gravures où l’on voit le même zouave lutter contre
Abd-el-Kader--qui à droite va tuer le zouave, qui à gauche pâlit,
succombe;--ces fruitiers, qui ont monté de la cave cinq bustes de
Napoléon, les mêmes, mais de taille inégale et chacun peut ainsi passer
pour un Napoléon différent; ces filles de cafetier qui ont entrelacé,
image plus exacte encore de leurs âmes, des guirlandes aux couleurs
verticales avec des guirlandes à couleurs horizontales, semées de nœuds
tricolores et d’éclatements. Sur le seuil chacun surveille du coin de
l’œil sa médaille, son portrait en légionnaire, comme un saint modeste
ses éclatantes reliques et son double divin. Ceux qui n’ont pas de
vitrines ont ouvert leur fenêtre et nous saluent, assistés de tous les
objets de famille qui signifient Revanche, rangés sur une table près
d’eux, de trocadéros en nacre, de turcos qui sont des encriers, et de la
première poupée parlante, cassée, mais qui parlait français. Toute cette
France qu’ont depuis longtemps recouverte chez nous les décombres de
tant d’expositions, tant de tapis chinois, tant de divans et de coussins
russes, cette France avec ses armoires à glaces biseautées, ses nègres
d’or portant des lampadaires, ses chaises renaissance, et sur laquelle
est revenue dans Paris se poser, comme à la main chaude, la France de
Louis XVI avec ses fauteuils et ses peintures grises, on la foule ici
sans déblai. Une minute, sous tant de sabots de bois, Saverne rend le
son, en plus clair, de Venise ou de Pompéï. Chaque geste, chaque mot
d’enfant, dans la foule, me touche comme un mot, comme un geste enfantin
d’aïeul; et chaque être, chaque sentiment ne peut plus guère s’expliquer
qu’avec le beau dictionnaire de M. Knœpfl:
On appelle Jeune Fille un être indomptable, avec de grosses chaînes
d’or, qui se précipite sur vous et vous embrasse, qui vous prend le
bras, et vous entraîne, qui vous donne et vous redonne à ses amies...
On appelle Accueil un frémissement, une frénésie qui vous pousse à rire
en voyant M. Knœpfl éternuer, à pleurer en voyant un tambour-major
lancer sa canne, à agiter sans arrêt son mouchoir..., surtout à n’en pas
essuyer ses larmes, sinon ce serait un Adieu.
* * * * *
Ce n’est rien...