maintenant une infirmière; de sa main elle ouvrit elle-même mes yeux,
jamais téléphoniste ne redonna plus tendrement un fil. Digne de
Jackson-City, sa patrie, seule ville du monde où la place publique soit
entourée de sept temples pour les sept modes d’amitié. Miss Daniels
s’amusa de notre aventure et s’y engagea comme esclave; elle promit de
nous empêcher de dormir; par des tisanes, par du rhum, nous drogua comme
des coureurs, et prit sur elle, voyant ma soif, d’ouvrir une bouteille
de champagne. Le bouchon sauta; réveillé par ce bruit qui, dans les
hôpitaux, annonce une mort prochaine, derrière le paravent mon voisin se
retourna soudain, se retourna, comme un dormeur derrière le bouclier de
tranchée sur lequel une balle ricoche... Mais toute femme, mais une
Américaine même, est trop faible, trop curieuse, pour maintenir à leur
distance deux âmes d’hommes qui s’appellent et s’évitent. Miss Daniels
me regarda, et en se penchant, pour tout rapporter à Pavel; elle toucha
mes cheveux, mon poignet, regarda ma feuille de fièvre. Pavel sut que je
n’étais pas chauve, il sut combien de fois mes artères battaient par
minute et, à un dixième près, ma chaleur; elle apporta des fleurs, remua
quelques meubles, installa dans la chambre je ne sais quelle
ressemblance avec la chambre de Pavel. Elle découvrit le Natoire, le
déroula, disparut avec lui, et au retour étendit près de moi, sur mon
lit même, tout gonflés encore d’air et s’affaissant comme arrachés à un
fantôme, les habits de Pavel.
Un uniforme lamentable. Un vieux pantalon, avec une jambe coupée, avec
des pièces neuves comme on en met aux panneaux dans les cibles, et l’on
devinait maintenant que Pavel les Allemands le visaient aux jambes. Une
capote un peu plus neuve, mais délabrée aux coudes: la guerre usait les
vêtements de Pavel aux mêmes places que la pension Kissling. Pavel sans
doute au combat s’accoudait, comme sur la fenêtre à vitraux de
Schwabing, prenait sa tête dans ses mains. Quand Miss Daniels fut
partie, je fouillai cet uniforme, ainsi que je le faisais parfois d’un
tué, devant les lignes, la nuit, m’étendant contre le mort, parallèle,
caché par lui--et quand une douleur traversait mon côté droit,
m’arrêtant une minute, rigide et la main soudain immobile dans une de
ses poches, comme autrefois quand une balle passait dans le voisinage.
Il s’agissait, il s’agissait justement d’identifier Pavel.
C’était peut-être Pavel. Mais rien, comme d’ailleurs jadis dans ses
vestons, qui aidât à le reconnaître. Il déchirait ses lettres dès qu’il
les avait lues, ses photographies dès qu’il les avait vues et c’est
encore dans la glace qu’il se regardait le plus longuement. Rien qu’on
n’ait pu trouver dans la poche du premier tué venu; à part justement un
petit miroir cerclé d’or, tout ce que contiennent les poches d’un
soldat: du côté droit, ce dont on a besoin à chaque heure, ce qu’on
atteint facilement, un porte-monnaie décousu dont on pouvait obtenir les
sous en le secouant comme une tirelire; un gros couteau de l’armée
suisse, pays où l’on mange; un mouchoir tout rouillé, rouge et vert, à
dessins anglais, pays des rhumes; du côté gauche, ce qui n’est
nécessaire que toutes les semaines, tous les mois: un jeune
porte-monnaie en cuir violet, un petit couteau damasquiné de l’armée
norvégienne, pays où l’on sculpte, un mouchoir de pur fil, celui que
l’on garde pour la blessure ou pour une rencontre, gris sur les deux
faces, mais à l’intérieur tout blanc comme un livre. J’étais ému de voir
Pavel croire encore, comme un simple soldat, malgré l’âge, malgré la
guerre, que tout objet a deux buts--couteau ou bourse--orner, servir. Le
tout saupoudré de ces grosses miettes de pain, si dures, de ces
fragments de chocolat, de ces graines de riz, qui font que des moineaux
se mêlent aux corbeaux pour picorer les cadavres. Le tout mélangé de ces
correspondances du tramway Montparnasse, de ces bonnes aventures données
par des sourds-muets et disant, au-dessous d’un dessin de taureau: Votre
caractère est affable... si tristes quand on les retrouve dans sa poche
à l’étranger, plus tristes encore dans les goussets des morts. Il
manquait seulement le livret militaire, que Pavel avait dû déchirer le
jour de la mobilisation après y avoir contrôlé soigneusement ses noms et
s’il savait nager. Tous ces objets enfin qui, sur mon lit maintenant
rassemblés, paraissaient les rouages d’une horloge démontée, et que je
remis chacun dans la poche exacte, bon horloger après quatre ans, sans
qu’il m’en restât un seul inutile et mystérieux. Cher Pavel, anonyme et
parfait dans les combats, ainsi que tous, comme une montre!
La lune était couchée; toutes les lumières étaient mortes; il n’y avait
plus de clair, dans l’hôpital et dans Châteauroux, car Miss Daniels ne
se souciait pas de tomber ou de se heurter, que le court chemin qui
menait sinueusement, par des escaliers et par des angles droits, de
chacune de nos deux chambres à un ami inaccessible...
* * * * *
Une femme curieuse ne tourne pas en vain autour de deux cerveaux.
--Et dans la vie, qu’as-tu fait? m’écrivit enfin Pavel.
Car, un peu ivre de Champagne, il laissait Miss Daniels faire un trajet
pour une seule phrase.
--Rien d’irrémédiable, Pavel. J’ai voyagé... Je ne suis pas marié... Je
travaille... En te quittant j’ai préparé plusieurs diplômes en Sorbonne
et à Harvard; il est deux ou trois petits arpents de science et d’art où
je détiens, plus qu’aucun homme au monde, la vérité, et où je reçois
désormais ceux qui s’y aventurent: la question des salaires agricoles
dans l’arrondissement de Lapalisse, les rapports métriques entre les
hymnes d’Alamanni et les odes pindariques de Ronsard, avec une annexe
sur les rythmes mouvants de Platen; la distinction dans les dialogues
sur l’Amour de Léon Hébreu entre les degrés du demi-cercle et du cercle
entier des choses. Voilà les trois petits fonds de la connaissance
humaine où je suis le seul à avoir pied... Et toi?
Miss Daniels courut.
--Je suis comme quand tu m’as connu. J’ai voyagé. Je suis célibataire...
Je travaille...
Ainsi, par peur d’être déçus, nous nous entêtions à vouloir rester l’un
pour l’autre ce que nous étions autrefois et nous avions toujours ce
moyen de nous dire semblables l’un à l’autre. Parler de nos métiers?
Comment supposer qu’ils soient deux métiers égaux, comme nos destins
autrefois. Pourquoi prouver à l’un qu’il avait perdu la course? Du
moins, chacun derrière le mot célibataire et le mot travail, nous étions
à l’abri... Ou plutôt, je le compris plus tard, chacun craignait
peut-être de rencontrer en l’autre un homme mûr, alors que lui-même ne
l’était pas. La seule ressemblance entre Pavel et moi était que le sort
nous avait désignés, avec peu d’autres, pour une jeunesse vivace,
parfaite, que dès dix-sept ans nous avions reconnue, à ce point ménagée
et soignée que nos défauts et nos qualités de quinze ans n’étaient pas
devenus ceux des hommes, mais de gigantesques défauts et qualités
d’enfant... Ou plutôt... Mais de cela je parlerai un autre jour...
--Cher Jean, m’écrivit Pavel, Miss Daniels m’avoue que tu as fouillé mes
poches. Il manquait mon portefeuille. Je t’envoie le seul papier qu’il
contînt. Il te renseignera mieux sur moi qu’un éphéméride. Mais
envoie-moi une lettre du tien--tu en avais toujours cinquante,--au
hasard...
La lettre que m’envoyait Pavel était usée aux plis; il l’avait recollée,
à défaut de papier gommé, avec de vrais timbres; l’enveloppe était
rongée sur tout son contour, comme si l’on avait dû ouvrir au
coupe-papier les quatre tranches pour l’avoir.
«Pavel, disait la lettre, je vais ruiner en une seule fois tous vos
projets, je n’irai pas demain à l’exposition de vos paysages; je n’irai
pas non plus après-demain voir votre marchand de couleurs; le mois
prochain je ne vous épouserai pas; je n’aurai pas, le jour de mon
mariage, une robe dessinée par vous; je ne m’étendrai pas dans ce lit
dont vous aviez fait le plan; je ne regarderai pas avec vous, d’un
balcon, cet horizon de Florence dont vous m’avez, un jour, tracé la
ligne au crayon, ni même celui de Rome, plus beau, que vous avez dessiné
à l’encre, ni cette troisième ville non plus dont j’ai oublié le nom, la
plus belle, à la sépia. Je n’aurai pas constamment d’un de mes objets,
d’un de mes enfants, ces croquis qui, pour moi, les redressent et les
corrigent, car vous peignez toujours debout et vous êtes plus haut que
moi. Je ne cueillerai jamais ces grosses châtaignes de Russie dont vous
m’avez dessiné les coques. Je ne verrai plus de peintres... ni vous, ni
vos amis. Je vais vivre désormais sans être vue, j’épouse un ingénieur.
Quelquefois, de loin en loin, d’un œil fugitif, de votre œil, je
regarderai ce que je pourrai voir de moi mes genoux, mes mains...
Pardonnez-moi. J’étais déjà fiancée et n’ai pas osé vous le dire...»
Rien n’est varié dans ce bas monde, j’avais juste la même lettre dans ma
ceinture...
Mon cher Pavel,
Avec quoi m’écris-tu? Est-il possible qu’avec un stylo tu réussisses
autant de pâtés et d’éclaboussures. Tu dois être le blessé de France qui
a le plus de taches d’encre à ses draps.
Ci-joint une lettre...
«Jean, disait la lettre, vous savez maintenant à quoi j’ai employé
chaque heure de ma journée. J’y ai fait tenir un enterrement, un
baptême, un mariage. Cela ne vaut évidemment pas une mort, une
naissance, des aveux. Mais, même caressée à travers des voiles ou des
tentures, la vie a son prix et l’on sent tous ses membres. Entre ces
cérémonies, car vous ne supposez pas qu’elles aient eu lieu dans la même
famille, j’ai pris le temps de songer à vous. Vous avez rendu ma pensée
paresseuse, elle ne dépasse plus le premier cercle de mon cœur. J’avais
pris dans la voiture, non pas vos derniers vers, mais ce cahier de vos
devoirs de classe, quand vous étiez en quatrième. J’adore la narration
du petit naufragé, quand le jeune tigre est devenu une accorte tigresse
et s’entend enfin avec le chien. J’adore le discours de Thémistocle aux
trirèmes, lorsqu’il déclare faire plus de cas de sa mère la Carienne que
de la belle Léocratida. Il est de la fin de juillet, il a toute la
vieillesse, l’expérience, toute la sagesse de la quatrième. Il dédaigne
les prosopopées, si éclatantes dans vos devoirs de janvier; les
transitions par des phrases sur la nature, si neuves au trimestre de la
Toussaint. Vous avez eu la jeunesse et le déclin de chaque année
d’enfant, vous l’aurez de chaque âge. Vous êtes au fond le seul homme
que j’aie jamais vu, le seul qui me semble à la fois achevé et
périssable. Jamais plus vous ne serez redistribué aux éléments; vous
voulez bien, n’est-ce pas, que je profite, autant que je le peux, avec
un peu de désespoir, de votre dernière vie?... De notre dernier mois
aussi, car--le saviez-vous--je me marie à Pâques.»
C’est ainsi, par hasard, mais par la main à chacun la plus douce et
amère, que le métier de chacun fut révélé. Le même, au fond, pour tous
les deux. Je suis certes le poète qui ressemble le plus à un peintre. Je
ne peux écrire qu’au milieu des champs; trouver des rimes qu’en voyant
des objets semblables; atteindre le mot qui fuit que si un homme fait un
geste, que si un arbre s’incline. D’un index qui laisse les autres
doigts tenir la plume, je dessine dans l’air, avant qu’elle ait sa vraie
forme, chaque phrase; j’écris malgré moi le nom de chacun de mes amis
avec son écriture même, et mes manuscrits semblent pleins de leurs
signatures; les jours où il pleut, je me sens libre de mon métier comme
les aviateurs, comme les peintres; j’écris devant les femmes comme
devant un modèle; pas un mot sur elles que j’aie trouvé à plus de cinq
mètres d’elles. Maintenant même, dans cette chambre dont on emportait le
paravent, car le vent de la mort, c’était bientôt l’aurore, devait
souffler dans une chambre voisine, j’écrivais à Pavel les yeux fixés sur
mon voisin endormi. Il respirait régulièrement, et ces deux gros poumons
attisaient mon cœur. Il se découvrait soudain la poitrine, je voyais une
poitrine semblable à toutes les autres, des épaules semblables à toutes
les épaules, il devenait soudain mystérieux, anonyme, et c’était comme
si un modèle se voile le visage. Il ridait son front une seconde, et
c’était comme si un modèle prend son rouge sans y penser et, sans qu’il
s’en doute, s’ajoute une couleur; et dès que Miss Daniels était là, les
mots ne me venaient plus, comme les teintes à celui qui peint entre deux
lampes.
Pavel parut moins satisfait que moi. Il avait bu presque à lui seul la
seconde bouteille de champagne et cela aussi expliquait son agitation.
--Ah! tu es poète? m’écrivit-il. Je ne sais si j’en suis heureux ou
déçu. Tous les camarades que j’ai laissés étudiants en droit, en
pharmacie, en histoire, un sort veut que je les retrouve en architectes,
en sculpteurs, en graveurs. A la seconde rencontre, leur métier est
moins matériel encore, ils sont musiciens, poètes. En quel élément
seront-ils à la troisième? Mes amis ne vieillissent pas, ils
s’évaporent! Si j’aperçois dans un salon une brave tête de banquier, de
secrétaire d’ambassade, à mesure que j’avance vers elle, ses yeux se
voilent, son menton s’allonge, et j’apprends que c’est une tête de
peintre, de médailler. Je parle à mon voisin de table, c’est un orateur
célèbre qui me répond. Il y a trop d’écho pour moi dans ce monde. Voilà,
mon pauvre Jean, que tu m’obliges aux mêmes précautions; tu es poète, je
suis peintre, que d’histoires! Notre cœur à tous deux ne s’arrête plus
aujourd’hui que sur les cinq ou six mêmes phrases de la musique, sur les
cinq ou six mêmes poèmes; nous nous rencontrons sur une terrasse de plus
en plus étroite; il faut nous saluer maintenant, nous enlacer avec les
précautions et la mathématique de deux acrobates qui se retrouvent,
après vingt ans, au faîte d’une flèche de tour... D’ailleurs je me
console de ne pouvoir les approcher, les hommes... Tant pis!
Car enfin tu les as vus? Nous avons beau jouer à reprendre notre âge
blanc de Munich, tu as appris depuis comment ils sont faits, hein? tu
les as vus? Tu as vu ces tristes méplats de leurs tempes, ces joues de
pierre ponce, usées comme s’ils passaient leur vie, depuis leur
naissance, à se frotter à d’autres méplats, à d’autres joues? Du haut du
tramway, tu les as vus pousser leurs jambes de droite et de gauche, dès
qu’une goutte de pluie les effleure, comme le protozoaire qu’un doigt
d’homme a touché? Tu as vu leur ardeur, leurs salutations mutuelles, dès
qu’ils se mettent à vingt dans un bureau de poste pour retrouver une
pièce de dix sous égarée par la vieille dame sous une plaque de guichet,
et ces joies quand on la retrouve? Tu as vu les groupes d’orateurs
bruns, semblables à des corbeaux mouillés, du jardin Bourbon surveiller
le pont de la Concorde! Tu as vu de grands omnibus combles de facteurs
remonter la rue de Rennes, et redescendre, inexplicable relève, combles
d’externes de Stanislas! Tu as vu les trains de banlieue escaladés par
des milliers d’innommables jaquettes, fendues en deux pans que le vent
écarte, tristes coccinelles attirées par Chatou! Tu as vu les quarts
d’agent de change revenir de leur sixième de chasse, tout fiers, avec un
merle et un écureuil entiers! Tu as vu les chefs de bureau sortir du
ministère des Finances, faussement neufs, invraisemblablement soustraits
à la dignité d’homme, avec un teint rose que semble toucher pour la
première fois l’air de la rue, fragiles comme une pendule qui se promène
sans son globe! Tu as vu ceux qui ont l’index plat à force de mettre
leurs souliers sans corne à chaussure, ceux qui ne savent que faire de
leurs mains, de leurs pieds,--qui voudraient être des boules,--qui les
cachent dans leurs poches ou qui les poussent dans l’ombre, comme les
mauvais peintres les mains de leurs personnages! A l’enterrement de sa
fille chérie, tu l’as vu, avant le défilé, le père, une minute droit et
digne comme une statue, dos à la sacristie... droit et fier... puis le
premier gagnant de la course des condoléances l’atteint, comme l’eau
lâchée sur un moulin, et dès lors, il se baisse indignement et se relève
sans arrêt! Tu as vu les maîtres de forges, entrant dans leur chapelle,
faire un signe de croix précis, et les quatre vis qui maintiennent le
visage et la poitrine des maîtres de forges contre leur cœur sont
resserrées pour une semaine! Tu as vu les bugles dans _Tristan_, qui
soufflent une note tout d’un coup, qui sont un peu plus rouges en
reposant leur bugle, comme par pudeur, les tristes bugles, comme un
enfant qui a dans un salon voulu dire son mot sur _Yseult_! Tu as vu les
violoncellistes, décharnés et coudés comme une mère débarrassée de la
veille d’un fils, qui discutent avec de grands gestes, qui hurlent, et
c’est qu’ils sont du même avis! Tu as vu les spécialistes droguistes à
Versailles, à Maisons, se placer juste en face d’un palais Louis XV,
Louis XIV, et les ajuster à leur vue comme un vérascope: alors les
spécialistes droguistes voient tout! Avant la guerre, tu ne les
connaissais que de vue, tous ceux-là, tu ne les avais touchés qu’aux
mains, très vite, mais depuis quatre ans tu les soulèves, tu les pèses.
Tu les connais maintenant comme tu connaissais les femmes! Pas une part
de toi qui n’ait touché un homme, tu as dormi contre le ventre d’un
mineur, ta tête dans des granges a été prise entre le dos d’un
chocolatier et les genoux d’un notaire; tu connais leur poids, et le
poids aussi d’un bras ou d’un pied seul séparé d’eux... Eh bien?
Au revoir, mon cher petit Jean. Les coqs chantent. Des volets s’ouvrent.
J’entends une seconde par la fenêtre ces gémissements du voisin que
j’entends le jour par la porte. Miss Daniels éteint notre chemin
lumineux, et chaque commutateur craque comme si elle écrasait un gros
insecte flamboyant. Les amis que j’ai eus depuis notre départ? Pourquoi
te les nommer? La plupart sont tués maintenant, et seront désormais
étendus entre nous, les pieds vers Munich, la tête vers Châteauroux. Mes
amies? Te dire que le mot Pavel a été lié syllabe par syllabe, des
années, des mois, au mot Gilberte Duval-Clanchin, au mot Ethel Smith, au
mot Renée Baquot? Les Allemands? La guerre? Quels Allemands? Quelle
guerre? Non. J’ai à te dire, tout au plus, les deux premières phrases
échangées avec celle dont tu as lu la lettre.
--Comme vous avez l’air belle, Irène?
--Il vous plaît à penser, petit Pavel.
J’ai à te dire que je remue toujours le petit doigt en écrivant, mais
que je ne fais plus craquer mes poignets. Que j’ai toujours ma manie de
citer le mot de Bierbaum: «la vie est un marais», et de voir les hommes
peu à peu s’enlisant; d’expliquer qu’ils mettent des lorgnons, des
monocles pour que le sable n’entre pas dans leurs yeux, qu’ils lisent
Baudelaire, Dostoïewski, pour mieux serrer les mâchoires; qu’ils vont en
auto pour sentir au-dessous d’eux enfin un sol de bois... et toutes les
mêmes stupides plaisanteries, et d’ailleurs c’est vrai. Que j’ai
toujours ma manie, le soir, en me couchant, dès que je ferme les yeux,
de voir mon immense tunnel. Tu me questionnais de ton lit. Des armées
s’y engouffraient dont je te donnais le chiffre exact: 3 millions
561.000, 4 milliards 21. Des troupes d’oiseaux en sortaient, se
heurtaient, oiseau par oiseau, contre d’autres vols qui arrivaient, et
tombaient morts... Une lueur blanche apparaissait parfois au fond du
tube, et devenait une fumée, une ville grecque, un jour, tu te
rappelles, une licorne... Que le mot licorne est sonore dans un dortoir!
Au revoir, Jean. Mon électricité brûle toujours, mais déjà ma veilleuse
est éteinte: notre veille est finie. Demain soir, par le tunnel, comme
le jour où l’on nous avait mis dans deux cours différentes, et où je
regardais dans la tienne par un trou de la porte, je ne verrai que ton
œil. On me lève. Je vais remettre cette capote que tu as fouillée, ce
pantalon avec sa jambe invisible. Écris-moi encore puisque tu ne te
lèves pas. Miss Daniels veut t’amener mon chien. Lui aussi c’est Yourf.
Appelle-le par son nom, il croira t’avoir vu et te reconnaîtra. Adieu.
Je pars pour la Russie dès ma guérison. Mais nous nous reverrons
peut-être à mon retour, si je reviens,... au printemps (quand la paix
tue la guerre!)
... C’est ainsi que se termina cette nuit, où, plus fortunés que les
autres amis au monde, nous n’appartenions point à la race de ceux qui
usent de timbres, de tubes postaux, de récepteurs, mais à celle qui
correspond par les mains d’Annamites dévoués, d’Américaines. Tout ce qui
était de notre amitié en ce monde était assemblé autour de nous; aucune
lettre de l’un à l’autre ne circulait bassement dans des boîtes, pas de
passants pour nous bousculer nous-mêmes. Nous avions, en ce qui
concernait notre affaire Jean-Pavel, tout liquidé, tout terminé avec le
monde; et un écheveau de taille moyenne, un signe de l’infini à peine
plus grand que celui dont se servent au tableau les polytechniciens de
seconde année, eût pu nous contenir tous les deux. Ce fut Yourf qui le
traça; il aboya tout autour de mon lit; Pavel l’entendit aboyer...
Cher Pavel,
Il fait presque jour. Mon Annamite reprend dans l’escalier le dialogue
qu’il a chaque matin avec le veilleur soudanais. L’Afrique dans
l’hôpital cède le pas à l’Asie. Les moineaux se réveillent dans leurs
nids sous les volets qu’on ne ferme jamais; mes murs sont bourrés de
leurs cris. Le train de Montauban est passé; tu l’as entendu siffler;
c’est que le vent vient de l’est, c’est qu’il est 4 heures 11 et qu’il
fera beau.
Je me hâte de t’écrire ce que j’ai oublié: je suis allé dans ton pays.
On m’a confisqué à la douane, à Alexandrovo, un jeu de cartes
espagnoles, un Bædeker d’Italie, on y a dévoilé une haine terrible pour
mes frères des péninsules, mais on m’a laissé passer. J’ai vu
Pétersbourg, Moscou; j’ai vu dans le hall de mon hôtel, une petite fille
russe assise au pied de l’aquarium où nageaient les sterlets, comme je
lui souriais, se réfugier derrière et me faire à travers l’eau vive
toutes les grimaces des sirènes. J’ai vu Kiev, j’habitais le palais
Potemkine, en stuck rouge, crème et or: je téléphonais souvent dans un
cabinet vert-pomme et jaune situé sous le grand escalier; quand je
sortais, la porte froissait les feuilles d’un palmier, c’était le bruit,
à s’y tromper, d’une robe de soie qui tombe, et il y avait en effet,
chaque fois je m’y laissai prendre, une statue de Diane devant moi. J’ai
vu des moujicks, ils riaient et, dans chacun de leurs deux yeux mon
image dansait sur un petit bûcher. J’ai vu ton été russe, le ciel si
bleu, la verdure repeinte supportée par de grands fûts gantés de cuir
blanc; mille chevaux aimables à double poitrail, lustrés et bondissants,
semblables à des femmes. Dans la mer Noire (la nuit si bleue) j’ai
voyagé sur le croiseur _Askold_, qui avait deux fois contourné le monde
et à chaque escale acheté une tortue, petite ou gigantesque. Elles
habitaient le pont, et dans les tempêtes on les entendait rouler d’un
bord à l’autre. Te rappelles-tu la vitrine de Kissling, que nous avions
aménagée et que nous appelions le Musée Franco-Russe, où nous
rassemblions des oiseaux empaillés, des nids, des œufs percés, comme si
certaines races d’animaux prospéraient de l’amitié de deux nations, et
que l’union franco-russe fût salutaire aux oiseaux? C’était devant
Brest-Litovsk, j’ai donc vu au Caucase des corbeaux dodus, des hérons
avec un rat arrêté dans leur cou, des aigles gras à lard. A mon dernier
régiment, le colombophile aussi était Russe. Tu sais le devoir des
colombophiles; ils ont à maltraiter et à affamer les pigeons et les
chiens de liaison, pour qu’ils retournent plus vite là où l’on gave et
caresse. Un jour ses deux chiens furent blessés. Il resta toute la nuit
à les soigner, à les flatter. Les chiens relevaient la tête, remuaient
la queue, pensaient désolés: Nous mourrons le jour où les hommes
deviennent bons!... Lui aussi fut tué le lendemain... Vivent les chiens
allemands! Vive la Russie!
Miss Daniels m’arrache ma lettre, à bas Miss Daniels! Adieu!
* * * * *